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Full text of "Histoire du Tribunal révolutionnaire de Paris : avec le journal de ses actes"

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HISTOIRE 

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TRIBUNAL  RÉVOLUTIONNAIRE 


DE  PARIS 


HISTOIRE 

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TRIBUNAL  RÉVOLUTIONNAIRE 


DE  PARIS 


940—  PARIS,  IMPRIMERIE  A.   LAHUKE 
Rue  de  Fleurut,  'J. 


HISTOIRE 


DU 


TRIBUNAL  RÉVOLUTIONNAIRE 


DE  PARIS 


AVEC   LE   JOURNAL    DE    SES    ACTES 


PAR  H.  WALLON 

Membre  de  llnrtitut 


TOME  TROISIÈME 


PARIS 

LIBRAIRIE  HACHETTE  ET  C 

79,    BOULEVARD    SAINT-GERMAIN,     79 


1881 

DruiU  àt  ftvftiéU  «t  d«  IradocUoo 


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L I  B  R  A  R  Y 

OF    THê 

LCLANO  STANrORO  JUNIOR 

UNIVER3ITY. 


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LE 


TRIBUNAL  RÉVOLUTIONNAffiE 


DE  PARIS 


CHAPITRE  XXV 

PRÉLIMINAIRES    DES   GRANDS   PROCÈS   DE   G£RM1>AL 

I 

Les  enragés  et  les  modérés. 

L*élablisscmenl  du  gouvernement  révolutionnaire  avait 
aflermi  la  domination  du  Comité  de  salut  public  ;  mais 
autour  de  cet  empire  qui  eût  voulu  se  fixer  s'étaient 
formés  deux  courants  en  sens  contraire  :  d'une  part,  il 
y  avait  les  hommes  qui  avaient  toujours  été  à  Tavant- 
garde  de  la  Révolution  et  qui  voulaient  pousser  plus 
loin  encore;  et  d'autre  part,  ceux  qui  trouvaient 
qu'on  avait  été  bien  loin  déjà  et  qui  auraient  volon- 
tiers reculé. 

Comment  le  Comité  de  salut  public  se  maintiendra- 
l-il  contre  ce  double  choc? 

Par  le  tribunal  révolutionnaire. 

Le  tribunal  va  Taider  à  se  défaire  de  ceux  qui,  de  l'un 

TRiB.  nivoL.  m  t 


2  CHAP.  XXY.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  PROCÈS. 

et  de  l'autre  côté,  inquiètent  le  plus  sa  politique.  C'est 
.  le  moment  de  revenir  sur  ces  hommes  qui  vont  être  bien 
surpris  d'être  traduits  comme  contre-révolutionnaires  au 
tribunal  où  ils  ont  envoyé  eux-mêmes  tant  de  monde  ; 
c'est  le  moment  de  signaler  les  actes  par  lesquels  ils 
avaient  donné  prise  à  cette  accusation  inattendue  et  les 
manœuvres  habiles  et  perfides  qui  les  amènent  les  uns 
après  les  autres  sous  la  faux  des  réquisitoires  de  Fou- 
quier-Tinville.  Ce  sont  les  vrais  préliminaires  des  grands 
procès  qui  vont  s'engager. 

Au  premier  rang  des  violents,  des  enragés,  comme  on 
disait,  se  trouvait  Hébert,  ancien  contrôleur  du  théâtre 
des  Variélés,  qui  s'en  fit  chasser  pour  vol,  qui  vola,  dit- 
on,  les  matelas  et  le  linge  d'un  ami  chez  lequel  il  avait 
été  recueilli,  qui  vola  enfin  le  titre  du  journal  dont  il  a 
retenu  le  nom,  le  Père  Duchesnej  et  en  fit  cet  instru- 
ment d'injures  grossières  et  de  diffamations  d'où  il  tirait 
sa  puissance  ^ 

Ronsin,  fils  de  cultivateur,  ayant  débuté  aussi  par  le 
théâtre,  mais  comme  auteur  et  sans  y  avoir  réussi  ;  ora- 
teur des  clubs,  dès  que  la  Révolution  lui  ouvrit  cette  arène, 
ce  qui  le  fit  nommer  commissaire  ordonnateur  à  l'armée 
de  Dumouriez,  puis  général  d'armée  lui-même  :  en  qua- 
tre jours,  il  devint  capitaine,  chef  d'escadron,  général, 
adjoint  au  ministre  de  la  guerre.  C'est  avec  le  titre  de 
général-ministre  qu'il  fut  envoyé  faire  la  guerre  en  Ven- 
dée, un  théâtre  où  Ton  appliquait  volontiers  ce  prin- 
cipe que  tout  bon  patriote  était  bon  général  ;  où  l'on  vil 
avec  lui ,  portant  les  grosses  épauletles,  le  brasseur 
Sanlerre,  l'orfèvre  Rossignol,  et  enfin  le  fameux  élat^ 

i.  Des  Essarts,  Procès  fameux  depuis  la  révolution^  t.  II,  page  1  cl  suif. 
Cf.  Michelet,  Histoire  de  la  Révolution,  t.  VI,  p.  199  et  suiv. 


LES  ENRAGÉS  :  HÉBERT,  RONSIN,  VINCENT.  3 

major  de  Saumur  qui  valut  à  la  République  tant  de  hon- 
teux échecs  ^ 

Le  jeune  Vincent,  clerc  de  procureur,  nommé  par 
Pachc,  chef  de  bureau  au  ministère  de  la  guerre,  ren- 
voyé par  Beurnonville,  rappelé  par  Bouchotte  qui  le  fît 
secrétaire-général.  Au  ministère,  agent  insensé  de  ce 
despotisme  aveugle  qui  livrait  les  ressources  de  l'État  à 
des  dilapidations  effroyables,  tandis  que  les  armées  man- 
quaient de  tout  (on  a  vu  par  Custine  et  par  les  autres 
comment  on  y  savait  faire  taire  les  généraux  qui  s^en 
plaignaient).  Dans  les  clubs,  prédicateur  de  l'assassinat, 
ce  «  petit  tigre  *  »  avait  trouvé  mieux  que  le  massacre  des 
prisons,  c'était  le  massacre  à  domicile.  «  Je  demande, 
avait-il  dit  un  jour  au  club  des  Cordeliers,  que  nous  ar- 
rêtions une  fête  civique  pour  un  jour  déterminé  ;  que 
tout  le  peuple,  que  tous  les  patriotes  y  soient  appelés  ; 
que  le  cortège  parcoure  les  rues,  précédé  d'une  bannière 
noire  suivie  des  citoyens  les  plus  énergiques  de  la  so- 
ciété, et  que,  dès  qu'il  sera  arrivé  devant  la  maison  d'un 
aristocrate,  le  drapeau  noir  y  soit  planté,  qu'on  se  sai- 
sisse des  conspirateurs  et  qu'on  en  délivre  la  Républi- 
que ' .  »  —  C'était  simplifier  le  rôle  de  Fouquier-Tinville 
et  réduire  de  beaucoup  la  besogne  du  tribunal. 

1.  Des  Essarts,  t.  H,  page  0.  Cf.  la  Correêpondance  de  Ronêin^  commis» 
êaire  ordonnateur  de  Formée  de  Belgique ^  avec  les  commissaires  de  la  Con» 
pcniion  nationale^  le  ministre  de  la  guerre,  etc.,  Paris,  1795.  (Bibliothèque 
naUooale,  Lb«S  2091). 

Le  7*  jour  du  deuxième  mois  (28  octobre),  il  écrivait  au  Comité  de  sûreté  gé- 
nérale, de  concert  avec  Parein  et  Boulanger,  ses  collègues  dans  Tannée  révolu- 
tioonaire,  proposant  de  faire  une  campagne  dans  les  environs  de  Paris  et  se  fai« 
nnt  fort  de  les  purger  dans  les  huit  jours  <  de  la  horde  aristocratique  qui  l'agite 
en  tous  sens  pour  briser  les  ressorts  de  la  République.  »  (Archives,  F  7,  4436  et 
Coariois,  Papiers  trouvés  cheiRotfespierre,  n*  36,  p.  172). 

2.  C'est  la  qualification  que  lui  donne  M.  Michelet,  t.  VI,  p.  202. 

5.  Beaulieu,  Diurnal,  lundi  23  décembre  (3  nivôse).  Daubtn,  La  Démagogie 
à  Paris  en  1793»  p.  376. 


         CHàP.  XXY.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  PROCÈS. 

Chaumelle,  aussi  clerc  de  procureur  à  Torigine,  pro- 
cureur syndic  de  la  Commune  ;  qui  sut  renchérir,  on  l'a 
vu,  sur  la  loi  des  suspects  et  demandait  que  l'armée  ré- 
volutionnaire fût  suivie  de  la  guilloline  ;  au  demeurant 
administrateur  sévère,  la  terreur  des  prostituées,  des 
vendeurs  de  livres  impudiques  et  de  gravures  obscènes, 
mais  aussi  l'instrument  le  plus  actif  de  la  puissance  qui, 
sans  prétendre  renverser  précisément  la  Convention, 
entendait  bien  la  faire  marcher  ^ 

Momoro,  né  à  Besançon,  d'origine  espagnole,  admis 
avant  la  révolution  dans  la  corporation  des  libraires- 
imprimeurs,  membre  exalté  du  club  des  jacobins,  puis 
des  cordeliers  ;  au  premier  rang  dans  toutes  les  émeutes 
et  le  premier  à  souscrire  à  toules  les  mesures  violentes. 

Hanriot%  le  général  du  31  mai',  plus  habile  que  les 
autres,  et  qui  saura  durer  jusqu'au  9  thermidor.  L'ob- 
servateur de  police  Dutard  en  faisait,  même  après  sa  vic- 
toire, —  le  24  juin,  —  le  portrait  suivant  au  ministre  de 
l'intérieur  Garât. 

M.  Henriot  est  une  espèce  d'artisan  de  bas  rang,  qui  m'a 
paru  avoir  été  soldai.  Sa  taille  est  de  cinq  pieds  trois  pouces 
tout  au  plus. 

11  a  à  peu  près  quarante  (ans). 

Il  a  une  figure  très-dure  et  grimacière;  il  fait  de  ce  genre 
de  grimaces  qui  désignent  un  vilain  homme  :  coléreux  par 
caractère,  un  peu  réfléchi  et  très-grossier. 


1.  Sur  Chaumclte,  voy.  M.  L.  Blanc,  t.  IX,  pages 466  et  suiv.  Il  lui  est  fafo- 
rable.  —  Cf.  De»  Essarts,  t.  Il,  page  215. 

2.  On  l'appelle  généralement  Henriot.  Il  signe,  lui,  Hanriot.  Après  cela,  il  ne 
sâfait  peut-être  pas  comment  fon  nom  devait  s'écrire. 

3.  Commandant  de  sa  section  i  cette  époque,  pris  pourchefdans  Tinsurrection 
et  a  la  suite  porté  au  commandement  de  la  garde  nationale  de  Paris.  Ce  Tut  bien- 
tôt un  signe  indicateur  de  suspect  et  une  cause  de  proacription  que  d'aToir  ? oté 
pour  Raffet  son  compétiteur. 


CHÂDMEnE,  HANRIOT,  aOOTZ.  $ 

Quand  il  parle,  on  entend  des  yociféralions  semblables  à 
celles  des  hommes  qui  ont  le  scorbut;  une  voix  sépulcralo 
sort  de  sa  bouche,  et  quand  il  a  parlé  sa  figure  ne  reprend 
son  assiette  ordinaire  qu'après  des  vibrations  dans  les  traits 
de  sa  figure  ;  il  donne  de  fœil  par  trois  fois  et  sa  figure  se 
met  en  équilibre. 

n  m'a  paru  n'avoir  fréquenté  que  des  hommes  désordon- 
nés; je  suis  sûr  qu'on  trouverait  en  lui  l'amour  du  jeu, 
du  vin,  des  femmes,  et  tout  ce  qui  peut  constituer  un  mau« 
vais  sujets 

■ 

Tout  difTérenl  était  un  autre  complice  de  cette  bande, 
le  baron  allemand  Clootz,  Ânacharsis  Cloolz,  a  l'orateur 
du  genre  humain  >,  citoyen  de  l'univers,  matérialiste 
enthousiaste,  ne  connaissant  d'Éternel  que  le  monde  et 
de  Dieu  que  le  Peuple.  Pour  lui,  la  France  était  le  point 
de  ralliement  du  peuple -Dieu,  Paris  une  Assemblée  na- 
tionale, le  Vatican  de  la  raison*.  C'étaient  ces  doctrines 
qu'il  venait  prêcher  dans  les  clubs,  et  il  faut  dire  qu'il 
ne  montait  jamais  à  la  tribune  sans  y  provoquer  des 
murmures  ou  des  éclats  de  rire  :  homme  inoffensif  dans 
ses  rêveries,  si  l'on  peut,  sans  faire  de  mal,  bouleverser 
les  fondements  de  la  société,  et  si  d'ailleurs  il  n'était 
pas  sorti  quelquefois  de  ces  rêves,  comme  au  3  septem- 
bre, pour  approuver  les  massacres*. 

C'est  dans  le  domaine  religieux  qu'ils  montrèrent  jus- 


1.  Scbmidt,  Tableaux  de  la  Révolution  française,  publiée  sur  les  papiers 
inédits  du  département  et  de  la  police  secrète  de  Paris,  t.  II,  page  85. 

2.  Yoj.  Louu  Blanc,  t.  IX, page  470.  Des  Essarts,  t.  II,  pages  10  et  sui?. 

3.  Il  fut  de  ceux  qui  dînaient  chez  Roland  le  3  septembre,  a  Les  événements  du 
joar,  dit  Mme  Roland,  (lisaient  le  sujet  de  la  conversation.  Clootz  prétendit  prou- 
ver que  c'était  une  mesure  indispensable  et  saluLnire.  11  débila  beaucoup  de  lieux 
eommuDS  sur  les  droits  des  peuples,  la  juslice  de  leur  vengeance  et  l'ulilité  dont 
elle  était  pour  le  bonbeur  de  l'espèce.  Il  parla  longtemps  et  très  baut,  mangea 
davantage  et  ennuya  plus  d'un  auditeur.  >  {Mémoires  de  Urne  Roland,  p.  267). 

—  On  aurait  pu  éprouver  un  autre  sentiment  que  l'ennui  ce  jour*liJ        .        . 


6         GHAP.  XXV.  —  PRÉLQONAIRES  DES  GRANDS  PROCÈS. 

qu'où  ils  pouvaient  porter  leurs  excès,  et  ici  Ciootz  était 
naturellement  au  premier  rang. 

C'était  peu  que  d'avoir  porté  le  schisme  dans  l'Église; 
c'était  peu  que  d'avoir  chassé,  déporté,  guillotiné  les 
prêtres  réfractaires.  Même  cette  église  révolutionnaire, 
ces  prêtres  apostats,  ces  prêtres  mariés  ofTusquaient  la 
Révolution.  Elle  y  trouvait  encore  l'ombre  de  la  croix. 
On  voulut  s'en  délivrer  et  créer  un  culte  digne  de  ses 
sectateurs.  Chaumette  y  avait  préludé  en  décidant  Té- 
vêque  constitutionnel  de  Paris,  Gobel  et  ses  vicaires,  à 
venir  abjurer  devant  la  Convention  (1 7  brumaire,  7  no- 
vembre 1793).  Trois  jours  après  (20  brumaire)  le  culte 
de  la  Raison  était  établi  dans  Notre-Dame  ;  et  la  nouvelle 
divinité,  représentée  par  une  comédienne,  daigna  quitter 
ses  autels  pour  venir  recevoir  les  hommages  de  la  Con- 
vention et  la  ramener  à  sa  suite,  dans  son  temple  «  ré- 
généré'». 

1.  Voy.  les  textes  qae  j*ai  réunis  dans  La  Terreur,  1. 1,  page  254  et  sui?.  ; 
j*y  ajoute  cette  citation  de  Des  Essarts  {Proche  fameux^  t.  \l,  pages  231  et  223): 

c  Qui  pourrait  croire,  en  effet,  qu'on  a  promené  dans  toutes  les  mes  de  Paris, 
des  femmes  et  des  filles,  souvent  perdues  de  mœurs,  revêtues  d'habits  de  théâtre, 
tantôt  grecs,  tantôt  romains,  et  que  des  hommes  les  portaient  sur  des  espèces 
de  palanquins,  comme  les  Chinois  portent  leurs  pagodes  ?  Chaque  section  a  eu  sa 
déesse  de  la  raison,  et  cette  déesse  a  reçu  pendant  un  jour  entier  les  hommages 
d'une  multitude  égarée  dont  il  serait  difÎBcile  de  peindre  les  folies.  On  peut  dire 
que  la  raicon  ne  fut  jamais  plus  méconnue  que  lorsqu'on  voulait  fonder  son  culte. 
Quel  était  ordinairement  son  cortège  ?  Il  était  formé  d'une  longue  procession  où 
l'on  vopit  figurer  successivement  l'enfance,  l'adolescence,  l'âge  viril  et  la  vieillesse. 
Des  vociférations  aiguës  plutôt  que  des  chants  annonçaient  l'approche  de  la 
déesse.  En  voyant  dâKler  ce  cortège,  les  yeux  étaient  affligés  par  le  spectacle 
hideux  d'hommes  qui  affectaient  la  plus  grande  malpropreté  dans  leurs  habille- 
ments, et  qui,  sous  prétexte  qu'ils  étaient  républicains  sévères,  affichaient  un 
air  barbare.  Des  jurements  sortaient  de  leur  bouche,  et  les  pas  chancelants  des 
nouveaux  prêtres  de  U  Raison  annonçaient  leur  intempérance.  C'est  au  milieu  de 
ees  bandes  de  forcenés  qu'une  femme,  connue  souvent  par  ses  mauvaises  mœura, 
essayait  grotesquement  de  représenter  la  déesse  de  la  Raison.  La  plupart  de  ces 
déeûes  outrageaient  la  décence  par  leurs  costumes  et  par  leure  gestes.  Pour 
imiter  les  usages  des  anciens  peuples,  on  avait  persuadé  à  ces  créatures  déboutées 
qu'elles  devaient  se  montrer,  la  gorge  et  les  épaules  nues,  et  que  leura  vêlements 
retroussés  devaient  laisser  voir  leurs  jambes  et  leurs  cuisses  :  c'est  sous  ce  ridi- 


LES  NOUVEAUX  MODÉRÉS  :  DANTON.  7 

Ces  manifestations  honteuses  et  les  orgies  qui  sui- 
virent devaient  donner  force  au  parti  qui  inclinait  vers 
la  modération. 

Dans  ce  parti  se  rangeaient  maintenant  des  hommes 
qui  avaient  figuré  parmi  les  plus  violents  :  Danton, 
Camille  Desmoulins  et  d'autres  qui  avaient  aussi  des 
titres  dans  le  parti  révolutionnaire;  Lacroix,  Tami  de 
Danton,  Philippeaux  qui,  lors  de  rétablissement  du  tri- 
bunal'révolutionnaire,  voulait  en  bannir  les  jurés,  crai- 
gnantqu'ils  ne  gâtassent  c  cette  belle  institution  >  ;  le  beau, 
jeune,  riche  et  noble  Hérault  de  Séchelles,  avocat  général 
au  Châtelet,  présenté  à  la  reine  par  sa  cousine,  la  du- 
chesse de  Polignac,  mais  dès  lors  opposant  et  tout  prêt 
à  se  jeter  dans  la  Révolution;  combattant  du  14  juillet, 
juge  au  tribunal  de  Paris,  au  tribunal  de  cassation,  mem- 
bre de  la  législative  et  de  la  Convention  qui  le  fit  entrer 
au  Comité  de  salut  public*.  Joignons-leur  Westermann, 
commandant  des  sections  révolutionnaires  le  10  août. 

Après  la  mort  de  VAmi  du  peuple^  on  avait  dit  de 
Danton  :  t  C'est  un  orateur  qui  aspire  à  la  survivance  de 
Marat*  ».  On  se  trompait;  Danton  si  violent  était  prêt  à 
laisser  la  place  aux  habiles^.  Il  s'était  remarié  à  une 

cule  tnTcstissement  que  les  déesses  de  la  Raison  se  promenaient  dans  Paris. 
Pour  inspirer  le  dégoût  et  révolter  les  gens  délicats,  il  suffisait  de  jeter  un  coup 
d'œtl  rapide  sur  cette  réunion  biziirre  d'hommes  et  de  femmes  ;  mais  si  l'obser- 
Tateur  roulait  suivre  tous  les  degrés  de  la  folie  des  sectateurs  de  la  Raison,  il 
devait  aller  au  temple  où  la  déesse  devait  dicter  ses  oracles.  C'est  là  que  la  joie 
la  plus  grossière,  les  propos  les  plus  indécents  et  les  postures  les  plus  lascives  et 
les  plus  dégoûtantes  soulevaient  son  âme.  Une  voix  rauque  sortait  ordinairement 
de  la  bouche  de  la  déesse,  et  l'odeur  des  liqueurs  fortes,  dont  la  Raison  s'était 
enÎTréc,  annonçait  la  présence  de  la  débauche  et  de  In  crapule,  et  non  celle 
d'une  divinité. 

1.  Des  Essarta,  t.  VU,  p.  8  et  J.  Clarctie,  Camille  Desmoulim,  p.  317. 

2.  Notes  de  Courtois,  publiées  par  M.  J.  Clarctie,  Camille  Desmoulins,  p.  475. 

5.  Sur  les  antécédents  de  Danton  :  avait-il  accepté,  sous  diverses  formes,  rem- 
boursement de  charge  ou  autrement,  de  l'argent  de  la  cour,  pour  des  engage- 
ments qu'il   ne  tint  pas  ?  Voyez  les  témoignages  de  Bertrand  de  MoUeville,  de 


8  CHAP.  XXV.  -  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  PROCÈS. 

jeune  fille  de  seize  ans;  il  se  retirait  volontiers  du  souci 
des  affaires  publiques.  <  Il  aurait  bien  désiré  pouvoir 
sortir  du  tourbillon,  dit  Courtois;  mais  le  moyen,  après 
avoir  joué  un  tel  rôleM  »  La  mort  des  Girondins  put  déjà 
lui  donner  à  réfléchir.  Après  avoir,  dans  un  dernier  re- 
tour d'effervescence  révolutionnaire,  demandé  une  tête 
d'aristocrate  par  jour',  on  le  voyait  ému  de  la  fermeté 
avec  laquelle  ces  victimes  quotidiennes  bravaientle  trépas, 
et  plutôt  désireux  d'arrêler  le  cours  des  exécutions.  Il 
disait  c  que  quand  on  allait  en  riant  au  supplice,  il  était 
temps  de  briser  la  faux  de  la  mort'  >.  11  commençait  à 
douter  de  la  Révolution  et  se  demandait  pourquoi  l'Eu- 
rope avait  pris  tant  de  peine  à  la  combattre  :  c  Les  puis- 
sances de  l'Europe,  disail-il,  n'ont  pas  vu  que  la  Révo- 
lution ressemble  à  un  grand  procès  qui  n'enrichit  pas 
souvent  celui  qui  le  gagne  et  qui  consomme  la  ruine  de 
celui  qui  le  perd*.  » 

Il  disait  encore,  selon  Courtois,  c  que  les  révolutions 
sont  des  navigations  pénibles  de  long  cours  pendant  les- 
quelles il  faut  s'attendre  à  voir  souffler  le  vent  de  toutes 
les  parties  de  l'horizon  à  la  fois,  et  que  la  pleine  mer 
était  souvent  moins  dangereuse  que  le  port  vers  lequel 

Larayelle,  de  Brissol,  de  Rœdercr,  de  Robespierre,  de  Garai,  de  Mirabeau,  réunis 
par  M.  Louis  ULaiic  :  il  soutient,  non  sniis  autorité,  l'accusation,  contre  M.  Despois 
qui  la  conteste.  (Histoire  de  la  Hèvolulion,  t.  X,  pages  406  et  suiv.]. —  On 
prétendait  qu'il  avait  reçu  de  l'argent  d'autres  mains  encore,  et  David,  dont  on 
verra  plus  bas  racharnement  contre  Danton,  avait  voulu  consacrer  cette  accu- 
sation par  son  pincoau  :  t  David,  dit  Courtois,  aida  le  citoyen  Lesueur,  peintre, 
son  élève,  à  faire  le  tableau  de  la  décollation  de  Louis  XYf.  C'est  lui  [et  tous  les 
artistes  ont  reconnu  son  pinceau)  qui  y  plaça  la  figure  du  duc  d'Orléans  (Égalité). 
Danton  était  placé  di*rricre,  les  mains  passées  sur  son  épaule  et  recevant  une 
bourse  que  lui  reniellait  le  ci-devant  duc.  (Notes  de  Courtois,  publiées  par  M.  J. 
Claretie,  Camille  Desmoulins,  itage  475.) 

1.  J.  Claretie,  Camille  DesmoulinSy  page  475. 

2.  Séance  du  5  septembre,  Moniteur  du  7.  Voy.  ci  dessus,  t.I,  page  281. 
5.  Courtois,  i6t</.,  page  473. 

4.  J.  Claretie,  Camille  Detmoulins,  page  475. 


DANTON.  9 

on  voguait  à  pleines  Toiles,  sans  s'occuper  du  léger  écueil 
contre  lequel  le  vaisseau  vient  quelquefois  se  briser  \  » 

Mais  s'il  doulail  de  la  Révolution,  il  augurait  bien  plus 
mal  encore  de  celui  qui  en  était  le  coryphée  :  <x  Je  lui  ai 
entendu  dire,  ajoute  Courtois,  que  Robespierre  pourrait 
bien  conduire  la  pièce  jusqu'au  4"^  acte,  mais  infailli- 
blement, comme  ambitieux,  il  raterait  au  5* son  dénoue- 
ment'. »  —  C'est  en  effet  au  5*  acte  qu'il  faut  attendre 
c^s  premiers  rôles. 

Il  avait  été  surtout  choqué  des  scènes  d'apostasie  que 
l'exemple  de  Gobel  avait  mises  à  la  mode  au  sein  de  la 
Convention  elle-même,  et  de  ces  c  mascarades  antireli- 
gieuses >  :  c'est  le  mot  dont  il  se  servit  pour  couper  court 
à  ces  scandaleuses  processions  qui  venaient  devant  l'As- 
semblée faire  trophée  des  dépouilles  des  églises\  Dans  ce 
même  discours,  tout  en  demandant  un  rapport  sur  la 
conspiration  de  l'étranger,  tout  en  approuvant  la  Terreur, 
il  avait  prononcé  des  mots  qui  furent  relevés  comme  un 
appel  à  l'indulgence^;  et  pour  qu'on  ne  leur  donnât  pas 
plus  de  portée  qu'il  ne  voulait,  il  avait  fallu  qu'il  les 
reprît  après  son  interloculeur,  qu'il  les  expliquât,  qu'il 
s'écriât  en  finissant  : 

1.  c  II  est  faux,  disait-il  encore,  que  les  révolutions  soient  faites  quand  on  n'en 
c  sait  pas  profiter.  >  (Jules  Claretie,  Camille  ùesmoiilins,  p.  474  et  475.) 

2.  «  Comme  Uobespierre  afTeclait  quelquefois  de  mépriser  les  grandes  me- 
sures politiques  dont  il  n'étnit  pas  l'inventeur,  Danton  disait  :  c  Ce  mépris  pour  les 
«  grandes  conceptions  qui  ne  viennent  pas  de  lui  ne  nous  présage  pas  de  grands 
«  suecès  pour  l'avenir,  i»  (Ibid.^  p.  474). 

3.  Séance  du  6  frimaire  (26  novembre).  Yoy.  La  Terreur,  t.  I,  page  268  et 
ci-dessus,  t.  II,  p.  7. 

4.  c  Le  peuple  veut,  et  il  a  ra'son,  que  la  Terreur  soit  à  l'ordre  du  jour  ;  mais 
il  veut  que  la  Terreur  soit  reportée  à  son  vrai  but  ;  c'est-à-dire,  contre  les  aris- 
tocrates, contre  les  égoïstes,  contre  les  conspirateurs,  contre  Irs  traîtres,  amis  de 
Tétranser.  Le  peuple  ne  veut  pas  que  celui  qui  n'a  pas  reçu  de  la  nature  une 
grande  force  d'énergie,  mais  qui  sert  la  patrie  de  tous  ses  moyens,  quelque 
faibles  qu'ils  soient,  non,  le  peuple  ne  veut  pas  qu'il  tremble.  »  (Séance  du  6fri- 
intire  (26  novembre),  Moniteur  du  8.) 


iO        GHAP.  XXV.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  PROCÈS. 

«  Et  moi  aussi  je  suis  républicain,  républicain  impc- 
«  rissable!  > 

Mais  il  n'avait  pas  désarmé  la  défiance.  Elle  croissait 
contre  lui  aux  Jacobins.  Quand  il  y  disait,  quelques  jours 
après  :  a  La  constitution  doit  être  endormie  pendant 
que  le  peuple  s'occupe  de  frapper  ses  ennemis  et  de  les 
épouvanter  par  ses  opérations  révolutionnaires;  »... 
s'il  y  faisait  une  réserve  contre  «  ceux  qui  veulent  por- 
ter le  peuple  au  delà  des  bornes  de  la  Révolution,  » 
il  rencontrait  Couppé,  de  l'Oise,  demandant  t  que  la 
société  n'écoule  pas  toutes  les  propositions  tendant  à 
diminuer  la  vigueur  du  mouvement  révolutionnaire;  » 
et,  quand  il  remontait  à  la  tribune,  il  y  était  accueilli  par 
des  murmures  : 

«  Ai-je  donc  perdu  ces  traits  qui  caractérisent  la 
figure  d'un  homme  libre?  s'écria-t-il  indigné.  Ne  suis-jc 
plus  ce  même  homme  qui  s'est  trouvé  à  vos  cotés  dans 
tous  les  moments  de  crise?...  »  Et  il  se  plaçait  sous  le 
patronage  de  Marat  :  c  J'ai  été  un  des  plus  intrépides 
défenseurs  de  Marat;  j'évoquerai  l'ombre  de  l'Ami  du 
peuple  pour  ma  justification...  > 

Ce  n'était  point  assez.  Il  fallut  qu'il  fût  défendu  par 
Robespierre*  ! 

Camille  Desmoulins' avait  marqué  d'une  façon  bien 
plus  expresse  encore  son  retour  à  des  idées  plus  modérées. 
Il  commença  une  campagne  en  règle  contre  les  violents, 
en  publiant  le  Vieux  Cordelier  :  le  1"  numéro  en 
parut  le  15  frimaire  (5  décembre  1795),  le  lendemain 
du  jour  où  le  gouvernement  révolutionnaire  était  con- 

1.  séance  des  Jacobins  du  13  frimaire  (3  décembre  1703).  Moniteur  du  16. 

2.  M.  Cuvillier-Flcury  l'a  peint  sur  le  vif  dans  ses  Portrait»  politique»  et 
révolutionnaire». 


GAIOLLE  DESMOULINS.  il 

stitué.  Robespierre,  bien  qu'il  y  fût  flatté,  s*en  mon- 
tra peu  content,  et  ce  fut,  dit-on,  pour  lui  complaire,  ce 
fut  même  sous  son  inspiration  que  Camille  fit  de  son 
numéro  II  une  attaque  contre  la  dernière  manifesta- 
lion  ultra-révolutionnaire,  contre  l'étalage  d'apostasie  des 
prêtres,  contre  GlootzetChaumette,  Anacharsis  etÂnaxa- 
goraSy  les  deux  metteurs  en  œuvre  de  la  scène  de  Gobel  et 
les  deux  hommes  que  Robespierre  haïssait  le  plus. 

Mais  le  IIP  numéro  (25  frimaire,  15  septembre) 
reprit  ses  libres  allures;  et  c'est  là  que  Camille,  prenant 
à  partie,  par  une  allusion  historique  trop  facile  à  saisir, 
le  régime  même  dont  Robespierre  était  l'âme,  la  Terreur 
et  tous  ses  instruments,  le  tribunal  révolutionnaire  et  la 
loi  des  suspects^  le  flagella  du  fouet  de  Tacite  : 

..  .Bientôt  ce  fut  un  crime  de  lèse-majesté  ou  de  contre-révo- 
lution à  la  ville  de  Nursia,  d'avoir  élevé  un  monument  à  ses 
habitants,  morts  au  siège  de  Modène,  en  combattant  cepen- 
dant sous  Auguste  lui-même,  mais  parce  qu*alors  Auguste 
combattait  avec  Brutus,  et  Nursia  eut  le  sort  de  Pérouse. 

Crime  de  contre-révolution  à  Libon  Drusus  d'avoir  demanda 
aux  diseurs  de  bonne  aventure  s'il  ne  posséderait  pas  un  jour 
de  grandes  richesses.  Crime  de  contre-révolution  au  journa- 
liste Crémutius  Cordus,  d'avoir  appelé  Brutus  et  Cassius  les 
derniers  des  Romains.  Crime  de  contre-révolution  à  un  des 
descendants  de  Cassius,  d'avoir  chez  lui  un  portrait  de  son 
bisaïeul.  Crime  de  contre-révolution  à  Mamercus  Scaurus, 
d'avoir  fait  une  tragédie  où  il  y  avait  tel  vers  à  qui  l'on  pou- 
vait donner  deux  sens.  Crime  de  contre-révolution  à  Tor- 
quatus  Silanus,  de  faire  de  la  dépense.  Crime  de  contre-révo- 
lution à  Pétreius,  d'avoir  eu  un  songe  sur  Claude.  Crime  de 
contre-révolution  à  Appius  Silanus  de  ce  que  la  femme  de 
Claude  avait  eu  un  songe  sur  lui.  Crime  de  contre-révolution 
à  Pomponius,  parce  qu'un  ami  de  Séjan  était  venu  chercher 
UD  asile  dans  une  de  ses  maisons  de  campagne.  Crime  de 


13        CUâP.  XXV.  -  PRÉLIMINAmES  DES  GRANDS  PROCES. 

coalre-révolution  d^ètrc  allé  à  la  garde-robe  sans  avoir  vidé 
ses  poches,  et  en  conservant  dans  son  gilet  un  jeton  à  face 
royale,  ce  qui  était  un  manque  de  respect  a  la  figure  sacrée 
des  tyrans.  Crime  de  contre-révolution,  de  se  plaindre  des 
malheurs  du  temps,  car  c*était  faire  le  procès  du  gouverne- 
ment. Crime  de  contre-révolution  de  ne  pas  invoquer  le  génie 
divin  de  Caligula  :  pour  y  avoir  manqué,  grand  nombre  de 
citoyens  furent  déchirés  de  coups,  condamnés  aux  mines  et 
aux  bétes,  quelques-uns  même  sciés  par  le  milieu  du  corps. 
Crime  de  contre-révolution  à  la  mère  du  consul  Fusius  Ge- 
minus,  d^avoir  pleuré  la  mort  funeste  de  son  fils. 

Il  fallait  montrer  de  la  joie  de  la  mort  de  son  ami,  de  son 
parent,  si  Ton  ne  voulait  s'exposer  a  périr  S(â-méme.  Sous 
Néron,  plusieurs  dont  il  avait  fait  mourir  les  proches  allaient 
en  rendre  grâces  aux  dieux;  ils  illuminaient.  Du  moins  il 
fallait  avoir  un  air  de  contentement,  un  air  ouvert  et  calme. 
On  avait  peur  que  la  peur  même  ne  rendît  coupable. 

Tout  donnait  de  Tombrnge  au  tyran.  Un  citoyen  avait-il  de 
la  popularité  :  c'était  un  rival  du  prince,  qui  pouvait  susciter 
une  guerre  civile.  Studia  civium  in  se  verteret^  et  si  multi 
idem  audeant^  bellum  esse.  Suspect. 

Fuyait-on  au  contraire  la  popularité,  et  se  tenait-on  au 
coin  de  son  feu  :  cette  vie  retirée  vous  avait  fait  remarquer, 
vous  avait  donné  de  la  considération.  Quanlo  metu  occultior^ 
tanto  plus  famœ  adeptus.  Suspect. 

Étiez-vous  riche  :  il  y  avait  un  péril  imminent  que  le  peuple 
ne  fût  corrompu  par  vos  largesses.  Auri  vim  aique  opes 
Plauti  principi  infensas.  Suspect. 

Étiez-vous  pauvre  ;  comment  donc  !  invincible  empereur, 
il  faut  surveiller  de  plus  près  cet  homme.  Il  n'y  a  personne 
d'entreprenant  comme  celui  qui  n*a  rien.  Syllam  inopem, 
unde  prœcipuam  audaciam.  Suspect. 

Étiez-vous  d'un  caractère  sombre,  mélancolique,  ou  mis 
en  négligé  :  ce  qui  vous  affligeait,  c'est  que  les  affaires  pu- 
bliques allaient  bien...  Uominem  bonis  publias  mœslum. 
Suspect. 


in«  NDMÉRO  DU  VŒUX  CORDEUER.  it 

Si,  au  contraire,  un  citoyen  se  donnait  du  bon  temps  et 
des  indigestions,  il  ne  se  divertissait  que  parce  que  Fempc- 
reur  avait  eu  cette  attaque  de  goutte  qui  heureusement  ne 
serait  rien;  il  fallait  lui  faire  sentir  que  sa  majesté  était 
encore  dans  la  vigueur  de  l'âge.  Reddendam  pro  inlempes- 
iiva  licentia  mœstam  et  funebrem  noclem  qua  sentiat  vi- 
vere  VUellium  et  imperare  !  Suspect. 

Était-il  vertueux  et  austère;  bon!  nouveau  Brutus,  qui 
prétendait  par  sa  pâleur  et  sa  perruque  de  jacobin  faire  la 
censure  d'une  cour  aimable  et  bien  frisée.  Gliscere  œmulos 
Brutorum  vultûs  rigidi  et  tristis  quo  tibi  lasciviam  exprth 
brent.  Suspect. 

Ëtait-ce  un  philosophe,  un  orateur  ou  un  poète  :  il  lui  con< 
venait  bien  d'avoir  plus  de  renommée  que  ceux  qui  gouver- 
naient! Pouvait-on  souffrir  qu'on  lit  plus  d'attention  à  l'au- 
teur, aux  quatrièmes,  qu*à  l'empereur  dans  sa  loge  grillée? 
Virginium  et  Rufum  claritudo  nominis.  Suspect. 

Enûn,  s'ctait-on  acquis  de  la  réputation  à  la  guerre  :  on 
n'en  était  que  plus  dangereux  par  son  talent.  11  y  a  de  la 
ressource  avec  un  général  inepte.  S'il  est  traître,  il  ne  peut 
pas  si  bien  livrer  une  armée  à  l'ennemi,  qu'il  n'en  revienne 
quelqu'un.  Mais  un  officier  du  mérite  de  Corbulon  ou  d'A- 
gricoia,  s*il  trahissait,  il  ne  s'en  sauverait  pas  un  seul.  Le 
mieux  était  de  s*en  défaire.  Au  moins,  seigneur,  ne  pouvez- 
vous  vous  dispenser  de  l'éloigner  promptement  de  l'armée. 
MuUâ  mililari  famâ  metum  fecerat.  Suspect. 

On  peut  croire  que  c*était  bien  pis,  si  on  était  petit-fils  ou 
allié  d'Auguste  :  on  pouvait  avoir  un  jour  des  prétentions  au 
trône.  Nobilem  et  quod  tune  spectaretur  e  Cœsarum  posteris  ! 
Suspect. 

Et  tous  ces  suspects,  sous  les  empereurs,  n'en  étaient  pas 
quittes,  comme  chez  nous,  pour  aller  aux  Madelonnettes, 
aux  Irlandais,  ou  à  Sainte-Pélagie.  Le  prince  leur  envoyait 
l'ordre  de  faire  venir  leur  médecin  ou  leur  apothicaire,  et  de 
choisir,  dans  les  vingt-quatre  heures,  le  genre  de  mort  qui 
leur  plairait  le  plus.  Missus  centurio  qui  maturaret  eum. 


i4        GUÂP.  XXY.  -  PRËUBimÂlRES  DES  GRANDS  PROCÈS. 

C'est  ainsi  qu'il  n'était  pas  possible  d'avoir  aucune  qualité, 
à  moins  qu'on  n'en  eût  fait  un  instrument  de  la  tyrannie, 
sans  éveiller  la  jalousie  du  despote,  et  sans  s'exposer  à  une 
perte  certaine.  C'était  un  crime  d'avoir  une  grande  place,  ou 
d'en  donner  sa  démission;  mais  le  plus  grand  de  tous  les 
crimes  était  d'être  incorruptible.  Néron  avait  tellement  dé- 
truit tout  ce  qu'il  y  avait  de  gens  de  bien,  qu'après  s'être 
défait  de  Thrasca  et  de  Soranus  il  se  vantait  d'avoir  aboli 
jusqu'au  nom  de  la  vertu  sur  la  terre.  Quand  le  sénat  les 
avait  condamnés,  l'empereur  lui  écrivait  une  lettre  de  remer- 
ciment  de  ce  qu'il  avait  fait  périr  un  ennemi  de  la  Répu- 
blique; de  même  qu'on  avait  vu  le  tribun  Clodius  élever  un 
antel  à  la  liberté  sur  l'emplacement  de  la  maison  rasée  de 
Cicéron,  et  le  peuple  crier  :  Vive  la  liberté  1 

L'un  était  frappe  à  cause  de  son  nom  ou  de  celui  de  ses 
ancêtres;  un  autre,  à  cause  de  sa  belle  maison  d'Albe  ;  Yalé- 
rius  Asiaticus,  à  cause  que  ses  jardins  avaient  plu  à  l'impé- 
ratrice; Statilius,  à  cause  que  son  visage  lui  avait  déplu;  et 
une  multitude,  sans  qu'on  en  pût  deviner  la  cause.  Toranius, 
le  tuteur,  le  vieux  ami  d'Auguste,  était  proscrit  par  son  pu- 
pille, sans  qu'on  sût  pourquoi,  sinon  qu'il  était  homme  de 
probité,  et  qu'il  aimait  sa  patrie.  Ni  la  préture,  ni  son  inno- 
cence, ne  purent  garantir  Quintus  Gellius  des  mains  sanglantes 
de  l'exécuteur  ;  et  cet  Auguste,  dont  on  a  tant  vanté  la  clé- 
mence, lui  arrachait  les  yeux  de  ses  propres  mains.  On  était 
trahi  et  poignardé  par  ses  esclaves,  ses  ennemis  ;  et  si  on 
n'avait  point  d'ennemi,  on  trouvait  pour  assassin  un  hôte,  un 
ami,  un  fils.  En  un  mot,  sous  ces  règnes,  la  mort  naturelle 
d'un  homme  célèbre,  ou  seulement  en  place,  était  si  rare, 
que  cela  était  mis  dans  les  gazettes  comme  un  événement,  et 
transmis  par  l'historien  à  la  mémoire  des  siècles,  a  Sous  ce 
<c  consulat,  dit  notre  annaliste,  il  y  eut  un  pontife,  Pison, 
(X  qui  mourut  dans  son  lit,  ce  qui  parut  tenir  du  prodige.  » 

La  mort  de  tant  de  citoyens  itlnocents  et  recommandables 
semblait  une  moindre  calamité  que  l'insolence  et  la  fortune 
scandaleuse  de  leurs  meurtriers  et  de  leurs  dénonciateurs* 


m*  NUMÉRO  DU  VIEUX  CORDELIER.  15 

Chaque  jour,  le  délateur  sacré  et  inviolable  faisait  son  entrée 
triomphale  dans  le  palais  des  morts,  en  recueillait  quelque 
riche  succession. 

Tous  ces  dénonciateurs  se  paraient  des  plus  beaux  noms,  se 
faisaient  appeler  Cotta,  Scipion,  Régulus,  Cassius,  Sévérus. 
La  délation  était  le  seul  moyen  de  parvenir,  et  Régulus  fut 
fait  trois  fois  consul  pour  ses  dénonciations.  Aussi  tout  le 
monde  se  jetait-il  dans  une  carrière  des  dignités  si  large  et 
facile  et  pour  se  signaler  par  un  début  illustre,  et  faire  ses 
caravanes  de  délateur,  le  marquis  Sérénus  intentait  une  accu- 
sation de  contre-révolution  contre  son  vieux  père,  déjà  exilé  ; 
après  quoi,  il  se  faisait  appeler  fièrement  Brutus. 

Tels  accusateurs,  tels  juges.  Les  tribunaux,  protecteurs 
de  la  vie  et  des  propriétés,  étaient  devenus  des  boucheries 
où  ce  qui  portait  le  nom  de  supplice  et  de  confiscation  n'était 
que  vol  et  assassinat. 

S'il  n'y  avait  pas  moyen  d'envoyer  un  homme  au  tribunal, 
on  avait  recours  à  l'assassinat  et  au  poison.  Celer,  iElius,  la 
fameuse  Locuste,  le  médecin  Anicet,  étaient  des  empoison- 
neurs de  profession,  patentés,  voyageant  à  la  suite  de  la  cour, 
et  une  espèce  de  grands  officiers  de  la  couronne.  Quand  ces 
demi-mesures  ne  suffisaient  pas,  le  tyran  recourait  à  une 
proscription  générale.  C'est  ainsi  que  Caracalla,  après  avoir 
tué  de  ses  mains  son  frère  Géta,  déclarait  ennemis  de  la 
République  tous  ses  amis  et  partisans  au  nombre  de  vingt 
mille,  et  Tibère,  ennemis  de  la  République  tous  les  amis  et 
partisans  de  Séjan  au  nombre  de  trente  mille.  C'est  ainsi 
que  Sylla,  dans  un  seul  jour,  avait  interdit  le  feu  et  l'eau  à 
soixante-dix  mille  Romains.  Si  un  lion  empereur  avait  eu 
une  cour  et  une  garde  prétorienne  de  tigres  et  de  panthères, 
ils  n'eussent  pas  mis  plus  de  personnes  en  pièces  que  les  déla- 
teurs, les  affranchis,  les  empoisonneurs  et  les  coupe-jarrets 
des  Césars;  car  la  cruauté  causée  par  la  faim  cesse  avec  la 
faim,  au  lieu  que  celle  causée  par  la  crainte,  la  cupidité  et 
les  soupçons  des  tyrans,  n'a  point  de  bornes.  Jusqu'à  quel 
degré  d'avilissement  et  de  bassesse  l'espèce  humaine  ne  peut- 


16        CHiP.  Iir.  -.  PRÉLDONAIRES  DES  GRàHDS  PROCÈS. 

elle  donc  pas  descendre,  quand  on  pense  que  Rome  a  souffert 
le  gouvernement  d'un  monstre  qui  se  plaignait  que  son  règne 
ne  fût  point  signalé  par  quelque  calamité,  peste»  famine, 
tremblement  de  terre;  qui  enviait  à  Auguste  le  bonheur  d'a- 
voir eu,  sous  son  empire,  une  armée  taillée  en  pièces;  et  au 
règne  de  Tibère,  les  désastres  de  l'amphithéâtre  de  Fidène, 
où  il  avait  péri  cinquante  mille  personnes,  et,  pour  tout  dire 
en  un  mot,  qui  souhaitait  que  le  peuple  romain  n'eût  qu'une 
seule  tète,  pour  le  mettre  en  masse  à  la  fenêtre  [la  guillo- 
tine]. 

Manifeste  éclatant,  dont  le  succès  parut  effrayer  Tau- 
tcur  lui-même;  et  toutefois  dans  son  numéro  IV  (30  fri- 
maire, 10  décembre),  tout  en  se  défendant  contre  les 
conclusions  que  tout  le  monde  en  avait  tirées,  il  en  repro- 
duisait en  deux  mots  la  pensée  quand  il  demandait  un 
Comité  de  clémence.  Ces  deux  mots  étaient  la  condam- 
nation de  la  Terreur,  et  il  eut  beau  les  expliquer,  les 
affaiblir,  ils  étaient  dès  lors  sa  propre  condamnation.  Dès 
le  1"  nivôse,  Nicolas  disait  à  la  tribune  des  Jacobins  que 
Camille  frisait  la  guillotine  ^  Imprimeur  du  tribunal 
révolutionnaire  et  juré,  il  s'y  connaissait. 

Dans  ce  premier  procès,  qui  lui  fut  fait  aux  Jacobins, 
Robespierre  essaya  d'assez  mauvaise  grâce  de  l'excuser,  en 
disant  qu'il  ne  fallait  pas  trop  le  prendre  au  sérieux, 
qu'il  fallait  user  d'indulgence  à  son  égard,  comme  envers 
un  enfant  étourdi;  qu'il  suffirait,  pour  donner  une  juste 
satisfaction  aux  plaintes  des  montagnards  contre  le  fâ- 
cheux numéro,  de  le  brûler.  —  Brûler  n'est  pas  répon- 
dre, répliqua  brusquement  Camille*,  et  par  cette  vive 

1.  Moniteur  du  4  nivôse  (24  décembre  1703). 

2.  Séance  des  Jacobins  du  18  nivôse,  Moniteur  du  21  (10  janvier  179i).  —  Le 
n*  V  du  Vieux  Cordelier^  daté  du  5  nivôse,  avait  paru  le  16  (5  janvier  1704). 
Le  n*  VI|  daté  par  erreur  du  10  nivôse  (il  porte  dès  lc<  premières  lignes  la  date 


PHIUPPEAUX.  17 

boutade  il  fil  de  l'irascible  oraleur  son  inexorable  en- 
nemi. 

Philippeaux*  avait  précédé  Camille  dans  celte  réac- 
tion contre  le  parti  des  violents  par  une  attaque  de  fronts 
conduite  avec  un  courage  auquel  l'éloquent  écrivain  se 
plait  à  rendre  hommage  dans  son  numéro  III  du  Vietix 
Cordelier.  Envoyé  en  mission  dans  la  Vendée  (juillet 
1795),  il  avait  vu,  il  avait  signalé  dans  quatre  mémoires 
les  désordi*es,  le  gaspillage,  l'ignorance  et  la  lâcheté  du 
fameux  état-major  de  SaumurV  Rappelé  à  Paris  par 
Tinfluence  de  ceux  dont  dont  il  troublait  la  politique,  il 
avait  repris  le  fond  de  ses  mémoires  dans  une  lettre 
adressée  au  Comité  de  salut  public,  le  lendemain  du  jour 
où  paraissait  le  premier  numéro  du  Vieux  Cordelier 
(16  frimaire,  6  décembre)';  et  le  Comité  n'en  ayant  pas 

du  i4),  ne  parut  que  le  15  pluTiôsc.  Quant  au  n*  YII,  l'auteur  en  corrigeait  les 
épreuves  lorsqu'il  fut  arrêté.  Le  numéro  ne  parut  qu'en  prairiul  an  lU  (juin 
17^).  Voj.  Jules  Claretie,  Camille  Desmoulhis,  page  284,  et  les  Œuvres  de 
Camille  Desmoulins,  publiées  par  E.  Despois,  t.  III,  page  111. 

1.  Né  en  1759,  juge  au  préâdia]  du  Mans  avant  la  Révolution. 

2.  Voyez  déjà  sa  lettre  du  19  juillet  1793  à  la  Convention  où  il  parle  de  cet  état- 
major  si  dispendieux,  qu'on  aurait  pu  croire  à  rexistence  d'un  camp  de  20  ou 
50  000  hommes;  et  ils  étaient  1000  ou  1200!  «  Il  existe  à  Tours,  dit-il,  encore 
une  armée  d'ofûciers  de  tout  grade,  qui  vont  le  jour  dans  les  cafés  et  caracoler  le 
soir  sur  de  superbes  coursiers,  mais  pas  un  seul  qui  se  donne  la  peine  d'aller  au 
camp,  t  [Legros,  Im  Révolution  telle  qu'elle  est.  Correspondance  du  Comité  de 
salut  public,  t.  I,  p.  275-277.)  — Voyez  encore  la  lettre  qu*il  écrit  avec  son  col- 
lègue Gilet  à  la  Convention  :  Nantes,  le  19  du  premier  mois,  Moniteur  du  21 
(li  octobre  1793). 

3.  «  Philippeaux,  représentant  du  peuple  au  Comité  de  salut  public. 

c  Pari^,  le  16  de  frimaire,  l'an  II. 

•  Vous  rpconnaissez  enfin,  citoyens  collègues,  que  mon  rapport  sur  la  Vendée 
n'éioit  ni  un  roman,  ni  une  hyperbole... 

«Si  la  commission  décrétée  lel"  brumaire  pour  examiner  In  conduite  des  agents 
de  Sauniur  eût  pu  remplir  son  objet,  nous  n'aurions  pas  à  gémir  dans  ce  mo- 
ment sur  tant  de  désastres  ;  nous  eussions  conservé  à  la  République  20  000  pa- 
triotes de  plus,  une  artillerie  formidable  que  Téternel  Rossignol  a  encore  livrée 
aux  brigands,  et  les  trésors  immenses  qui  se  trouvent  dévorés  dans  le  goaffrc. 

c  II  signale  les  fautes  et  les  excès  de  Rossignol,  do  Ronsin,  de  Léchelle  ;  le  bu- 
reaucrate Vincent,  a  cet  impudent  petit  coquin»,  etc. 

TRIB.  RiTOL.  lU  2 


i8        GHAP.  IXV.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  PROCES. 

tenu  compte»  il  reprit  ses  griefs  dans  un  nouveau  mé- 
moire qui  incriminait  celte  fois  le  Comité  lui-même, 
comme  coupable  de  négligence,  et  qu'il  adressait  non 
plus  au  Comité,  mais  a  à  ses  collègues  et  à  ses  conci- 
toyens t  (6  nivôse,  26  décembre  1793)  *  :  accusation  qu'il 
reprit  et  formula  en  vingt-six  points  contre  Ronsin  et 
Rossignol  dans  la  séance  du  18  nivôse\  Camille  Des- 
moulins, étranger  à  toute  jalousie  d'auteur,  oubliant 
son  Vieva  Cordelier^  allait  partout,  disant  :  t  Avez-vous 
lu  Philippeaux'?»  —  Les  Jacobins  l'avaient  lu,  et  Ro- 
bespierre aussi,  et  il  ne  l'oublia  pas. 

Westermann  ^,  soldat  à  quinze  ans,  arrêté  d'assez  bonne 
heure  dans  sa  carrière  par  des  incidents  très  fâcheux 
(trois  accusations  de  vol  !),  mais  réhabilité  par  la  jour- 
née du  10  août,  avait  servi  sous  Dumouriez  avant  sa 
trahison  et  obtenu  un  commandement  en  Vendée'.  Il 
n'avait  pas  marché  avec  les  hommes  que  dénonçait  Phi- 
lippeaux.  Rendu  par  là  suspect  aux  patriotes,  il  avait  été 
renvoyé  devant  un  conseil  de  guerre  à  la  suite  de  la  dé- 

i.  Voyei  l'appendice  n*  I  à  la  fin  du  Tolume. 

2.  Moniteur  du  19  (8  janvier  1704).  Voyez  aussi  la  lettre  de  Rossignol,  après 
aft>ir  reçu  le  mémoire.  Nantes  19  nivôse.  (Monitettr  du  29  (18  janvier  1794). 
C'est  Choudieu  qui  s'était  surtout  chargé  de  répondre  k  Philippeaux  :  Rapport 

ait  dans  la  séance  du  i%  pluviôse.  Moniteur  du  21  (9  février  1794)  et  jours 
suivants  :  débat  qui  se  videra  deux  mois  plus  tard  devant  le  tribunal. 

3.  L.  Blanc,  flistoire  de  la  Révolution,  t.  X,  page  226.  —  M.  Michelet  pro- 
fesse une  vive  admiration  pour  Philippeaux  :  <  De  tous  les  Dantonistes,  dit-il ^  le 
meilleur  sans  comparaison  Tut  l'infortuné  Philippeaux.  Seul  pur,  irréprochable, 
il  est  mort  avec  eux,  non  comme  eux  par  ses  fautes,  mais  martyr  du  devoir,  vic- 
time de  sa  véracité  courageuse,  de  son  éloquence  héroïque  et  de  sa  vertu.  »  (His- 
toire de  la  Révolution,  t.  VI,  page  133.)  —  Voyez  tout  ce  qu'il  ajoute  dans  les 
pages  suivantes  à  Tappui  des  dénonciations  de  Philippeaux  contre  Ronsin  et  ses 
pareils. 

4.  Né  à  Molsheim  (Alsace)  le  5  septembre  1751.  Son  acle  de  baptême,  à  la 
date  du  lendemain  5  septembre,  est  au  dossier  W  342,  dossier  648,  l**  partie, 
pièce  25.  Voyez  les  détails  précis  donnés  sur  ses  antécédents  par  M.  J.  Claretie, 
Camille  Desmoulins^  pages  237  et  suiv. 

5.  Colonel,  27  septembre  1792;  général  de  brigade,  15  manl793.  (Archives, 
W  342,  doss.  648,  partie  l^*,  pièce  57.) 


^ËSTERMÂI^N.  19 

route  de  Ghâlillon,  et,  acquittés  il  était  retourné  à  son 
ancienne  armée'  où,  malgré  les  obstacles  mis  d'abord  à 
sa  réintégration '9  il  avait  pris  part,  comme  commandant 
la  cavalerie,  à  la  destruction  de  la  grande  armée  ven- 
déenne, notamment  à  la  bataille  du  Mans^.  Mais  cela  ne 
pouvait  pas  le  relever  auprès  de  ceux  dont  les  généraux 
ne  s'étaient  signalés  dans  toute  cette  guerre  que  par  les 
plus  honteux  échecs;  et  il  fut  destitué  (17  nivôse,  6  jan- 
vier 1794) 'sans  qu'il  en  pût  connaître  les  motifs,  comme 
ou  le  voit  par  la  lettre  où  il  s'en  plaignait  à  la  Convention 
(séance  du  30  pluviôse,  18  février)  '. 

1.  Décret  de  la  Couvention  qui  le  renvoie  detant  les  tribunaux  mililairos, 
30  juillet  1793.  (Archives,  W  342,  dossier  648,  partie  1'%  pièce  70).  —  Juge- 
meot  qui  l'acquitte,  29  août  1793,  (ibid,,  pièce  69).  Il  vint  l'annoncer  i  la 
Cooveotion  dans  la  séance  du  2  septembre  1795,  en  lui  présenlaiit  un  drapeau  pris 
sur  les  Vendéens.  (Moniteur  du  3  septembre  1793.) 

2.  Dans  la  séance  du  19  du  premier  mois,  par  une  lettre  du  1"  octobre,  datée 
de  la  Châtaigneraie,  il  annonce  les  opérations  qu'il  a  dirigées,  villages  brûlés  k 
trois  lieues  à  la  ronde,  etc.  (Moniteur  du  21  du  premier  mois,  12  octobre  1793  ) 

3.  Le  citoyen  Jourdeuil,  adjoint  de  la  5*  division  de  la  guerre,  écrivait  au 
c  général  en  chefs  Rossignol,  à  la  date  du  17  septembre  1794  : 

c  Le  ministre  de  la  guerre  me  charge  de  répoudre  à  votre  lettre  du  14,  qu'il 
c  ne  pense  pas  qu*aucun  décret  ait  renvoyé  Westermann  à  ses  fonctions  ;  qu'un 
c  jugement  a  bien  pu  déclarer  qu'il  n'y  avait  pas  un  délit  national  dans  son  af- 
c  faire,  mais  non  le  renvoyer  à  son  poste,  a  (/6t(i.,  2*  partie,  pièce  15.) 

Et  la  lettre  fut  transmise  par  Rossignol  à  Chalbos,  en  l'invitant  à  enjoindre  à 
Westermann  de  se  conformer  aux  lois  relatives  aux  officiers  démissionnaires  ou 
destitués,  (20  septembre,  ibid.,  pièce  17). 

Néanmoins  un  arrêté  des  représentants  Fayau  et  Bellcgarde,  c  considérant 
c  qu'il  ne  leur  était  parvenu  de  décret  qui  suspende  Westermann  de  ses  fonctions; 
c  qu'il  a  seulement  été  renvoyé  par  la  Convention  devant  un  tribunal  militaire 
c  qui  a  reconnu  son  innocence;  considérant  que  sa  conduite  était  celle  d'un  bon 
c  républicain  »,  —  le  renvoya  à  l'armée  (24  septembre,  i6t</.,  Impartie,  pièce 66). 

4.  Les  représentants  Turreau,  Prieur  (de  la  Marne)  et  Bourbotle  écrivaient  i 
la  Convention,  du  Mans,  le  23  frimaire,  7  heures  du  soir  : 

c  Moreau,  général  en  chef,  Tilly,  commandant  dn  division  à  Cherbourg,  Wes- 
termann, qui  commande  la  cavalerie  depuis  notre  départ  de  Rennes,  ont  eu,  par 
leur  bravoure  et  leur  valeur,  grande  part  au  succès  de  celte  journée.  Ce  dernier 
a  eu  deux  chevaux  tués  sous  lui,  a  reçu  deux  blessures  dans  le  combat  et  n'a  pas 
voulu  quitter  son  poste.  Dans  cet  instant  même,  il  est  encore  à  la  poursuite  des 
brigands  et  son  intrépide  cavalerie  jonche  la  terre  de  leura  cadavres,  a  Séance  du 
35  frimaire.  Moniteur  du  27  (17  décembre  1793.) 

5.  Moniteur  du  18  et  Archives,  W  342,  doss.  648,  partie  l'*,  pièce  71. 
G.  Moniteur  du  2  ventftse  (20  février  1794). 


SO        CHAP.  XIV.  -  PRÉLIMINAIRES  D£S  GRANDS  PROCÈS. 

En  pluviôse,  on  l'invitait  à  rendre  compte  de  sommes 
quilui  avaient  été  remises  pour  Dumouriez,  sommes  dont 
il  avait  reçu  décharge  de  ce  général  ;  il  en  avait  envoyé 
les  pièces  au  ministre'.  En  ventôse,  Hébert  Taltaquait 
violemment  aux  Jacobins  :  c  Un  Weslermann,  ce  mons- 
tre couvert  d'opprobre»*.  En  germinal,  après  Hébert, 
il  allait  trouver  de  plus  redoutables  ennemis. 


II 

Premières  escarmouches  contre  les  enragés.  Premier  manifeste  contre 
les  deui  partis  :  rapport  de  Saint-Just,  8  Tent6se. 

Placé  entre  les  deux  partis,  menacé  par  Tun  et  seule- 
ment effleuré  par  Ta'itre,  le  Comité  devait  se  porter  du 
côté  où  était  pour  lui  le  plus  grand  péril  ;  et  eu  atta- 
quant les  ultra -révolutionnaires  il  pouvait  compter 
un  peu  sur  le  concours  des  modérés  :  Camille  Desmou- 
lins, Philippeaux,  lui  avaient,  à  cet  égard,  donné  des 
gages. 

Fort  du  décret  du  14  frimaire,  le  Comité  se  sentait 
mieux  armé  pour  la  lutte,  el  quelques  escarmouches  an- 
nonçaient rimminence  de  la  bataille.  Ronsin,  le  général- 
ministre  de  Vendée,  devenu  général  de  Tarmée  révolu- 
tionnaire, et  le  jeune  Vincent,  le  second  du  ministre 
de  la  guerre  Boucholte,  furent  arrêtés  (27  frimaire,  17 
décembre)  :  grand  étonnement  dans  les  prisons,  grande 
alarme,  dans  les  clubs  !  Partout  dans  les  sections  des 
pétitions  se  signent.  Les  2  et  3  nivôse  (22  et  23  dé- 

1.  Archives,  W  542,  doss.  648, 2*  partie,  pièce  5 :  18  pluviôse,  réponse  de  Wes* 
termann  &  une  lettre  du  17  ;  pièce  4:24  pluviôse,  lettre  de  Bouchotte. 

2.  Séance  des  Jacobins  du  14  octobre.  Moniteur  au  17  (7  mars  1794). 


RONSm  ET  VINCENT  ARRÊTÉS/JREUCHÉS.  21 

cembre),  on  vient  les  apporter  à  rAssemblée*.  La  Con- 
vention tint  bon  quelque  temps  ;  mais  le  tribunal  révolu- 
tionnaire n'eut  pas  cette  fois  laproiequi  lui  était  promise. 
Dans  le  mois  suivant,  14  pluviôse  (2  février  1794,)  les 
deux  captifs  furent  remis  en  liberté. 

Cette  libération  était  pour  les  violents  une  victoire, 
et  la  reculade  de  leurs  adversaires  pouvait  les  exciter  à 
marcher  en  avant.  Le  moment  semblait  d'autant  plus  fa- 
vorable qu'en  face  de  la  Commune  ainsi  placée  tout  en- 
tière sous  leur  main,  ils  savaient  la  Convention  divisée. 
Si  Danton  avait  demandé  <c  un  rapport  sur  les  moyens  de 
donner  une  action  grande  et  forte  au  gouvernement  pro- 
visoire" »,  ce  n'était  pas,  on  le  peut  croire,  un  rapport 
tel  que  le  fit  Saint-Just,  ni  des  moyens  semblables  à  ceux 
que  la  loi  du  14  frimaire  mettait  aux  mains  de  Robes- 
pierre et  de  ses  amis  ;  et  le  n"*  V  du  Vieux  Cordelier^ 
cette  charge  à  fond  contre  le  Père  Duchesne,  ne  dimi- 
nuait en  rien  l'ineffaçable  impression  du  n""  IIL  Robes- 


1.  Moniteur  dn  5  nivôse.  Voyez  ce  que  Philippeaux  raconte  dans  son  mémoire 
des  manœuTres  qui  aboutirent  à  cette  démarche  : 

c  Un  seul  trait  peut  caractériser  le  génie  souple  de  leura  complices.  Quand  le 
27  frimaire  on  apprit  aux  Jacobins  leur  arrestation,  ils  n'osèrent  attaquer  directe- 
meut  cet  acte  de  justice  ;  mais  le  f**  nivôse,  quand  ils  savent  que  tous  les  dé- 
putés sont  retenus  au  sein  de  la  GooTcntion  et  que  la  séance  des  Jacobins 
sera  presque  déserte,  ils  y  font  aflluer  tous  les  commis  de  la  guerre,  tous  (es 
éptuletiere  de  Tarmée  révolutionnaire  et  tous  les  coupe-jarrets  dévoués  à  leur 
cause.  On  débute  par  des  coups  de  théâti*e,  qui  disposent  l'auditoire  i  des  im- 
pressions  favorables.  Hébert  monte  à  la  tribune,  où  il  vocifère  contre  moi  et  trois 
de  mes  collègues  un  torrent  d'imprécations. 

c  On  délivre  un  brevet  de  patriotisme  à  ces  deux  détenus,  une  députation  est 
envoyée  à  la  Convention  pour  exiger  leur  élargissement.  »  (P.  35)* 

La  séance  du  3  nivôse  aux  Jacobins  fut  parliculièrement  agitée  :  Levasseury 
attaque  Philippeaux  qui  ripo&te.  Danton  se  porte  médiateur  et  Robespierre  se 
montre  déjà  en  ennemi.  Une  commission  est  nommée  pour  juger  les  dénonciations 
de  Philippeaux  contre  Ronsin.  C'est  l'origine  du  procès  de  Philippeaux.  {Moniteur 
du  6  nivôse,  26  décembre  1793.) 

2.  Vo)es  son  discoura  entier  du  6  frimaire,  dont  j'ai  donné  plut  haat  quel- 
ques fragments. 


22        CBAP.  XXY.  —  PRÉLlMINidRES  DES  GRANDS  PROCES. 

pierre  et  Saînt-Just,  qui  gouvernaient  avec  Coulhon  le 
grand  Comité,  sentaient  le  péril.  Menacés  par  Hébert, 
c'était  de  leur  part  se  donnera  Danton  que  de  l'appeler  à 
soi  pour  se  défendre  ;  et  pourtant  il  ne  semblait  pas  qu'il 
y  eût  un  autre  moyen  de  combattre  les  violents  que  de 
s'appuyer  des  modérés. 

La  situation  se  dessinait  de  plus  en  plus.  Trois  jours 
après  la  mise  en  liberté  de  Ronsin  et  de  Vincent,  le  17 
pluviôse  (5  février  1794),  Robespierre  avait  lu  à  la  Con- 
vention son  fameux  rapport  sur  les  principes  de  morale 
qui  devaient  la  diriger  dans  l'administration  intérieure 
de  la  République,  La  faction  dont  Hébert  était  l'organe 
populaire  se  montrait  contraire  aux  tendances  du  Comité. 
Elle  demandait  son  renvoi,  le  renouvellement  de  la  re- 
présentation nationale  (moyen  d'arriver  pour  ceux  qui 
étaient  dehors)  et  l'organisation  du  pouvoir  exécutif  :  en 
d'autre  termes,  la  substitution  d'une  autre  dictature  à 
celle  du  Comité  desalut  public.  Quand  Robespierre  avait 
pour  lui  la  Convention,  c'est-à-dire  les  représentants 
du  peuple,  quelle  ressource  la  Commune  avait-elle  pour 
le  combattre?  Le  peuple  peut-être.  Un  grand  mouvement 
semblait  se  produire,  précurseur  de  l'insurrection.  Le 
peuple  —  je  parle  du  peuple. des  journées  révolution- 
naires —  était  de  sa  nature  plus  disposé  à  en  croire  les 
violents;  et  d'autre  part  il  y  avait  dans  la  foule  des  ma- 
nifestations qui  semblaient  donner  raison  à  Danton,  in- 
criminant la  dureté  du  gouvernement  et  la  marche  du 
tribunal  révolutionnaire.  Un  rapport  d'un  observateur 
de  police,  Latour-la-Monlagne,  sur  le  7  ventôse,  disait  : 

<x  On  conduisait  ce  soir  dix-sept  criminels  au  supplice, 
parmi  lesquels  on  distinguait  particulièrement  un  vieillard 
presque  nonagénaire,  et  si  faible  qu'il  a  fallu,  dit-on,   le 


i-  RAPPOPT  DE  SAINT-JOST  (8  VENTOSE)/  23 

porter  sur  Téchafaud*.  Le  peuple  a  paru  très  touché  de  ce 
spectacle.  Quel  crime,  disaient  plusieurs  personnes,  a  donc 
pu  commettre  un  homme  dans  cet  état  de  décrépitude  ?  Pour- 
quoi la  caducité,  qui  approche  si  près  de  l'enfance,  n'en 
partage-t-elie  pas  tous  les  privilèges?  Cette  opinion  a  pani 
générale.  » 

Le  Comité  voulut  faire  face  à  ses  deux  ennemis  à  la 
fois,  les  indulgents  et  les  violents  :  tombant  sur  les  uns 
comme  sur  les  autres,  mais  attaquant  surtout  en  paroles 
les  indulgents,  parce  que  c'étaient  les  violents  qu'eu  fait 
il  voulait  frapper  les  premiers. 

Le  4  ventôse  (22  février),  la  Convention  avait  décrété 
que  les  deux  comités  de  salut  public  et  de  sûreté  géné- 
rale feraient  un  rapport  a  sur  les  détentions,  sur  les 
moyens  les  plus  courts  de  mettre  l'innocent  en  liberté 
et  de  punir  le  coupable.  > 

Le  8  (26  février),  Saint-Just  vint  lui  lire  ce  rapport. 
C'est  la  vraie  définition  de  la  justice  révolutionnaire,  de 
la  justice  mise  au  service  de  la  Terreur  ;  et,  par  consé^ 
quent,  celte  pièce  a  un  double  intérêt  ici,  comme  nous 
révélant  l'inspiration  qui  dirigeait  le  tribunal,  et  pré- 
parant les  grands  procès  politiques  dont  il  allait  inces- 
samment être  saisi. 

Abordant  sans  détour  son  sujet,  les  détentions,  Saint- 
Just  se  place  en  dehors  du  droit  commun  : 

Je  ne  veux  point  traiter  cette  question  devant  vous 
comme  si  j'étais  accusatenr  et  défenseur,  ou  comme  si  vous 
étiez  juges  ;  car  les  détentions  n'ont  point  pris  leur  source 
dans  des  relations  judiciaires,  mais  dans  la  sûreté  du  peuple 
et  du  gouvernement.  Je  ne  veux  point  parler  des  orages  d'une 

1.  II  8*agit  des  prélendas  conspirateurs  de  Sarrelibre  (Sarrelouis)  et  du  TÎeux 
GuilUanie  Schmitt,  âgé  de  quatre-Tingts  ans.  (Voj.  ci-dessus,  t.  H,  p.  442.) 


A        ClIAP.  XXV.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  PROCES. 

rcvolufion  comme  d'une  dispute  de  rhéteurs,  et  vous  n'êtes 
point  juges,  et  vous  n'avez  point  à  vous  déterminer  par  l'in- 
térct  civil,  mais  par  le  salut  du  peuple,  placé  au-dessus  de 
nous.  Toutefois,  il  faut  être  juste  :  mais  au  lieu  de  Tétre  con- 
séquemment  à  Tintérét  particulier,  il  faut  Tétre  conséquom- 
ment  à  l'intérêt  public. 

Et  il  fait  des  détentions  tout  un  système  de  gouverne- 
ment : 

Les  détentions  embrassent  plusieurs  questions  politiques; 
elles  tiennent  à  la  complexion  et  à  la  solidité  du  souverain  ; 
elles  tiennent  aux  mœurs  républicaines,  aux  vertus  ou  aux 
vices,  au  bonheur  ou  au  malheur  des  générations  futures. 

Les  détentions  tiennent  au  progrès  de  la  raison  et  de  la 
justice.  Parcourez  les  périodes  qui  les  ont  amenées  ;  on  a 
passé,  par  rapport  à  la  minorité  rebelle,  du  mépris  à  la  dé- 
fiance, de  la  défiance  aux  exemples,  des  exemples  à  la  ter- 
reur. 

Il  dépeint  la  situation  présente  et  ce  que  la  République, 
comme  il  Tentend,  réclame,  à  son  avis,  pour  durer  : 

Vous  avez  voulu  une  republique  ;  si  vous  ne  vouliez  point 
en  même  temps  ce  qui  la  constitue,  elle  ensevelirait  le  peuple 
sous  ses  débris.  Ce  qui  constitue  une  république,  c'est  la  des- 
truction totale  de  ce  qui  lui  est  opposé.  On  se  plaint  des  me- 
sures révolutionnaires  ;  mais  nous  sommes  des  modérés  en 
comparaison  de  tous  les  autres  gouvernements. 

Et,  pour  preuve,  faisant  l'histoire  à  la  façon  de  son 
parti,  il  cite  Louis XVI,  en  1788,  faisant  «immoler 8000 
personnes  de  tout  âge,  de  tout  sexe,  dans  Paris,  dans  la 
rue  Mêlée  et  sur  le  Pont-Neuf,  etc.  ;  l'Europe  comptant 
quatre  millions  de  prisonniers,  etc.  >  : 

Citoyens,  par  quelle  illusion  persuaderait-on  que  vous 
êtes  inhumains?  Votre  tribunal  révolutionnaire  a  fait  périr 


1"  RAPPORT  DE  SAINT-JDST  (8  VENTOSE).  25 

(rois  cents  scélérats  depuis  un  an  ;  quel  est  le  tribunal  de 
TAnglcterre  qui  n'en  ait  fait  plus? 

La  monarchie,  jalouse  de  son  autorité,  nageait  dans  le 
sang  de  trente  générations,  et  vous  balanceriez  à  vous  mon- 
trer sévères  contre  une  poignée  de  coupables?  Ceux  qui  de- 
mandent la  liberté  des  aristocrates  ne  veulent  point  la  répu- 
blique et  craignent  pour  eux.  C'est  un  signe  éclatant  de 
trahison  que  la  pitié  que  Ton  fait  paraître  pour  le  crime,  dans 
une  république  qui  ne  peut  être  assise  que  sur  l'inflexibilité. 

Après  celle  déclaration  de  principes,  il  en  arrive  à  ses 
adversaires,  et  s'en  prenant  d^abord  aux  indulgents  : 

Soit  que  les  partisans  de  l'indulgence  se  ménagent  quel- 
que reconnaissance  de  la  part  de  la  tyrannie  si  la  République 
élait  subjuguée,  soit  qu'ils  craignent  qu'un  degré  de  plus  de 
chaleur  et  de  sévérité  dans  l'opinion  et  dans  les  principes  ne 
les  consume,  il  est  certain  qu'il  y  a  quelqu'un  qui,  dans  son 
cœur,  conduit  le  dessein  de  nous  faire  rétrograder  ou  de 
nous  opprimer  ;  et  nous  nous  gouvernons  comme  si  jamais 
nous  n'avions  été  trahis,  comme  si  nous  ne  pouvions  plus  l'être. 
La  confiance  de  nos  ennemis  nous  avertit  de  nous  préparer  à 

tout  et  d*étre  inflexibles 

Éprouvons-nous  des  revers,  les  indulgents  prophétisent 
des  malheurs  ;  sommes -nous  vainqueurs,  on  en  parle  à 
peine.  Dernièrement  on  s'est  moins  occupé  des  victoires  de 
la  République  que  de  quelques  pamphlets',  et  tandis  qu'on 
détourne  le  peuple  des  mâles  objets,  les  auteurs  des  complots 

criminels  respirent  et  s'enhardissent 

L'indulgence  est  pour  les  conspirateurs,  et  la  rigueur  est 
pour  le  peuple.  On  semble  ne  compter  pour  rien  le  sang  de 
deux  cent  mille  patriotes  répandu  et  oublié.  On  a  fait  un 
mémoire*,  on  est  vertueux  par  écrit,  il  suffit;  on  i^^exempte 

f .  Le  Vieux  Cordelier  de  Camille  Desmoulins,  dont  le  premier  numéro  avait 
para  le  15  frimaire  ;  les  deux  lettres  de  Philippeaux,  16  frimaire  et  6  nivôae. 
2.  Les  mémoires  de  Philippeau^,  antérieurs  à  ses  deux  lettres. 


26        CHÀP.  XXV.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  PROCÈS. 

de  probité,  on  s'engraisse  des  dépouilles  du  peuple,  on  en  re- 
gorge et  on  rinsulte,  et  Ton  marche  en  triomphe,  traîné  par 
le  crime  pour  lequel  on  prétend  exciter  votre  compassion  ; 
car  enfin,  on  ne  peut  garder  le  silence  sur  l'impunité  des 
plus  grands  coupables  qui  veulent  briser  Téchafaud  parce 
qu'ils  craignent  d'y  monter. 

Et  il  fait  appel  à  ce  sentiment  égoïste  de  la  misère  pré- 
sente qui  pouvait  pousser  le  peuple  à  en  sortir  à  tout 
prix  : 

C'est  le  relâchement  de  ces  maximes,  dont  l'âpreté  né- 
cessaire est  chaque  jour  combattue,  qui  cause  les  malheurs 
publics 

C'est  ce  relâchement  qui  vous  demande  Touverture  des  pri- 
sons, et  vous  demande  en  même  temps  la  misère,  Thumilia- 
tion  du  peuple  et  d'autres  Yendées. 

Au  sortir  des  prisons,  ils  prendront  les  armes.  Si  l'on 
eût  arrêté,  il  y  a  un  an,  tous  les  royalistes,  vous  n'auriez  point 
eu  de  guerre  civile. 

La  même  conjuration  semble  s'ourdir  pour  les  sauver, 
qui  s*ourdit  autrefois  pour  sauver  le  roi.  Je  parle  ici  dans  la 
sincérité  de  mon  cœur  ;  rien  ne  m'a  jamais  paru  si  sensible 
que  ce  rapprochement.  La  monarchie  n'est  point  un  roi,  elle 
est  le  crime  ;  la  république  n'est  point  un  sénat,  elle  est  la 
vertu  ;  quiconque  ménage  le  crime  veut  rétablir  la  monarchie 
et  immoler  la  liberté. 

Il  montre  ce  que  l'indulgence  avait  coûté  au  commen- 
cement : 

Cette  indulgence  qui  ménagea  pour  lors  quelques  cou- 
pables, a  depuis  coûté  la  vie  à  200  000  hommes  ;  cette  in- 
dulgence nous  a  mis  dans  la  nécessité  de  raser  des  villes, 
elle  a  exposé  la  patrie  à  une  ruine  totale  ;  et  si  aujourd'hui 
vous  vous  laissiez  aller  à  la  même  faiblesse,  elle  vous  coûte- 
rait un  jour  trente  ans  de  guerre  civile. 


i-  RAPPORT  DE  SAINT-JDST  (8  VENTOSE).  27 

Il  signale  le  rétablissement  de  la  fortune  publique  par 
la  Terreur  et  le  péril  où  les  nouveaux  indulgents  la  ra- 
mènent : 

L'essor  du  gouvernement  révolutionnaire  qui  avait  établi 
la  dictature  de  la  justice  est  tombé  :  on  croirait  que  les  cœurs 
des  coupables  et  des  juges,  effrayés  de  la  rapidité  des  exem- 
ples, ont  transigé  tout  bas  pour  glacer  la  justice  et  lui  échap- 
per. On  croirait  que  chacun,  épouvanté  de  sa  conscience  et 
de  l'inflexibilité  des  lois,  s'est  dit  à  lui-même  :  «  Nous  ne 
a  sommes  pas  assez  vertueux  pour  être  si  terribles  :  législa- 
«  leurs,  philosophes,  compatissez  à  ma  faiblesse,  je  n'ose  pas 
«  vous  dire  :  Je  suis  vicieux.  J'aime  mieux  ^ous  dire  :  Vous 
<x  êtes  cruels.  » 

Ce  n'est  pas  avec  ces  maximes  que  vous  acquerrez  de  la 
stabilité. 

Après  avoir  ainsi  fait  le  procès  aux  indulgents,  notam- 
ment à  Danton,  mis  personnellement  en  scène  par  ces 
paroles  :  Je  n'ose  pas  vous  dire:  Je  suis  vicieuxy  il  va  se 
tourner  contre  l'autre  parti  :  mais  auparavant,  il  faut 
se  gagner  le  bas  peuple,  il  faut  Tavoir  à  soi  en  excitant 
ses  convoitises  par  l'appât  des  dépouilles  qu'on  veut  lui 
livrer  en  proie  : 

Je  vous  ai  dit  qu*à  la  détention  de  l'aristocratie  le  sys- 
tème de  la  République  était  lié. 

En  effet  la  force  des  choses  nous  conduit  peut-être  à  des 
résultats  auxquels  nous  n'avons  point  pensé.  L'opulence  est 
dans  les  mains  d'un  assez  grand  nombre  d'ennemis.  Conce- 
vez-vous qu'un  empire  puisse  exister  si  les  rappoi'ts  civils 
aboutissent  à  ceux  qui  sont  contraires  à  la  forme  du  gouverne- 
ment ?  Ceux  qui  font  des  révolutions  à  moitié  n'ont  fait  que 
se  creuser  un  tombeau.  La  Révolution  nous  conduit  à  recon- 
naître ce  principe  que  celui  qui  s'est  montré  l'ennemi  de  son 
pays  n'y  peut  être  propriétaire.  Serait-ce  donc  pour  ménager 


28        CHAP.  XXV.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  PROCES. 

des  jouissances  à  ses  tyrans  que  le  peuple  verse  son  sang  sur 
les  frontières,  et  que  toutes  les  familles  portent  le  deuil  de 
leurs  enfants  ?  Vous  reconnaîtrez  ce  principe  :  que  celui-là 
seul  a  des  droits  dans  notre  patrie,  qui  a  coopéré  à  l'affran- 
chir. Abolissez  la  mendicité  qui  déshonore  un  État  libre  ;  les 
propriétés  des  patriotes  sont  sacrées,  mais  les  biens  des  con- 
spirateurs sonl  là  pour  tous  les  malheureux.  Les  malheureux 
sont  les  puissances  de  la  terre  ;  ils  ont  le  droit  de  parler  en 
maîtres  aux  gouvernements  qui  les  négligent.  Ces  principes 
sont  éversifs  des  gouvernements  corrompus  ;  ils  détruiraient 
le  vôtre  si  vous  le  laissiez  corrompre  \  immolez  donc  Tinjus- 
tice  et  le  crime,  si  vous  ne  voulez  point  qu'ils  vous  im- 
molent. 

C'est  alors  qu'il  en  vient  aux  terroristes  de  la  Com- 
mune; et  dans  ce  qui  suit  ce  n'est  pas  la  Terreur  qu'il  at- 
taque, il  ne  répudie  point  la  théorie  de  Robespierre  sur 
la  Terreur  :  car  sa  justice  est-elle  autre  chose?  De  la 
Terreur,  il  ne  rejette  que  les  hommes  qui  ne  la  voulaient 
pas  faire  formaliste  comme  lui  : 

Que  rien  de  mal  ne  soit  pardonné  ni  impuni  dans  le  gou- 
vernement ;  la  justice  est  plus  redoutable  pour  les  ennemis 
de  la  République  que  la  terreur  seule.  Que  de  traîtres  ont 
échappe  à  la  terreur  qui  parle,  ctn^échnpperaient  pas  à  la  jus- 
tice qui  pèse  les  crimes  dans  sa  main  !  La  justice  condamne 
les  ennemis  du  peuple  et  les  partisans  de  la  tyrannie  parmi 
nous  à  un  esclavage  éternel  ;  la  terreur  leur  en  laisse  espérer 
la  fin;  car  toutes  les  tempêtes  finissent,  et  vous  l'avez  vu.  La 
justice  condamne  les  fonctionnaires  à  la  probité  ;  la  justice 
rend  le  peuple  heureux  et  consolide  le  nouvel  ordre  de  choses: 
la  terreur  est  une  arme  à  deux  tranchants  dont  les  uns  se 
sont  servis  à  venger  le  peuple  et  d'autres  à  servir  la  tyrannie  ; 
la  terreur  a  rempli  les  maisons  d'arrêt,  mais  on  ne  punit 
point  les  coupables  ;  la  terreur  a  passé  comme  un  orage.  N'at- 
tendez de  sévérité  durable  dans  le  caractère  public  que  de  la 


DÉCRET  DU  8  YENTOSE.  S9 

force  des  institutions.  Un  calme  affreux  suit  toujours  nos 
iempéles,  et  nous  sommes  aussi  toujours  plus  indulgents  après 
qu*avant  la  terreur. 

Puis  se  tournant  encore,  pour  terminer,  contre  les 
indulgents  : 

Jusqu'à  quand  serons-nous  dupes  de  nos  ennemis  inté- 
rieurs par  l'indulgence  déplacée,  et  des  ennemis  du  dehors 
dont  nous  favorisons  les  projets  par  notre  faiblesse  ? 

Épargnez  l'aristocratie,  et  vous  préparez  cinquante  ans 
de  troubles.  Osez  !  ce  mot  renferme  toute  la  politique  de  notre 
révolution.  L'étranger  veut  régner  chez  nous  par  la  discorde  : 
étouiïons-la  en  séquestrant  nos  ennemis  et  leurs  partisans  ; 
rendons  guerre  pour  guerre  ;  nos  ennemis  ne  peuvent  plus 
nous  résister  longtemps. 

Ce  rapport  aboutissait  au  décret  suivant,  que  la  Con- 
vention vola  d'enthousiasme  : 

Art.  1.  Le  Comité  de  sûreté  générale  est  investi  du  pou- 
voir de  mettre  en  liberté  les  patriotes  détenus.  Toute  per- 
sonne qui  réclamera  sa  liberté  rendra  compte  de  sa  conduite 
depuis  le  1"  mai  1789. 

Art.  2.  Les  propriétés  des  patriotes  seront  inviolables  et 
sacrées.  Les  biens  des  personnes  reconnues  ennemies  de  la  ré- 
Tolution  seront  séquestrés  au  profit  de  la  République  ;  elles  se- 
ront détenues  jusqu'à  la  paix,  et  bannies  ensuite  à  perpétuité'. 

C'était  l'appât  ofTert  aux  passions  et  aux  appétits 
populaires,  les  conclusions  publiques  du  rapport;  mais 
il  y  en  avait  d'autres.  Le  rapport  tout  entier  tendait  à  la 
proscription  des  deux  partis  dont  le  Comité  de  salut 
public  voulait  se  défaire.  On  y  procéda  sans  retard,  à 
commencer  par  les  hommes  de  la  Commune. 

1.  Moniteur  du  9. 


30        CHAP.  XIV.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  PROCES. 


III 

Attaques  plus  directes  contre  les  enragés.  Nouveau  rapport  de  Saiot-Just, 

suivi  du  décret  du  23  ventAse. 

Les  indulgents,  si  expressément  menacés  dans  le  rap- 
port de  Saint-Just,  faisaient  alors  le  jeu  de  Robespierre 
en  attaquant  les  violents.  Philippeaux  avait  pris  Hébert 
à  partie,  de  la  facjon  la  plus  périlleuse  pour  le  déma- 
gogue, en  démasquant  le  rafûné  de  luxe  et  de  plaisir 
qui  se  cachait  sous  les  dehors  grossiers  du  Père  Duchesne  : 

Le  muscadin  Ilébcrt,  qui  a  su  se  travestir  d'une  manière  si 
originalement  grotesque  dans  sa  feuille  du  Père  Duchesne^ 
est  un  de  ceux  qui  puisent  à  discrétion  dans  le  trésor  national 
sous  les  bienveillants  auspices  du  monarque  Bouchotte.  Dans 
le  seul  mois  de  septembre,  il  en  a  reçu  60000  livres  pour 
faire  son  éloge  et  celui  de  ses  commis.  Il  est  naturel  que 
M.  Uébert  gagne  son  argent,  mais  le  peuple  ne  sera  pas  dupe 
longtemps  de  ce  jongleur  hypocrite. 

...  Les  voiles  horribles  se  déchireront,  et  M.  Uébert  ira  à 
la  guillotine  ^ 

Et  Camille  Desmoulins,  dans  le  n"*  V  du  Vieux  Cor- 
délier  (5  nivôse,  25  décembre),  avait  porté  au  déma- 
gogue de  la  Commune,  «  le  plus  insensé  des  patriotes, 
s'il  n'est  pas  le  plus  rusé  des  aristocrates  »,  un  coup  si 
rude,  qullébert,  ne  se  sentant  plus  suflisamment  défendu 
contre  une  semblable  attaque  par  sa  feuille  ordurière, 
avait  dû  prendre,  pour  la  riposte,  le  ton  et  le  langage  des 
honnêtes  gens*.  Mais  Robespierre  avait,  par  sa  police, 
d'autres  moyens  de  préparer  la  ruine  du  Père  Duchesne. 

1.  Philippeaux..,.  à  tes  collègues ^  à  set  concitoyens,  p.  35,  note    • 

2.  Voyes  l'appendice  n"  H  i  la  fin  du  volume. 


HÉBERT  ACCAPAREUR.  LES  CORDELIERS.  31 

Des  rumeurs,  habilement  répandues  dans  le  peuple, 
rumeurs  terribles  en  ce  temps  de  disette,  se  fondant  sur 
ce  qu'on  savait  des  fins  soupers  d*Hébert  quand  il  avait 
quitté  ce  qu'il  appelait  ses  fourneaux^  montraient  en 
lui  un  accapareur.  Cette  famine  qu'il  exploitait  dans 
sa  feuille  pour  exciter  les  mouvements  populaires,  c'était 
lui  qui  en  devenait  un  des  auteurs  principaux,  a  On 
faisait  courir  le  bruit  qu'un  commissaire  de  police  avait 
trouvé  chez  lui  près  de  cent  livres  de  petit-salé,  et  que 
malgré  ses  réclamations  il  l'avait  fait  distribuer  devant 
sa  porte  à  raison  de  quinze  sous  la  livre \  »  11  était  donc 
lui-même  un  de  ces  maudits  qui  affamaient  le  peuple  ! 
Hébert  dut  comprendre,  à  plus  d'un  signe,  les  périls 
que  ces  fausses  nouvelles,  s'accrédilantdans  le  peuple,  lui 
préparaient,  et  la  nécessite  de  les  prévenir  en  prenant 
l'offensive.  Il  couvrit  les  murs  de  Paris  d'un  placard 
par  lequel  il  répondait  au  reproche  qu'on  lui  faisait 
d'être  un  accapareur;  et  ses  émissaires  le  commentaient 
dans  le  public  : 

Des  hommes  qui  paraissaient  être  familiers  avec  le  langage 
du  Père  Duchesne  (dit  Tobsei^vateur  de  police  qui  a  consigné 
ce  dernier  fait  dans  son  rapport)  disaient  énergiquement  qu'il 
était  malheureux  qu'il  n'eut  voulu  être  ministre,...  mais  que 
tous  les  ministres,  excepté  celui  de  la  guerre,  étaient  des 
Philippotins  qu'il  fallait  faire  jouer  à  la  main  chaude  (guil- 
lotiner)'. 

Cependant  les  Cordeliers  avaient  commencé  à  prendre 
l'offensive.  Le  lendemain  du  rapport  de  Saint-Just,  le 
9  ventôse  (27  février  1794),  ils  avaient  reçu  commu- 
nication du  procès-verbal  d'une  séance  tenue  par  la 

1.  Rapport  de  police,  voy.  Dauban,  Paris  en  1794,  p.  181. 

2.  Schmidt,  U  U,  p.  144* 


SS        CHAP.  XX¥.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  QKÈMS  PROCÈS. 

Société  populaire  des  défenseurs  des  droits  de  Vhomme 
et  du  citoyen^  séant  dans  le  temple  de  la  Raison,  section 
de  la  Maison  commune;  séance  dans  laquelle  la  Société, 
considérant  «  que  Fabre  d'Églantine,  Philippeaux, 
Bourdon  de  TOise,  Camille  Desmoulins  (vieux  cordelier, 
selon  lui^  mais  selon  nous,  jeune  modéré,  disait  le  rap- 
port), ont,  par  leurs  abominables  écrits  et  leurs  actions 
criminelles,  entrepris  et  prétendent  faire  exécuter  le 
plan  de  conjuration  que  la  société  jacobine-girondine  a 
imaginé,  »  etc.,  les  déclarait  «  traîtres  et  indignes  de 
siéger  dans  le  sein  de  la  représentation  nationale  »  ;  et  la 
Société  des  Cordeliers,  adhérant  à  cette  résolution, 
décidait  à  l'unanimité,  avec  des  considérants  menaçants 
pour  tous  les  mandataires  infidèles,  qu'elle  serait  im- 
primée et  affichée  à  ses  frais  *.  Ce  n'était  là  que  le  parti 
de  Danton,  moins  son  chef,  et  il  était  évident  qu'on 
ne  voulait  pas  s'arrêter  à  Danton.  Le  12  ventôse  (2  mars), 
un  patriote,  nommé  Marchand,  ayant  été  incarcéré  pour 
la  liberté,  disait-on,  avec  laquelle  il  s'était  exprimé  à 
la  tribune  du  club  des  Cordeliers,  on  décidait  qu'une 
députation  serait  envoyée  pour  le  réclamer  au  Comité 
de  sûreté  générale;  et  le  14,  la  démarche  n'ayant  point 
abouti,  (c  que  le  tableau  des  Droits  de  l'homme  serait 
couvert  d'un  crêpe  noir  et  resterait  voilé  jusqu'à  ce  que 
le  peuple  eût  recouvré  ses  droits  sacrés,  par  l'anéantis- 
sement de  la  faction*  ». 

Pour  arriver  à  cette  fin,  on  avait  parlé  de  la  création 
d'un  journal  faisant  suite  à  celui  de  Marat,  et  reprenant 
avec  le  môme  titre,  VAmi  du  peuple^  le  même  esprit. 
Mais  n'avait-on  pas  le  Père  Duchesne?  Et  qu'était-ce  que 

1.  Moniteur  du  17  ventôse  (7  mars  1704). 

2.  Ibid. 


CiRRIER  AUX  œRDELIERS,  14  VENTOSE.  35 

la  polémique  d'un  journal,  si  l'action  ne  suivait?  La 
politique  d'action  trouva  un  interprète  à  la  hauteur  du 
but  à  atteindre.  Carrier,  qui  était  revenu  de  Nantes  et 
qui  avait  reparu  à  la  Convention  sans  inspirer  l'horreur, 
ne  doutait  pas  que  tout  ne  dût  se  mettre  à  l'unisson  de 
son  abominable  dictature.  Il  trouvait  que  la  Révolution 
rétrogradait,  qu'on  était  devenu  bien  tiède.  On  avait 
parlé  de  clémence  ! 

«  Les  monstres,  s'écriait-il  I  ils  voudraient  briser  les 
échafaudsl  Mais,  citoyens,  ne  l'oublions  jamais,  ceux-là 
ne  veulent  pas  de  guillotine  qui  sentent  qu'ils  sont 
dignes  de  la  guillotine.  > 

Il  ne  combattait  pas  l'idée  d'un  nouveau  journal, 
mais  il  voulait  autre  chose  : 

«  Cordeliers,  vous  voulez  faire  un  journal  maratiste, 
j'applaudis  à  votre  idée  et  à  votre  entreprise  ;  mais  celte 
digue  contre  les  efforts  de  ceux  qui  veulent  tuer  la 
République, est  de  bien  faible  résistance;  l'insurrection, 
une  sainte  insurrection,  voilà  ce  que  vous  devez  opposer 
aux  scélérats  !  > 

Hébert,  bien  moins  soucieux  encore  que  l'on  fît  con- 
currence au  Père  Diichesne  et  qu'on  le  déclarât  insuf- 
ûsant,  ramena  l'attention  sur  la  faction  qu'il  s'agis- 
sait de  combattre.  On  avait  visé  les  comités  quand  on 
avait  voilé  les  Droits  de  l'homme,  comme  en  deuil  de  la 
liberté  violée;  il  ne  craignit  pas  de  faire  une  allusion 
plus  directe  à  Robespierre,  quand  il  disait  : 

«  Cette  faction  est  celle  qui  veut  sauver  les  complices 
deBrissot,  les  soixante  et  un  royalistes  qui  ont  commis 
les  mêmes  crimes  »,  —  les  soixante  et  un,  restant  des 
soixante-quatorze  chassés  de  l'Assemblée  pour  avoir 
prolesté  secrètement  contre  la  proscription  des  Giron- 

TRIB.    REVOL.   UI.  5 


34        CHAP.  IXV.  —  mËUNlNAIRES  DES  GRANDS  PROCfiS. 

dins,  et  que  Robespierre,  on  s'en  souvient,  avait  em- 
pêche de  comprendre  dans  le  même  décret  d'accusation  S 
—  «  Pourquoi  veut-on  les  soustraire  au  supplice?  conti- 
nuait-il. C'est  que  les  intrigants  se  sentent  dans  le  cas 
de  la  même  punition;  c'est  que  d'autres  intrigants  veu- 
lent rallier  autour  d'eux  ces  royalistes,  aGn  de  régner 
sur  eux-mêmes  et  d'avoir  autant  de  créatures.  » 

Et  après  une  sortie  contre  les  fripons  et  les  voleurs  (il 
osait  en  parler  1)  : 

c  Les  voleurs,  ajoutait-il,  ne  sont  pas  les  plus  à 
craindre  ;  mais  les  ambitieux,  les  ambitieux  !  Ces  hom- 
mes qui  mettent  tous  les  autres  en  avant,  qui  se  tiennent 
derrière  la  toile  ;  qui,  plus  ils  ont  de  pouvoir,  moins  ils 
sont  rassasiables  ;  qui  veulent  régner,  mais  les  Gorde- 
liers  ne  le  souffriront  pas  [Plusieurs  voix  :  Non,  non, 
non  !);  ces  hommes,  qui  ont  fermé  la  bouche  aux  pa- 
triotes dans  les  sociétés  populaires,  je  vous  les  nom- 
merai ;  depuis  deux  mois,  je  me  retiens,  je  me  suis 
imposé  la  loi  d'être  circonspect  ;  mais  mon  cœur  ne  peut 
plus  y  tenir.  En  vain  voudraient-ils  attenter  à  ma 
liberté  !  Je  sais  ce  qu'ils  ont  tramé,  mais  je  trouverai 
des  défenseurs.  [Toutes  les  voix  :  Oui,  oui!)  > 

Et  les  défenseurs  se  produisirent  aussitôt  : 

Boulanger.  «  Père  Ducbesne,  parle  et  ne  crains  rien; 
nous  serons,  nous,  les  Père  Duchesne  qui  frapperont. 

Momoro.  «  Je  le  ferai  le  reproche  que  tu  t'es  fait  à 
toi-même,  Ilëbert.  C'est  que  depuis  deux  mois  tu  crains 
de  dire  la  vérité.  Parle,  nous  le  soutiendrons.  » 

Et  Vincent,  insistant  sur  le  même  reproche  provoca- 
teur :  a  J'aurais  cru  que  le  Père  Duchesne  était  mortl  > 

1.  Voy.  1. 1,  p.  370. 


HÉBERT  AUX  CQBDEUERS,  14  VENTOSE.  35 

c  Frères  et  amis,  reprit  Hébert,  soutenu  par  ces  mani- 
festations énergiques,  vous  me  reprochez  avec  raison  la 
prudence  que  j'ai  été  forcé  d'employer  depuis  trois 
mois.  Mais  avez-vous  remarqué  quel  système  d'oppres- 
sion on  avait  dirigé  contre  moi?  Vous  vous  rappelez 
comme,  dans  une  société  très  connue,  je  me  vis  trois  ou 
quatre  fois  refuser  la  parole  et  comme  on  étouffa  ma 
voix.  Et  pour  vous  montrer  que  ce  Camille  Desmoulins 
n'est  pas  seulement  un  être  vendu  ,à  Pitt  et  à  Cobourg, 
mais  encore  un  instrument  dans  la  main  de  ceux  qui 
veulent  le  mouvoir  uniquement  pour  s'en  servir,  rap- 
pelez-vous qu'il  fut  chassé,  rayé  par  les  patriotes,  et 
qa*un  homme,  égaré  sans  doute,  —  autrement  je  ne 
saurais  comment  le  qualifier,  — se  trouva  là  fort  à  pro- 
pos pour  le  faire  réintégrer,  malgré  la  volonté  du  peuple 
qui  s'était  exprimée  sur  ce  traître.  » 

Puis,  après  une  défense  du  ministre  de  la  guerre,  à 

qui  on  reprochait  d'acheter  par  milliers  les  numéros  de 

son  journal,  affaire  non  pas  d'argent  pour  lui,  —  <  moi 

qui  me  soucie,  disait-il,  de  l'argent  comme  de  rien!  »  — 

mais  de  pure  propagande  des  bons  principes;  après  une 

sortie  contre  les  ministres  et  contre  celui  qu'on  voulait 

sobslituer  au  patriote  Bouchotte,  revenant  au  fond  de  son 

aocasation  : 

c  J'aurais  à  tous  ces  faits  beaucoup  d'autres  à  ajouter  ; 
mais  quand  soixante  et  un  coupables  et  leurs  compa- 
gnons sont  impunis  et  ne  tombent  pas  sous  le  glaive, 
douteriez- vous  encore  qu'il  existe  une  faction  qui  veut 
anéantir  les  droits  du  peuple?  Non,  sans  doute.  Eh  bieni 
puisqu'elle  existe,  puisque  nous  le  voyons,  quels  sont 
les  moyens  de  nous  en  délivrer?  L'insurrection.  Oui, 
riûsurrection,  et  les  Gordeliers  ne  seront  point  les  der« 


39        CHAP.  XXV.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  PROCÈS. 

uiers  à  donner  le  signal  qui  doit  frapper  à  mort  les 
oppresseurs.  »  {Vifs  applaudissements^) 

C'était  une  déclaration  de  guerre;  on  s'en  émut  aux 
Jacobins  (16  ventôse,  6  mars).  Carrier  et  Momoro,  qui 
s'y  trouvaient,  durent  protester  qu'on  avait  mal  entendu 
l'appel  à  l'insurrection.  Collot  d'IIerbois  qui  tenait  aux 
deux  sociétés,  plus  cordelier  que  jacobin  d'ailleurs,  dé- 
termina les  Jacobins  à  faire  une  démarche  de  concilia- 
tion auprès  des  Cordeliers,  et  se  lit  auprès  d'eux,  le 
lendemain,  l'orateur  de  la  députation.  Les  Cordeliers 
commençaient-ils  à  voir  qu'une  tentative  d'insurrection 
ne  serait  pas  soutenue?  Une  démarche  faite  auprès  de  la 
Commune  le  jour  même,  pour  l'engager  à  voiler  aussi 
les  Droits  de  l'homme,  avait  montré  qu'on  ne  l'entraî- 
nerait pas  dans  pareille  aventure*. 

Les  Cordeliers  applaudirent  Collot-d'Herbois  et  pro- 
testèrent qu'ils  ne  voulaient  pas  rompre  avec  les  Jaco- 
bins. Hébert  lui-même  dit  qu'on  avait  été  trompé  dans 
Paris  par  des  récits  infidèles  sur  la  séance  du  14.  Il 
expliqua  à  son  tour  ce  que  lui  et  ses  amis  avaient 
entendu  par  insurrection  :  c  C'était  une  union  plus 
intime  avec  les  vrais  Montagnards  de  la  Convention,  avec 
les  Jacobins  et  tous  les  bons  patriotes,  pour  obtenir 
justice  contre  les  traîtres  et  les  persécuteurs  impunis.  » 
—  Et  le  voile  qui  recouvrait  les  Droits  de  l'homme  fut 
déchiré  et  remis  aux  Jacobins,  en  signe  de  fraternité  et 
de  concorde'*.  Mais  contre  qui  voulait-il  sceller  cette 
union?  Contre  les  traîtres  et  les  persécuteurs  impunis, 
sans  doute;  et  qui  étaient  ces  persécuteurs  impunis, 

1.  séance  du  14  ventôse.  Moniteur  du  17  (7  mars  1794). 

2.  Moniteur  du  19  ventôse  (9  mars  1794). 

3.  Sûancedc«  Cordeliers  du  17  ventôse,  Moniteur  du  21  ventôse  (11  mai*8 1794). 


RAPPROCHEMENT  DES  CORDELIERS  ET  DES  JACOBINS.        37 

sinon  ceux  qui  étaient  au  pouvoir?  L'attilude  des  Cor- 
deliersy  malgré  toutes  ces  protestations,  restait  donc 
menaçante. 

Le  19,  tandis  qu'Hébert  s'élevait  contre  ceux  qui 
attribuaient  aux  Cordelïers  la  pensée  de  dissoudre  la 
représentation  nationale,  de  faire  schisme  avec  les  Jaco- 
bins, de  renvei'ser  le  gouvernement  existant,  V enragé 
Vincent,  se  plaignant  toujours  que  Ton  eût  épargné  le 
plus  grand  nombre  des  Brissolins,  dénonçait  encore  la 
faction  sur  laquelle  on  s'entendait  bien,  sans  qu'il  eût 
besoin  d'en  dire  davantage  ^  Quant  aux  Jacobins,  on  ne 
songeait  qu'à  se  relier  plus  étroitement  à  eux.  Une 
députation  des  Cordeliers  vint  à  son  tour  dans  leur 
réunion,  le  22  ventôse  (12  mars),  renouvelant  les  assu- 
rances de  la  fraternité  la  plus  intime  ;  et  le  président 
des  Jacobins,  témoignant  de  leur  joie  pour  cet  accord  en 
vue  du  salut  de  la  chose  publique,  donna  Taccolade 
fraternelle  à  l'orateur,  et  fit  aux  députés  les  honneurs 
de  la  séance*. 

Les  Cordeliers  allaient-ils  arriver  à  leurs  fins  par 
cette  voie?  Robespierre  ne  leur  en  laissa  pas  le  temps. 

Le  16,  Barère  avait  fait  un  rapport  sur  la  conjuration 
de  l'étranger.  11  en  avait  découvert  quatre  foyers  :  au 
Havre,  à  Lille,  à  Maubeuge,  à  Landrecies;  il  en  signalait 
un  autre  plus  dangereux  dans  Paris  même,  à  propos 
des  affiches  et  des  pamphlets  répandus  dans  les  halles, 
qui  imputaient  au  gouvernement  la  famine  :  manœuvres 
contre  lesquelles  Taccusateur  public  du  tribunal  révo- 
lutionnaire fut  chargé  d'informer  sans  délai.  Ce  n'était 
qu'un  prélude. 

1.  Moniteur  du  22  yenlftse  (12  mars  1794). 

2.  Moniteur  du  %1  yentôse  (17  mars  1794). 


58        CHAP.  XXV.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  fHOCÈS. 

Le  lendemain  de  la  visite  des  Cordeliers  aux  Jacobins, 
Saint-Just  vint  lire  à  la  Convention  un  nouveau  rapport: 
Des  conjurations  œntre  le  peuple  français  et  la  liberté. 

Ce  rapport,  dans  ses  longs  replis,  enserrait  plus  étroi- 
tement ceux  que  menaçait  déjà  le  rapport  du  8  :  les 
corrompus  et  les  violents,  dénoncés  comme  vendus  à 
l'étranger  pour  ruiner  la  Révolution  par  le  mépris,  et 
le  peuple  par  la  famine;  les  fanatiques  du  vice,  et  les 
Marats  contre-révolutionnaires;  la  faction  des  indulgents 
qui  veulent  sauver  des  criminels,  et  la  faction  de  Tétran- 
ger  qui  se  montre  sévère,  parce  qu'elle  ne  peut  faire 
autrement  sans  se  démasquer,  mais  qui  tourne  sa  sévé- 
rité contre  les  défenseurs  du  peuple. 

...Où  donc,  s'écriait-il,  est  la  roche  Tarpéienne ?  Et  n'avez- 
vous  pas  le  courage  d'en  précipiter  Taristocrate,  de  quelque 
masque  qu'il  couvre  son  front  d'airain? 

...  Il  est  tel  homme  qui,  comme  Érostrate  le  fit  à  Delphes 
(lisez  Éphèse),  brûlerait  plutôt  le  temple  de  la  liberté  que  de 
ne  point  faire  parler  de  lui  ;  de  là,  ces  orages  soudain  for- 
més. L'un  est  le  meilleur  et  le  plus  utile  des  patriotes  :  il 
prétend  que  la  révolution  est  finie,  qu'il  faut  donner  une  am- 
nistie à  tous  les  scélérats  ;  une  proposition  si  officieuse  est 
accueillie  par  tous  les  intéressés,  et  voilà  un  héros.  L'autre 
prétend  que  la  révolution  n'est  point  à  sa  hauteur.  Chaque 
folie  a  ses  tréteaux.  L'un  porte  le  gouvernement  à  l'inertie, 
l'autre  veut  le  porter  à  l'extravagance,  et  le  dessein  de  tous 
les  deux  est  de  devenir  chef  d'opinion  et  d'arriver  à  la  renom- 
mée suprême. 

Mais  l'un  et  l'autre  sont  des  agents  de  l'étranger: 

C'est  l'étranger  qui  attire  ces  factions,  qui  les  fait  se  dé- 
chirer par  un  jeu  de  sa  politique  et  pour  tromper  l'œil  obser- 
vateur de  la  justice  populaire. 


s*  RAPPORT  DE  SÂINT-JUST.  33  YEM'OSE.  59 

Et  après  avoir  développé  ce  thème  jusqu'à  satiété, 
sortant  de  ces  considérations  banales,  il  annonçait  les 
conclusions  pratiques  qu'elles  allaient  recevoir  : 

U  vous  sera  fait  dans  quelques  jours  un  rapport  sur  les 
personnes  qui  ont  conjuré  contre  la  patrie.  L'intérêt  du 
peuple  ne  permet  pas  qu'on  vous  en  dise  davantage  et  ne 
permettait  pas  qu'on  vous  en  dit  moins,  parce  que  la  loi  que 
je  vais  vous  proposer  est  instante  et  motivée. 

Et  il  proposait  en  effet  un  projet  de  décret  qui  don- 
nait le  moyen  de  livrer,  indistinctement,  au  tribunal 
révolutionnaire  tous  ceux  dont  le  comité  voulait  se 
débarrasser  dans  Tun  comme  dans  l'autre  parti  : 

Le  tribunal  révolutionnaire  continuera  d'informer  contre 
les  auteurs  et  complices  de  la  conjuration  ourdie  contre  le 
peuple  français  et  sa  liberté  ;  il  fera  promptement  arrêter  les 
détenus  et  les  mettra  en  juge  ntnt. 

Sont  déclarés  traîtres  à  la  patrie  et  seront  punis  comme 
tels,  ceux  qui  seront  convaincus  d'avoir,  de  quelque  manière 
que  ce  soit,  favorisé  dans  la  République  le  p)  m  de  corruption 
des  citoyens,  de  la  subversion  des  pouvoirs  et  de  l'esprit  pu- 
blic, d'avoir  excité  des  inquiétudes  à  dessein  d'empêcher  l'ar- 
rivage des  denrées  à  Paris  ;  d'avoir  donné  asile  aux  émigrés  ; 
ceux  qui  auront  tenté  d'ouvrir  les  prisons  ;  ceux  qui  auront 
introduit  des  armes  dans  Paris,  dans  le  dessein  d'assassiner 
le  peuple  et  la  liberté  ;  ceux  qui  auront  tenté  d'ébranler  ou 
d'altérer  la  forme  du  gouvernement  républicain. 

La  Convention  nationale  étant  investie  par  le  peuple  fran- 
çais de  l'autorilé  nationale,  quiconque  usurpe  son  pouvoir, 
quiconque  attente  à  sa  sûreté  ou  à  sa  dignité,  directement  ou 
indirectement,  est  ennemi  du  peuple  "et  sera  puni  de  mort. 

La  résistance  au  gouvernement  républicain  dont  la  Con- 
vention nationale  est  le  centre,  est  un  attentat  contre  la  liberté 
publique  :  quiconque  s'en  sera  rendu  coupable,  quiconque 


4a        CHAP.  XXV.  —  PRÉLIMINAIRES  DES  GRANDS  PROCÈS. 

tentera,  par  quelque  acte  que  ce  soit,  de  Tavilir,  de  le  détruire 
ou  de  Fentraver,  sera  puni  de  mort 

Les  autorités  constituées  ne  peuvent  déléguer  leurs  pou- 
voirs  

Il  sera  nommé  six  commissions  populaires  pour  juger 
promptement  les  ennemis  de  la  révolution  défenus  dans  les 
prisons 

Les  prévenus  de  conspiration  contre  la  république  qui  se 
seront  soustraits  à  Texamcn  de  la  justice  sont  mis  hors  de  la 
loi.. 

Tout  citoyen  est  tenu  de  découvrir  les  conspirateurs  et  les 
individus  mis  hors  la  loi,  lorsqu'il  a  connaissance  du  lieu  où 
ils  se  trouvent. 

Quiconque  les  recèlera  chez  lui  ou  ailleurs  sera  regardé  et 
puni  comme  leur  complice^ 

Saint-Just  annonçait  pour  le  lendemain  un  rapport 
sur  les  conspirateurs  à  poursuivre;  mais  on  était  résolu 
à  ne  pas  attendre  jusque-là  pour  les  saisir.  On  commença 
par  ceux  qu'on  avait  le  plus  à  craindre,  les  violents. 
Dans  la  même  nuit,  Hébert,  Momoro,  Ronsin,  Vin- 
cent, etc.,  étaient  arrêtés.  Carrier  ne  Tétait  pas!  On 
craignait  de  soulever  tous  les  représentants  en  mission 
et  leurs  amis;  et  Saint-Just,  d'ailleurs,  n'avait-il  pas 
été  du  nombre  des  représentants  en  mission? 

1.  Séance  du  25  ventôse.  Moniteur  du  24  (14  mars  179i). 


CHAPITRE  XXVI 

PROCÈS  d'hÉDERT  (le  PÈRE  DVCHESNE)   ET  DES  VI0L!:NT3 

I 

Dispositions  des  esprits  è  l'égard  d'Hébert  et  consorts. 

L'arrestation  d'Hébert  et  des  chefs  du  parti  violent 
élait  un  véritable  coup  d'État. 

On  a  vu  que  des  bruits  habilement  semés  dans  la 
foule  en  avaient  préparé  le  succès,  succès  plus  facile 
qu^on  ne  l'eût  alors  supposé  :  il  faut  bien  le  dire,  les 
coups  de  force  frappent  la  multitude,  Télonnent  d'abord, 
mais  bientôt  Tentrainent.  Les  bruits  faisaient  mainte- 
nant leur  chemin  tout  seuls  et  grossissaient  en  se  répan- 
dant. On  parlait  d'une  grande  conjuration  découverte. 
Hébert  et  les  autres  avaient-ils  conspiré?  Peut-être,  et 
même  très  probablement,  on  le  peut  dire  :  car  ils  ne 
faisaient  guère  autre  chose.  Ils  ne  parlaient,  on  Ta  vu, 
que  d'insurrection,  et  qu'y  avait-il  au  bout?  Quelque 
dictature  assurément,  peut-être  ce  que  soupçonnait  Vi- 
lale,  un  des  séides  de  Robespierre  :  «  On  vit  paraître 
ridée  de  la  conspiration  des  hébertistes,  dont  le  système 
effroyable  était  l'institution  du  régime  municipal  de  la 
Commune  de  Paris,  à  l'exemple  de  Rome,  sur  toute  la 
France',  —  une  première  ébauche  de  la  Commune.  — 
Mais  il   fallait  donner  un  caractère   particulièrement 

1.  Coûtes  ucrèies  du  9  Thermidor ,  p.  23. 


42       CHÀP.  XXVI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

odieux  à  cette  conspiration.  On  disait  donc  qu'ils  con- 
spiraient pour  aflamer  le  peuple,  et  qu'ils  conspiraient 
avecPilt  et  Cobourg.  Or,  le  peuple,  depuis  que  la  Terreur, 
les  violences  et  le  pillage  aux  barrières  (le  maximum 
aidant)  faisaient  fuir  les  paysans  des  marchés,  souf- 
frait de  la  famine,  et  la  faim  est  aveugle.  Elle  est  cré- 
dule et,  dans  ces  dispositions,  la  multitude  était  toute 
prête  à  croire  que  son  Père  Duchesne  était  un  infâme 
accapareur,  acheté  par  l'or  de  l'étranger. 

Rien  n'est  plus  curieux  et  plus  instructif  à  la  fois 
que  ce  revirement  soudain  des  esprits.  Les  rapports  de 
police,  en  recueillant  les  paroles  échangées  dans  les 
groupes,  nous  donnent  comme  les  préliminaires  de 
l'acte  d'accusation  que  Fouquier-Tinville  est  en  train 
de  rédiger  contre  les  prévenus  : 

24  venlôse.  L'arrestation  d'Hébert,  Ronsin,  Vincent,  Mo- 
moro,  a  été  le  sujet  des  conversations  de  tous  les  groupes  et 
de  tous  les  cafés.  Partout  cette  mesure  a  été  approuvée;  mais, 
comme  leur  conspiration  n'était  pas  encore  connue»  on  ne  les 
honorait  que  du  titre  d'intrigants. 

La  guillotine  semblait  un  supplice  trop  doux  pour 
eux: 

26  ventôse.  Dans  un  groupe,  sur  la  place  de  la  Révolution, 
plusieurs  citoyens  des  deux  sexes  disaient  hautement  que  la 
Convention  devrait  décréter  un  supplice  particulier  pour  des 
crimes  de  ce  genre.  «Cela  serait  contraire  à  la  Constitution, 
a  répliqué  un  citoyen;  la  Constitution  n'admet  qu'un  genre 
de  supplice. — Cela  est  vrai,  a  répondu  un  sans-culotte;  mais  les 
dangers  de  la  patrie  ne  nous  permettent  pas  de  jouir  encore 
de  tous  les  avantages  de  la  Constitution.  La  Convention  a  été 
forcée  de  décréter  un  gouvernement  révolutionnaire  ;  qu'elle 
décrète  aussi   des  supplices  révolutionnaires  pour  tous  les 


DISPOSITIONS  DU  PUBUG  Â  LEl]K  ÉGARD.  43 

scélérats  qui  yeulent  égorger  le  peuple.  »  On  a  applaudi  à 
œ  propos,  et  on  a  témoigné  surtout  la  plus  vive  impatience 
de  Yoir  terminer  le  grand  procès  ^ 

Rien  que  leur  arrestation  semblait  déjà  changer  la 
face  des  choses  : 

«  Cétaity  disait-on,  le  coquin  d*Hébert  et  sa  clique  qui 
avaient  cherché  à  nous  faire  mourir  de  faim  ;  il  y  a  tout  à  espérer 
que  la  chute  de  cette  faction  infernale  va  faire  renaître  la 
tranquillité  et  Fabondance*.  d 

Et  encore  dans  un  rapport  du  29  : 

On  dit  que  Paris  va  être  sous  peu  de  jours  abondamment 
pourvu  de  toutes  sortes  de  denrées.  —  oc  Voyez-vous,  disait  une 
femme  dans  un  groupe  où  on  tenait  ce  propos,  depuis  que 
ces  coquins-là  sont  arrêtés,  l'abondance  renaît.  » 

Le  peuple  n*avait  donc  plus  qu'une  pensée,  qu'un 
désir  :  c'est  que  l'on  en  finît  au  plus  vite  avec  eux.  C'est 
un  sentiment  qui  osait  se  produire  môme  aux  Corde- 
liers.  Dans  un  rapport  sur  leur  séance  du  27,  l'obser- 
vateur de  police  dit  : 

L'esprit  de  la  société  et  des  tribunes  paraît  être  entièrement 
changé;  des  membres  qui  n'osaient  plus  parler  depuis  un 
mois  ont  repris  courage.  On  se  fait  une  fête  de  voir  conduire 
à  l'échafaud  les  mêmes  hommes  que  Ton  idolâtrait  il  y  a  sept 
ou  huit  jours. 

Et  il  ajoute  : 

Ce  n'est  pas  seulement  à  la  tribune  des  Cordelicrs  que  se 
manifestent  ces  sentiments.  Dans  toutes  les  rues,  dans  tous 
les   lieux  publics,  partout  où  deux  ou  trois  personnes  se 

1.  Scbmidt,  tome  II,  p.  158.  —  Yoyei  des  détailf  sur  Tarrestation  de  Vincent 
et  de  Ronsin,  ibid,,  p.  159. 

2.  IbiiL,  p.  160. 


AA        CIIAP.  XXVI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

rencontrent,  on  parle  des  conspirateui^,  et  leur  mort  est 
volée  unanimement. 

S'il  en  était  ainsi  dans  Paris,  on  peut  deviner  ce  qu'il 
en  devait  être  au  dehors  : 

Dans  les  campagnes,  on  n'entend  que  des  imprécations 
contre  eux.  «  Le  Père  Duchesne  est-il  exécuté?  »  —  c'est  la 
première  chose  que  l'on  demande  à  tous  ceux  qui  viennent 
de  Paris. 

Ils  étaient  jugés  avant  de  comparaître  au  tribunal. 
On  se  pressait  aux  abords  du  Palais  de  Justice;  on  se 
disputait  déjà  les  places  autour  de  l'échafaud  : 

«  La  place  de  la  Révolution  est  tous  les  jours  couverte 
d'une  foule  prodigieuse  de  citoyens  qui  y  affluent  dans  l'es- 
péraucc  de  voir  le  Père  Duchesne  ^ 

On  avait  arrêté  Hébert,  Vincent,  Ronsin,  Momoro,  etc. 
Ce  n'était  point  assez  :  on  suspectait  (et  non  sans  raison) 
Hanriot,  leur  ami,  commandant  de  la  force  armée,  et 
Pache,  lui-même,  le  maire  de  Paris  : 

(Le  26.)  Le  citoyen  Henriot,  commandant  général,  se  pro- 
menait dans  Paris  d'un  air  rêveur  et  pensif.  «  Oh!  il  sait  bien 
l'affaire,  lui,  disait  un  citoyen  dans  un  groupe  au  Palais  de 
Justice  ;  oui,  il  la  sait  bien  :  car  on  Ta  vu  très  souvent  diner 
à  Passy  chez  le  banquier  hollandais,  on  l'y  a  vu  même  sou- 
vent de  nuit*.  » 

Le  bruit  commun  dans  Paris  est  que  les  citoyens  Pache  et 
Ilenriot  sont  pour  quelque  chose  dans  la  conspiration". 

1.  Rapports  du  27  et  du  28  ventôse;  Schmidt,  t.  II,  p.  162  et  168,  Cf.  rap- 
port du  1»'  germinal,  iOid.,  p.  174. 

2.  Rapport  sur  la  situation  du  26,  p.  160;  de  même  dans  les  rapports  sur 
le  27,  p.  165,  et  sur  le  8  germinal,  p.  198. 

3.  Rapport  sur  ie30  Tcntôse,  ibid.,  p.  174.  Cf.  Saladin,  Rapport  au  nom  de  la 
Commûiion  de*  XXI,  pièces  15  et  16  et  diverses  pièces  relatives  a  Pache,  aux 
Archives  nat.,  F.  7,  4438. 


OUVERTURE  DES  DÉBATS.  45 

Rossignol,  Santerre,  autres  généraux  de  la  sortedeRon- 
sin,  étaient  Tobjet  de  rumeurs  diverses  dans  les  groupes  * . 
Chaumette  eut  son  tour  : 

On  répand  dans  les  marches  le  bruit  que  Chaumette  est 
arrêté  ;  on  le  soupçonne  violemment  d*étre  du  complot  '. 

Et  le  bruit  se  réalisa  pour  Chaumetie,  pour  Oobel  : 
€  Ce  fui,  à  celte  nouvelle,  une  grande  joie,  »  dit  l'obser- 
vateur de  police;  on  comptait  voir  toutes  ces  puis- 
sances y  passer  Tune  après  l'autre.  On  parlait  de  Bou- 
chotte,  le  ministre  de  la  guerre.  Robespierre  lui-même, 
qui  faisait  arrêter  les  autres,  le  bruit  courut  dans  le 
faubourg  Saint-Antoine  qu^il  était  arrêté'. 

Enfîn,  le  jour  de  Touverlure  des  débats  est  fixé  : 

On  a  appris  avec  transport  que  primidi  prochain  les  con- 
spirateurs paraîtront  devant]  le  tribunal  redoutable  qui  doit 
prononcer  sur  leur  sort.  Quelques  voix  s'élèvent  encore  en  leur 
faveur  et  disent  qu'il  faut  encore  attendre  la  décision  du  jury. 

«  Les  Comités  de  salut  public  et  de  sûreté  générale,  disait 
un  sans  culotte,  voilà  mon  jury.  Il  ne  m'a  jamais  trompé  \  o 


II 

OuYerture  des  débals. 

Les  débats  s'ouvrirent,  en  effet,  le  1"  germinal.  Vingt 
prévenus  prirent  place  sur  les  bancs  des  accusés  : 

1.  Charles-Philippe  Ronsin  (quarante-deux  ans),  général  de 
Tarmée  révolutionnaire  ; 

1.  Rapport  sur  le  1*'  et  sur  le  5  germinal,  Schmidt,  t.  II,  p.  175  et  185. 

2.  Rapport  sur  le  27  Tcntôse,  ibid.^  p.  165. 
5.  Rapport  sur  le  28,  ibid.t  p.  168. 

4.  Situation  dp  Paris  du  29  yent^,  Schmidt,  ibid,^  p.  170. 


46       CHAP.  XXVI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

2.  Jacques-René  Hébert  (trente-cinq  ans),  substitut  de 
Tagent  national  près  la  commune  de  Paris  ; 

3.  François-Nicolas  Vincent  (vingt-sept  ans),  secrétaire 
général  du  département  de  la  guerre; 

4.  Antoine-François  Momoro  (trente-huit  ans),  imprimeur- 
libraire,  administrateur  du  département  de  Paris  : 

5.  Frédéric-Pierre  Dugroquet  (trente  et  un  ans),  ci-devant 
perruquier-coiffeur  et  commissaire  aux  accaparements  ; 

6.  Jean-Conrad  Kock  (trente-huit ans),  né  à  Heusden,  en 
Hollande,  banquier  ; 

7.  Michel  Laumur  (soixante-trois  ans),  ci-devant  colonel 
d'infanterie,  gouverneur  de  Pondichéry,  et  enGn  général  de 
brigade. 

8.  Jean-Charles  Bourgeois  (vingt-six  ans),  employé  dans 
les  bureaux  de  la  guerre,  commandant  la  force  armée  de  sa 
section. 

9.  Jean-Baptiste  Mazuel  (vingt-huit  ans),  ancien  cordon- 
nier, chef  d'escadron  de  l'armée  révolutionnaire; 

10.  Jean-Baptiste  Laboureau  (quarante  et  un  ans),  médecin 
et  premier  commis  au  conseil  de  santé  (un  rapport  de  lui, 
trouvé  dans  les  papiers  de  Robespierre,  fait  croire  qu'il  a 
joué  le  rôle  d'espion  dans  cette  affaire)  ; 

11.  Jean-Baptiste  Ancard  (cinquante-deux  ans),  employé  au 
département,  au  bureau  des  recherches  des  émigrés  ; 

12.  Amand-Hubert  Leclerc,  ci -devant  chef  de  division  au 
bureau  de  la  guerre  ; 

13.  Jacob  Peretra  (cinquante  et  un  ans),  manufacturier 
de  tabac; 

14.  Marie-Anne  Latreille,  femme  Qiétineau  (trente-quatre 
ans); 

15.  Anacharsis  Clootz  (trente-huit  ans),  né  à  Clèves,  ci* 
devant  député  à  la  Convention  nationale,  homme  de  lettres;. 

16.  François  Desfieux  (trente-neuf  ans),  marchand  de  vins 
de  Bordeaux; 

17.  Antoine  Descoubes  (vingt-neuf  ans),  ancien  garçon 
épicier,  secrétaire  gi*eC6er  de  la  section  des  Droits  de  Thommei 


ACTE  D'ACCUSATION.  47 

18.  Jean-Antoine-Florent  Armand  (vingt-six  ans),  élève  en 
chirurgie  ; 

19.  Pierre-Ulrich  Dubuisson  (quarante-huit  ans),  homme 
de  lettres; 

20.  Pierre- Jean-Berthold  Prolt  (quarante-deux  ans),  né  à 
Bruxelles,  ci-devant  négociant,  actuellement  sans  état. 

*   L'acte  d'accusation  disait  : 

Qu'examen  fait  tant  des  interrogatoires  subis  par  les  pré- 
Tenus  que  des  pièces  et  charges  S  il  en  résulte  que  jamais  il 
n*a  existé  contre  la  souveraineté  du  peuple  français  et  sa  li- 
berté de  conjuration  plus  atroce  dans  son  objet,  plus  vaste, 
plus  immense  dans  ses  rapports  et  ses  détails. 

En  effet,  celte  exécrable  conspiration,  dirigée  par  des 
individus  qui  avaient  trompé  la  nation  entière  par  les 
dehors  les  plus  spécieux  du  patriotisme,  avait  pour  objet 
principal  d'anéantir  à  jamais  la  souveraineté  du  peuple, 
la  liberté  française,  et  de  rétablir  le  despotisme  et  la 
tyrannie,  en  usant  de  tous  les  moyens  pour  priver  ce 
même  peuple  des  subsistances  et  en  projetant  de  mas- 
sacrer et  faire  massacrer  les  représentants  du  peuple, 
les  plus  énergiques  et  les  plus  zélés  défenseurs  de  la 
liberté. 

Le  tyran  nouveau  allait  prendre  le  titre  de  grand 
juge.  La  représentation  nationale  devait  être  anéantie. 
Le  gouvernement  anglais  et  les  puissances  coalisées 
étaient  les  chefs  de  la  conjuration,  et  ils  avaient  pour 
instruments  les  Ronsin,  les  Hébert,  les  Momoro,  les 
Vincent;  des  corrupteurs  par  état  et  des  banquiers 
étrangers  :  Kock,  Proly,  etc.  Les  rôles  étaient  partagés. 
Ronsin  et  Mazuel,  son  lieutenant,  visitaient  les  pri- 

i.  Le  dottier  (ArchiTe$,  W  339,  dossier  617)  ne  contient  aucun  interrogatoire 
des  préTenas. 


48       CUAP.  XXVI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

sons  el  dressaient  la  liste  des  détenus  qui  les  pouvaient 
seconder;  Hébert  et  Vincent  dénonçaient  les  patriotes  : 

On  Toit  CCS  mêmes  conjurés  et  leurs  complices,  Momoro, 
Ducroquet,  Laboureau,  Ancard  et  Bourgeois,  proposer  de 
porter  une  main  parricide  sur  ce  qu'il  y  a  de  plus  sacré,  sur 
les  Droits  de  l'homme,  de  les  couvrir  d'un  voile  funèbre.  On 
les  voit  enGn  dans  tous  les  lieux  publics  et  particuliers  avilir 
la  Convention  nationale  en  calomniant  les  patriotes  les  plus 
énergiques,  oser  même  les  qualiGer  d'hommes  usés...;  ca- 
lomnier également,  et  avec  un  acharnement  criminel,  les 
membres  des  comités  de  salut  public  et  de  sûreté  générale 
et  se  permettre,  en  un  mol,  de  demander  le  renouvellement 
de  l'Assemblée  nationale. 

Et,  insistant  sur  le  point  qui  soulevait  le  plus  les 
ressentiments  populaires  : 

C'est  à  ce  plan  de  conjuration  qu'il  faut  attribuer  les  ma- 
nœuvres employées  par  Ducroquet,  ses  agents  et  ses  complices 
pour  empêcher,  parlions  les  genres  d'oppression,  les  appro- 
visionnements :  soit  en  dépouillant  les  vendeurs,  soit  en  arra- 
chant des  mains  des  acheteurs,  soit  en  laissant  corrompre 
une  partie  des  denrées  qu'ils  avaient  indûment  saisies,  soit 
en  s'appropriant  les  autres. 

Affamer  Paris,  tel  était  pour  les  conjurés  le  premier 
moyen  de  le  dompter;  et,  pour  le  tenir,  Ronsin,  se  cher- 
chant des  satellites,  voulait  porter  l'armée  révolution- 
naire de  6000  à  100  000  hommes;  car  c  il  manifestait 
le  désir  d'être  un  Cromwell,  ne  fût-ce  que  pour  vingt- 
quatre  heures  i>.  I^es  autres  travaillaient  à  la  même 
fin,  par  l'avilissement  de  l'Assemblée  nationale.  Vincent 
disait  qu'il  habillerait  des  mannequins  en  représentants 
du  peuple,  qu'il  les  placerait  dans  les  Tuileries  et 
dirait  au  peuple,  apj)clé  à  ce  spectacle  :  Voyez  les  beaux 


ACTE  D'ACCUSATIOiN.  49 

représe^Uants  que  vous  avez;  tk  vom  prêchent  la  sim- 
plicité^ et  voilà  comme  ils  se  harnachent.  Les  Desfleux, 
les  Pereyra,  les  Proly,  les  Descombes,  recouraient  à  des 
moyens  analogues  pour  arriver  à  la  dissolution  :  dis- 
corde semée  entre  les  deux  Sociétés  populaires,  placards 
incendiaires,  affiches  dans  les  communes  voisines,  pam- 
phlets distribués  dans  les  halles  et  marchés,  provo- 
quant le  peuple  au  retour  de  la  tyrannie  : 

Us  demandaient  Touverture  des  prisons  pour  renforcer  le 
nombre  de  leurs  complices  et  arriver  plus  promptement  et 
plus  sûrement  au  massacre  des  représentants  du  peuple.  A 
celte  fin,  de  fausses  patrouilles  devaient  égorger  les  citoyens 
de  garde  aux  maisons  d'arrêt;  le  Trésor  public  et  la  maison 
de  la  Monnaie  devaient  devenir  la  première  proie  des  con- 
jurés et  de  leurs  complices. 

L'accusation  faisait  encore  remarquer,  — [et  l'on  voit  à 
qui  s'adressait  la  remarque  : 

c  Que  le  moment  où  cette  conspiration  a  éclaté  est  celui  où 
la  Convention  avait  rendu  un  décret  sévère  contre  les  conspi 
râleurs  et  assurait  leurs  biens  aux  malheureux  ;  c'est  ainsi 
que  ces  conspirateurs,  dont  les  forfaits  devaient  surpasser 
ceux  mêmes  des  despotes  coalisés  contre  le  peuple  français, 
se  proposaient  de  rétablir  la  tyrannie  et  d'anéantir,  s'il  était 
jamais  possible,  la  liberté,  qu'ils  n'avaient  paru  défendre  que 
pour  l'assassiner  plus  sûrement.  » 

Suivaient  les  conclusions. 

Rien  de  plus  atroce  qu'un  pareil  complot,  sans  doute; 
mais  rien  de  plus  vide  que  les  preuves  au  moyen  des- 
quelles on  prétendait  l'établir,  et  les  débats  n'y  ajoutè- 
rentricnde  décisif  ^  Des  conciliabules,  des  conversations, 

1.  Le  Bulletin  du  tribunal  révolutionnaire ^  bien  qu*il  commence  avec  ce 
prooèt  une  nouTelle  série  (qualiièiue  partie)  et  y  consacre  sept  numéros,  est 

TRII.  RÉTOL.   lU  A 


50       CHAP.  XXVI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

des  écrits  où  Ton  parlait  mal  des  hommes  au  pouvoir, 
c'était  plus  qu'il  n'en  fallait,  sans  doute,  pour  envoyer 
chaque  jour  des  aristocrates  à  Téchafaud.  Mais  des  pa- 
triotes! On  reprochait  bien  à  Vincent,  le  secrétaire 
général  de  Bouchotte,  d'avoir  reçu  un  pot-de-vin  de 
40  000  livres,  pour  laisser  passer  de  mauvaises  fourni- 
tures à  la  guerre,  même  d'avoir  volé  des  couverts  d'ar- 
gent et  fait  jeter  en  prison  celui  qui  l'en  avait  accusé', 
et  à  Hébert  d'avoir  mis  au  Mont-de-Piété  des  chemises, 
des  cols  (il  l'avouait)  et  des  matelas  qu'on  lui  avait 
prêtés  aux  jours  de  sa  détresse*.  Mais  ce  n'est  pas  pour 
cela  qu'ils  étaient  en  jugement;  c'est  pour  faits  poli- 
tiques et  pour  délits  contre-révolutionnaires,  eux  qui  ne 
songeaient  qu'à  pousser  plus  loin  la  Révolution  ! 

On  imputait  à  Ronsin  et  à  Vincent  d'avoir  dit  qu'il  y 
avait  des  factions  dans  l'Assemblée'.  Mais  qui  ne  le  disait 
pas?  Vincent  répondait  qu'il  avait  nommé  Philippeaux 
et  Fabre  d'Églantine.  Ronsin  voulait  qu'on  se  ralliât 
pour  faire  guillotiner  Fabre  d'Églantine  et  Philippeaux  : 
or,  c'est  précisément  ce  que  Robespierre  allait  faire  quel- 
ques jours  plus  tard. 

Ronsin  avait  dit  encore  qu'il  faudrait  recourir  à  l'in- 
surrection^ ;  mais  on  ne  parlait  jamais  que  d'insur* 
rection  comme  remède  à  tous  les  maux  dans  les  clubs; 
c'était  Vultima  ratioj  consacrée  par  un  article  de  cette 

fort  incomplet.  Une  publication  spéciale,  sortie  de  rimprimerie  du  Tribanal, 
répare  ces  lacunes  (Procès  cT Hébert,  1  vol.  in-8,  Bibl.  Nat.  Lb*S  1032).  On  y 
marque  le  partage  des  séances  et  on  y  donne  les  témoins  dans  leur  suite.  On  a 
en  outre  aux  Archives  un  résumé  des  dépositions  des  témoins,  F  7,  4438, 
cote  145. 

1.  Claude  Fiquet,  vingt-troisième  témoin;  Cliarles  Lavau,  imprimeur,  cin- 
quième témoin;  Bulletin^  p.  24. 

2i  Victoire  Quingret,  femme  Dubois,  dixième  témoin,  Procès,  p.  83. 

3.  Legendre,  premier  témoin,  ibid.,  p.  33. 

4é  Brochet,  juré,  dix-huitième  témoin,  ibid,^  p.  92. 


DÉBATS  :  RONSIN,  VINCENT,  MOMORO,  ANCARD.  51 

Déclaration  des  Droits  qu'on  reprochait,  comme  un  sacri- 
l^e,  aux  accusés  d'avoir  couvert  d'un  voile  aux  Corde- 
liers. 

Ronsin  avait  accusé  Robespierre  d'avoir  donné  tête 
baissée  dans  différents  complots  et  de  régner  en  sou- 
verain. 

Vincent  avait  dit  qu'il  fallait  des  lois  révolution- 
naires; —  mais  on  avait  un  gouvernement  révolution- 
naire. —  Il  est  vrai  qu'il  le  trouvait  insuffisant  :  la  loi 
du  17  septembre,  le  tribunal  devant  lequel  il  compa- 
raissait, les  formes  sommaires  instituées  pour  les  Giron- 
dins et  qu'il  allait  subir  à  son  tour,  rien  de  tout  cela,  à 
son  avis,  n'était  assez. 

Ronsin  et  Vincent  voulaient,  selon  le  témoin  Dufourny, 
assassiner  la  patrie.  Us  ne  différaient  que  sur  le  mode 
et  sur  le  temps.  Vincent  aurait  voulu  qu'on  attendit  que 
les  patriotes  fussent  dépouillés  de  tout  pouvoir;  qu'alors 
on  les  prendrait  l'un  après  l'autre,  on  leur  demanderait 
ce  qu'ils  avaient  fait  pour  la  Révolution  ;  que  rien  ne 
serait  plus  aisé  que  d'établir  leur  coupabilitéj  parce  que 
tous  avaient  mis  la  main  dans  le  sac  S  Ronsin,  exprimait 
le  vœu  d'être  Cromwell  pour  vingt-quatre  heures*. 
Momoro,  président  des  Cordeliers,  soutenait  Vincent 
dans  toutes  ses  violences'.  Ancard  aurait  voulu  pro- 
céder plus  vite.  Il  avait  annoncé  que,  dans  trois  se- 
maines, il  fallait  qu'il  y  eût  80  000  têtes  à  bas 
pour  y  voir  clair;  et,  sur  l'observation  que  ce  serait 
bien  difficile  par  la  voie  du  tribunal  révolutionnaire,  il 
avait  répondu  :  «  Peu  importe,  pourvu  qu'elles  tom- 

1.  Dafourny,  deuxième  témoin,  Bulletin,  p.  30. 

2.  Le  Doéme  Dufourny  et  Jaubert,  septième  témoin  ^ 

3.  Brochet,  juré,  dix-huitième  témoin. 


52   CHAP.  XXVI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

bent.  »  Il  ne  parlait  que  de  sang.  Il  menaçait  de  poi- 
gnarder tous  ceux  qui  ne  seraient  pas  pour  l'insurrection, 
et,  par  insurrection,  il  entendait  un  2  septembre*.  Il 
crut  s'excuser  en  disant  que  jamais  il  n'avait  parlé  de 
verser  le  sang  des  patriotes,  mais  seulement  des  aristo- 
crates; qu'au  surplus  il  avait  un  tempérament  si  ardent 
qu'il  lui  donnait  la  fièvre;  mais,  à  la  fin,  il  dit  qu'il 
détestait  toute  espèce  de  sang  '. 

Pereyra,  se  vantant  d'avoir  fait  le  31  mai,  regrettait 
qu'on  l'eût  fait  incomplet  et  comptait  bien  qu'on  en 
ferait  un  autre'. 

Laumur,  à  qui  on  parlait  de  l'union  à  établir  entre 
les  patriotes,  avait  dit:  a  En  coupant  cinq  ou  six  têtes.  » 
Il  répond  qu'il  a  parlé  de  cinq  ou  six  têtes  comme 
d'autre  chose  *. 

Desfleux,  à  qui  on  faisait  un  crime  d'avoir  reçu  de 
l'argent  de  Lebrun,  tout  en  disant  :  «  //  faut  recevoir 
Pargent  des  intrigants  et  se  moquer  d'eux^  »  rend 
compte  de  l'argent  et  avoue  le  propos  :  «  Je  n'y  vois, 
dit-il,  rien  de  criminel*.  »  Il  est  vrai,  si  Ton  en  croit  les 
témoins,  qu'il  trouvait  bien  d'autres  choses  légitimes. 
<c  Un  jour,  dit  le  témoin  Jacquemier,  il  fut  question  du 
gouvernement  républicain  :  le  déposant  soutenait  que  ce 
gouvernement  purifierait  les  momrs  et  les  porterait  à  un 
point  qu'elles  n'avaient  jamais  atteint.  —  Bahl  lui 
répondit  Dcsfieux,  les  mœurs  ne  sont  rien.  »  La  suite  de 
la  déclaration  prouve  qu'il  n'aspirait  qu'à  la  liberté  de 


1.  Brochetf  dix-huitième  témoin  ;  Joséphine  BcUedame,  vingt-unième  témoin; 
Marguerite  Evrard,  quarante-troisième  témoin. 

2.  Procès,  p.  97-98  et  103. 

3.  Jacquemier,  sixième  témoin,  et  BuUetin,  p.  22. 

4.  Verminet,  douzième  témoin;  Gombeau,  treizième  témoin,  et  BulleUtit  p.  23* 

5.  Bulletin,  p.  18  et  19. 


PEREYRA,  UDMUR,  DESFIEDX,  CLOOTZ,  DESCOMBES.        55 

la  brute,  et  que  Tidéal  de  sa  république,  c'était  la  bes- 
tialité'. 

Glootz  s'était  chargé  de  s'enquérir  auprès  de  Dufourny 
si  une  femme,  qui  était  allée  en  Angleterre  dans  la 
pensée  de  contracter  un  mariage,  devait  se  considérer 
comme  émigrée  :  Dufourny  prétendait  qu'en  lui  faisant 
cette  demande  dans  un  diner  où  il  l'avait  invité,  il  avait 
eu  la  pensée  de  le  corrompre*.  Mais  Glootz  éJait,  de  plus, 
l'homme  de  la  République  universelle.  Un  juré,  Re- 
naudin,  descendit  dans  l'arène  à  ce  propos,  et  lui  fit 
observer  «  que  son  système  de  République  universelle 
était  une  perfidie  profondément  méditée  et  donnait  un 
prétexte  à  la  coalition  des  têtes  couronnées  contre  la 
France  ». 

Clootz  répondit  : 

Que  la  République  universelle  est  dans  le  système  naturel; 
qu'il  a  pu  en  parler  comme  Tabbo  de  Saint-Pierre  de  la 
paix  universelle;  qu'au  surplus,  on  ne  peut  le  suspecter  d*étre 
le  partisan  des  rois  et  qu'il  serait  bien  extraordinaire  que 
rhomme  brûlablc  à  Rome,  pendable  à  Londres,  rouable  à 
Vienne,  fût  guillotiné  à  Paris  ^. 

On  le  lui  fit  bien  voir. 

Signalons  encore  Descombes,  commissaire  de  la  com- 
mune de  Paris  pour  les  subsistances,  qui,  se  trouvant  à 
Provins  en  même  temps  que  le  représentant  Ch.  Gar- 
nier,  avait  osé  traiter  d'égal  à  égal  avec  lui,  disant  : 
«  Tu  es  un  homme,  et  j'en  suis  un  autre*;  »  et  Ducro- 
queJ,  commissaire  aux  accaparements  (il  était  bon  qu'il 

i    Jacqaemier,  sixième  témoin,  Procht^  p.  67. 

2.  Dufourny,  deuxième  témoin  ;  Bulletin^  p.  15. 

3.  Procèi,  p.  123. 

4.  Garnier,  huilième  témoin  ;  —  Taulrc  s'excuse  en  disant  qu'il  ne  savait  pas 
qu'U  fût  député. 


54        CHAP.  XXVI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

y  en  eût  un  dans  un  procès  contre  de  prétendus  acca- 
pareurs), Ducroquet  était  accusé  d'avoir  arrêté  une  voi- 
ture et  d'en  avoir  tiré  trente-six  œufs,  un  lapin,  un 
dindon  et  du  poisson,  et  de  les  avoir  fait  vendre  *. 

Proly  était  coupable  d'avoir  pris  part  aux  concilia- 
bules des  autres.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  étrange,  c'est 
qu'on  allait  jusqu'à  reprocher  à  lui,  à  Dubuisson  et  à 
Pereyra  une  démarche  dont  ils  pouvaient  revendiquer 
l'accomplissement  comme  un  service  signalé.  A  leur 
retour  de  Hollande,  dans  une  entrevue  avec  Dumouriez, 
ayant  surpris  les  intentions  du  général,  ils  étaient  venus 
en  toute  hâte  les  faire  connaître  aux  comités.  On  les 
accusait  d'avoir  eu  la  pensée  d'effrayer  la  Convention 
en  disant  que  Dumouriez  voulait  marcher  sur  Paris  ;  — 
comme  si  Dumouriez  pouvait  avoir  eu  l'audace  de  mar- 
cher sur  Paris;  comme  si  les  patriotes  n'eussent  pas  été 
là  pour  lui  barrer  le  chemin*  !  Dans  cette  crise,  Proly  et 
Dubuisson  avaient  recommandé  l'union  des  partis  et 
dit  qu'il  fallait  proscrire  les  dénominations  de  brisso- 
tins  et  de  girondins.  Us  étaient  donc  complices  des 
brissolins'. 

Le  témoin  qui  déposa  avec  le  plus  d'autorité  et  d'im- 
partialité, ce  fut  Westermann.  Son  témoignage  fut 
même  plutôt  à  la  décharge  de  Laumur  et  de  Kock. 
Laumur  lui  avait  parlé  d'une  conspiration,  sans  avoir 
l'air  de  l'approuver.  Il  avait  connu  Kock  en  Belgique,  et 
attestait  qu'il  s*y  était  bien  conduit.  Kock  avait  voulu 
lui  faire  faire  la  connaissance  d'Hébert,  et  Westermann 

i.  Lohier,  dix-neuvième  témoin.  —  Ducroquet  renvoie  le  crime  aux  membres 
du  comité  révolutionnaire  Je  son  quartier. 

2.  Sur  Proly,  Dubuisson  et  Pereyra  :  Moine,    troisième  témoin  ;  Bulietirif 
p.  14  et  suivantes. 

3.  Sambat,  peintre  en  portrait  et  juré,  quatrième  témoin,  Bulletin,  p.  18. 


DUCROQDET,  PROLY,  PEREYRA,  KOCK.  55 

n'ayant  point  paru  s'en  soucier,  Kock  lui  avait  donné 
le  secret  de  ses  relations  avec  le  Père  Duchesne  :  «  Il  est 
méchant  et  puissant,  je  le  ménage.  »  Le  témoignage  de 
Westermann  était  accablant,  au  contraire,  contre  Ron- 
sin.  Il  parlait  par  ouï-dire,  sans  doute,  de  l'armée  révo- 
lutionnaire qu'il  s'agissait  de  faire  marcher  sur  Paris  et 
des  fonctions  de  grand  juge  réservées  à  Pache;  mais  il 
parlait  en  témoin  de  la  guerre  de  Vendée.  Il  disait 
que  c'était  une  guerre  d'intrigues;  que,  si  elle  durait 
encore,  c'est  que  les  généraux  n'avaient  pas  voulu  la 
flnir  et  que  ces  intrigants  étaient  Ronsin  et  Rossignol. 
A  cet  égard,  pourtant,  l'accusation  pouvait  remonter 
plus  haut  et  toucher  au  sacrilège.  Ne  nous  étonnons  pas 
si  les  accusateurs  vont  figurer  parmi  les  accusés. 

Le  grand  complot  affirmé  par  l'accusateur  public  se 
trouvait  donc,  en  somme,  fort  mal  clayé  par  les  dépo- 
sitions des  témoins.  Ce  qui  était  certain,  c'est  que  plu- 
sieurs des  accusés  avaient  échangé  l'expression  de  leur 
ressentiment  dans  leur  vie  commune  en  prison  ;  ce  qui 
est  probable,  c'est  qu'ils  désiraient  en  sortir  à  tout  prix, 
et  que,  s'ils  en  sortaient  et  pouvaient  arriver  à  leur  tour 
au  pouvoir,  leurs  persécuteurs  ne  devaient  pas  être  fort 
ménagés.  Mais,  avant  ou  depuis  leur  emprisonnement,  y 
avait-il  eu  complot?  Complot  pour  affamer  Paris,  com- 
plot pour  accomplir  les  desseins  de  l'étranger?  Non, 
assurément.  Complot  pour  arriver  à  s'emparer  du  pou- 
voir? Je  me  garderai  bien  de  le  nier.  A  cet  égard,  mon- 
tagnards de  toute  nuance,  ils  étaient  tous  en  étal  de 
conspiration  permanente  ;  et  les  membres  du  Comité  de 
salut  public  avaient  conscience  de  ne  pouvoir  se  tromper 

1.  WestennanDy  quatorzième  témoin;  Bulletin^  p.  23. 


56        CHAP.  XXVI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

beaucoup  en  prenant  la  fleur  des  Cordcliers.  Mais  com- 
ment trouve-t-on  dans  cette  compagnie  la  veuve  du 
colonel  Quétineau,  condamné  le  26  ventôse,  et  un  élève 
en  chirurgie,  Jean-Antoine  Armand,  tous  deux  demeu- 
rant rue  et  maison  de  Bussy?  L'acte  d'accusation  n'en 
dit  rien.  Ce  qu'on  apprend  par  la  déposition  de  la  maî- 
tresse de  leur  hôtel  \  c'est  que  la  femme  du  colonel  se 
plaignait  du  décret  qui  interdisait  toute  communication 
avec  les  détenus  accusés  de  conspiration,  décret  qui  la 
privait  de  voir  son  mari,  alors  enfermé  à  l'Abbaye. 
Mme  Quétineau  protestait  qu'elle  n'avait  eu  connais- 
sance d'aucun  complot  ayant  pour  objet  l'évasion  des 
prisonniers.  Mais,  s'il  y  en  avait  un,  elle  y  devait  être 
sans  doute  favorable.  Or,  on  affirmait  qu'il  y  en  avait 
un.  Ajoutez  que  l'accusé  Armand,  recueillant,  comme  un 
autre,  ces  bruits  de  conspiration  que  l'on  faisait  courir 
dans  le  public,  les  avaient  répétés  à  Whindil,  ofûcier 
dans  la  légion  germanique,  lequel  en  déposa  ;  c'est  le 
seul  témoignage  où  Ton  retrouve  toutes  ces  rumeurs  sur 
les  projets  des  prétendus  conjurés  :  fausses  patrouilles, 
assassinat  d'Hanriot  et  de  son  état-major,  la  porte  de 
l'Abbaye  forcée,  les  prisons  ouvertes,  la  Monnaie  envahie, 
le  Pont-Neuf,  la  Maison  commune  occupés,  etc.',  toutes 
choses  qu'Armand,  d'ailleurs,  niait  d'une  manière 
absolue. 

—  Et  Hanriot,  qu'on  disait  menacé  par  le  poignard 
des  accusés,  était  par  d'autres  indices  fort  suspecté  d'êlre 
de  leur  bande,  ainsi  que  Pache.  Ils  n'avaient  échappé 
au  môme  sort  que  par  une  haute  intervention,  t  Fou- 
quier,  Fleuriot,  Dumas  et  Herman,  dit  le  greffier  Paris, 

1.  Quarante-unième  témoin, 

2.  Dé|)08ilion  de  Whindil,  dernier  témoin. 


HANHIOT  ET  PÂCHC  MÉNAGÉS.  HÉBERT.  57 

au  procès  de  Fouquier-Tinville,  furent  semonces  par  le 
Comité  de  salut  public  pour  avoir  eu  un  inslant  Tidce 
de  les  poui^uivre.  »  Ils  se  le  tinrent  pour  dit.  <x  Toutes 
les  fois  que  leur  nom  venait  dans  les  dépositions,  dit  le 
même  témoin,  Dumas  interrompait,  disant  qu'il  ne 
pouvait  être  question  d*eux,  ou  faisait  leur  éloge  \  »  Le 
compte  rendu  du  procès  témoigne  de  cette  intervention 
du  président  : 

«  Le  président  parle  de  la  haine  perfide  qui  mettait  le 
nom  de  Pache  en  avant,  pour  un  motif  dont  on  doit 
sentir  toute  la  noirceur  et  toute  Tatrocilé,  ainsi  que  le 
projet  d'assassiner  Ilenriot,  que  Ton  calculait  ne  pou- 
voir gagner  {applaudissemenlsy . 

Il  est  bien  possible  qu'on  ail  fait  courir  le  bruit  de 
ce  projet  d^assassinat  par  les  accusés,  pour  détourner 
ridée  qu'Hanriot  ait  pu  être  leur  complice. 

Parmi  les  accusés,  il  y  en  avait  un  sinon  plus  étonné 
de  sa  position,  au  moins  plus  que  tout  autre  embarrassé 
de  sa  personne  :  c'était  Hébert.  Dans  le  coui*s  des  débats, 
Taccusateur  public  avait  déjà  montré  combien  ce  c  fol- 
liculaire »  s'était  rendu  coupable  de  vouloir  avilir  les 

autorités  constituées  en  écrivant  :  «Les  b qui  nous 

gouvernent  sont  des  dévoraleurs.  »  A  quoi  il  répondit  : 
«  Dans  une  République,  tout  le  monde  gouverne\  )> 
Pour  lui,  on  n'en  était  pas  réduit  à  recueillir  des  ru- 
meurs. On  le  pouvait  juger  sur  pièces  aulhenliques.  On 
n'avait  qu'à  lire  les  pages  de  son  journal  ;  mais  que 
choisit-on  dans  son  journal? 


1.  Procès  Fouqtùer,  n»  25»  p.  3. 

2.  Cf.  Procès,  p.  89,  à  propos  df;  la  déposition  de  h  femme  Marquis,  quin- 
zième témoin,  et  vers  la  fin  des  débats,  p.  30. 

3.  Procès,  p.  123-124. 


58       CHAP.  XXYI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

Prenons  les  citations  au  compte  rendu  de  son 
procès. 

N""  269.  Qu*ont  fait  les  trois  Assemblées?  Rien. 

On  yeutf  à  force  de  malheur,  forcer  le  peuple  à  demander 
l'ancien  régime.  On  veut  tout  tenter  pour  fatiguer  le  soldat. 
Que  faut-il  faire?  Renouveler  la  Convention,  organiser  un 
pouvoir  exécutif  et  ne  pas  réunir  les  pouvoirs  dans  les  mêmes 
mains.  La  contre-révolution  sera  faite  si  on  laisse  le  comité 
de  salut  public  tel  qu'il  est  aujourd'hui.  Les  ministres  obéis- 
sent comme  des  esclaves  à  ce  comité. 

N°  275.  Montagnards,  tant  que  les  comités  usurperont 
tous  les  pouvoirs,  nous  n^aurons  jamais  de  gouvernement 
ou  nous  en  aurons  un  détestable.  Pourquoi  les  rois  ont-ils 
fait  tant  de  mal  sur  la  terre?  C'est  que  rien  ne  s'opposait  à 
leui^  volontés,  pas  plus  qu'à  celles  de  vos  comités. 

Nous  n'aurons  jamais  de  liberté,  notre  constitution  ne 
sera  qu'une  chimère  tant  que  les  ministres  ne  seront  que 
des  galopins  aux  ordres  des  derniers  balayeurs  de  la  Conven- 
tion. La  République,  dévorée  par  tant  d'insectes,  deviendra 
étique  et  périra.  La  liberté  estf...  quand  tous  les  pouvoirs 
sont  confiés  à  des  hommes  inviolables. 

A  part  quelques  expressions  du  dernier  paragraphe, 
où  l'on  retrouve  le  Père  Duchéne,  un  modéré  aurait  pu 
signer  cela.  Mais  Hébert  n'était  pas  capable  de  se  dé- 
fendre. Il  alléguait  a  qu'il  était  bien  aise  de  perdre  un 
homme  en  décomposant  ses  phrases  et  en  ne  tenant 
pas  compte  des  circonstances  dans  lesquelles  il  avait 
écrit  :  —  il  en  savait  quelque  chose,  comme  journa- 
liste. —  Le  président  lui  répliqua  : 

«  Vos  journaux  n'ont  été  examinés  qu'après  et  depuis  les 
journées  des  31  mai,  1*^'  et  2  juin,  et  on  n'en  reconnaît  pas 
moins  que  votre  projet  était  de  désorganiser  toutes  les  auto- 
rités constituées  et  de  mettre  tout  en  combustion.  Dénoncé 


LE  PROCÈS  DANS  U  RUE.  59 

comme  tel  au  département,  c'est  par  des  sorties  encore  plus 
indécentes  et  beaucoup  plus  répréhensibles  que  les  premières, 
que  vous  prétendez  tous  justifier.  Est-ce  votre  désintéresse- 
ment qui  vous  a  fait  recevoir  cent  mille  livres  de  la  tréso- 
rerie nationale  pour  remplir  une  mission  dont  les  patriotes 
se  sont  acquittés  pour  rien^?  » 


III 

Le  procès  dans  U  rue. 

Le  procès  engagé  devant  le  tribunal  se  débattait  aussi 
dans  la  rue,  et  rien  n'est  plus  curieux  que  les  échos 
qui  nous  en  sont  arrives.  Dès  avant  la  première  audience, 
le  peuple  se  portait  au  Palais  de  Justice,  voire  même 
vers  la  place  de  la  Révolution.  Pendant  les  trois  jours 
que  les  débats  durèrent,  la  cour  du  Palais  et  les  rues 
avoisinantes  ne  désemplirent  pas.  Belle  occasion,  pour 
les  observateurs  de  police,  de  recueillir  les  propos 
échangés  et  d'en  faire  leur  rapport  ! 

l*'  germinal.  On  ne  s'occupe  on  ne  parle  que  de  ce  qui 
se  passe  au  tribunal  révolutionnaire.  Hébert  occupe  aujour- 
d'hui le  fauteuil.  Il  est  le  président  de  vingt  et  un  conspira- 
teurs qui  vont  être  jugés  avec  lui.  Il  a  paru  extrêmement 
abattu.  Dix  mois  de  prison  ne  l'auraient  pas  plus  changé. 
Proly,  dont  l'astuce  était  connue,  Défieux  son  digne  émule, 
portent  la  consternation  sur  leurs  visages.  Mais  Vincent, 
Momoro  et  Ronsin  ont  toujours  cet  air  insolent  qu'on  leur  a 
si  souvent  reproché.  Au  surplus,  huit  témoins  ont  été  seule- 
ment entendus  aujourd'hui  ;  Dufoumy  et  Legendrc  ont  été  du 
nombre  et  les  ont  vigoureusement  chargés. 

Le  peuple  ne  peut  pardonner  à  Hébert  de  l'avoir  trompé. 

1.  BulUtin,  n*  6,  p.  24. 


60       CIIAP.  XXVI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

a  Vous  rappelcz-YOUs  son  discours,  disait-on  dans  un  groupe, 
lorsqu'il  sortit  de  l'Abbaye  et  que  le  peuple,  allant  au-devant 
de  lui,  voulut  poser  sur  sa  tête  une  couronne  de  chêne  :  «  Je 
«  ne  mérite  pas  ces  honneurs,  disait-il,  on  ne  doit  les  rendre 
a  à  un  citoyen  que  vingt  ans  après  sa  mort,  je  veux  mourir 
«  pour  le  peuple.  »  0  l'hypocrite,  ô  le  scélérat,  s'écriait-on 
de  toutes  parts.  «  EtRonsin,  disait  une  autre  personne,  vous 
souvenez-vous  lorsqu'il  disait  aux  Jacobins  :  a  Je  ne  rcvien- 
«  drai  qu'après  avoir  exterminé  les  ennemis.  »  «  J'ai  entendu 
Momoro,  disait  un  autre  citoyen,  s'écrier  en  parlant  de  la 
réquisition  :  «  Il  faudra  bien  qu'ils  partent,  ces  scélérats; 
«  nous  monterons  jusque  dans  leurs  chambres  et  s'ils  re- 
a  fusent  de  marcher,  nous  les  égorgerons;  »  toute  la  section 
Marat  peut  attester  que  ce  sont  les  propres  expressions  de 
Momoro.  »  Tous  ces  détails  aigrissaient  encore  plus  le  peuple 
contre  les  conspirateurs*. 

Il  n'était  pas  bon  de  paraître  s'apitoyer  sur  eux  : 

2  germinal.  Dans  un  groupe,  sur  la  place  de  la  Révolution, 
quelques  citoyens  s'entretenaient  de  la  manière  dont  le  tri- 
bunal procède  à  l'interrogatoire  des  accusés  Hébert,  etc.  «  On 
ne  leur  laisse  pas,  disaient-ils,  la  liberté  de  se  défendre  ;  le 
président  leur  parle  avec  beaucoup  de  dureté  :  a  C'est  oui 
«  ou  non  que  je  vous  demande,  »  leur  dit-il  à  chaque  instant  ; 
«  il  n'est  pas  question  ici  de  phrases,  etc.  »  Le  peuple, 
ajoutaient  ces  citoyens,  tout  indigné  qu'il  est  contre  les 
conspirateurs,  voit  avec  peine  le  tribunal  suivre  une  marche 
aussi  contraire  aux  lois  de  l'humanité  et  de  la  justice.  »  Ici 
l'orateur  a  été  interrompu  par  les  murmures  de  plusieurs 
sans-culottes,  dont  l'un  s'est  écrié  :  «  Voilà  les  premières 
plaintes  que  j'entends  faire  contre  le  tribunal,  et  il  est  fort 
singulier  qu'on  ait  tardé  si  longtemps  à  se  plaindre  de  lui. 
Celui  qui  trouve  en  ce  moment  le  tribunal  si  rigoureux 
applaudirait  peut-être  h  sa   sévérité,  si  la  Convention  tout 

i.  Schmidt,  t.  II,  p.  176. 


LE  PROCÈS  DANS  U  RUE.  61 

entière  et  les  Jacobins  tenaient  la  place  d'Hébert  et  de  ses 
complices.  »  Cette  réplique  a  été  fort  applaudie  et  l'individu 
qui  s'était  attiré  cette  réplique  n'a  point  tardé  ii  disparaître  ^ 

Le  bruit  qui  courait  déjà  qu'un  autre  parti  pourrait 
bien  être  poursuivi,  était  signalé  comme  une  manœuvre 
en  faveur  des  accuses  : 

L'opinion  parait  bien  prononcée  contre  Hébert  et  sa 
clique.  Au  café  du  Caveau,  Palais-Égalité  (Palais-Royal), 
comme  ailleurs,  on  s'entretenait  de  manière  à  ne  laisser 
aucun  doute  sur  cet  objet.  «  Ce  sont  sans  doute  ceux  du 
même  parti,  disait-on,  qui,  pour  faire  diversion,  font  circuler 
dans  le  public  qu'il  existe  une  autre  conspiration  dont  les 
chefs  sont  Bourdon  de  l'Oise,  Philippeaux,  etc.  »  Cette 
nouvelle,  dont  la  fausseté  est  évidente,  parait  affecter  les 
bons  citoyens. 

On  paraissait  d'avis  que  Santerre,  Rossignol  et  autres 
personnages  fussent  présentes  aux  accusés;  ce  serait,  di- 
sait-on, un  moyen  pour  [découvrir  le  reste  de  la  conjura- 
tion *. 

A  défaut  d'accusés  nouveaux,  chaque  jour  apportait 
quelque  nouveau  grief  : 

3  germinal.  On  lisait  au  peuple  dans  une  des  rues  qui 
conduisent  au  Palais  une  longue  liste  des  chefs  d'accusation 
des  conjurés;  on  accusait  Vincent  d'avoir  fait  un  relevé  de 
tous  les  prisonniers  patriotes  dans  toute  l'étendue  de  la  répu- 
blique pour  les  livrer  au  fer  des  assassins. 

Mais  Hébert  était  toujours  le  plus  accablé  : 

On  dit  qu'Hébert  sur  le  fauteuil  ne  s'exprime,  comme  les 
membres  du  parlement  britannique,  que  par  des  oui  et  des 


i.  SiUialion  de  Paris  du  2  germiaal  an  II.  Schmidt,  t.  II,  p.  178. 
2.  Ibid.,  p.  179.] 


62       CHAP.  XXYI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

non  tout  seuls  et  qu'il  a  plutôt  l'air  d'un  sot  que  d'un  homme 
d'esprit.  Le  Contraste  de  l'indignation  publique  qui  Taccable 
aujourd'hui  et  de  cet  amour  presque  universel  dont  il  avait 
été  l'objet,  mais  surtout  la  honte  de  devenir  celui  de  ses 
propres  sarcasmes  contre  l'aristocratie  et  le  chagrin  de  s'être 
perdu  lui-même  après  avoir  perdu  tant  de  monde,  tout  cela 
est  bien  fait  pour  le  frapper  d'une  sorte  de  stupidité.  Sur  les 
deux  heures,  la  cour  et  les  escaliers  du  Palais  n'étaient  occu- 
pés que  par  les  gardes  qui  repoussaient  la  foule  dans  les 
rues  adjacentes  ^ 

La  prolongation  des  débats  avait  cependant  rendu  cou- 
rage sur  quelques  points  aux  amis  des  accusés.  On  lit 
dans  un  des  rapports,  à  la  date  du  3  germinal  : 

C'est  demain,  dit-on,  que  le  tribunal  prononcera  le  juge- 
ment dllébert  et  de  ses  complices.  Les  uns  se  réjouissent  de 
voir  cette  affaire  promptement  terminée  ;  les  autres,  au  con- 
traire, se  plaignent  de  ce  qu'elle  n'est  pas  assez  discutée.  Les 
défenseurs  d'Hébert  vont  jusqu*à  dire  que  c'est  un  nouveau 
martyr  de  la  liberté  et  que  le  procès  n'a  encore  ofTert  aucune 
preuve  décisive  contre  lui.  «  Ce  qui  prouve  l'embarras,  ajou- 
taient-ils, de  le  convaincre,  c'est  qu'on  l'accuse  de  faits  anté- 
rieurs et  totalement  étrangers  à  la  Uévolution  ;  par  exemple, 
d'avoir  volé  des  chemises,  matelas,  etc....  »  Ces  réflexions, 
insinuées  avec  art,  augmentent  le  nombre  de  ses  partisans, 
dont  quelques-uns  osent  même  dire  aujourd'hui  ouvertement 
que  le  tribunal  ne  peut  s'empêcher  de  l'absoudre... 

Mais  ceux-là  se  rendaient  suspects  d'être  des  aristo- 
crates : 

i..  On  a  remarqué  au  Gros -Caillou  que  l'affaire  d'Hébert 
attristait  les  riches  et  réjouissait  les  pauvres  ^. 


1.  Schmidt,  tome  U,  p.  182. 

2.  Ibid.,  p.  184. 


GOIfaUSION  DD  PROCÈS.  63 

IV 

Gorièlanon  da  procès. 

Les  débats  duraient  donc  depuis  trois  jours,  et  les 
accusés  faisaient  assez  bonne  contenance,  excepté  un,  le 
plus  cynique  de  tous,  et  le  rédacteur  du  Bulletin^  témoin 
des  débats,  confirme  ce  qu'on  en  disait  dans  la  rue  : 

Rien  ne  ressemble  moins  au  Père  Duchesne  que  l'accusé 
Kbert,  qui  n'a  jusqu'à  ce  moment  montré  aucune  énergie, 
mais  dont  la  figure  prononce,  au  contraire,  contre  lui  et  fait 
réellement  pièce  à  conviction. 

Le  quatrième  jour ,  4  germinal,  au  début  de  la  séance, 
le  président,  conformément  à  la  loi  rendue  lors  du  procès 
des  Girondins,  demanda  au  jury  s'il  était  suffisamment 
éclairé;  et,  sur  sa  réponse  négative,  le  débat  continua. 

Mais,  après  Taudition  du  témoin  Whindil,  réservé 
sans  doute  pour  la  fin,  il  fut  interrompu  par  une  sortie 
du  président  : 

n  n'y  a  point  eu  de  conspiration  !..  N^avez-vous  pas 
formé  le  projet  barbare  d'affamer  le  peuple,  organisé  une 
disette  factice  et  redouté  dans  vos  fureurs  le  retour  de  l'a- 
bondance?.. N'avez- vous  pas,  par  vos  écrits,  vos  discours  et 
vos  manœuvres,  tenté  d'avilir  la  représentation  nationale,  les 
comités  de  salut  public  et  de  sûreté  générale?...  N'avez-vous 
pas  préparé  des  armes,  rassemblé  des  troupes,  enrôlé  des 
conjurés  jusque  dans  les  prisons? 

Il  n'y  a  point  eu  de  conspiration!...  N'avez-vous  pas  voilé 
la  Déclaration  des  droits  de  l'homme,  provoqué  dans  les 
•ections,  dans  les  sociétés,  la  révolte,  sous  le  nom  d'insur- 
rection, affiché  des  placards  pour  soulever  le  peuple  et  le 
porter  à  demander  un  maitre  en  lui  offrant  à  ce  prix  Tabon- 


04        CUAP.  XXVI.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DbS  VIOLENTS. 

dance?..  Ne  voit-on  pas  vos  fausses  patrouilles  préparées 
pour  égorger  les  gardes,  ouvrir  les  prisons,  réunir  tous  les 
traîtres,  etc.  ? 

Il  n'y  a  point  eu  de  conspiration!-...  Vos  intelligences  avec 
l'étranger  sont-elles  donc  douteuses  lorsque  vous  employez 
son  langage,  ses  moyens?...  Ames  viles,  féroces  esclaves, 
n'est-ce  pas  pour  un  maître  que  vous  prépariez  tant  de  crimes? 

N'avez-vous  pas  annoncé  ce  maître,  sous  le  nom  de  roi; 
dans  vos  discours,  dans  vos  placards,  sous  le  nom  d*un 
Cromwell?  dans  vos  combinaisons,  sous  le  nom  d'un  grand 
juge?  N'avez-vous  pas  médité  sous  quels  titres  Ton  pourrait 
déguiser  un  roi,  un  dictateur,  un  tyran?..  Infâmes,  vous 
périrez,  c'est  trop  longtemps  rétarder  votre  supplice ^.. 

C^en  fut  assez.  L^accusaleur  public  n'avait  rien  à  dire 
de  plus,  et  les  défenseurs  n'eurent  pas  l'occasion  de 
remplir  leur  ofGce.  Le  jury  se  déclara  sufQsamment 
éclairé.  liC  président  prononça  donc  la  clôture  des  débats 
et  soumit  au  jury  les  questions  suivantes  : 

A-t-il  existé  une  conspiration  contre  la  liberté  et  la  sûreté 
du  peuple  français,  tendant  à  troubler  l'État  par  une  guerre 
civile  en  armant  les  citoyens  les  uns  contre  les  autres,  et 
contre  l'exercice  de  l'autorité  légitime,  par  suite  de  laquelle, 
dans  le  courant  de  ventôse  dernier,  des  conjurés  devaient  dis- 
soudre la  représentation  nationale,  assassiner  ses  membres  et 
les  patriotes,  détruire  le  gouvernement  républicain,  s'emparer 
de  la  souveraineté  du  peuple  et  donner  un  tyran  à  l'État? 

Suivaient  les  questions  qui  y  impliquaient  les  divers 
accusés*. 

Le  jury  se  retira  dans  la  salle  de  ses  délibérations  et 
en  sortit  avec  une  réponse  affirmative  sur  toutes  les 
questions»   excepté    celle   qui    concernait   Laboureau. 

1.  Procès  contre  Hébert,  etc.  (in-8'),  p.  i4î-U8. 

2.  Archiyes,  \\  559,  doss.  Cl 7,  pièce  23. 


GONaUSlON  DU  PROCÈS.  C5 

Celait  Tespion  rangé  parinî  les  accusés  pour  surpren- 
dre en  prison  leurs  secrets. 

On  fit  rentrer  d'abord  Laboureau.  Le  président  le 
déclare  acquitté,  lui  donne  l'accolade,  et  les  juges  et  les 
jurés  après  le  président;  puis,  le  faisant  asseoir  à  ses 
côtés  :  c  La  justice,  dit-il,  voit  avec  plaisir  Tinnocence 
s'asseoir  à  côté  d'elle.  » 

Alors  on  ramena  les  autres.  Quand  ils  furent  rangés 
sur  leurs  bancs,  le  président  leur  fit  connaître  la  déclara- 
lion  du  jury,  et  l'accusateur  public  prit  ses  conclusions. 

«  Mazuel  et  la  femme  Quéiineau  veulent  parler;  Du- 
croquet  dit  qu'il  est  innocent.  Clootz  en  appelle  au 
genre  humain  et  dit  qu'il  boira  la  ciguë  avec  volupté. 
Les  juges  opinent.  Le  président  pronouce.  Les  accusés 
veulent  parler.  Leur  voix  est  étouffée  par  les  cris  de  : 
Vive  la  Répuidiqml  Les  gendarmes  les  emmènent,  et  ils 
sont  presque  obligés  de  porter  le  Père  Uuchêne\  » 

Sauf  pour  la  veuve  du  colonel  Quélineau,  qui  s'était 
déclarée  enceinte  et  qui  l'était,  l'exécution  suivit  de  près 
le  jugement*. 

Fouquier-Tinville  avait  cru  devoir  l'entourer  de  quel- 
ques précautions.  Il  avait  écrit  à  Hanriot  (qui  aurait  pu 
se  trouver  sur  la  charrette)  c  de  prendre  toutes  les  me- 
sures que  sa  prudence  lui  indiquera,  a(in  que  la  tran- 
quillité publique  ne  soit  point  compromise  par  les  com- 
plices des  conspirateurs^  ». 


\,  Procès  cotUre  Hébert,  etc.  (in-8),  p.  140. 

'i.  Archives,  W  339,  doss.  617,  pièce  31  (déclaration  des  médecins]  ;  pièce 
S9  (urdounance  de  stmis).  Elle  lit  une  Tausse  couche  et,  sur  le  rapport  des  mé- 
decioi,  le  trihanal  ordonna,  le  2!2  floréal  (11  mai  1704),  qu'elle  lût  exécuioe  dans 
les  vingt-quatre  heures.  (Archives,  W  345,  dossier  076  (dossier  de  Ghauniette, 
etc.),  5*  pirtie,  pièces  51  et  52.) 

3.  Archives,  A  F,  ii,  48,  n*  176  (trmoire  de  fer). 

1A1B.   &ivOL.   'M  5 


C6       CUAP.  XXVI.  —  PROCÈS  D*HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

Hais  c*était  bien  inutile  : 

La  joie  du  peuple,  dit  notre  observateur  de  police,  était 
univeraelle  en  voyant  conduire  à  réchafaud  les  conspirateurs. 
C*étaient  partout  les  mêmes  démonstrations  d^allégresse.  Un 
sans-culotte  sautait  en  disant  :  a  J'illuminerais  ce  soir  mes 
croisées,  si  la  chandelle  n'était  pas  si  rare.  »  Le  soir,  dans 
tous  les  groupes  et  cafés,  on  parlait  de  la  mort  de  ces  con- 
jurés; le  récit  de  leurs  derniers  moments  était  Tunique  objet 
des  contersations.  On  disait  dans  plusieurs  endroits  qu'Hébert 
avait  dénoncé  une  quarantaine  de  députés.  H  était  temps, 
lyoutait-on,  que  cette  conspiration  fût  découverte,  car  on 
croyait  dans  plusieurs  départements  que  Paris  était  à  feu  et 
à  sang.  On  mettait  au  rang  des  conspirateurs  Lhuillier,  mal- 
gré le  placard  qu'il  a  fait  afficher  et  où  il  a  fini  par  dire  que, 
pour  attaquer  la  conspiration  jusque  dans  ses  derniers  retran- 
chements, il  fallait  renouveler  la  Commune. 

Mais  le  peuple  ne  s'arrêtait  pas  là  dans  ses  soupçons  : 

Dans  plusieurs  groupes  du  Jardin  national  il  était  question 
du  ministre  de  la  guerre,  et  chacun  témoignait  sa  surprise 
de  ce  qu'il  avait  gardé  si  longtemps  Vincent  dans  le  secré- 
tariat   

On  a  assuré  que  Chabot  occupait  déjà  le  fauteuil  et  qu'il 
allait  être  jugé  avec  ses  complices.  On  a  paru  généralement 
d'accord,  malgré  tous  les  bruits  que  Ton  a  fait  courir,  que 
Pache  n'était  pour  rien  dans  la  conspiration.  On  assurait 
aussi  que  Bouchotte  n'y  avait  pas  trempé  ;  cependant  on  disait 
à  voix  basse,  rue  Saint- Honoré,  en  attendant  les  conspira- 
teurs, que  Pache  avait  d'abord  été  du  complot  et  qu'en- 
suite il  avait  éventé  la  mèche.  On  a  également  dit  que 
Santerre  était  un  des  conjurés  ;  l'esprit  public  ne  lui  est  pas 
favorable. 

L^observaleur  de  police  ajoute  sur  rexécution  : 

Pendant  qu'on  guillotinait  les  dix-neuf  conjurés,  le  peuple 
a  resté  muet  ;  mais  lorsque  le  tour  d'Hébert  est  venu,  on  a 


EXÉCUTION.  PAMPHLETS  CONTRE  HÉBERT.  67 

TU  paraître  une  nuée  de  chapeaux  et  tout  le  monde  a  crié  : 
«  Vive  la  République  !  »  Voilà  une  grande  leçon  pour  les 
gens  en  place  que  dévore  l'ambition  ;  les  intrigants  ont  beau 
faire;  les  comités  de  s(alut)  p(ublic)  et  de  s(ûreté)  g(énérale) 
viendront  à  bout  de  les  découvrir  et  ça  ira^ 

RioufTe,  qui  était  en  prison,  assigne  un  rôle  particu- 
lier à  Glootz  (un  triste  rôle)  dans  les  derniers  moments 
des  condamnés  : 

«  L'orateur  du  genre  humain,  Tennemi  personnel  de 
Jésus-Ghristy  Glootz,  est  mort  comme  il  avait  vécu,  mais 
avec  un  courage  que  je  ne  lui  eusse  jamais  soupçonné. 
11  était  avec  la  tourbe  Hébert.  Ces  misérables  se  repi*o- 
chaient  leur  mort.  Cloolz  prit  la  parole  et,  d'une  voix 
haute,  leur  cita  tout  au  long  ces  vers  si  connus  : 

Je  révais  cette  nuit  que  de  mal  consumé 
Côte  à  côte  d'un  gueux  on  m'avait  inhumé 
Et  que  blessé  pour  moi  d*un  pareil  voisinage 
En  mort  de  qualité  je  lui  tins  ce  langage. 

«  L'apologue  eut  son  effet,  on  redevint  amis,  et  Glootz, 
qui  se  mourait  de  peur  qu'un  d'eux  ne  crût  en  Dieu, 
prit  la  parole  et  leur  prêcha  le  matérialisme  jusqu'au 
dernier  soupir*.  > 

Le  ressentiment  populaire  poursuivit  Hébert  au  delà 
de  l'échafaud.  11  y  a  sur  lui  une  biographie  intitulée  : 
Vie  privée  et  politique  de  J.-R.  Héberty  auteur  du  Père 
Duchêne^  l'an  II  de  la  République  (36  pages  in-S^),  où 
l'on  étale  avec  exagération,  je  le  veux  croire,  ses  vols  et 
ses  infamies  depuis  son  enfance.  Il  y  a  aussi  un  autre 
petit  pamphlet  du  même  temps,  en  cinq  ou  six  pages, 

i .  Schmidt,  tome  U,  p.  186. 

2.  Néiboires  d'un  détenu  (Riouffe)  dans  les  Mémoireê  sur  les  priioni^  t.  U 


G8        CUAP.  XXYi.  —  PROCÈS  D'HÉBERT  ET  DES  VIOLENTS. 

qui  a  pour  dire  :  Comparutioriy  interrogatoire  et  juge- 
ment d'Hébert,  dit  le  Père  DuchênCy  au  tribunal  de 
l'Éternel. 

L'auteur  s'inspire  de  Job,  des  prophètes  et  du  club 
des  Jacobins.  Son  Père  Éternel  est  évidemment  coiffé 
du  bonnet  rouge.  Voici  comme  il  débute  : 

Il  est  aussi  dans  la  République  des  morts  un  tribunal  révo- 
lutionnaire ;  c*est  là  que  TEternel,  debout  sur  une  montagne 
d'où  s'élance  de  temps  en  temps  un  volcan  qui  dévore  les 
trônes  d'ici-bas,  rend  à  la  face  des  nations  une  justice  écla- 
tante, terrible,  irrévocable.  Les  jurés  de  ce  tribunal  sont  la 
justice,  la  liberté,  Tégalité,  la  raison,  toutes  les  vertus.  Là 
paraît  Hébert,  sortant  de  Téchafaud. 

Ce  n*est  pas  cet  audacieux  Prêtée,  etc. 

Et  l'Éternel,  l'interpellant  : 

Oîi  élais-tu  quand  je  posais  les  fondements  de  l'univers? 

...  Est-ce  toi  qui,  las  des  crimes  des  tyrans,  préparas  la 
plus  sublime  des  révolutions,  sonnas  le  tocsin  d'une  insur- 
rection générale, réveillas  une  nation  généreuse  encore  esclave, 
fis  crouler  sous  ses  premiers  coups  le  premier  fort  de  la  ty- 
rannie, détruisis  l'hydre  nobiliaire  et  sacerdotale,  abattis  le 
premier  trône  des  préjugés,  lanças  le  dernier  tyran  des  Fran- 
çais sur  l'échafaud  ?  etc. 

Pour  qui  cette  fête  auguste  et  solennelle  ?  Regarde  cette 
montagne  I  tu  cherchas  à  l'abattre  !  Ah  !  tu  ne  songeais  pas 
que  c'est  TÊternel  qui  en  a  posé  les  fondements!  etc. 

Allez,  race  ingrate  et  dénaturée,  allez,  vous  avez  feint  de 
méconnaiti*e  rÉternel.  L'Éternel  ne  vous  connaît  point... 

—  L'Éternel  ou  l'Être  suprême,  et  son  pontife  Robes- 
pierre ! 


CHAPITRE  XXVII 

GERMINAL    (eNTRE    HÉBERT    ET    DANTOn) 

I 

Le  curé  Poitou;  le  citoyen  Moulin,  ci-Hc^ant  Leroy  ;  la  famille  Rou^ne. 

La  condanin<ition  d'Hébert  et  des  violents  n*avait  pas 
changé  les  allures  du  tribunal.  Il  continua  de  Frapper 
chaque  jour  ceux  que  le  Père  Duchesne  avait  l'habitude 
de  réclamer  pour  la  guillotine. 

Fouquîer-Tinville  prévoyait  même  [(et  il  en  était  sûr) 
un  redoublement  dans  les  travaux^du  tribunal.  Pour  ne 
le^  point  ralentir,  il  avait  conçu  l'idée  d'un  partage  du 
service  entre  la  gendarmerie  et  la  garde  nationale 
d'Hanriot.  La  gendarmerie  escortait  les  condamnés» 
vivants,  du  tribunal  à  la  guillotine,  et  morts,  de  la  guillo- 
tine au  cimetière  qui,  de  la  Madeleine,  avait  été  reporté 
à  Monceaux.  Désormais  la  gendarmerie  conduirait  les 
condamnés  en  vie,  du  tribunal  à  la  guillotine,  et  les 
cavaliers  d'Hanriot,  les  cadavres,  de  la  guillotine  à  Mon- 
ceaux; tel  était  l'objet  de  la  lettre  suivante  : 

Paris,  ce  5  germ.  de  Tan  II  de  la  République  une  et  indivisible. 

L*accùsateur  public  du  tribunal  révolutionnaire  au  citoyen 
Henriot,  commandant  général  de  la  garde  parisienne. 

Citoyen, 

Le  lieu  de  la  sépulture  des  condamnés  étant  transporté  à 
Mousseaux,  comme  la  gendarmerie  près  les  tribunaux  est 


70     CUAP.  XXVIÏ.  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

insuffisante  pour  ce  service  journalier  et  continuel  du  tri- 
bunal, ne  conviendrait-il  pas  que  tu  donnasses  des  ordres  à 
quatre  cavaliers  d'accompagner  du  lieu  de  l'exécution  jusqu'à 
celui  où  ces  cadavres  sont  déposés  ?  De  cette  manière  la 
gendarmerie  retournerait  incontinent  à  son  poste,  et  les  tra- 
vaux du  tribunal  ne  ralentiraient  pas.  Je  t'invite  à  prendre 
ces  objets  en  considération. 

Salut  et  fraternité, 

A.  Q.   FOUQUIER*. 

Le  procès  d'Hébert  et  de  ses  complices  avait  absorbé 
le  tribunal  les  quatre  premiers  jours  de  germinal.  Le  5 
pourtant  le  service  quotidien  recommence;  et  nous 
allons  voir  les  crimes  inventés  par  la  Révolution,  surtout 
les  délits  de  correspondance  ou  de  parole,  amener  cha- 
que jour  de  nouvelles  victimes  à  ses  jugements. 

Le  5  germinal  (23  mars),  nous  trouvons  en  deux  au- 
diences distinctes  Antoine-François  Poitou,  ancien  curé 
de  Vaux,  district  de  Montagne-du-Bon-Air  (Saint-Ger- 
main-en-Laye)  et  Jean-Nicolas  Moulin,  directeur  de  la 
posle  aux  lettres  à  Cherbourg. 

Le  curé  Poitou  était  accusé  d*avoir  dit  a  qu'on  avait 
fait  mourir  le  roi  innocemment  (innocent)  ;  que  tôt  ou 
tard  nous  payerions  le  tribut;  que  les  puissances  étran- 
gères allaient  fondre  sur  nous.  » 

Dans  son  interrogatoire  devant  le  conseil  de  surveil- 
lance du  district  (19  pluviôse)  il  dit  qu'il  avait  prêté  le 
serment.  —  Pourquoi?  —  Pour  être  tranquille  et  rester 
dans  sa  paroisse.  Il  n* avait  point  tenu  de  propos  contre- 
révolutionnaires,  toujours  soumis  à  ce  qui  a  été  décrété'  : 

1.  Archives,  A  F,  ii,  48,  n*  177  (ce  numéro  est  dans  Tarmoire  de  fer). 

2.  ArchiTes,  W  330,  dossier  ($15,  et  Bulletin,  4*  partie,  n*  7.  Disons  une  fois 
pour  toutes  que  la  partie  du  Bulletin  à  laquelle  nous  renTerrons  par  numéros 
cn'germinai  et  en  floréal  est  la  quatrième. 


LE  CURÉ  porrolj.  71 

D.  Ce  qu'il  ayait  pensé  sur  le  jugement  de  Louis  Capet,  le 
dernier  des  tyrans  ? 

R.  Que  nous  étions  les  maîtres,  qu'apparemment  on  atait 
trouTé  des  motifs  p«ur  le  faire  mourir  et  qu'il  fallait  se  sou- 
mettre aux  autorités  constituées. 

D.  S'il  avait  le  sentiment  que  Louis  Capet  fût  coupable  ? 

R.  Qu'il  n'en  savait  rien  et  qu'il  n'avait  pas  connaissance 
de  son  aflaire. 

A  lui  dit  qu'il  avait  dit  qu'on  l'avait  fait  mourir  inno- 
cent, et  que  tous  les  Français  étaient  des  gueux  qui  avaient 
bit  meurir  leur  père,  et  que  tôt  ou  tard  ils  en  paieraient  le 
tribut. 

R.  Que  cela  était  faux^ 

Pour  son  honneur,  autant  vaut  croire  —  même  avec 
le  tribunal  —  que  cela  était  vrai. 
11  explique  les  autres  propos  : 

D.  Ce  qu'il  pensait  de  la  liberté? 

Sa  réponse  est  topique  : 

R.  Qu'il  n'en  jouissait  pas  et  qu'il  n'en  pouvait  pas  juger. 

D.  S'il  pensait  que  le  peuple  français  était  digne  de  la 
liberté? 

R.  Qu'il  n'en  savait  rien. 

D.  Quelles  étaient  les  maximes  qu'il  prêchait  dans  sa 
conunune? 

R.  Qu'il  avait  cessé  de  prêcher  [parce]  qu'il  avait  élé  insulté 
dans  la  chaire  lorsqu'il  priait  pour  le  pape. 

D.  Pourquoi  il  priait  toujours  pour  le  pape  qui  était  tin 
ennemi  déclaré  pour  la  France? 

R.  Qu'il  a  prié  pour  le  pape  comme  chef  de  l'Église  ca- 
lliolique,  apostolique  et  romaine,  et  non  comme  prince  sé- 
culier*. 

1.  Archires,  W  339,  dossier  615,  pièce  8. 
S.  Ibid. 


72     CIIAP.  XXVIl.  —  GKRMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

Il  persista  dans  ces  réponses  devant  le  juge  commis  par 
le  tribunal  (23  ventôse)*  et  aussi  devant  le  tribunal  qui 
l'envoya  à  l'échafaud*. 

Jean-Nicolas  Moulin  était  traduit  devant  le  tribunal 
pour  avoir  vendu  à  son  profit  personnel  des  bulletins, 
rapports,  etc.,  qui  étaient  envoyés  aux  fonctionnaires 
publics*. 

Le  Quré  Poitou  avait  prêté  le  serment.  Moulin  avait 
donné  un  autre  gage  de  son  adhésion  au  régime  nouveau. 
Il  s'appelait  Le  Roy,  et  c'est  le  nom  qui  figure  dans 
un  mémoire  imprimé,  adressé  c  au  représentant  du 
peuple  Lecarpenlier,  au  Comité  de  surveillance  et  à  ses 
concitoyens  »  ;  mais  ce  nom  y  est  raturé  et  remplacé  par 
celui  de  Moulin  avec  cette  note  : 

Le  7  brumaire  dernier,  antérieurement  à  mon  affaire,  j'ai 
abjuré  le  nom  de  Le  Roy^. 

Cet  acte  de  patriotisme  ne  lui  servit  de  rien.  En  vain 
dit-il  qu'il  avait  vendu  seulement  quelques  vieux  bulletins 
à  l'adresse  des  représentants  détenus  à  Caen,  ajoutant 
qu'il  avait  cru  a  devoir  cesser  ces  envois,  attendu  qu'ils 
seraient  tombés  entre  les  mains  des  infâmes  fédéra- 
listes' ».  Il  fut  déclaré  a  constant  qu'il  a  été  de  cette 
manière  conspiré  contre  l'unité,  l'indivisibilité  de  la 
république,  la  liberté  et  la  sûreté  du  peuple  français  »  ; 
et  pour  ce  détournement  qui,  à  la  rigueur,  eût  pu  le 
faire  traduire  en  police  correctionnelle,  il  fut  envoyé  à 
l'échafaud. 


i.  ArchiTes  W339,  do6s.  615,  pièce  7. 

2.  Bulletin  du  tribunal  révolutionnaire^  n*  7. 

3.  Archives,  W  339,  dossier  610,  Bulletin,  n*  7. 

4.  Archives,  ibid, 

5.  Ibid.,  pièce  34. 


LES  ROUGANE.  75 

Le  4  germinal  (24  mars),  conclusions  du  procès 
d*Hcbert;  relâche  dans  l'autre  salle. 

liC  5  (25  mars)  trois  membres  d'une  même  famille  : 
Jacques  Rocgatse  de  Yiciit,  ancien  receveur  des  traites,  et 
depuis  inspecteur  et  contrôleur  à  Dunkerque;  Pierre 
RouGANE  DE  Beu^bat,  SOU  nevcu,  et  Jean  Rougaine  de 
Baroditie,  ex-chevalier  de  Saint-Louis  et  gendarme  de  la 
garde  du  roi^  Ils  avaient,  selon  l'accusation,  regretté  le 
roi,  et,  selon  un  témoin,  bu  à  la  santé  du  roi  de  Prusse; 
dit  :  c  On  emprisonne  les  honnêtes  gens;  on  donne 
c  toute  autorité  aux  brigands,  notamment  à  Marat  »  ;  ou 
encore  :  c  Nous  sommes  dans  une  anarchie  si  grande 
«  que  ce  sera  le  plus  fort  qui  commandera  au  plus 
c  faible  et  qui  nous  gouvernera,  etc.  »  ^  Ils  niaient  ces 
propos  etRouganede  Barodine,  en  particulier,  afCrmait 
son  patriotisme.  Il  disait  qu'après  la  suppression  des 
curés,  il  avait  prêché  pendant  deux  décades  dans  l'église 
de  la  Chapelle,  en  faveur  delà  Raison';  et  l'on  a  encore 
au  dossier  son  sermon  tout  à  fait  laïque  où  il  dit  :  c  Vous 
avez  chassé  votre  curé  :  c'est  la  plus  sage  et  la  plus 
louable  de  vos  actions  \  » 

Dans  un  autre  interrogatoire,  comme  on  lui  demande 
c  s'il  aime  bien  la  constitution,  »  il  répond  :  c  Oui,  et 
que  même  il  la  signerait  de  son  sang.  » 

On  les  envoya  tous  les  trois  à  l'échafaud. 

i.  Archives,  W  389,  donîer  618;  et  Bulletin  du  tribunal  révolutionnaire, 
n-  7  cl  8. 

2.  Archires,  ihid, ,  piices  48,  28  et  20. 

3.  Ibid.^  pièce  13. 

4.  /6ic/.,  pièce  14. 


74  CHAP.  XXVn.  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 


II 

L*abbé  Goutte,  ex-constituant;  les  deui  frères  Balleray  et  le  faussaire  Thiry, 

dit  Beauit>zier. 

Le  6  (26  mars)  un  personnage,  non  de  Tancien  régime 
comme  les  trois  précédents,  mais  delà  révolution,  Tabbé 
Jean-Louis  Goutte,  ex-c^nstituant  et  évoque  constitu- 
tionnel de  Saône-et-Loire  *. 

Il  trouvait  la  Législative  inférieure  à  la  Constituante, 
et  la  Convention  à  la  Législative  ;  il  vantait  la  constitu- 
tion de  1791;  estimait  que  lar  France  était  trop  grande 
pour  être  république,  et  traitait  les  autorités  constituées, 
c*est-à-dire  le  comité  révolutionnaire  d'Autun,  avec 
mépris.  L'abbé  Goutte,  pour  prouver  son  civisme,  allé- 
guait qu'il  avait  acheté  des  biens  nationaux  : 

Je  dois  dire  au  tribunal,  ajoutait-il,  que  la  cause  de  mon 
arrestation  prend  sa  source  dans  mon  refus  de  donner  ma 
démission  d'évèque.  Je  ne  Tai  pas  donnée  cette  démiMion, 
parce  que  j'aurais  cru  insulter  le  peuple  en  prévenant  son 
vœu,  parce  que  lui  seul  m'ayant  nommé,  lui  seul  pouvait 
me  renvoyer.  Son  opinion  une  fois  connue,  tout  contrat 
cessait  entre  nous  et  il  en  eût  été  de  moi  comme  du  valet 
renvoyé' par  son  maître^. 

—  Un  évéque  constitutionnel  défini  par  lui-même  ! 

Parmi  les  témoins  deux  déposèrent  en  sa  faveur  :  son 
ancien  grand-vicaire,  Simon  Laplace,  et  un  ancien  curé, 
Jean-Pierre  Davaux.  Ils  en  faisaient  un  républicain  ;  mais 
on  retourna  contre  eux  le  témoignage  des  autres  :  ils 


1.  Archives,  W  5i0,  dossier  625,  Bulletin,  n*>  9. 

2.  Bulletin,  n"  9,  p.  54. 


L'ABBË  GOUnE  ;  LES  FRÈRES  DE  BALLKROT.  75 

furent  mis  en  arrestation  et  l'abbé  Goutte  envoyé  à  la 
mort*. 

L'ancien  régime  eut  aussi  ses  victimes  ce  jour-là  : 
les  deux  frères  Charles-Auguste  et  François-Auguste 
Lacour  DE  Ballerot  ;  lepremier»  âgé  de  soixante^uatorze 
ans,  ci-devant  lieutenant  général  ;  le  second,  de  soixante- 
sept  ans,  maréchal  de  camp,  pour  des  lettres  et  des 
écrits  contre-révolutionnaires  trouvés  chez  eux  *.  L'accu* 
sateur  public  inférait  : 

Qu'en  considérant  que  leurs  parents  les  plus  proches, 
comme  femmes,  enfants,  frères  et  gendres  sont  émigrés,  on 
doit  demeurer  convaincu  que  lesdits  frères  Balleroy  auraient 
eux-mêmes  émigré,  si  Tutilité  commune  ne  les  avait  engagés 
à  rester  sur  le  territoire  de  la  République  pour  saper  au 
dedans  les  fondements  de  la  liberté  de  concert  avec  le  reste 
de  leur  famille. 

Parmi  les  lettres  incriminées  il  en  est  une  d'un  homme 
qui  prend  part  à  la  lutte  contre  les  Vendéens,  mais  qui 
gémit  des  horreurs  de  la  guerre  et  qui  a  fait  mettre  en 
liberté  un  ex-président  de  la  Chambre  des  comptes  de 
Bretagne,  arrêté  comme  suspect  (12  avril  1795). 

On  peut  citer  encore  cette  autre  d'un  constituant, 
écrivant  au  comte  de  Balleroy  sur  le  ton  de  l'ironie 
(50  septembre  1791)  : 

Le  roi,  en  homme  bien  élevé,  vient  aujourd'hui  nous  faire 
ses  adieux  et  nous  remercier  d'avoir  bien  voulu  prendre  sa 
place  et  le  débarrasser  des  soins  de  la  Royauté  et  même  des 
prérogatives  de  la  ci-devant  couronne.  On  ne  peut  porter 

1.  ArchÎTes,  /.  /.,  pièce  i  bis  (procès-verbal  d*audiencc].  Les  deux  témoins 
furent  depuis*guillotinés,  selon  Grandpré,  cinquante-unième  témoin  au  procès  de 
Fouquier-TinYille,  n*  19.  —  Je  n*en  ai  cependant  pas  trouvé  trace  dans 
les  dofsiers. 

2.  Archives,  W  340,  dossier  621,  Bulletin,  n*  9. 


76     CHAP.  XXYU.  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

rhonnéteté  plus  loin.  Aussi  nous  proposons-nous  de  le  rece- 
voir avec  transport  et  de  lui  accorder  un  fauteuil ^•. 

Cela  suffisait  pour  faire  envoyer  ces  deux  anciens 
soldats,  ces  deux  nobles  vieillards  à  la  mort. 

A  côté  d'eux  un  jeune  aventurier  Etienne  Thiry  dit 
Beaurozter  qui,  s'étant  fabriqué  de  faux  pouvoirs,  avait 
parcouru  les  départements  et^  se  faisant  escorter  de  gen- 
darmes, commettait  mille  exactions  dont  il  mangeait  les 
produits  avec  une  actrice  de  Nancy,  Catherine  Niemann, 
âgée  de  vingt  et  un  ans,  sa  maîtresseMl  allait  par  exemple 
dans  les  municipalités,  s^informait  si  la  loi  du  maximum 
était  observée,  s'il  n'y  existait  pas  d'aristocrates,  d'ac- 
capareurs, de  fanatiques.  Dans  une  de  ces  communes, 
il  avait  imposé  à  deux  individus,  à  lui  dénoncés  comme 
suspects  et  aristocrates,  une  amendede  600  livres  chacun  : 
ordonnant  que  ces  sommes  lui  fussent  payées  dans  les 
vingt-quatre  heures,  à  défaut  de  quoi  la  municipalité 
devait  être  arrêtée.  Il  entretenait  du  reste  généreusement 
son  gendarme  à  ses  frais,  pour  ne  pas  ruiner,  disait-il, 
la  nation,  et  il  montrait  des  paquets  d'assignats,  chacun 
de  18000  livres,  qu'il  destinait  au  soulagement  des  pau- 
vres, objet  essentiel  de  sa  mission  :  ce  qui  ne  l'empêchait 
pas  de  commencer  par  s'acheter  des  pistolets,  des  mou- 
choirs et  trois  montres  d'argent  dont  l'une  de  600  livres. 
C'est  son  gendarme  Joseph  Chaudron  qui  en  dépose*. 

Il  ne  pouvait  nier  le  faux  :  il  ne  savait  même  pas 
l'orthographe  des  noms  qu'il  contrefaisait  :  il  avait  signé 
Barer  pour  Barère. 


i.  Archives,  /.  /.,  pièce  6. 

2.  Bulletin,  A'  partie,  n*  iO,  Archives,  W  340,  dossier  622.  — '  Elle  signe 
NiifMAifT  (pièce  14). 

3.  Ibid.,  pièce  5. 


ET.  THIRY;  M-  VILLEMAIN;  MARIE  GIAMBORAN.  77 

Il  osait  dire  pourtant  :  «  Je  n'ai  ni  trompé  le  peuple  ni 
commis  d'exactions  ^  »  Quant  à  raclrice»  elle  dit  qu'elle 
avait  pensé  qu'il  était  commissaire  :  il  y  en  avait  comme 
cela  ;  qu'elle  avait  cru  avoir  affaire  à  un  honnéle 
homme;  qu'elle  était  sans  parents  et  qu'elle  espérait 
s'établir  avec  lui.  Elle  fut  acquittée,  mais  détenue,  et  lui 
condamné  à  mort\ 


III 

Madeleine  Viilemain  el  Marie  Cliaaiboran  ;  Jacques  Pernct;  l'ex-cApuciii  Peussdet 
el  le  jeune  Derillars  ;  L.  F.  Puiré  et  les  trois  religieux  de  Cluny. 


Le  7  (27  mars)  deux  femmes  nobles,  l'une  mariée, 
l'autre  religieuse  :  Madeleine  de  Lambertye,  femme  de 
ViLLEUAiN,  ancien  secrétaire  du  roi,  accusée  d'avoir  favo- 
risé l'émigration  de  ses  frères',  entretenu  une  corres- 
pondance avec  eux  et  soustrait  à  la  confiscation  l'argen- 
terie de  la  famille  de  Polignac,  avec  laquelle  elle  était 
liée,  et  même  celle  du  comte  d'Artois  \  Elle  niait  d'avoir 
fourni  de  l'argent  à  ses  frères  pour  leur  émigration  ; 
elle  avait  reçu  d'eux  des  lettres  et  elle  avouait  qu'elle 
leur  en  avait  adressé  quelques-unes  pour  les  détourner 
de  lui  écrire.  Elle  avouait  encore  qu'elle  avait  reçu  en 
dépôt  de  l'argenterie  de  Polignac  et  qu'elle  l'avait  cachée 
dans  une  chambre  murée  pour  la  soustraire  au  pillage, 
ignorant  d'ailleurs  qu'il  y  en  eût  aussi  du  comte  d'Âr- 


i.  Aroliives,  /.  /.,  pièce  13  (interrogat.). 

2.  Ibid.,  pièces  18  et  19. 

3.  Le  cooite  de  Lamberlye,  ci-devant  coleuel  au  régiment  de  Normandie  et 
Emmanuel  de  Lambertye,  sous-liculenant  réformé  des  gardes  du  corps. 

4.  Archives,  W  340,  dossier  G25.  —  L'accusation  avance  qu'elle  avait  des 
relations  toutes  particulières  avec  le  comte  de  l'olignac. 


78     GUiLP.  XXYU.  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

lois.  Mais  ce  qu'elle  avouait  était  bien  plus  que  sufGsant 
pour  entraîner  sa  perte*. 

Marie-Catherine-Gabrielle  Chamboran,  ex-noble  et 
religieuse  carmélite*,  avait  correspondu  avec  les  émi- 
grés. On  avait  trouvé  dans  ses  papiers  une  lettre  du 
7  mars  1793  où  on  lui  disait  : 

Je  ne  me  proposois  de  vous  écrire  que  la  semaine  pro- 
chaine, mais  les  nouvelles  sont  si  bonnes  que  je  ne  veux  pas 
vous  les  /esse  ignora  plus  longtemps.  Le  prince  de  Cobour^ 
viens  de  battre  à  £a;ce-la-Chapelle,  et  pandant  toute  la  route 
d'£xce-la-Chapelle  à  Mastrect,  les  François.  Dans  ces  deux 
affaires  il  y  a  eue  au  moins  quinze^  milles  hommes  de  tu^ 
ou  blessd  ou  h\t  prisonnier,  etc.,  etc.  ^ 

Et  elle  écrivait  elle-même  dans  une  lettre  du  15  du 
même  mois  : 

Je  suis  toujours  dans  l'espérance  que  nos  maux  finirons. 
Il  y  a  bien  du  monde  qui  change  et  qui  déteste  l'assamblée. 
Prions  et  confions-nous  en  Dieu,  lui  seul  peut  renvercer  les 
projets  des  impies,  des  gens  sans  religion,  qui  ne  cherchent 
qu'à  piter  et  à  voUer  tout  le  monde.  Il  n*y  a  plus  de  justice, 
ny  polisse.  Les  pauvres  jens  le  disent  tout  au  dans  les  rues. 
Les  François  sont  détesta  partout.  Il  y  a  ccpendans  des  ville 
qui  ce  sont  déclarée  pour  nos  princes  et  qui  vculle  l'ancien 
gouvernement*. 

Elle  ne  reniait  rien  ;  elle  ne  pouvait  qu'être  con- 
damnée. 

Le  crime  d'Henri  Morgau  était  d'une  autre  sorte  : 
homme  du  Midi  (Montpellier),  établi  dans  le  Nord  où  il 


1.  Archives,  W  340,  does.  025,  pièce  8. 

2.  Ibid.,  doftsier  028. 

3.  Ibid,,  pièce  15. 

4.  Ibid.y  pièce  13. 


HBI«RI  MOREâU;  JACQUES  PËRNET.  79 

fut  ofQcier  municipal  de  Lille,  puis  accusateur  public 
près  le  tribunal  criminel  militaire  de  Tarmée  du  Nord  S 
il  avait,  lors  du  procès  du  roi,  imprimédansie  Courrier 
de  r Égalité  (10  janvier  1793)  un  avis  motivé  où  il 
établissait  que  le  peuple  souverain  pouvait  seul  le  juger. 
Arrêté  et  dénoncé  au  Comité  de  salut  public,  il  était 
dans  les  prisons  d'Ârras  quand  Lebon,  s'indignant  de 
j*y  trouver  encore,  prit  un  arrêté  qui  Tenvoya  devant  le 
tribunal  révolutionnaire  (14  ventôse)'*  Le  22  il  fut  in- 
terrogé par  Dumas^  ;  il  avoua  son  article.  L'aclc  d'accusa- 
tion suivit  et  la  condamnation. 

Le  8  (28  mars)  un  incident  de  procédure  qui  montre 
comment,  sans  être  cour  d'appel,  les  juges  savaient 
redresser  les  causes  dont  ils  faisaient  Tinstruction. 

Jacques  Pernet,  chevalier  dcSaint-T^uis,  ancien  capi- 
taine de  dragons,  général  dans  le  Palatinat  et  rentré  en 
France  en  1787*,  avait  élé  dénoncé  pour  avoir  dit,  en 
montrant  une  image  qui  représentait  la  mort  de  Gharles?% 
roi  d'Angleterre  :  «  Et  les  scélérats  de  la  France  vont  en 
faire  autant  à  notre  bon  roi  :  »  et  encore  d'un  député 
qui  allait  acheter  pour  900  000  francs  de  biens  :  c  Où 
les  a-t-il  pris,  s'il  ne  les  a  pas  volés  depuis  cinq  ou  six 

1.  Archives,  Vr  340,  dossier  626,  Bulletin,  n**  10. 

2.  Consîdcrant  qu'en  yain  peul-^tre  il  atlendroit  longtemps  une  réponse  du 
Comité  de  salut  public  sur  le  compte  du  nommé  Moreau,  dé:enu  à  Arras,  que 
Ia  bcsop^e  de  ce  comité  est  énorme  ;  que  d'ailleurs  ce  seroit  lui  faire  injure  que 
de  croire  qu'il  pût  prendre  la  défense  d*un  homme  s'aYouant  lui-même  auteur 
d'un  écrit  qui  tcndoit  à  l'appel  au  peuple  dans  l'affaire  de  Gapet  et  à  soulever 
les  citoyens  du  nord  contre  la  Convention  nationale, 

Arrête,  etc. 

Arras,  14  ventôse,  Tan  2  de  la  République  une  et  indivisible. 
(Archives,  ibid.,  pièce  2.) 

3.  Ibid.,  pièce  8. 

4.  Ai-chivcs,  Vi  341,  dossier  033;  Bulletin^  4*  partie,  n^  il  et  12. 


80  CHAP.  XXYII.  —  GERMLXAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

mois  qu'il  est  à  la  Convenlion'?  »  «njoutant  a  qu'on  ne 
mettait  jamais  d'iionnéte  homme  en  place  ». 

Une  information  eut  lieu  devant  le  comité  de  Tran- 
caut,  district  de  Nogent-sur-Seine*;  la  dénonciation  fui 
reconnue  fausse.  Les  dénonciateurs  Jean  Marquot  et  Jean 
Louis  Ijaury  ne  tenaient  les  propos  que  d'un  tiers;  et 
l'un  d'eux  ajoutait  qu'il  n'avait  signé  que  sur  les  ins- 
tances de  l'autre  et  sanssavoirce  qu'il  faisait,  étant  ivre« 
On  les  envoya  donc,  avec  les  pièces,  au  tribunal  révolu- 
tionnaire pour  répondre  de  leur  fausse  dénonciation  \ 
Mais  là  tout  changea  de  face.  Le  tribunal  avait  cepen- 
dant commencé  à  procéder  selon  les  règles.  Pernet  fut 
entendu  dans  sa  déclaration  par  le  juge  Deliège  (6  ven- 
tôse)* et  le  même  jour  les  deux  prévenus  furent  inter- 
rogés par  le  même  juge.  Là  chacun  d'eux  garda  son  rôle. 
Le  juge  demande  à  Laury  : 

S*il  n'a  pas  dit  que  Pernct,  propriétaire  à  Trancault,  avait 
dit....  qu'on  ne  mettait  jamais  d'honnêtes  gens  en  place. 

R.  Qu'il  était  pris  de  vin  et  a  été  forcé  par  Marcaut  de  dire 
qu'il  avait  entendu  le  propos  de  la  bouche  d'un  nommé 
Choiselat  qui  en  accusait  ledit  Pernct;  qu'il  a  été  tellement 
sollicité  par  Marcault  qu^l  a  dit  qu'il  avait  en  effet  entendu 
le  propos  de  la  bouche  de  Choisat  («te). 

D.  Comment  il  connaît  Pcrnet,  s'il  le  regarde  comme  un 
bon  patriote  ? 

R.  Qu'il  sait  qu'il  s'est  bien  montré  dans  la  révolution. 

D.  Pourquoi  il  a  [eu]  la  facilité  [faiblesse]  de  se  laisser  sé- 
duire quand  il  s'agit  de  compromettre  l'honneur  d'un  citoyen? 

R.  Qu'étant  pris  de  vin,  il  ne  savait  ce  qu'il  faisoit  ^. 

1.  Archives,  \V  341,  dossier  055,  pièce  1  bis. 

2.  Ibid.y  pièce  2. 

5.  Ibid,^  pièce  4  oi  5. 

4.  Ibid,^  pièce  7. 

5.  i6û/.,  pièce  8. 


JACQUES  PERMET  ET  LES  DEUX  FAUX  TÉMOINS.  81 

Il  ajoutait  qu'il  avait  signé  la  dénonciation  sous  la 
pression  de  Marquot  et  sans  savoir  ce  qu'il  faisait* 
Marquot  interrogé  ensuite  ne  put  dire  qu'une  chose  ; 
c*est  qu'il  avait  entendu  Ghoiselat  imputer  à  Pemct  le 
propos  incriminé.  Ainsi  point  de  témoin  direct  I  et  il 
avouait  qu'il  était  redevable  envers  Pernet  d'une  rente 
dont  sa  maison  était  chargée. 

L'interrogatoire  de  Paris  confirmait  donc  l'enquête 
de  Trancaut,  et  la  ligne  de  l'accusateur  public  était 
toute  tracée.  Les  deux  délateurs  n'avaient  parlé  que  par 
oui-dire  :  le  premier  sous  l'inspiration  d'un  intérêt 
tout  personnel,  le  second  sous  la  pression  du  premier  et 
dans  l'ivresse  ;  voilà  ce  qui  résultait  le  plus  clairement 
des  interrogatoires.  Mais  Fouquier-Tinville  remarqua 
que  les  propos  étaient  bien  graves  et  les  dénonciateurs 
des  gens  bien  importants  :  membres  du  comité  de  sur- 
veillance de  leur  commune  !  Il  trouva  donc,  malgré  tous 
les  aveux  et  les  désaveux  de  Laury,  qu'il  y  avait  là  quel- 
que chose  a  éclaircir  devant  le  tribunal,  et  il  y  renvoya 
le  plaignant  comme  accusé  et  les  deux  prévenus  comme 
témoins  ^  !  Le  tour  ainsi  joué,  les  débals  suivirent  la 
marche  qu'on  pouvait  croire.  Tous  les  propos  imputés  à 
Pernet  furent  accueillis  comme  authentiques  :  il  avait 
voulu  ameuter  le  peuple  pour  la  cause  du  roi.  De  plus 
Pernet  était  riche,  gros  contribuable  par  conséquent,  et 
il  avait  pu  réclamer  contre  des  charges  trop  fortes  :  — 
«  refus  concertés  avec  les  malveillants  de  la  commune  de 
Trancaut  pour  fomenter  des  troubles  et  frustrer  le  Irésor 
national  des  rentrées  qui  lui  sont  nécessaires  pour 
acquitter  les  charges  de  la  République  '.  » 

1.  Acte  d*accus3tion  [6  gcnuinal).  Archives,  W  541,  doss.  GC5,  \\imi  25. 

TIUD.  RtVOL.  III  <> 


8S     CHAP.  XXYII.  -  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

Le  jury  le  déclara  convaincu  et  il  fut  condamne  à  mort  \ 

J.-'B.  Peussefet  dit  ÉmeriCy  ci-devant  capucin,  était 
accusé  de  tentative  d'embauchage*.  Quatre  jeunes  volon- 
taires lui  avaient  offert  de  Targent  pour  dire  des  messes. 
Il  leur  avait  demandé  s'ils  étaient  beaucoup  de  leur 
village.  --^  Quarante.  —  Il  s^était  permis  d'ajouter 
que  sMls  partaient  tous,  la  culture  en  souffrirait  et  il 
leur  avait  demandé  encore  s'ils  étaient  autorisés  de 
leurs  parents.  -—  Oui. 

Rien  de  plus.  Dans  son  interrogatoire  à  Gray, 
9  mars  i793%  il  désavouait  tout  autre  propos. 

Le  tribunal  criminel  de  la  Haute-Saône  se  jugea  in- 
compétent et  Taccusateur  public  près  ce  tribunal  déféra 
Taffaire  à  Fouquier-Tinville  (14  frimaire)  \ 

L'ex«capucin  parut  devant  Lanne,  juge  du  tribunal 
révolutionnaire  (12  nivôse)  :  il  protesta  quMl  n'avait 
point  détourné  les  jeunes  gens  de  s'enrôler;  qu'il  leur 
avait  toujours  prêché  le  devoir^  il  fut  jugé  et  condamné 
sur  pièces.  Point  de  témoins  '• 

Ce  jour  même  un  homme  illustre  dans  la  révolution 
et  dans  les  sciences  morales,  Caritat  de  Gondorget, 
échappait  au  tribunal  par  le  poison. 

Il  avait  été  le  principal  rédacteur  de  la  constitution 
dite  des  Girondins  ;  il  osa  la  préférer  à  celle  que  les 
montagnards  rédigèrent,  en  huit  jours,  après  le  31  mai, 
et  quMls  firent  reconnaître  de  toute  la  France,  sous  peine 
de  mort,  sauf  à  ne  pas  s'en  servir  ;  et  la  broehure  qu'il 

i*  Bulletin,  n*  12. 

2.  Archires,  Vi  340,  dossier  <>5l. 

34  Ibid,,  pièce  7. 

4.  Ibid.,  pièce  1  bis. 

5.  Ibid.y  pièce  23. 

6.  Ibid.i  pièce  26,  procès-verbal  d'aadiooce. 


PKU88BTKT.  --  MORT  DE  GONDORCET.  83 

publia  à  ce  sujet  fut  le  prétexte  de  raccusation  déposée 
par  Chabot  contre  lui^  Il  parvint  à  se  soustraire  à 
l'arrestation  et  fut,  en  conséquence,  compris  en  qualité 
de  contumace  dans  le  décret  rendu  le  3  octobre  contre 
les  Girondins.  Il  avait  été  recueilli,  rue  Servandoni, 
n*  21,  par  une  dame  veuve  de  Yernet,  sculpteur,  et 
parente  du  grand  peintre  ;  et  ce  fut  dans  la  solitude  de 
oel  asile  qu'il  composa  son  ouvrage  sur  les  Progrèi  de 
tespril  kumain^  témoignage  bien  éclatant  do  sa  foi 
philosophique  à  une  époque  où  elle  était  sur  ce  point- 
là  si  cruellement  mise  à  Tépreuve.  Peut*étre  aurait-il  pu 
rester  plus  longtemps  ignoré  dans  cette  retraite  et  gagner 
de  meilleurs    jours,  s'il  n'eût  craint  d'exposer  aux 
rigueurs  de  la  loi  rendue  contre  ceux  qui  recelaient  les 
proscrits,  la  femme  généreuse  qui  le  cachait  dans  sa 
demeure.  Il  se  déroba  à  sa  sollicitude  en  s'enfuyant  le 
6  germinal  (26  mars  1794)  ;  il  se  rendit  à  Fontenay-aux- 
Roses  et  alla  frapper  à  la  porte  d'un  ami  (Suard),  qu'il 
ne  trouva  pas  ou  qui  ne  le  reçut  point;  il  erra  deux 
jours  dans  les  bois  de  Glamart  :  la  faim  le  contraignit 
à  entrer  dans  quelque  auberge.  Ses  demandes  étranges, 
le  contraste  facile  à  remarquer  entre  ce  qu'il  se  disait 
et  ce  qu'il  paraissait  être,  le  dénonçaient  pour  le  moins 
comme  suspect.  On  le  conduisit,  sans  le  connaître  autre- 
ment, au  comité  de  surveillance  de  la  commune,  où  l'on 
dressa  procès-verbal   de  son  arrestation  sous  le  nom 
de  Pierre-Simon,    qu'il    s'était  donné  (7   germinal, 
27  mars  1794)  ;  puis  on  le  mena  à  la  maison  d'arrôt 
du  district.  Bourg- r£galité  (Bourg-Ia-Reine),  Le  lende^ 
main,  quand  on  ouvrit  la  porte  pour  le  reprendre 

i.  Séance  du  S  juiUet  1793,  Moniteur  du  10. 


84  CHAP.  XXVII.  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

et  rinterroger  plus   au   long,   on   le  trouva   mort*. 
Mais  tout  le  monde  n'avait  pas  ou  ne  voulait  pas  em- 
ployer la  recelte  de  Cabanis. 

Un  cas  singulier  de  correspondance  à  1  étranger. 

Louis-François  Poiré,  ancien  domestique  de  Talley- 
rand-Périgord,  puis  de  Diane  de  Polignac,  était,  lors  de 
son  arrestation  (singulier  changement  de  fortune!), 
huissier  de  la  Convention  nationale'  (mais  les  députés 
aussi  étaient  arrêtés)  ;  el  cette  nouvelle  place  lui  offrait 
des  facilités  où  il  trouva  sa  perle.  Là  en  effet  il  était  en 
mesure  d'être,  un  des  premiers,  instruit  de  ce  qui  se 
passait.  Un  Anglais  qui  signe  H.  Knight,  peut-être  un 
rédacteur  de  feuille  publique,  lui  offrit  d'entrer  en  cor- 
respondance avec  lui  (4  décembre  1792),  moyennant  une 
gratification  régulière,  avec  supplément  en  raison  de 
l'importance  des  nouvel  les.  Il  lui  signalait  les  sujets  aux- 
quels il  attachait  le  plus  d'intérêt  : 

Les  subsistances,  les  affaires  de  la  Hollande,  l'ouverture  de 
TEscaut,    les  probabilités    de  guerre   avec  la  Hollande  et 

1.  François  Arago,  dans  la  notice  qu'il  a  faite  sur  Condorcet  (Mém.  de  VAcad, 
des  êciencet,  tome  XX,  1849)  et  dans  la  biographie  qu'il  a  mise  en  tête  de 
ses  œuYres,  rapporte  sa  mort  au  8  avril  1794.  La  personne  qui  lui  a  transmis 
cette  date  aura  traduit  germinal  par  avril,  comme  si  les  deux  mois  coïncidaient 
de  bout  en  bout.  Le  procès-T<»rbal  de  l'arrestation  de  Condorcet,  qu'on  peut  voir 
au  Musée  des  archives  (vitrine  218,  n"  1399),  porte  la  date  du  7  germinal  an  U; 
et  Ton  ne  peut  pas  dire  qu'on  a  écrit  par  erreur  7  germinal  au  lieu  de  17  ger- 
minal (qui  serait  le  6  avril)  :  car  le  décès  du  prisonnier  est  enregistré  dans  les 
actes  de  l'état  civil  de  Bourg-l'Égalité  à  la  date  du  10  germinal  1793  (par  erreur 
pour  1794)  l'an  II*  de  la  République  française.  Gela  est  constaté  par  une  lettre 
du  maire  de  Bourg-la-Rcine  à  la  famille,  lettre  qui  se  trouve  parmi  les  papiers 
de  Condorcet,  conservés  à  l'Institut.  Il  importait  de  rectifier  Terreur  d'Arago  sur 
ce  point.  L'autorité  de  l'illustre  astronome  devait  paraître  décisive  en  matiéra 
de  calciuii  ior  ;  aussi  la  dite  erronée  a-t-^Ue  été  acceptée,  sans  plus  d'examen,  par 
Taulcur  de  rartirle  Condorcet  dans  la  Biographie  générale  de  MM.  Didot,  et 
elle  peut  l'avoir,  été  par  beaucoup  d'autres. 

2.  Archi/cs,  \V  541,  dossier  038  ;  Duiielin,  4»  partie,  n"  12  et  13. 


POIRÉ;  LES  BÉNÉDICTINS  COURTIN,  ETC.  85 

l'Angleterre;  s'il  y  a  apparence  de  cessation  d'armes  pour  cet 
hjrer;  les  actes  officiels  du  pouvoir  exécutif;  quel  est  l'esprit 
des  membres  du  conseil  actueP. 

IjCs  dépêches  devaient  être  adressées  à  Calais,  d'où  on 
les  lui  ferait  parvenir. 

Cette  lettre  fut  saisie  et  le  fit  arrêter  lui-même.  Il 
avoua  sa  correspondance  :  il  affirmait  d'ailleurs  qu'il 
n'avait  correspondu  qu'avec  des  journaux  anglais  avant  la 
guerre,  jamais  avec  les  émigrés  et  toujours  pour  la  cause 
de  la  liberté*. 

Mais  son  correspondant  le  prévenait  <c  qu'il  serait 
quelquefois  obligé  de  lui  écrire  en  termes  mystérieux, 
énigma tiques,  pour  ne  donner  aucune  prise  au  gouverne- 
ment qui  ne  se  faisait  pas  scrupule  de  violer  les  secrets 
de  la  poste'  ».  Ce  mystère  avait  un  air  de  conspiration. 
Poiré  paya  de  sa  tête. 

Avec  riiuissier  nouvelliste,  trois  religieux  : 

François  Courtin,  supérieur  général  de  l'ordre  de 
Cluny;  Joseph-Antoine  Maffre,  maître  des  novices,  et 
Jacques-Nicolas  Adam,  sacristain,  qui  avaient  transporté 
chez  eux  une  Vierge  miraculeuse  de  la  rue  aux  Ours  et 
difTérenles  reliques  déposées  en  l'église  Saint-Martin  \ 

Citons  quelques  traits  du  procès- verbal,  rédigé  par  le 
comité  de  surveillance  de  la  section  des  Gravilliere 
(22  nivôse)  : 

Ensuite  le  comité  a  été  chercher  toutes  les  reliques  qui 
étoient  dans  leur  logement  duquel  il  y  en  avoit  plein  hotte 
tant  qu'un  homme  pouvoit  porter. 


1.  Archives,  W  341,  dossier  638,  pièce  27. 

2.  Ibid.,  pièces  32  et  35. 

3.  Ibid.,  pièce  39. 

4.  Archives,  W  341,  dossier  654;  Bulletin,  n*  13. 


86     GllAP.  Wni.  —  6KRNINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DilNTON). 

Le  comité, 

Après  avoir  passé  une  partie  de  la  nuit  à  développer 
toutes  ces  saloperies  de  soi-disant  reliques, 

mit  les  moines  en  arrestation^  et  adressa  son  procès* 
verbal  à  Taccusaleur  public  du  tribunal  révolutionnaire*. 

Voici  maintenant  quelques  parties  de  Tinterrogatoiro 
que  Denizot  fit  subir  aux  prévenus  : 

J*-N.  Adam,  trente-six  ans,  sacristain. 

D.  Lorsque  la  loi  vous  a  donné  une  pleine  et  entière  Iibârté« 
malgré  les  vœux  que  vous  aviez  prononcés  dans  votre  état 
religieux,  quelles  ont  élé  vos  occupations? 

R.  La  prière  vocale  et  mentale,  l'étude  de  rÉcriture  sainte 
et  quelques  notes  d'après  cette  étude. 

On  lui  demande  s'il  n'avait  pas  : 

Des  images  de  confrérie  représentant  une  certaine  Vierge 
de  la  rue  aux  Ours  et  sur  lesquelles  étaient  dessinées  les 
armes  du  ci-devant  tyran  ? 

R.  Oui,  environ  deux. 

D.  Quel  usage  prétendiez- vous  faire  de  ces  deux  images, 
surtout  avec  les  armes  du  despote  proscrit  par  la  nation? 

R.  J'avois  gardé  ces  images  afin  que  les  inscriptions  qui 
parloient  du  miracle  arrivé  à  certaines  époques  pussent  me 
servir  relativement  à  la  vénération  que  j'ai  à  la  Vierge.  Quant 
aux  armes,  je  n'y  faisais  pas  attention. 

D.  Dans  quelle  intention  aussi  avez-vous  conservé  dans 
votre  chambre  la  Vierge  même  de  la  rue  aux  Ours  ? 

R.  Comme  un  mémorial  d'un  événement  célèbre  et  mira- 
culeux et  de  la  sainte  Vierge  dont  elle  était  l'image. 

On  lui  demande  encore  : 


i.  ArchiYe«,  W  541,  dossier  634,  pièce  1  bis. 
2.  Ibid.t  pièce  3. 


POmÉ  ;  LES  BËNÉDICTDiS  GOURTIN,  ETC.  87 

Quelles  personnes  il  recevait  chez  lui?  —  Quelques  pa- 
rents, peu  d'amis,  dont  il  refuse  de  dire  les  noms. 

S*il  a  célébré  la  messe? 

II  a  dit  la  messe  dans  une  maison  particulière  qu'il  refuse 
d'indiquer  ^ 

J.-B.  GoDRTiif,  soixante-dix-neuf  ans,  ci-devant  supé- 
rieur général  de  Tordre  de  Cluny. 

D.  Quelles  ont  été  vos  occupations  depuis  que,  par  suite 
des  bienfaits  de  notre  révolution,  vous  êtes  devenu  libre  et 
dégagé  des  vœux  qui  vous  liaient? 

R.  J*ai  été  député  à  la  commune  de  Paris  en  1789;  depuis 
ce  temps  j'ai  rempli  les  devoirs  de  bon  patriote  en  me  sou- 
mettant aux  lois  et  en  les  respectant. 

Il  a  dit  la  messe  sans  assistants  dans  la  chapelle  que 
les  moines  ont  été  autorisés  à  construire. 

Quant  au  serment,  il  n'a  prêté  que  celui  de  liberté  et 
d'^alité. 

Joseph-Antoine  Meffre  (cinquante^sept  ans). 

Il  a  dit  la  messe,  mais  non  en  secret;  il  connaît  la 
Vierge  miraculeuse  ;  il  a  aidé  à  la  porter  dans  la  chambre 
d'Adam,  avec  la  permission  des  autorités  constituées. 

On  lui  demande  si  elle  continuait  d'ôtre  véoérée  chet 
Adam. 

—  Il  n'en  sait  rien. 

L'acte  d'accusation  développe  tous  ces  griefs  comme 
savait  le  faire  Fouquier-Tinville.  La  question  posée  au 
jury  les  résume  et  les  condense  ;  c'est  l'œuvre  de 
Dumas  : 

Est-il  constant  qu'en  1792,  à  Paris,  particulièrement  rue 
Saint-Hartin,  il  a  été  pratiqué  des  manœuvres  fanatiques, 

i.  Archifet,  W  341,  dotiicr  6S4,  pîèc«  S. 


88     CHAP    XXVlï.  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

tendant  à  ébranler  la  fidélité  des  citoyens  envers  la  nation, 
à  provoquer  la  guerre  civile  en  les  armant  les  uns  contre  les 
autres  et  contre  Tautorité  légitime;  principalement  en  i*e- 
cueillant,  celant  et  montrant  dans  le  secret  des  objets  de 
superstition,  des  signes  de  royauté,  des  brevets  du  pape,  et 
abusant  de  ces  objets  pour  égarer  et  enflammer  par  le  fana- 
tisme royal  et  religieux  des  rassemblements  avec  lesquels 
Ton  célébroit  de  prétendus  mystères? 

Le  jury  répondit  aflirmativement  et  sur  cette  question 
générale  et  sur  la  culpabilité  de  chacun  des  trois  accusés, 
qui  furent  condamnés  à  mort. 


IV 

Le  commandant  Lavergnc  et  m  femme 

La  seconde  décade  de  germinal  commence  par  un  pro- 
cès important,  celui  de  Louis-François  Lavergme,  dit 
Champlorier  (50  ans),  lieutenant-colonel,  commandant 
militaire  de  Longwy.  Il  était  accusé  d'avoir  traîtreuse- 
ment livré  la  place,  parce  qu*il  avait  dû  capituler 
(23  août  1792)  :  une  ville  française  ne  pouvait  être  prise 
que  par  trahison,  et  c'était  au  gouverneur  d'en  répondre. 
Une  lettre  du  maréclial  Luckner,  communiquée  le 
26  août  à  l'Assemblée  nationale  par  le  ministre  de  la 
guerre,  aurait  pu  venir  à  la  décharge  du  malheui'eux 
commandant.  Il  y  était  dit  que  l'ennemi  s'était  présenté 
au  nombre  de  60  à  70  000  hommes  devant  Longwy  le 
21,  et  qu'après  une  canonnade  et  un  bombardement  de 
quinze  heures,  la  bourgeoisie  et  les  corps  administratifs 
avaient  pressé  M-  Lavcrgnedc  se  rendre  ;  ce  à  quoi  il  avait 
dft  consentir,  en  stipulant  dans  la  capitulation  la  retraite 


UYERGNE,  COMMANDANT  DE  LONGWY.  89 

de  la  garnison  ^  Il  était  sorti  avec  armes  et  bagages,  il 
avait  même  soustrait  la  caisse  militaire  à  l'ennemi;  et 
c'est  ce  qui  Tavait  fait  arrêter  peu  de  jours  après  par 
une  compagnie  d'artilleurs  de  St-Thiébaud  (28  août)' 
qui  tint  pour  suspecte  cette  grande  quantité  de  numé- 
raire :  on  verra  le  parti  qu'en  saura  tirer  Taccusation 
plus  tard.  Pour  le  moment,  l'Assemblée  nationale» 
avertie  de  son  arrestation,  la  confirma',  et  après  une 
courte  information  sur  les  pièces  saisies  dans  sa  voiture 
(d'une  part,  une  lettre  d'un  émigré  qui  le  pressait  de 
rendre  la  place,  d'autre  part  une  déclaration  des  admi- 
nistrateurs et  ofliciers  municipaux,  attestant  que  c'était 
à  leur  demande  qu'il  l'avait  fait),  elle  rendit  un  décret 
qui  le  renvoyait  devant  une  cour  martiale  et  ordonnait 
que,  quand  Longwy  serait  rentré  au  pouvoir  de  la  France, 
toutes  les  maisons  des  habitants  seraient  rasées  (31  aoftt)  \ 
Quand  la  bataille  de  Valmy  (20  septembre)  eut  déter- 
miné la  retraite  des  Prussiens,  les  habitants  de  Longwy, 
menacés  par  le  décret  du  51  août,  ne  manquèrent  pas  de 
dire  qu'on  les  avait  livrés  à  l'ennemi  (22  septembre). 
Mais  Lavergne  avait  de  son  côté  songé  à  sa  défense  ;  il 
avait  composé  un  mémoire  justificatif,  et  sa  jeune  femme 


i.  Mamiteur  da  39  août  1793. 

3.  ArretUtion  maintenue  par  le  Gonietl  du  département  de  la  llautc-Narue. 
(AfcbÎYes,  W  341.  dossier  540,  pièce  9.) 

3.  Séance  da  30  août.  Moniteur  du  1"  septembre. 

4.  Momievr  du  3  septembre  1793.  Voyei  le  rap|K>rt  de  Guadet,  qui  repru- 
la  lettre  de  l'émigré  et  la  déclaration  des  administrateurs,  conçue  en  ces 


c  Noos,  administrateurs  et  officiers  municipaux  de  Longwy,  certifions  et  at- 
lesliwf  que,  H.  Larergnc  n'a  accepté  ta  capitulation  que  sur  la  demande  qui  a 
été  faite  par  nous,  d'après  la  certitude  du  bombardement  et  des  préparations 
bottilet  dirigées  contre  notre  yiDe.» 

—  Le  6  septembre  rassemblée  rendit  un  décret  qui  le  fit  transférer  des  pri- 
sons  de  Bourmoot  dans  celles  de  Langres  jugées  plus  sûtes.  (Êiomteur  du 
8  leptembre). 


90  GHÂP.  XXVn.  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

vint  à  Paris  pour  le  présenter  à  rAssemblée  et  aux 

Jacobins  ^  Elle  le  fit  accueillir  au  moins  du  Moniteur  \ 

Lavergne  allait  comparaître  devant  la  cour  martiale  ; 

mais  en  présence  des  pièces  contradictoires  qui  furent 

1.  Dans  une  lettre  écrite  le  5  octobre  à  Lacroix,  qui  présidait  alors  les  Jacobins 
et  la  Convention,  elle  lui  déclare  qu'elle  n'avait  osé  s*y  présenter  elle-même, 
de  peur  d'être  mise  en  pièces  par  les  gens  des  tribunes  ;  non  qu'elle  craignit  la 
mort,  mais,  dit-elle,  c  je  vous  avoue  que  je  ne  pouvais  me  faire  à  la  pensée 
déchirante  de  laisser  sans  assistance  mon  infortuné  mari  dans  les  fers  et  un 
enfant  à  la  mamelle.  »  (Archives,  W  541,  doss.  640,  pièce  7.) 

c  Je  vous  denuinde,  ajoute-trelle,  d'obtenir  de  la  Convention  que  mon  mari 
aura  la  ville  de  Langres  pour  prison,  s'il  ne  peut  obtenir  un  élargissement  pro- 
visoire, et  la  délivrance  d'une  somme  quelconque  pour  son  entretien  et  ses 
aliments  et  les  langes  de  son  enfant,  ou....  de  m'accorder  dans  la  prison  où  est 
détenu  mon  mari  un  cachot  qui  ne  soit  pas  tellement  étroit  que  je  ne  puisse 
pas  y  loger  en  sa  compagnie,  le  reste  de  mes  jours  a%ec  mon  enfant  à  la 
mamelle  :  jours  malheureux  qui  certainement  ne  peuvent  avoir  un  plus  long 
terme  que  ceux  de  mon  infortuné  mari,  victime  de  la  révolution,  que  contre 
toute  justice,  il  va  peut-être  terminer  bientôt  sous  le  fer  d*un  bourreau. 

c  RBonnii  Lavebqrb.  s 

La  lettre  fut  transmise  par  un  officier  municipal  an  nom  du  maire  de  Paris  au 
Comité  de  sûreté  générale,  10  octobre  1793  {ibid,,  pièce  0). 

2.  Lavergne  y  exposait  sommairement  le  rôle  qu'il  avait  eu  a  remplir  dans  ce 
triste  épisode  :  les  circonstances  de  son  envoi  à  Longwy  et  le  dénùment  où  il 
avait  trouvé  cette  place  (Ben'uyer,  msrécbal  de  camp,  qui  avait  othri  d'en 
prendre  la  défense,  s'en  était  fait  relever  dans  les  84  heures,  disant  qu'il  ne 
voulait  pas  se  déshonorer  et  compromettre  par  un  échec  certain  42  ans  de 
services)  ;  les  secours  dont  il  s'était  fait  donner  l'assurance  et  qui  lui  firent  dé- 
fiiut,  rindiscipline  de  ses  troupes,  les  sorties  heureuses  qu'il  opéra,  sa  réponse 
aux  sommations  de  l'ennemi  ;  et  il  citait  lui-même  la  lettre  qu'il  avait  reçue 
d'un  émigré,  lettre  qu'il  avait  montrée  à  ceux  qui  l'entouraient,  pour  les  pren« 
dre  à  témoin  de  sa  résolution  de  n'y  pas  condescendre.  Nais  le  trouble  jeté  dans 
la  ville  par  le  bombardement,  et  l'avis  du  conseil  de  guerre  lui-même,  qui, 
déclarant  la  résistance  impossible,  s'était  uni  aux  corps  administratifs»  l'avaient 
forcé  de  capituler  1  {Moniteur  du  30  septembre  1703).  Cf.  Archives,  doiiier  dté 
pièce  69  :  Récit  exact  et  Maillé  du  bloeui  et  du  bombardement  do  Longwy  t 
par  un  citoyen  qui  en  a  été  témoin  oculaire  :  il  est  à  la  décharge  de  Ltvergne. 
«  Lavergne,  y  est^il  dit,  n'a  cédé  que  sur  les  instances  des  adminiatrateurs.  i 

A  ce  mémoire  étaient  joints  la  réponse  qu'il  avait  fkite  à  la  sommation  du  duc 
de  Erunswick  et  le  certificst  par  lequel  les  administrateurs  de  Longwy  attta* 
talent  qu'en  acceptant  la  capitulation,  il  n'avait  fait  que  céder  à  leurs  instances, 
certificat  dont  Guadet  avait  reproduit  lui-même  l'original  devant  la  Gonventioo» 
Avec  oe  mémoire  et  ces  pièces,  Mme  La  vergue  fit  insérer  au  Moniteur  une  lettre 
en  réponse  à  celle  par  laquelle  les  ofliciersi  sous-officiers  et  soldats  du  3*  bt^ 
taillon  des  Ardennes  avaient  tenté  de  se  justifier  aux  dépens  de  Lavergne  leur 
ebef,  accusation  lue  devant  l'Assemblée  législative  dans  la  séanee  du  29  aoùtet 
insérée  au  Moniteur  du  31. 


UYERGIfB,  œMMANDANT  DE  LONGWY  01 

produites  S  ie  jury  d'accusation  déclara  qu'il  ne  pouvait 
prononcer  s'il  y  ayait  lieu  de  mettre  le  prévenu  en  juge- 
ment \  déclaration  qui  empêchait  que  la  cour  le  jugeât, 
mais  ne  le  fît  pas  mettre  en  liberté*;  et  Lavergne,  sûr 
de  son  innocence,  réclamait  d'autres  juges  \  L'afTaire 
revint  devant  la  Convention,  où  elle  fut  reprise  au  point 
de  vue  et  du  droit  et  du  fait  (21  février  1703)*.  On 

i.  Le  procureur  syndic  soutenait  que  c'était  Larergne  qui,  réunissant  les 
eorps  tddiiniftretifk  de  U  ville,  leur  avait  proposé  de  capituler  [23  octobre, 
mkÊf  dossier,  pièce  6)»  assertion  démentie  par  la  pièce  eitiSe  à  l'AsMinblée  hê^ 
tkmale.  Le  dépsrtement  de  la  Moselle  fit  faire  une  enquête  (36  octobre,  ibid., 
pièee  4).  Mail  de  son  eôl4  Latergne  produisit  en  sa  fsteur  deui  attestations,  l'une 
des  officiers,  l'antre  des  sous-officiers  et  soldats  du  58*  régiment  où  il  avait 
sorti.  (Même  dossier,  pièces  95  et  54). 

9.  Décision  rendue  dans  la  dernière  Mmaine  d'octobre .  Dans  si  lettre  du 
S  décembre,  Larergne  dit  qu'il  y  a  six  semaines  que  le  jury  rassemblé  &  Troyes 
ra  déclaré  innocent.  (Même  dossier,  pièce  59.) 

S.  Le  ministre  de  la  guerre  soumit  la  question  i  la  ;Convention  (octobre  i70S, 
nlme  dossier,  pièce  25),  mais  la  question  demeura  pour  le  moment  sans  réponse. 

4.  Lettre  de  Latergne  à  Gsrat,  ministre  de  la  justice  (0  décembre,  même 
dossier,  pièce  59).  Garât  presse  son  collègue  de  la  guerre  de  répondre  à  cet  ap- 
pel. (19  décembre,  ibid.,  pièce  40.) 

Le  27  décembre,  Latergne  écrivait  à  son  tour  su  secrétaire  général  de  ce 
mjmstère  une  longue  lettre,  qui  était  un  exposé  des  faits  et  comme  un  nouveau 
aéoMiire  justificatif.  C'est  la  pièce  imprimée  sous  ce  titre  :  Esepoêé  de  Im  eon- 
dmte  du  citoyen  Lavergne,  pendant  son  commandement  à  Longwy,  Biblio- 
tbèque  nationale,  Lb*«  2551. 

L'affaire  donna  lieu  à  un  noutel  échange  de  dépêches  entre  les  deux  ministres. 
La  ministre  de  la  guerre  éprouvait  sans  doute  de  la  répugnance  &  renvoyer 
l'acevaé  devant  un  nouveau  jury  d'aocusstiou  ;  et  Garst,  traitant  la  chose  au  point 
de  vue  légal,  prétendait  qu'il  n'y  avait  pas  eu  décision  du  jury  ;  que  le  jury  est 
temi  de  i^pondre  par  oui  ou  par  non,  et  que  s'il  se  borne  &  dire  qu'il  n'est  pas 
iBiiÉminent  éclairé,  il  n'a  pas  rempli  son  office  (15  janvier  1795,  ibid,,  p.  21). 
Aatrs  difficulté,  le  ministre  de  la  guerre  disait  que,  dans  l'affaire  de  Lavcrgne, 
il  y  avait  double  délit  :  crime  de  trahison  et  détournement  ;  le  délit  citil  joint 
au  délit  militaire  n'entrainait-il  pas  l'accusé  devant  les  tribunaux  ordinaires? 
(15  janvier  1795,  ibid»,  pièce  51.)  Mais  Garât  soutenait  qu'il  n'y  avait  qu'un  dé- 
lit militaire.  Ce  n'était  qu'après  l'apurement  des  comptes  rendus  par  Lavergne  que 
roo  pourrait  savoir  si  le  délit  civil  était  fondé.  (25  janvier  1795,  ibid,,  pièce  52.) 

5.  Ce  fut  sur  une  démsrche  des  habitants  de  ta  ville  d'Angoulême,  d'où  il  ti- 
rait son  origine.  Il  était  toujours  en  prison,  dévoré  par  une  maladie,  qui  fîiisait 
que  Boo  oorpa  entier  n'était  qu'une  plaie.  (Attestation  du  médecin  Aubry,  26  jan- 
vier 1795,  ibid,,  pièce  47.)  Le:i  habitants  d'Ango>;lômc  envoyèrent  en  ss  ftiveur 
me  adresse  à  la  dÎMivention,  demandant  si,  en  retenant  ainsi  des  accusés  en  pri- 
son, on  ne  craignait  pas  de  renouveler  les  etemples  du  despotisme  (2  janvier 
1795,  ibid.,  pièce  29). 


92     CHAP.  XXVIÏ.  -  GERMINAL  (EMRK  HÉBERT  ET  DANTON). 

inclinait  à  la  mise  en  liberté  ^  Mais  Choudieu,  tout  en 
souscrivant  à  la  mise  en  liberté  provisoire,  insista  pour 
qu'un  débat  judiciaire  fît  connaître  les  vrais  coupables 
de  la  reddition  de  Longwy.  Et  la  Convention,  sans  ré- 
soudre la  question,  ordonna  au  moins  que  Lavergne 
aurait  pour  prison  la  ville  où  il  était  alors  retenu*. 

Cette  demi-liberté  et  cet  ajournement  devaient  être 
funestes  à  Lavergne.  Quinze  jours  environ  après  ces  dé- 
bats était  établi  le  tribunal  révolutionnaire,  juge  naturel 
de  toutes  les  trahisons,  et,  au  premier  chef,  des  trahi- 
sons militaires;  mais  dans  ces  premiers  temps  on  était 
en  présence  du  crime  de  Dumouriez.  Les  généraux  firent 
négliger  les  officiers  inférieurs  et  plus  d'une  année 
s'écoula  sans  qu'on  reprit  l'affaire  de  Longwy.  Mais 
Lavergne,  suivant  une  inspiration  malheureuse,  peut- 
être  celle  de  sa  femme,  qui  dans  une  lettre  à  Lacroix 
avait  déjà  manifesté  pour  lui  ce  dessein,  eut  la  pensée 
d'aller  rejoindre,  aux  frontières,  des  parents  (les  généraux 
Régnier  et  Gouet)  pour  se  réhabiliter  par  de  nouveaux 


1.  Roussel,  rapporteur  du  Comilé  de  législation,  lappelant  que  le  jury  d'uccu- 
ration  du  tribunal  de  la  Haute-Marne  (c'est  à  Troyes  que  le  jury  s'était  réuni  : 
voy.  ArchivAs,  /.  /.,  pièce  45]  n'avait  trouvé  aucune  chaige  contre  Lavergne,  et 
qu'il  dépérissait  dans  la  prison,  demandait  qu'il  fût  mis  en  liberté  et  que  le  mi- 
nistre de  la  guerre  noininàt  une  cour  martiale  pour  juger  la  question  au  point 
de  vue  militaire.  Un  membre  ayant  proposé  que  la  Convention  ne  décidât  rien 
sur  Lavergne,  avant  d'avoir  entendu  le  rapport  général  sur  la  reddition  de 
Longwy,  Goupilleau  s'éleva  contre  ce  nouvel  ijournement,  soutenant  d'ailleurs 
que  Lavergne  devait  être  mis  en  liberté,  puisque  le  jury  d'accusation  n'avait 
trouvé  aucune  cbarge  contre  lui  ;  et  Pbilippeaux  reprenant  la  question  au 
fond  : 

c  Je  rappelle,  dit-il,  quelques  faits  :  Lavergne  n'a  commandé  à  Longwy  que 
pendant  trenle-sÛL  heures.  Celle  place  était  sans  défense.  Lavergne  demanda  du 
secours  à  Luckner  qui  ne  lui  çn  donna  pas.  Lavergne,  avant  de  se  rendre  â 
Longwy,  commandait  à  Sierk  :  je  vous  atteste  que  là  il  s*est  conduit  en  bon  mi- 
litaire patriote.  » 

Et  il  rappela  comment,  menacé  par  un  ennemi  supérieur,  il  avait  proposé  aux 
habitants  de  se  faire  sauter  plutôt  que  de  se  rendre. 

2.  3éance  du  21  février,  Moniteur  du  22. 


LâYëRGNE,  commandant  de  LONGWY.  95 

services*.  Il  en  avait,  dit-il,  prévenu  lui-même  Barère  et 
Robespierre.  On  Farréta  dès  le  premier  pas,  et  cette  fois 
c'était  pour  ne  plus  le  lâcher.  Vainement  essaya-t-il 
d'intéresser  Fouquier-Tinville  à  son  sort  en  prenant  l'at- 
titude d'un  patriote  persécuté,  d'un  montagnard  de  la 
veille  : 

Pont-sur-Rohre,  4  Tentôse,  Tan  II. 

Je  vais  paroitre  devant  toi.  Sans  les  craintes  d*une  femme 
bien  chérie,  depuis  longtemps  j'aurois  offert  à  la  justice  la 
conduite  d'un  patriote  des  plus  hardis,  traîtreusement  sacrifié 
par  deux  généraux  perfides  qui  n'ont  jamais  pu  lui  pardonner 
de  le  trouver  toujours  opposée  à  leurs  sourdes  menées.  Si  tu 
fais  tomber  les  traîtres  à  la  République  une  et  indivisible, 
ceux  qui  n'ont  jamais  varié,  qui  ont  été  les  précurseurs  de  la 
Montagne,  doivent  trouver  en  toi  un  prolecteur  dans  leur 
malheur,  etc*. 

Le  mois  de  ventôse  s'écoula  encore  tout  entier  et  le 
commencement  de  germinal.  Enfin  entre  Hébert  et  Dan- 
ton on  trouva  un  jour  pour  le  malheureux  officier. 
Le  10  germinal,  il  subit  devant  Foucault  l'interrogatoire 
préliminaire  à  son  jugement.  Il  fallait  des  traîtres  au 
tribunal  :  il  essaya  de  montrer  à  son  juge  qu'il  avait  été 
lui,  simple  officier  patriote,  victime  de  la  trahison  de 
deux  hommes,  déjà  jugés  comme  traîtres,  soit  par  l'opi- 
nion publique,  soit  par  le  tribunal  lui-même,  Wimpfen 
clLuckner.  C'est  pour  le  perdre  qu'ils  l'ont  envoyé  à 
Longwy  et  qu'ils  l'y  ont  laissé  sans  secours.  Quand  on  l'a 


1.  <  Il  n'avoit  d'autre  motif,  en  demandant  sa  liberté,  dit  Mme  Lavergne  à 
Lacroix,  que  d'être  à  même  de  profiter  de  toutes  les  occasions  possibles  de  com- 
battre, vaincre  et  renvci'ser  à  la  tétc  de  son  bataillon  ou  d'une  poignée  de  sol- 
dats, amis  de  la  liberté,  les  armées  des  barbares  qui  combattent  pour  ropprimcr. 
(Lettre  citée  plus  haut,  pièce  7) . 

3.  Archives,  môme  dossier,  pièce  ^.2. 


04     CHAP.  XXVII.  —  GERMINAL  (ENTRE  HfiBERT  ET  DANTON). 

arrêtés  il  «  filait  >  sur  le  Rhône,  Youlant  gagner  Perpi- 
gnan où  il  avait  deux  oncles  (Régnier  et  Gouet),  officiers 
généraux,  auprès  desquels  il  voulait  gagner,  l*épée  à  la 
main,  un  pardon  bien  mérité  *. 

De  l'argent  qu'il  avait  emporté  de  Longwy  pas  un  mot 
dans  cet  interrogatoire.  Mais  l'accusateur  public  ne 
manquera  pas  de  le  faire  reparaître  pour  ajouter  la 
flétriasure  du  vol  à  Taccusation  trop  commune  de  tra- 
hison; et  cela  ne  fait  môme  plus  quertion  dans  le  ver- 
dict demandé  au  jury  :  c'est  un  fait,  un  fait  constant. 
La  position  des  questions  par  le  président  est  déjà  un 
coup  de  hache  porté  à  Taccusé  : 

Il  a  existé  une  conspiration  contre  le  peuple  français,  en 
entretenant  des  intelligences  avec  les  ennemis  de  la  France 
pour  leur  livrer  les  villes  frontières,  notamment  Longwy,  et 
favoriser  par  là  Finvasion  du  territoire  français  ;  et  encore  en 
dilapidant,  emportant  et  s*appropriant  les  fonds  de  la  caisse 
militaire  appartenant  à  la  République. 

Question. 

Louis-François  Lavergne-Champlaurier,  ci-devant  capitaine 
au  50*  régiment,  ensuite  lieutenant-colonel  et  commandant 
militaire  à  Longwy,  est-il  auteur  ou  complice  de  cette  conspi- 
ration ? 

DOBSENT  '. 

Le  jury  n'avait  plus  qu'à  souscrire  sur  le  second  point 
à  l'affirmation  du  juge,  et  le  tribunal  prononça  la  sen- 
tence de  mort  *. 

A  peine  ce  mot  était-il  prononcé  qu'on  entendit  dans 


i.  Ea  deniMr  Keu,  à  It  suite  de  sa  détention  à  Langres« 

9.  Archives,  même  dossier,  pièce  K. 

5.  Ibid.,  pièce  80. 

4.  Ibid.t  pièce  82  (ju^ment). 


MADAMB  LAYERGNE.  95 

la  salle  une  jeune  femme  crier  qu'il  fallait  un  roi.  c  Oui, 
il  faut  un  roi  >  ;  et  se  tournant  vers  le  tribunal  :  «  Les 
monstres  !  les  bourreaux  !  ils  assassinent  le  monde  !  ils 
assassinent  le  monde  !  je  veux  aller  à  la  guillotine  avec 
mon  mari^  >  On  Tarréta.  On  la  conduisit  aux  adminis- 
trateurs de  police  qui  lui  demandèrent  son  nom,  son  âge 
et  le  nom  de  son  mari  : 

Victoire  Resnier,  âgée  de  vingt-six  ans,  femme  de  La- 
?ergne,  capitaine  au  ci-devant  régiment  de  Rouergue. 

C'est  tout  ce  qu'elle  put  dire  dans  l'afTaissement  qui 
succédait  à  la  surexcitation  dont  elle  était  animée  tout  à 
l'heure  : 

D.  Si  elle  sait  pourquoi  elle  a  été  arrêtée  ? 

R.  Qu'elle  n'en  sait  rien. 

A  elle  observé  que  les  citoyens  gendarmes  qui  l'ont  arrêtée, 
ont  dit  qu'elle  avoit  demandé  un  roy,  qu'elle  vouloit  être  guil- 
lotinée, que  l'on  alloit  assassiner  son  mary. 

R.  Qu'elle  n'en  sait  rien. 


1.  Voyti  les  déclarations  dea  témoins  : 

L.  Ph,  Th,  Porquett  trente-trois  ans,  commis  négociant.  Étant  de  service  au 
p(»te,  il  a  TU  une  femme  criant  :  <  Qu'il  faut  un  roi,  oui,  qu'il  en  faut  un  »,  et  a 
prononcé  les  mots  de  moustres  et  d'assassins,  en  paraissant  les  diri^r  contre 
les  membres  du  tribunal. 

Claude  Adnet,  quarante-cinq  ans,  capitaine  de  la  gendarmerie  nationale  : 

a  Qu'il  falloit  un  roi,  oui,  qu'il  falloit  un  roi.  a 

Parlant  du  tribunal  révolutionnaire,  cUc  a  ajouté  :  c  Ils  assassinent  le  monde, 
c  ils  assassinent  le  monde.  » 

Rosalie  Trottier,  vingt-trois  ans,  couturière  : 

a  Qu'elle  a  vu  une  femme  vêtue  d'un  déshabillé  brun  jeaune,  jeune  et  assez 
bien  de  Ggure,  laquelle  ayant  vu  passer  un  prévenu  que  l'on  eonduisoil  à  Tau- 
dience,  a  fait  plusieurs  cris  et  a  dit  qu'il  falloit  un  roi,  et  a  ajouté  les  mots 
c  de  bourreaux  et  d'assassins  »,  qu'elle  Touloit  aller  à  la  guillotine  avec  son 
mari.  » 

P.  JavoUt  trente-deux  ans,  gendarme  :  A  entendu  une  jeune  femme,  criant 
avec  rage  et  affectation  :  et  Qu'il  falloit  un  roi  »  ;  ce  qu'elle  a  répété  à  plusieurs 
fois,  ajoutant,  paroissant  adresser  la  parole  au  tribunal  :  c  Ce  sont  des  gueux, 
c  des  voleurs,  des  bourreaux,  ils  vont  assassiner  mon  mari  ;  ce  sont  des  coquins, 
a  etc.  »  (Même  dossier,  pièce  5.) 


96     CHAP.  XXVn.  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

D.  Si  elle  a  tenu  d'autres  propos  que  ceux  dont  on  lui  fait 
reproche  ? 

R.  Qu'elle  ne  le  sait  pas,  qu'elle  a  seulement  besoin  de  so 
coucher. 

A  elle  demandé  pour  quelle  raison  elle  nous  a  dit  elle-même 
en  entrant  qu'elle  vouloit  un  roy,  que  l'on  alloit  assassiner  son 
mari  et  qu'elle  vouloit  être  guillotinée,  que  nous  étions  des 
bourreaux. 

R.  Qu'elle  n'en  sait  rien. 

Lecture  à  elle  faite  de  son  interrogatoire,  a  dit  qu'elle  ne 
sait  ce  qu'on  luy  a  demandé  ni  ce  qu'elle  a  répondu  et  signé 
avec  nous. 

(Signature  à  peine  lisible  :)  Resnier-Lavergne^. 

L'affaire  fut  bientôt  instruite  ;  à  rinterrogaloire  des 
administrateurs  de  police  succède  rinterrogaloire  pré- 
liminaire au  jugement.  C'est  Dumas  qui  interrogea  la 
malheureuse  en  présence  de  Fouquier-Tinville.  Le  même 
trouble  la  possède,  mais  aussi  la  même  volonté  de 
mourir  :  '      ;^ 

(c  Â  dit  ne  vouloir  faire  aucune  déclaration  :  qu'elle  a  dit 
qu'il  falloit  un  Roi,  qu'elle  le  répétoit  et  le  soutiendroitjus- 

1.  Dossier  643,  pièce  3. 

Ënumération  des  objets  trouvés  sur  clic  : 
Dix  ossignats  de  cinq  livres, 
Trois  de  cinquante  tous, 
Quatre  de  quinze  sous, 
Un  petit  bout  de  fil  blanc, 

Le  tout  renfermé  dans  un  petit  iMrlcfcuille  rouge. 
Une  petite  tabatière  d*écaillc, 
Un  élui  avec  des  aiguilles, 
Une  bonbonnière  en  paille, 
Un  reliquaire  en  argent. 
Un  cbapelel  de  coco. 
Une  petite  clef. 
Deux  gros  sous,  deux  liards. 
Deux  fuiires  de  gants. 
Sept  tant  de  carrés  que  de  petits  morceaux  de  papier,  cotés  et  para* 

phés,  par  première  cl  d'ornière,  etc.  {Ibiei.,  pièce  4.) 


M«-  LAYERGxNE.  97 

qu*à  ce  qu'elle  n*ait  plus  de  langue,  et  interpellée  de  nouveau 
a  dit  ne  youloir  se  nommer  ou  ne  savoir  signer.  » 
(Signé:  Fouquet,  Dumas,  Thiéry.) 

C'est  sur  ces  paroles,  et  sans  tenir  autrement  compte 
des  sentiments  qui  agitaient  la  pauvre  femme  et  égaraient 
son  esprit,  que  Fouquier-Tinville  rédigea,  séance  tenante, 
son  acte  d'accusation  ;  et  reprenant  sa  formule  ordinaire, 
il  ose  devant  le  public  ému  de  ce  spectacle,  dire  qu'elle 
a  conspiré  : 

Conspiré  contre  le  peuple  français,  en  provoquant  aujour- 
d'hui à  la  porte  extérieure  de  la  salle  d'audience  du  tribunal, 
dite  de  la  Liberté,  le  rétablissement  de  la  royauté,  et  en  vou- 
lant exciter  la  guerre  civile  entre  les  citoyens  ! 

IjCs  jures,  les  juges  qui  venaient  de  condamner  Laver- 
gne  étaient  encore  sur  leurs  sièges.  On  conduit  la  jeune 
femme  à  la  place  que  venait  d'occuper  son  mari  ;  et  les 
jurés  déclarent  qu'elle  a  conspiré,  et  le  tribunal  la  con- 
damne à  la  mort  ^  I 

Alors  enfin  elle  put  rejoindre  son  mari. 

<  On  dit,  rapporte  Des  Essarts,  que  depuis  cet  instant,  une 
douce  sérénité  reparut  sur  son  front  et  qu'elle  se  disposa  à 
lamortavec  le  plus  grandcalme.MmeLavergne  en  montant 
la  première  dans  la  charrette,  demanda  d'èlre  placée  de 
manière  à  pouvoir  contempler  son  mari.  Ce  dernier,  au 
moment  du  départ,  était  tombé  en  faiblesse.  11  fut  étendu 
presque  sans  vie  sur  de  la  paille  et  sa  tête  tombait  sur 
les  pieds  de  son  épouse  infortunée.  Pendant  le  trajet,  le 
mouvement  de  la  voiture  fil  entr'ouvrir  sa  chemise  et 
laissa  son  estomac  exposé  aux  rayons  d'un  soleil  brûlant, 

1.  Ibid.,  pièces  10  et  11. 

TRIB.    RÉVOL.    III  7 


98     CHVP.  XXVII.  —  GERMINilL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

MmeLavergnes*adressa  à  Texéculeur  et  le  pria  de  prendre 
une  des  épingles  qui  retenaient  son  fichu  et  de  Tattacher 
à  la  chemise  de  son  mari.  Cependant  une  lueur  de  raison 
et  de  sentiment  revint  au  mari.  Mme  Lavergne,  pro- 
fitant de  cet  instant  Tappelle.  Au  son  de  cette  voix  tou- 
chante,  Lavergne  fixa  ses  regards  sur  elle.  —  Ne  t'alarme 
pas»  lui  dit  son  épouse,  c'est  ton  amie  qui  te  parle  ;  tu 
sais  que  je  n'aurais  pu  vivre  sans  toi  ;  nous  allons  mourir 
ensemble.  —  Des  larmes  abondantes  remplirent  à  ces 
mots  les  yeux  de  Lavergne  ;  et  quelques  instants  après  il 
eut  assez  de  force  pour  exprimer  à  sa  courageuse  épouse 
la  reconnaissance  et  l'admiration  dont  il  était  pénétré. 

c  Arrivés  au  pied  de  l'échafaud,  les  deux  époux  se  firent 
les  plus  tendres  adieux.  Mme  Lavergne  montra  jusqu'au 
dernier  instant  le  plus  grand  courage  et  reçut  la  mort 
comme  une  faveur  ^  » 

Trois  autres  affaires  fort  intéressantes  occupèrent 
encore  ce  jour-là  le  tribunal.  Nous  en  renvoyons  deux  au 
Journal,  mais  il  en  est  une  qu'il  est  bon  de  garder  ici  : 
car  elle  montre  ce  que  faisait  la  Convention  des  juge- 
ments qui  ne  lui  convenaient  pas. 

Joseph -Clair  Carris  de  Barbotan,  ex  -  constituant 
(75  ans)  et  Joseph  Nègre,  son  fermier  (61  ans),  étaient 
accusés  d'envoi  d'argent  aux  émigrés*. 

Barbotan  avait  en  effet  écrit  à  son  petit- fils  émigre. 
Au  tribunal  criminel  du  Gère',  où  il  fut  traduit  d'abord 


1.  Des  Essarls,  Procèê  fameux^  t.  X,  pages  114,  115. 

Le  peuple,  dit  un  autre  récit,  blessé  de  ce  spectacle,  la  suivit  jusqu'à  l'éclia- 
faad,  criant  :  c  Elle  n'a  pas  mérité  la  mort,  a  —  c  Mes  amis,  lear  dit-elle»  c'es^ 
ma  faute,  j'ai  voulu  mourir  avec  mon  mari.»  (Hél. -Marie  Williams,  Lettrée 
p.  172.) 

2.  Archives,  W  542,  dossier  644  ;  Bulletin,  n»  14. 

3.  Voy.  leur  intcrrog.  par  le  président  du  tribunal,  Archives  ihid.,  pièces  24 
et  37. 


CÂRRIS  DE  BARBOTAN  KT  JOS.  KÈGRE.  99 

ainsi  que  Nègre,  le  jury  répondit  qu'il  était  constant 
qu'une  lettre  avait  été  écrite  le  1*' juin  1792  à  l'adresse 
de  M.  Barbotan,  officier  de  cavalerie  à  Berg,  près  de 
Maycnce;  qu'elle  avait  été  écrite  par  Barbotan  à  son 
petit-fils;  mais  qu'il  n'était  pas  convaincu  de  l'avoir 
fait  pour  favoriser  les  projets  hostiles  des  émigrés  ou 
d'un  émigré.  On  écartait  aussi  la  question  d'envoi  d'ar- 
gent postérieur  au  9  mars  1792  et  les  deux  accusés 
furent  acquittés  ^ 

Gela  ne  devait  pas  se  passer  ainsi.  Le  malheureux  fer* 
mier  en  avait  eu  le  pressentiment  quand  il  écrivait  à 
son  vieux  maître  (26  juillet  1792)  : 

Je  puis  vous  assurer  que  tout  ceci  me  fait  bien  de  la  peine, 
ie  voudrois  être  libre  pour  me  retirer  chez  moi.  Se  qui  me 
tranquillise,  c'est  que  vous  m^avez  dit  que  tout  «a  rangerait 
bien  taut  (bientôt),  alors  les  affaires  changeront  de  fa^^e*. 

Le  12  pluviôse  (51  janvier  1794)  la  Convention 
annula  le  jugement  du  tribunal  du  Gers  qui  acquittait 
Barbotan  et  Nègre  et  ordonna  qu'ils  seraient  traduits 
devant  le  tribunal  révolutionnaire \  Là  l'interrogatoire, 
devant  le  juge-commissaire  (7  germinal),  porta  princi- 
palement sur  un  émigré  Julhiac,  dont  les  biens  avaient 
été  administrés  par  Barbotan  et  pris  à  ferme  par  Nègre. 
Les  deux  prévenus  nièrent  tout  envoi  d'argent  à  l'émi- 
gré :  mais  il  y  avait  un  homme  influent  qui  pressait 
l'affaire,  Youlland;  et  ce  n'était  pas  pour  les  mettre 
plus  tôt  en  liberté  qu'il  écrivait  à  Fouquier-Tinville  a  la 
même  date,  l'invitant  à  mettre  la  plus  grande  activité 

1.  18  nivôse  (7  janvier  1794)  Arciiivei,  ibid.,  pièces  30  et  51. 

2.  Ibid.,  pièce  05. 
5.  Ihid.,  pièce  48. 


100     CllilP.  XXYII.  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

dans  ce  jugement'.  Quatre  jours  après  ils  comparais- 
saient devant  le  tribunal.  La  réponse  du  jury  fut  affirma- 
tive sur  toutes  les  questions,  et  les  deux  vieillaitls 
furent  envoyés  ensemble  à  Téchafaud  *. 


Salaberry  ;  Brochet  de  Saiiit-Prest  ;  Colivel  ;  Euloge  Schneider. 

Le  lendemain  12  germinal  {V  avril  1794)  quatre 
autres  procèsqui  méritent  d'attirer  Tattenlion  du  lecteur. 

Les  trois  premiers  étaient  d'aristocrates  de  diverse 
sorte  : 

1"  Ch.-Vict.-François  Salaberry  (62  ans),  président  de 
la  chambre  des  comptes  pendant  54  ans,  jusqu'à  la  sup- 
pression de  la  compagnie,  et  depuis  juge  de  paix,  ofGcier 
municipal  du  canton  et  de  la  commune  de  Blois^.  Il  avait 
été  en  correspondance  avec  le  marquis  de  Rome,  son  cou- 
sin, qui  jouissait  de  la  chasse  du  parc  de  Cbambord  et 
qui  l'avait  prié  de  faire  prolonger  le  terme  marqué  pour 
la  destruction  de  ce  parc,  jusqu'à  ce  que  la  vente  projetée 
de  la  terre  fût  décidée  ou  abandonnée  (février  1792)*. 
Mais  de  plus,  on  avait  trouvé  dans  ses  papiers  certaines 
lettres  qui  montraient  peu  d'enthousiasme  pour  la  révo- 
lution. On  lui  parlait  des  désordres  de  la  rue,  par 
exemple,  d'un  abbé  à  qui  on  voulait  faire  prendre  le 
bonnet  rouge,  de  femmes  insultées  aux  Tuileries*.  Rome 
lui  annonçait  le  14  mars  1792  que  l'on  voulait  suspendre 
le  pouvoir  exécutif,  nommer  douze  dictateurs,  dénoncer 

1.  Archives,  ibid.,  pièce  60»  —  2.  Ibid,^  pièces  58  et  50. 
5    Archives,  W  542,  dossier  045  ;  Bufletin,  4*  partie,  n*  15. 
4.  Und.,  pièce  iZ.  —  5.  Ibid.,  pièce  7. 


SilABERRY,  BROCHET  DE  SilNT-PlŒST.  101 

la  reine  comme  auteur  de  tous  les  maux  S  etc.  Dans  une 
lettre  plus  récente  (on  est  alors  en  république),  son  cor- 
respondant lui  disait  qu'on  allait  faire  le  procès  aux 
généraux  du  nord  ; 

Sans  doute  qu'ils  recruteront  des  généraux  dans  les  sans- 
culottes.  Oh  !  ça  ira,  n'est-ce  pas,  pas  loin  !...  Tout  le  monde 
quitte  Paris'. 

Il  avait  été  arrêté  à  Blois  dès  le  mois  de  juillet  et  eut 
à  subir  dès  lors  plusieurs  interrogatoires'.  Ce  ne  fut  que 
le  8  ventôse  (26  février  1 7  94)  que  Garnier  de  Saintes  l'en- 
voya au  tribunal  révolutionnaire  :  il  voulait  y  traduire 
avec  lui  son  fils  qui  avait  voyagé  en  Allemagne  en  1790 
et  1791  ;  mais  sans  doute  on  ne  le  trouva  pas.  Le  père 
seul  eut  à  répondre  au  juge  qui  rinterrogea  sur  l'affaire 
de  la  terre  de  Chambord,  et  sur  le  lieu  où  il  était  le 
10  août  :  —  il  était  dans  sa  terre \  On  ne  pouvait  donc 
en  faire  un  des  complices  du  château.  Mais  les  lettres  que 
Ion  a  vues  offraient  matière  suffisante  au  tribunal.  La 
question  porta  sur  cette  correspondance  à  laquelle  on 
prétait  l'intention  «délivrer  la  ville  de  Blois  aux  rebelles 
de  la  Vendée'  ».  II  fut  condamné  sur  pièces  et  sans 
témoins*. 

2*  Antoine  Brochet  de  Saint-Prest,  25  ans,  ex-noble,  ci- 
devant  sous-lieutenant  dans  la  garde  de  Capel,  accusé  de 
complicité  dans  le  c  massacre  du  10  août^>.  11  était  parti 
le  9  août  de  Châteaudun  pour  revenir  à  Paris.  On  sup- 

1.  ArchiTes,  ibid,,  pièce  11. 
î.  Ibid,,  pièce  6. 

3.  Ibid.,  pièce  10. 

4.  Ibid.,  pièce  2. 

5.  Ibid.,  pièce  58. 

6.  Ibid.,  pièce  60. 

7.  Archives,  Yi  343,  doMier  662. 


m     GIIÂP.  XXYU.  -  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

posait,  non  sans  raison  pouMtre,  que  c*étail  pour  dé- 
fendre le  roi.  Dans  Tinterrogatoire  qu'il  subit  le  5  ven« 
tôse  à  Chàteaudun  il  s'en  excuse  comme  il  peut.  Il  n'était 
arrivé  à  Paris  que  le  10  août,  entre  midi  1/2  et  une 
heure.  Il  s'était  rendu  auprès  de  sa  grand'mère  <c  qui 
rendait  les  derniers  soupirs  >,  et  il  était  reparti  le  11,  la 
laissant  sans  connaissance  :  elle  mourut  le  14, 

On  lui  demande  pourquoi  étant  venu  à  Paris  voir  sa 
grand'mère,  il  y  est  resté  si  peu  et  en  est  reparti  le  len- 
demain du  c  massacre  »  ? 

U  répond  que  sa  grand-mère  étant  sans  connaissance 
et  au  milieu  de  tous  ses  enfants,  il  s'y  crut  inutile  et  est 
revenu  pour  dissiper  les  inquiétudes  de  sa  femme, 

D.  Quelle  était  son  opinion  quand  il  était  de  la  garde  de 
Capet  ;  lui  étaitril  plus  attaché  qu'à  sa  patrie  même  ? 

R.  Qu'à  cette  époque  le  roi  était  chef  du  royaume  et  que 
par  son  serment  il  devait  lui  rester  fidèlement  attaché,  et 
qu'en  cela  il  servait  fidèlement  sa  patrie. 

On  lui  fait  observer  que  sa  réponse  est  fausse,  la  sou^ 
vcraineté  appartenant  au  peuple,  et  on  lui  demande  ce 
qu'il  eût  fait  s'il  se  fût  trouvé  dans  le  massacre  du 
10  août. 

R.  Ne  connaissant  pas  à  cette  époque  quel  était  le  bon  parti, 
a*jl  s'y  fût  trouvé,  il  ne  sait  pas  celui  qu'il  aurait  prii^ 

Il  s'en  référa  à  ces  réponses  dans  le  nouvel  interroga- 
toire qu'il  subit  à  Paris  où  Bentabolc  l'avait  envoyé  pour 
être  jugé*  ;  et  il  est  probable  qu'on  s'en  tint  là  au  tribu- 
nal. Le  Bulletin  ne  donne  qu'une  analyse  de  l'interroga- 
toire primitif  qu'il  résume  en  ces  termes  : 

i.  Ai'chtTes,  Yf  343,  dossier  662,  pièce  9. 
2.  Ibid,,  pièce  6. 


SIMON  COLIYET.  i03 

La  journée  du  10  août,  selon  Taccuiéi  n'avait  produit  qu'un 
bouleyersement  général  ;  il  croyait  de  son  devoir  de  demeurer 
fidèle  au  roi  plutôt  qu'à  la  patrie.  Il  n^avait  aucune  opinion 
de  la  Révolution  et  ne  savait  lequel  du  gouvernement  répu- 
blicain ou  monarchien  devait  avoir  la  préférence  ;  il  deman- 
dait du  temps  pour  se  décider  et  connaître  lequel  des  deux 
devait  opérer  le  bonheur  du  peuple  pour  lequel  il  disait  faire 
des  vœux^ 

On  peut  voir  par  le  texte  de  l'interrogatoire  cité 
plus  haut  combien  le  rédacteur  en  altère  la  pensée. 
Les  royalistes  ne  surent  pas  toujours  concilier  la  cause 
du  roi  et  celle  de  la  patrie  ;  mais  ils  ne  prétendirent 
jamais  les  opposer.  Pour  faire  son  choix  a-t-il  demandé 
du  temps?  Je  n'en  trouve  non  plus  aucune  trace.  Du 
reste  on  l'envoya  sans  plus  attendre  à  l'échafaud. 

5*  Simon  Coliyet,  garçon  épicier  à  Paris  depuis  1784 
€  et  toujours  garçon  épicier  >,  accusé  aussi  de  complicité 
dans  les  journées  du  20  juin  et  du  10  août  :  —  car  la 
journée  du  20  juin  elle-même,  l'invasion  des  Tuileries 
par  la  foule,  était  devenue  un  complot  de  la  cour.  On  lui 
reprochait  en  outre  d'avoir  déclamé  contre  le  jugement 
du  roi*. 

Dans  son  interrogatoire  il  proteste,  dit  qu'il  a  toujours 
pensé  que  la  journée  du  20  juin  et  du  10  août  et  le  ju- 
gement du  roi  ont  été  pour  le  bien  du  peuple. 

On  lui  demande  où  il  était  le  10  août.  ^-  Dans  la  cour 
du  château  avec  son  bataillon. 

D.  Si  lorsque  Capet  descendit  du  château  et  passa  ce  ba^ 
taillon  en  revue,  lui,  prévenu,  ne  fut  pas  de  ceux  qui  crièrent 
Vive  le  roi. 


i.  Bulletin,  nMO,  page  61. 

a.  ArchÏYes,  W  343,  dossier  600;  Bulleiin^  4«  {Nirtie,  n*  15. 


104     CUAP.  XXYU.  —  GERMiNilL  (ENTRli:  HÉBERT  ET  DANTON). 

R.  Que  non,  et  qu'il  a  crié  au  contraire  Vive  la  nation 
(l'une  voix  faible,  attendu  qu*il  étoit  enrhumé,  ayant  passé 
deux  fois  vingt-quatre  heures  de  garde  ^ 

//  était  enrhvmé  I  Dans  l'antre  de  Sa  Majesté  lionne, 
le  renard  s'en  tira  sur  cette  excuse.  On  ne  se  tirait  pas 
à  si  peu  de  frais  des  griffes  du  tribunal. 

A  ces  procès  d'aristocrates,  nobles  ou  non,  faisait  pen- 
dant, le  12  germinal,  un  accusé  de  tout  autre  nature,  le 
bourreau  de  l'Alsace,  Euloge  Schneider'. 

Ancien  prêtre  allemand,  réfugié  à  Strasbourg  et  de- 
venu vicaire  épiscopal  de  l'évoque  constitutionnel,  il  avait 
renoncé  à  ces  fonctions  pour  celieis  d'accusateur  public 
près  le  tribunal  criminel,  fonctions  qui  convenaiisnt 
mieux  à  son  humeur.  De  là  il  avait  passé  de  plein  droit 
dans  une  commission  révolutionnaire  ambulante,  établie 
le  24  vendémiaire  par  les  représentants  du  peuple,  pour 
promener  la  justice,  avec  son  appareil  sanglant,  dans  les 
campagnes  et  dans  les  villes;  el  il  avait  commis  de  tels 
excès,  mêlant  le  luxe  et  la  débauche  à  l'effusion  du  sang, 
que  Saint-Jusl,  alors  commissaire  près  l'armée  du 
Rhin,  le  fit  arrêter,  exposer  sur  un  échafaud  en  face  de 
la  guillotine';  après  quoi  il  l'envoya  au  tribunal  révolu- 
tionnaire pour  la  lui  faire  voir  de  plus  près  \ 

i.  Archives,  t6û/.,  piàce  2. 

2.  Arohivet,  W  343,  dossier  662  ;  Bulletin  n*  15. 

5.  Ibid.^  pike  3. 

4.  Voici  les  termes  de  rarrété  : 

Les  représentants  du  peuple,  envoyés  extraordinairemcnt  aux  armées  du 
Rhin  et  de  la  Moselle,  informés  que  Schneider,  accusateur  près  le  tribunal  ré- 
volutionnaire, ci-devant  prêtre,  et  né  sujet  de  Temperear,  s'est  pi*ésenté  au- 
jourd'hui dans  Strasbourg  avec  un  faste  insolent,  traîné  par  six  chevaux  et  en- 
▼ironné  de  gardes  le  sabre  nu. 

Arrêtent,  que  ledit  Schneider  sera  exposé  demain,  depuis  dix  heures  du  ma- 
tin jusqu'à  deux  heures  après  midi  sur  l'échafaud  de  la  guillotine,  à  la  vue  du 
peuple,  pour  expier  rinaulte  faite  aux  mœurs  de  la  République  naissante,  et  sera 


ËULOGË  SCHNEIDER.  105 

Les  pièees  recueillies  dans  son  dossier  peuvent  déjà 
donner  une  idée  de  ce  qu*é(ail  la  justice  révolutionnaire 
en  province  et  quelles  basses  passions  elle  était  appelée 
à  satisfaire:  chevaux  d'un  condamné  à  mort  gardes  pour 
le  service  de  son  tribunal,  portefeuille  pris  sous  prétexte 
d*en  tirer  le  passeport,  amende  à  un  malheureux  qui 
payait  4  sols  de  tabac  en  numéraire  :  ce  n'étaient  là  que 
peccadilles*.  Dans  les  Observations  générales^  présentées 
sur  les  actes  de  cette  commission  par  Taccusateur  public 
du  tribunal  criminel  du  département  du  Bas-Rhin,  il  est 
dit: 

De  tous  les  jugements  rendus  parla  commission  révolution- 
naire, il  n'y  en  a  pas  un  qui  ait  trait  à  l'objet  principal  dont 
elle  était  spécialement  chargée  :  Tapprovisionnement  de 
Tannée. 

De  tous  ces  jugements,  il  n'y  en  a  pas  un  où  toutes  les 
formes  établies  par  les  lois  révolutionnaires  n'aient  été  violées 
de  la  manière  la  plus  réprchensible. 

De  tous  ces  jugements,  il  n'y  en  a  pas  un  qui  soit  fondé  sur 
la  loi  ou  sur  des  arrêtés  des  représentants  du  peuple. 

Parmi  ces  jugements,  il  y  en  a  un  grand  nombre  où,  sans 
preuves  légales  acquises,  elle  a  prononcé  la  peine  de  mort, 
déportation  ou  autre. 

Parmi  ces  jugements,  il  y  en  a  un  gi*and  nombre  qu'elle  a 
rendus  sur  des  délits  qui  n'étaient  pas  de  sa  compétence. 

Enfin,  des  juges  incompétents  ont  concouru  à  ces  juge- 
ments, tels  que  Taffm  (le  président)  prêtre,  ci-devant  curé  à 

ensuite  conduit  de  brigade  en  brigade  tu  Comité  de  salut  publie  de  la  ConTeo- 
tion  nationale. 

Le  commandiint  de  la  pince  est  chargé  de  rexécution  du  présent  arrêté,  et  en 
rendra  compte  demain  à  trois  beures  après  midi. 

A  Strasbour-:,  24  frimaire,  l'an  II  de  la  République  une  et  îudirisible. 

Signé:  Lbbas,  Saint-Just. 

{Hecueil  de  pièces  de  la  Révolution  à  Slrathourg^  1. 1,  p.  63,  dernière  pièce.) 
1.  Archives,  ibid.^  pièces  6  et  suiy. 


106     CHAP.  XXYIL  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

Haguenau,  vicaire  épiscopal  à  Strasbourg  et  puis  président 
du  district  de  Strasbourg,  et  A.  Probst,  prêtre,  officier  muni- 
cipal à  Schelestadt  ;  ni  l'un  ni  l'autre  n'ont  jamais  été  juges 

d'un  tribunal  quelconque. 

F.  Neumann*. 

Dans  le  registre  où  étaient  inscrites  ses  opérations, 
on  trouve  des  notes  comme  celle-ci  : 

Arrivé  à  Oberenheim,  nous  avons  consigné  tous  les  habi- 
tants de  cette  ville,  sous  peine  d'être  regardés  comme  émigrés 
^t  punis  comme  tels. 

Nous  avons  enjoint  à  la  municipalité  de  nous  fournir  jus- 
qu'à demain  à  neuf  heures  du  matin  une  liste  des  personnes 
contre-révolutionnaires. 

Un  des  accusés  fut  condamné  à  mort  pour  avoir  dit  : 
«  L'ennemi  viendra  encore  chez  nous  ;  la  guerre  ne  finira 
pas  sitôt  \  > 

Cela  n'était  pas  de  nature  à  choquer  Saint-Just  ni  le 
tribunal  révolutionnaire  de  Paris.  Ce  qui  avait  surtout 
irrité  le  représentant,  c'étaient  des  actes  de  despotisme 
personnel  qui  semblaient  une  usurpation  sur  une  autorité 
plus  haute.  Les  prévarications  d'Euloge  Schneider  étaient 
en  quelque  sorte  décuplées  par  toutes  celles  qui  se  com- 
mettaient sous  son  patronage.  L'accusateur  public  du 
département  du  Bas-Rhin  cité  plus  haut,  Neumann,  dans 
des  observations  sur  sa  conduite,  nous  montre  ses  agents, 
anciens  prêtres  autrichiens,  envoyés  dans  les  communes, 
infligeant  des  amendes  arbitraires  dont  ils  ne  tenaient 
pas  registre;  des  impositions  de  1000  francs  dont  ils 
exemptaient  ensuite,  à  la  condition  qu'on  leur  remît  une 
somme  en  numéraire  quMls  gardaient  pour  eux  sans 

1.  Archives,  W  343,  dossier  662,  pièce  il. 

2.  Ibid.,  pièce  12. 


EULOGË  SCHNEIDER.  107 

quillance;  la  clientèlo  d'Euloge  Schneider  rattachée  à  lui 
parla  crainte;  des  réjouissances  à  son  approche  com- 
mandées par  la  terreur,  témoin  les  illuminations  faites  à 
Schelestadt  et  à  Barr;  les  mets  les  plus  exquis,  les  vins 
les  plus  fins  apportés  sur  sa  table.  Quand  il  entra  dans 
Strasbourg,  il  était  dans  une  voiture  à  six  chevaux, 
escorté  de  cavaliers  qui,  à  l'approche  de  la  ville,  dé^ 
ployèrent  leur  drapeau  et  mirent  le  sabre  au  clair  *.  «Je 
ne  parlerai  point  de  son  entrée  à  Strasbourg,  ajoute  à  ce 
propos  Neumann,  elle  est  connue.  Saint-Just  et  Le  Bas 
ont  vengé  la  simplicité  des  mœurs  républicaines,  insul- 
tée par  son  faste  insolent,  en  le  faisant  exposer  à  la 
guillotine '.  » 

Un  double  incident  assez  curieux  dans  cette  vie  de 
prôtre  renégat,  c'est  la  façon  dont  il  mariait  et  dotait  ses 
pareils,  et  se  maria  lui-même.  Citons  les  textes. 

1.  Indé|)endammenl  de  l'arrêté  de  Saint-Just  et  Lebas,  eité  plus  haut,  voioi 
sur  l'entrée  triomphale  de  Schneider  à  Strasbourg  un  témoignage  curieux  ; 

c  Le  soussigné  déclare,  qu'ayant  été  envoyé  par  le  maire  de  Strasbourg  à  Sche- 
lestadt, pour  porter  une  lettre  au  tribunal  révolutionnaire,  il  s'est  arrêté  à  son 
retour  à  Ensicfieim  pour  rafTratchir  son  chcTal.  En  même  temps  sont  arrivés,  le 
citoyen  Barlh,  commandant  de  cavalerie  de  Lampertheim,  avec  d'autres  ofQoiert 
et  cavaliers  nationaux  de  Barr.  Peu  de  moments  après  venait  un  autre  cavalier 
de  Barr  leur  annoncer  que  Schneider  était  arrivé.  Le  nommé  Barih  a  fait  lever 
de  table  tous  les  cavaliers,  en  leur  disant  :  «  Ne  faites  pas  que  Schneider  passe 
sans  que  nous  (nous  en)  apercevions,  parce  que  si  nous  (ne)  sommes  pus  tvec 
lui  en  partant  d'ici,  nous  risquons  d'être  mis  au  pont  couvert  ou  avoir  d'autres 
histoires.  »  Schneider  arriva  dans  une  voiture  attelée  de  six  chevaux,  tout  le 
monde  partit  pour  l'accompagner.  Le  soussigné  est  aussi  parti.  Il  a  remarqué 
que  les  cavaliers  montaient  le  drapeau  à  peu  de  distance  de  la  ville,  à  It  tour 
nomniée  Gr{in-^Varth,  qu'en  entrant  en  ville  ils  ont  tiré  les  sabres  et  ont  ao- 
oompngné  la  voiture  sur  la  place  Snint-Picrre-le-Jeune  à  Strasbourg. 

a  Ce  28  frimaire,  l'an  U  de  la  République  une  et  indivisible. 

Signé  :  Creitzeb, 
inspecteur  de  police,  t 

(Archives,  ibid.,  pièce  42  (24  nrimaire).  Cf.  pièce  S6,  où  il  y  a  moins  de  détails.) 

2.  Une  gravure  du  temps,  qu'on  peut  voir  dans  h  collection  historique  di| 
Cabinet  des  estampes,  représente  cette  scène  ;  le  carrosse  i  six  chevaux  capara- 
çonnés dont  avait  fait  usage  Euloge  Schneider  est  au  pied  de  l'écliafaud.  C'est  pro- 
bablement dans  cette  voiture  qu'on  avait  trouvé  piquant  de  Vj  conduire. 


108     CHAP.  XXVII.  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

On  célébrait  la  fête  de  la  Raison  à  Barr,  on  la  célé- 
brait par  des  abjurations  de  prêtres  catholiques  et  de 
ministres  protestants,  renonciations  qui  donnèrent  lieu 
de  parler  du  mariage  des  prêtres;  et  de  ce  nombre  était 
le  vicaire  de  Barr  c  qui  disait  vouloir  prendre  femme 
sur-le-champ  i».  Le  procureur  syndic  ajoute  dans  son 
rapport  : 

Sur  ce,  le  citoyen  Schneider  disait  qu'il  devait  choisir  une 
fille  parmi  celles  qui  se  trouvaient  au  temple,  et  que  celle 
qui  refuserait  serait  regardée  comme  suspecte,  cependant 
d'un  air  que  lui  déclarant  prenait  la  chose  comme  un  badi- 
nage  ;  le  soir  la  société  populah*e  a  tenu  séance  dans  laquelle  le 
vicaire  de  Barr  s'est  présenté  avec  une  fille,  en  disant  qu'il 
voulait  l'épouser;  les  nouveaux  conjoints  n'ayant  point  de 
fortune  on  propose  à  la  société  de  faire  pour  eux  une  collecte  ; 
et  sur  ce,  le  citoyen  Schneider  dit  qu'il  fallait  faire  une 
liste  qui  serait  approuvée  par  le  district,.,  et  la  remettre 
au  tribunal  révolutionnaire  qui  doit  connaître  ceux  qui  ont 
donnée 

Et  en  conséquence  l'administration  du  district  prit 
l'arrêté  suivant  : 

Du  17  frimaire  l'an  H  de  la  République  une  et  indivisible. 

Les  administrateurs  composant  la  direction  du  district  de 
Barr,  voulant  donner  des  preuves  de  son  amour  pour  la  Ré- 
publique et  concourir  par  tous  ses  efforts  au  bonheur  des  ci- 
toyens qui  se  rendent  dignes  de  l'attachement  des  vrais  sans- 
culottes  par  des  actes  aussi  expressifs  de  leurs  sentiments 
civiques, 

Invitent  la  municipalité  de  son  arrondissement  d'assister 
de  tous  leurs  pouvoirs  les  commissaires  nommés  par  la  société 
républicaine  de  la  commune  de  Barr,  à  l'effet  de  faire  une 

i.  Rapport  du  procureur  syndic,  Archives,  W  545,  do6s.  662,  pièce  53. 


EULOGË  SCHNEIDER.  109 

collecte  dans  cet  arrondissement  pour  le  citoyen  Funck,  ci- 
devant  vicaire  de  cette  ville. 

L'administration  ne  peut  s'empêcher  de  dire  à  tous  ses  con- 
citoyens qu'elle  regardera  comme  vrais  frères  sans-culottes 
ceux  qui  donneront  des  preuves  dans  cette  occasion.  Elle 
arrête  que,  conformément  au  vœu  de  ladite  société,  appuyé 
de  celui  des  juges  dudit  tribunal  révolutionnaire,  la  liste  des 
dons  qui  seront  faits,  ainsi  que  les  noms  des  contribuauo;  sera 
remise    au   tribunal    révolutionnaire  à  telles   fins   que  de 


raison...  K 


Un  don  gratuit  sous  le  contrôle  du  tribunal  révolu- 
tionnaire !  On  comprend  que  quand  l'accusateur  public 
liii-mème  de  ce  tribunal  voulut  se  marier,  il  ne  pou- 
vait trouver  nulle  part  de  résistance.  Il  faut  lire  le  récit 
du  père  de  la  fille  à  qui  fut  réservé  cet  honneur  : 

Je  déclare  que  j'ai  fait  la  connoissance  du  citoyen  Schneider 
quelque  temps  après  son  installation  en  qualité  de  vicaire  de 
Tévcque  du  département  du  Bas-Rliin.  dans  un  club  que  je 
fréquentois. 

Citoyen  Schneider  arrive  à  Barr  avec  le  tribunal  révolution- 
naire.... On  fit  une  fête  de  la  Raison  au  temple....  C'est  à 
cette  fête  que  citoyen  Schneider  renouvela  la  connoissance 
avec  ma  famille.  J'arrive  le  lendemain  et  je  fis  une  visite  aux 
juges  du  tribunal  révolutionnaire.  Citoyen  Schneider  me  dit 
qu'avant  de  partir  il  me  verroit  dans  ma  vallée....  Effective- 
ment, quelques  jours  après  il  vint  me  voir  pour  inviter  ma 
famille  d'a$<ister  à  un  jugement  (on  n'est  pas  plus  galant')  et 
de  loger  avec  lui  :  j*accompagnai  ma  fille,  nous  soupâmes 
chez  lui  avec  sa  suite. 

Le  lendemain  19  frimaire  le  tribunal  partit  pour  Epfig. 

1.  Archives,  ibid.,  piùce  31.  On  a  une  liste  de  souscription  qui  monte  k  2241. 
10  s.  certifiée  Schweighâuser.  (Ibid.,  pièce  44  bis.)  Mais  dans  une  note  (pièce  46) 
il  est  dit  que  les  époux  ont  reçu,  grâce  à  ces  moyens  collectifs,  passé  vingt  mille 
livres. 

2.  Diafoirus  se  borniiil  à  oflVir  le  régal  d'une  autopsie. 


iiO     CUAP.  XXVII.  -  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

Le  30  frimaire,  à  une  heure  et  demie  du  malin  on  frappa 
à  ma  porte.  Mon  épouse  se  leva,  et  apparut  dans  la  rue  un 
cavalier  qui  escortoit  une  chaise.  Elle  demanda  quelles  sont 
les  personnes  qu*il  escorte  ;  il  lui  donna  pour  réponse  :  le 
tribunal  révolutionnaire.  Là-dessus  mon  épouse  vint  dans 
ma  chambre  m'éveiller  ;  je  me  levai  tranquillement  et  des- 
cendis dans  la  cour.  On  dételoit  déjà  les  chevaux.  Citoyen  Taf- 
fin,  président  et  citoyen  Wolff,  juge  dudit  tribunal,  me  dirent 
très  honétement  qu'ils  étoient  chargés  d'une  commission  de 
la  part  du  citoyen  Schneider. 

Nous  montâmes  et  je  convins  que  je  tâch(er)ois  de  les 
amuser  en  fumant  une  pipe,  pour  découvrir  les  motifs  qui 
les  amenoient  à  faire  une  visite  à  une  heure  inattendue,  afln 
d*y  préparer  ma  famille  ;  mais  il  n*y  avoit  pas  moyen  d'y 
réussir.  Enfin  citoyen  Tafiin  me  pria  d'appeler  ma  femme  et 
ma  fille  aînée  et  me  remit  une  lettre  conçue  en  ces  termes  ; 

Epfig,  le  10  frimaire»  Tao  H  de  la  République  une  et  indiYÛible. 

Chers  amis. 

Je  suis  déterminé  à  épouser  votre  fille  atnée.  Consentez-y, 
je  tâcherai  de  faire  son  bonheur. 

Signé  :  Euloge  Schneider. 

La  lettre  adressée  à  ma  fille  est  conçue  en  ces  termes  : 

Aimable  citoyenne, 
Je  t^aime,  je  sollicite  ta  main. 

Signé  :  Euloge  Scumeider. 

Je  remerciai  les  négociateurs  de  la  préférence  que  citoyen 
Schneider  donnoit  à  ma  famille,  leur  avouant  franchement 
que  je  n*avois  pas  de  fortune  qu'une  fille  vertueuse  à  lui  oiTrir; 
que  je  suis  un  sans-culotte  dans  tous  les  principes,  et  que 
j'étois  bien  persuadé  que  citoyen  Schneider  ne  mettoit  pas  en 
balance  la  fortune  avec  ma  fille  ;  que  cependant,  avant  de 
nous  décider,  cette  recherche  exigeoit  des  réflexions  et  que 
je  ne  voulois  pas  manquer  à  la  confiance  que  j'avois  inspirée 


EULOGE  SCHNEIDER.  ili 

à  mes  enfants  et  que  ma  belle-mère  méritoit  à  tou6  égards. 
On  m'accorda  un  jour  et  en  même  temps  on  m'invita  de 
partir  avec  eux  pour  assister  à  la  fête  de  la  Raison  à  EpGg. 

Après,  m'étant  adressé  à  ma  fille  pour  connoitre  ses  senti- 
ments que  mes  enfants  n'ont  jamais  cachés  devant  moi,  leur 
ayant  donné  une  éducation  libre  ;  elle  a  témoigné  qu'elle 
n'avoit  pas  de  répugnance  pour  Schneider,  qu'elle  croit  pou- 
voir vivre  heureuse  avec  lui,  et  consentit  de  lui  donner  sa 
main. 

Réflexions  qui  le  déterminèrent  lui-même  : 

Schneider  est  un  homme  d'esprit  à  talents,  d'un  caractère 
égal,  qui  a  beaucoup  fait  pour  la  Révolution  et  particulièi*e- 
ment  pour  ce  département,  etc. 

—  Il  prévoit  tout,  —  excepté  la  guillotine. 

Le  matin  à  neuf  heures  ma  famille  partit  avec  les  négocia- 
teurs pour  Epfjg.  L'escorte  devançoit  la  chaise.  Près  d*Epfig 
ma  famille  aperçut  une  procession,  comme  ci-devant  à  Cérès. 
En  approchant  elle  reconnut  Schneider  avec  sa  suite,  qui  les 
a  reçus  et  à  laquelle  il  présenta  sa  future  épouse.  R  monta  en 
chaise  et  entrèrent  à  Epfig,  et  de  là,  au  temple  pour  célébrer 
la  fcte. 

J'arrivai  une  heure  après,  croyant  que  ce  jour  étoit  sacré 
à  la  réflexion.  Je  fus  surpris  de  me  voir  entouré  et  compli- 
menté. Je  pardonnai  celte  précipitation  à  l'ardeur  d'un 
amant  qui  vouloit  assurer  son  bonheur.  Puis  Schneider  me 
dit  que  se  sachant  heureux  par  la  possession  de  ma  fille,  il 
continueroit  plus  tranquillement  sa  course,  qui  durera  encore 
deux  mois,  il  ne  craindroit  plus  qu'elle  lui  scroit  enlevée  par 
d'autres  qui  ont  jeté  les  yeux  sur  elle. 

La  proclamation  se  fil  à  Rarr  le  22  frimaire.  J'ignore  si 
elle  a  eu  lieu  à  Strasbourg*. 

l.  Le  mariage  avait  eu  lieu  le  2^,  la  rentrée  k  Strasbourg  et  Tarrcstation  de 

Schneider  le  '2i  frimaire. 


114  CHAP.  XXVU.  —  GERMINAL  (ENTRE  HÉBERT  ET  DANTON). 

—  On  a  VU  que  le  père  et  la  jeune  fille  elle-même  ne 
s'y  étaient  pas  trop  refusés. 

Le  président  Dumas  résuma  toute  l'affaire  dans  cette 
question  posée  au  jury  : 

Estril  constant  que  dans  le  département  du  Bas-Rhin  depuis 
1791  et  notamment  en  1793,  il  a  élé  pratiqué  des  manœuvres 
et  particulièrement  en  ébranlant  la  fidélité  des  citoyens  envers 
la  nation  et  les  portant  à  la  révolte  contre  l'autorité  légitime, 
par  des  manœuvres  criminelles  concertées  avec  le  contre-révo- 
lutionnaire Dietrich  et  des  prêtres  allemands,  par  des  vexa- 
tionSf  des  concussions  immorales  et  cruelles  envers  les  citoyens; 
par  Tabus  le  plus  révoltant  et  le  plus  sanguinaire  du  nom  et 
des  pouvoirs  d'une  commission  révolutionnaire  pour  oppri- 
mer, voler  et  assassiner  des  patriotes,  ravir  Thonneur,  la 
fortune  et  la  tranquillité  des  familles  paisibles  ? 

Euloge  Schneider,  etc.  S 

La  réponse  du  jury  fut  affirmative,  et  Euloge  Schnei- 
der alla  rejoindre  le  Père  Duchesne,  en  attendant  qu'il  fût 
rejoint,  lui-même  par  son  accusateur  et  par  ses  juges  \ 

Le  lendemain  15  (2  avril)  commençait  un  procès  bien 
plus  considérable.  Le  Comité  de  salut  public  achevait 
Tœuvre  ébauchée  par  le  rapport  du  23  ventôse.  Après 
avoir  frappé  ceux  qui  le  devançaient,  il  frappait  ceux 
qui  ne  le  suivaient  plus  ;  après  les  enragés,  les  indul- 
gents. 

1.  Archives,  W  343,  dossier  662,  pièce  48. 

2.  Un  révolutionnaire  poursuivi  par  Saint-Just  ne  peut  être  aisément  défendu, 
et  ne  l'a  été  du  moins  jusqu'à  pré>ent  par  personne.  Voyez  sur  E.  Schneider,  Louis 
Blanc,  Hiêl,  de  la  RévoL,  t.  X,  p.  141  et  147,  et  Ernest  Uamel,  Saint-Jutt, 
livre  lU,  p.  327  et  suiv. 


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CHAPITRE  XXV m 

DANTON,    CAMILLE    DESMOULINS,     ETC. 

(arrestation) 

I 

Mouvement  de  Topinion  contre  les  enragés  à  U  suite  du  procès  d'Hébert. 

On  a  vu,  par  les  rapports  de  police  cités  plus  haut, 
à  quel  point  l'opinion  publique  avait  été  poussée  contre 
les  démagogues  de  la  Commune.  L'immolation  d'Hébert 
et  de  ses  compagnons  n'avait  point  satisfait  le  peuple. 
Ghaumette,  Gobel,  etc.,  étaient  en  prison,  et  on  les  atten- 
dait ailleurs  ;  mais  il  y  en  avait  beaucoup  d'autres  qu'on 
y  aurait  voulu  voir  avec  eux,  tous  de  la  même  faction. 

Un  violent  courant  entraînait  les  esprits  dans  cette 
voie.  L'observateur  de  police  disait  le  5  germinal 
(25  mars)  : 

Près  les  Champs-Elysées,  comme  on  lisait  un  journal  dans 
lequel  il  était  parlé  de  Chaumette,  presque  toutes  les  femmes 
qui  écoutaient  ont  dit  :  «  Oh  !  pour  celui-là,  j'irai  le  voir 
guillotiner,  c'est  un  fripon  qui  avec  ses  beaux  discours  vou- 
lait affamer  Paris.  »  Chabot  y  a  aussi  été  traité  de  scélérat, 
et  une  jeune  fille  a  ajouté  qu'il  avait  abusé  et  trompé  uue 
couturière  de  dix-neuf  ans. 

Bouchotte,  Lhuillier,  Chaumette,  Pache,  Santerre,  ont  fait 
l'occupation  de  plusieurs  groupes  ;  on  y  disait  a  qu'ils  passe- 
raient par  le  tribunal  révolutionnaire,  ainsi  que  le  général 
Uenriot  qui,  avec  ses  aides  de  camp,  a  brisé  les  scellés  qui 
étaient  dans  la  maison  de  Saint-Agnan  [Aignan] .  o 


116      CHAP.  XXVlll.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULLNS,  ETC. 

El  le  6  : 

On  attend  toujours  avec  impatience  que  les  complices 
d'Hébert  soient  connus  pour  les  voir  guillotiner;  mais  on 
dit  que  pour  sauver  d^autres  grands  coupables  on  a  excepte 
de  celte  conjuration  Santerre,  Pache,  Boucliotte  et  Henriot. 

La  Commune  tout  entière  était  devenue  suspecte  : 

Il  est  bien  étonnant,  disait-on,  dans  un  groupe  sur  le 
boulevard  des  Italiens,  que  la  Convention,  après  les  trahisons 
et  les  complots  qui  viennent  d'être  découverts,  ne  scrute  pas 
la  conduite  de  la  Commune  ;  il  est  difficile  à  croire  qu'il  n'y 
ait  pas  de  membre  véreux,  Chaumet  et  Hébert  en  ayant  été 
les  meneurs.  »  «  Qui  sait,  a  répliqué  un  citoyen,  si  elle  est 
bien  pure,  d'après  tout  ce  qui  s'est  passé?  —  J'appuie  la 
motion,  a  répondu  un  troisième,  et  je  vois  parmi  elle  certains 
individus  qui,  ayant  plus  de  poumon  ou  d'astuce  que  les 
autres,  cherchent  à  tout  désorganisera  » 

La  défiance  s'attaquait  aux  idoles  les  plus  vénérées 
de  la  foule.  On  commençait  à  douter  de  la  divinité  de 
Marat  : 

Dans  les  cafés,  chez  les  restaurateurs,  et  même  dans  les 
groupes,  on  répand  que  Marat  n'était  pas  un  si  bon  patriote 
que  le  peuple  l'a  cru  et  le  croit  encore  ;  que  l'on  a  découvert 
qu'il  avait  trempé  dans  cette  dernière  conspiration  ;  que  sa 
femme  même  était  arrêtée'. 

L'armée  révolutionnaire,  dont  le  chef  venait  de  périr 
sur  réchafaud,  était  appelée  dans  les  groupes  c  une 

1.  Rapports  sur  les  5  et  6  germinal,  Schmîdt,  t.  II,  p.  189-195.  Un  rapport  sur 
le  2  enregistrait  ce  bruit  :  c  On  accuse  Ghaumette  d'avoir  fait  incarcérer  plusieurs 
femmes  vivant  de  leurs  rentes,  sous  prétexte  qu'elles  étaient  publiques,  —  parce 
qu'elles  n'avaient  pas  voulu  céder  à  ses  instances  et  à  celles  de  ses  agents.  » 
(Ibid.,  t.  II,  page  180.) 

2.  Rapport  du  6  germinal.  Schmidt,  t.  II,  page  192.  Cf.  un  rapport  sur  le  28 
venlftse  :  «  Marat  est  maintenant  désigné  comme  chef  de  la  conspiration  qui  vient 
d'être  découverte.  > 


L*OPINION  PUBLIQUE  ET  LE  COMITÉ.  117 

armée  de  coquins  \  »  Les  Comités  révolutionnaires 
ne  se  voyaient  pas  plus  épargnés';  et  la  Convention  elle- 
même  était  publiquement  menacée  dans  la  foule,  sans 
que  la  foule  prit  fait  et  cause  pour  elle  : 

Dans  les  groupes  et  sur  les  places  publiques  des  malveil- 
lants, proBtant  des  trahisons  [de  ceux]  en  qui  nous  avions 
toute  confiance,  ont  l'impudence  de  chercher  à  inspirer  au 
peuple  une  défiance  qui  ne  tend  à  rien  moins  qu'à  Tavilisse- 
ment  des  autorités  constituées  et  de  la  Convention  elle-même. 
On  se  plaît  à  répéter  avec  un  sourire  d'aristocrate  ces  mots  : 
«  Ils  y  passeront  tous,  ces  scélérats.  »  La  foule  était  si  grande 
qu'on  n'a  pu  parvenir  à  arrêter  ou  faire  arrêter  ceux  qui 
tenaient  ces  infâmes  propos'. 

Il  y  avait  péril,  pour  le  Comité  de  salut  public,  à 
laisser  Topinion  s'engager  plus  avant  dans  celte  voie. 
S'il  avait  frappé  les  violents,  ce  n'était  pas  pour  faire 
triompher  les  modérés. 

Saint-Just,  à  la  fin  de  son  rapport  du  23  ventôse, 
lançant  un  dernier  coup  au  parti  des  Indulgents,  avait 
repris  pour  l'en  accabler,  le  mot  de  Danton  :  Osez. 
Danton  dédaigna  son  adversaire,  comme  incapable 
d'armer  son  bras  d'un  si  lourd  ceste.  //  n'oserait^  dit-il, 
à  ses  amis  inquiets.  Et  la  journée  du  lendemain  sembla 
lui  donner  raison  :  Danton  était  libre;  ce  sont  les  hom- 
mes de  la  Commune  qui  se  virent  arrêtés.  Mais  le  mou- 


1.  Schmidt,  t.  IT,  page  196  :  <  On  continue  à  faire  dans  le  public  des  dénoncia- 
tions contre  Tarmée  révolutionnaire  qui  est  dans  les  départements.  Partout  on 
assure  qu'elle  jette  la  terreur  dans  Tâmc  des  patriotes  en  les  Taisant  contribuer 
de  p-é  ou  de  force.  Enfin  dans  plusieurs  départements  on  l'appelle  l'armée  de 
coquins  dont  le  chef  vient  de  périr  sur  l'échafaud.  » 

2.  c  On  continue  de  dire  que  la  majeure  partie  des  comités  révolutionnaires 
est  dans  les  principes  d'Hébert  et  qu'il  est  instant  de  porter  sur  eux  l'œil  le  plus 
attentif.  »  (Rapport  sur  le  9  germinal.  Schmidt,  ibid.,  p.  200  ;  cf.  p.  198,  sur  le  8.) 

5.  Situation  du  6  germinal,  ilnd,^  t.  H,  page  194« 


118      CHAP.  XXVin.  -  DANTON,  CAMILLE  DESIIOULINS,  ETC. 

vement  imprimé  par  cette  arrestation,  avait  dépassé  la 
limite.  Le  Comité  lui-même  pouvait  être  emporté.  Le 
danger  le  poussait  à  Taudace.  L'arme  qui  avait  frappé 
les  premiers,  il  résolut  de  la  tourner,  sans  plus  tarder, 
contre  les  autres. 


H 

Réaction  des  Comités  contre  les  indulgenls.  Arrestation  de  Danton, 
Camille  Desmoulins,  Lacroix  et  Pbilippeaui. 

L'exécution  se  fit  avec  le  même  secret  et  par  les 
mêmes  moyens. 

Dans  la  nuit  du  10  au  11  germinal,  Danton,  Camille 
Desmoulins,  Philippeaux*  et  Lacroix*  furent  arrêtés  chez 
eux. 

Trois  Comités  s'étaient  réunis  pour  signer  l'ordre  d'ar- 
restation %  on  pourrait  dire  l'arrêt  de  mort  :  Merlin  de 
Douai,  Cambacérès,  Treilhard,  Berlier,  du  Comité  de  lé- 
gislation; Vadier,  Lebas,  Louis,  Jagot,  Youlland,  Dubar- 
ran,  Élie  Lacoste,  Amar,  Moyse  Bayle,  Lavicomterie, 
David,  Héron,  du  Comité  de  sûreté  générale;  Billaud- 
Yarennes,  Carnot,  Collot  d'Herbois,  Barère,  Saint-Just, 
Prieur,  Cou  thon,  Robespierre,  du  Comitéde  salut  public  \ 

1.  Dès  le  9  germinal,  Garnier  de  Saintes  écrivait  du  Mans  au  Comité  de  salut 
public,  qu'il  suspectait  Phiiippcaux  de  conspiration  :  c  II  est  possible,  disait-il, 
qu'il  soit  innocent,  mais  en  fait  de  conjuration  la  défiance  seule  commande  les 
précautions.  »  (Archives,  W  342,  dossier  648,  3*  partie,  pièce  37.) 

2.  Il  est  toujours  nommé  ainsi,  mais  il  sif^ne  Delacroix  dans  son  interrogatoire. 
(Ibtd.f  3*  partie,  pièce  45.  —  Deux  membres  du  comité  révolutionnaire  de  la 
commune  d*Anet,  Revey  et  Lecomte,  l'avaient  accusé  d'avoir  recelé  un  prêtre  ré- 
fractaire  chassé  de  la  commune.  (Archives,  même  dossier,  1'*  partie,  pièce  46.) 

3.  c  Le  mandat  d'arrestation  contre  Danton,  dit  Baladin,  est  sans  motif  ex- 
primé, écrit  négligemment  (précipitamment?)  au  haut  d'une  feuille  de  papier  à 
enveloppe.  (Baladin,  Rapport^  pièce  n*  70.V  i  —  La  pièce  est  exposée  au  Musée 
des  archives,  vitrine  218,  n*  1401. 

4.  Bougeart,  Danton^  p.  352. 


DANTON,  ETC.  ËGROUÉS  AU  LUXEMBOURG.      iiO 

Les  prévenus  furent  écroués  au  Luxembourg. 

Ce  fut,  parmi  les  prisonniers,  un  grand  sujet  d'éton- 
nement;  et  le  moins  étonné  n'était  pas  Danton  lui- 
même  :  «c  A  son  arrivée,  Lacroix  ne  parla  point;  les 
prisonniers  un  peu  distingués  jouissaient  infiniment,  et 
Tun  d'eux,  appelé  La  Roche  du  Maine,  qui  était  fort 
goguenard,  dit,  en  le  voyant  passer  :  ce  Voilà  de  quoi 
faire  un  bon  cocher.  >  Camille  et  Philippeaux  n'ou- 
vrirent pas  la  bouche  :  mais  lorsqu'on  conduisit  Danton, 
celui-ci  dit,  en  affectant  un  rire  forcé  :  c  Quand  les 
«  hommes  font  des  sottises,  il  faut  savoir  rire.  Je  vous 
c  plains  tous,  si  la  raison  ne  revient  pas  promptement, 
«  vous  n'avez  encore  vu  que  des  roses*.  »  Puis,  rencon- 
trant l'Anglais  Payne,  il  lui  dit  bonjour  en  sa  langue  et 
ajouta  :  <  Ce  que  tu  as  fait  pour  le  bonheur  et  la  liberté 
•c  de  ton  pays,  j'ai  en  vain  essayé  de  le  faire  pour  le 
«  mien;  j'ai  été  moins  heureux,  mais  non  pas  plus 
c<  coupable...  On  m'envoie  à  l'échafaud;  eh  bien!  mes 
«  amis,  j'irai  gaiement*.  » 

La  stupeur  fut  plus  grande  encore  dans  la  Conven- 
tion, quand  le  11,  au  matin,  on  apprit  les  événements 
de  la  nuit.  C'était  pour  beaucoup,  qui  se  trouvaient 


1.  «J'étais,  dit  Beaulieu,  à  la  porte  de  la  prison,  lorsqu'il  entra;  il  se  présenta 
assez  bien  :  a  Messieurs,  nous  dit-il,  je  comptais  bientôt  pouvoir  tous  faire  sortir 
c  d'ici  ;  mais  malheureusement  m'y  voilà  renferme  avec  vous  ;  je  ne  sais  plus  quel 
«  sera  le  terme  de  tout  ceci,  s  (Estais,  t.  V,  p.  341.) 

2.  Mémoires  sur  les  prisons,  t.  II,  page  153.  —  Le  décret  de  la  Convention 
ayant  été  adressé  au  tribunal,  Fouquier-Tinville  fit  le  réquisitoire  sui- 
vant : 

c  L'accusateur  public,  vu  l'accusation  portée  par  la  Convention...,  requiert 
qu'attendu  le  décret  d'accusation  susdaté  et  en  exécution  d'icelui  il  soit  ordonné 
par  ce  tribunal  assemblé  que  Danton,  etc.,  soient  appréhendés  et  écroués  au 
Luxembourg.  »  (Archives,  W  342,  dossier  648,  1**  pai*tie,  pièce  25.)  Quand  le 
tribunal,  sur  ce  réquisitoire,  ordonna  leur  arrestation,  il  savait  bien  qu'ils  étaient 
déjà  enfermés  au  Luxembourg,  et  c'est  pour  cela  que  le  Luxembourg  fut  choisi, 
pour  qu'ils  y  demeurassent  <  comme  en  maison  de  justice  •• 


iâO      CUAP.  XXYin.  -  DANTON,  CAMILLE  DKSlIOULiNS,  ETC. 

libres  encore,  un  réveil  terrible.  Mais  leurs  langues 
restèrent  enchaînées.  Un  seul  des  amis  de  Danton  osa 
élever  la  voix,  le  boucher  Legendre  : 

«  Citoyens,  dit-il,  quatre  membres  de  cette  assem- 
blée sont  arrêtés  de  cette  nuit.  Je  sais  que  Danton  en 
est  un.  J'ignore  les  noms  des  aulres.  Qu'importe  les 
noms,  s'ils  sont  coupables?  Mais,  citoyens,  je  viens 
demander  que  les  membres  arrêtés  soient  traduits  à  la 
barre  où  vous  les  entendrez,  et  où  ils  seront  accusés  ou 
absous  par  vous. 

«  Citoyens,  je  le  déclare,  je  crois  Danton  aussi  pur 
que  moi,  et  je  ne  pense  pas  que  qui  que  ce  soit  me 
puisse  reprocher  un  acte  qui  blesse  la  probité  la  plus 
scrupuleuse.  > 

Des  murmures  interrompent  l'orateur.  Mais  Clausel 
crie  : 

«  Président,  maintiens  la  liberté  des  opinions.  » 
Le  président  Tallien  ayant  rétabli  le  silence,  Legendre 
reprit  la  parole,  et  après  avoir  rappelé  les  services  de 
Danton  : 

«  Il  est  dans  les  fers  depuis  cette  nuit,  ajouta-t-il.  On 
a  craint,  sans  doute,  que  ses  réponses  ne  détruisissent 
les  accusations  dirigées  contre  lui.  Je  demande  en  con- 
séquence, qu^avant  que  vous  entendiez  aucun  rapport, 
les  détenus  soient  mandés  et  entendus.  » 

Rien  ne  semblait  plus  équitable  qu'une  telle  récla- 
mation. Il  ne  faut  pas  juger  sans  entendre  :  l'oubli 
d'une  telle  règle  de  droit  commun  et  de  sens  commun, 
était  un  danger  pour  tout  le  monde.  Quelques-uns 
disaient  :  <  C'est  nous  faire  assassiner  les  uns  les  autres.  » 
Et  Fayau,  qui  avait  recueilli  ce  propos  autour  de  lui, 
avait  peine  à  le  réfuter  en  s'efforçant  de  prouver  que  la 


DÉBAT  SUR  LEUR  ARRESTATION.  121 

loi  ordonnait  d'entendre  les  rapports  et  n'obligeait  pas 
h  entendre  les  accusés.  Mais  mander  Danton,  entendre 
Danlon  au  sein  de  la  Convention,  c'eût  été  ramener  le 
lion  réveillé  et  furieux  dans  l'arène;  et  qu'eussent  fait 
les  chacals  qui  venaient  de  le  faire  tomber  dans  ce  filet? 
Les  amis  de  Danton  reprenaient  courage;  ils  semblaient 
prêts  à  sortir  de  leur  stupeur.  Robespierre  se  précipite 
à  la  tribune  : 

«  A  ce  trouble  depuis  longtemps  inconnu  qui  rogne 
dans  cette  assemblée,  aux  agitations  qu'ont  produites  les 
premières  paroles  de  celui  qui  a  parlé,  il  est  aisé  de 
s'apercevoir  en  effet,  qu'il  s'agit  ici  d'un  grand  intérêt, 
qu'il  s'agit  de  savoir  si  quelques  hommes  aujourd'hui 
doivent  l'emporter  sur  la  patrie.  > 

Et  c'est  au  nom  de  l'égalité  qu'il  demandait  que  cette 
arrestation  clandestine  et  sans  défense,  approuvée  par  la 
Convention  pour  Bazire,  Chabot  et  Fabre  d'Églanline, 
fût  appliquée  à  Danton  : 

«  Legendre  paraît  ignorer,  continu e-t-il,  les  noms 
de  ceux  qui  sont  arrêtés.  Toute  la  Convention  les  sait. 
Son  ami  Lacroix  est  du  nombre  de  ces  détenus.  Pour- 
quoi feint-il  de  l'ignorer?  parce  qu'il  sait  bien  qu'on 
ne  peut  sans  impudeur  défendre  Lacroix.  Il  a  parlé  de 
Danton,  parce  qu'il  croit  sans  doute  qu'à  ce  nom  est 
attaché  un  privilège;  non,  nous  n'en  voulons  point  de 
privilèges  ;  non,  nous  n'en  voulons  point  d'idoles.  [Onap* 
plaudit  à  plusieurs  reprises.)  Nous  verrons  dans  ce 
jour,  si  la  Convention  saura  briser  une  prétendue  idole 
pourrie  depuis  longtemps,  ou  si  dans  sa  chute  elle 
écrasera  la  Convention  et  le  peuple  français.  Ce  qu'on  a 
dit  de  Danton,  ne  pouvait-il  pas  s'appliquer  à  Brissot,  à 
Pétion,  à  Chabot,  à  Hébert  même  et  à  tant  d'autres. 


122      CHAP.  XXVin.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

qui  ont  rempli  la  France  du  bruit  de  leur  patriotisme 
trompeur?  Quel  privilège  aurait-il  donc?  En  quoi  Danton 
est-il  supérieur  à  ses  collègues,  à  Chabot,  à  Fabre 
d'Églantine,  son  ami  et  son  confident,  dont  il  a  été 
Tardent  défenseur?  En  quoi  est-il  supérieur  à  ses  con- 
citoyens? Est-ce  parce  que  quelques  individus  trom- 
pés, et  d'autres  qui  ne  Tétaient  pas,  se  sont  groupés 
autour  de  lui  pour  marcher  à  sa  suite  à  la  fortune  et 
au  pouvoir?  Plus  il  a  trompé  les  patriotes  qui  avaient 
eu  confiance  en  lui,  plus  il  doit  éprouver  la  sévérité  des 
amis  de  la  liberté.  > 

Puis  prenant  une  attitude  toute  défensive,  il  se  plai- 
gnit de  la  défiance  qui  atteignait  les  Comités,  la  justice 
nationale,  la  Convention  elle-même.  Il  fallait  du  cou- 
rage pour  c  défendre  la  pureté  des  principes  contre  les 
efforts  de  Tintrigue.  »  Il  y  avait  péril  à  le  faire,  il  le 
savait  bien.  On  le  lui  a  dit,  on  le  lui  a  écrit  à  lui-même; 
il  aurait  dû  plutôt  s'attacher  à  Danton  :  c'était  pour  lui 
un  bouclier,  un  rempart  qui,  une  fois  renversé,  le  laisse- 
rait à  découvert. 

«  Mais,  ajoutait-il^  que  m'importent  les  dangers.  Ma 
vie  est  à  la  patrie,  mon  cœur  est  exempt  de  craintes,  et 
si  je  mourais,  ce  serait  sans  reproche  et  sans  ignominie. 
(On  applaudit  à  plusieurs  reprises.) 

«  Et  moi  aussi,  continua-t-il,  j'ai  été  ami  de  Pétion; 
dès  qu'il  s'est  démasqué  je  l'ai  abandonné.  J'ai  eu  aussi 
des  liaisons  avec  Roland  :  il  a  trahi,  je  l'ai  dénoncé. 
Danton  veut  prendre  leur  place;  il  n'(.*st  plus  qu'un 
ennemi  de  la  patrie.  »  {Applaudissements.) 

Et,  prenant  de  plus  en  plus  la  pose  d'un  homme  qui 
se  sacrifie,  en  demandant  la  tête  de  son  prochain  : 

«  C'est  ici,  sans  doute,  qu'il  nous  faut  quelque  cou- 


DÉBAT  SUR  LEUR  ARRESTATION.         123 

rage  et  quelque  gi^andeur  d'âme.  Les  âmes  vulgaires 
ou  les  hommes  coupables  craignent  toujours  de  voir 
tomber  leurs  semblables,  parce  que  n'ayant  plus  devant 
eux  une  barrière  de  coupables,  ils  restent  plus  exposés 
au  jour  de  la  vérité;  mais,  s'il  existe  des  âmes  vul- 
gaires, il  en  est  d'héroïques  dans  cette  assemblée,  puis- 
qu'elle dirige  les  destinées  de  la  terre  et  anéantit  les 
factions.  » 

Les  membres  de  l'Assemblée  allaient-ils  prendre  place 
parmi  les  âmes  vulgaires  et  coupables,  ou  parmi  les 
âmes  héroïques  ?  c'était  à  eux  de  choisir,  et  pour  ras- 
surer ceux  qui  eussent  pu  être  entraînés  à  l'indulgence 
de  peur  d'être  frappés  à  leur  tour,  il  ajoutait  : 

c  Le  nombre  des  coupables  n'est  pas  si  grand.  Le 
patriotisme,  la  Convention  nationale,  ont  su  distinguer 
Terreur  du  crime,  et  la  faiblesse  des  conspirations.  On 
voit  bien  que  Topinion  publique,  que  la  Convention 
nationale  marchent  droit  aux  chefs  de  partis  et  qu'elles 
ne  frappent  pas  sans  discernement.  » 

Qu'on  frappe  donc  Danton  sans  crainte  pour  soi- 
même;  qu'on  le  frappe  surtout  si  on  craint  pour  soi  : 
car  parler  pour  lui,  c'est  déjà  une  atteinte  coupable 
portée  à  la  liberté  et  à  l'égalité. 

Ce  discours,  violent  dans  son  hypocrisie,  maîtrisa 
l'Assemblée.  Ceux  qui  s'étaient  tus  se  renfermèrent  plus 
que  jamais  dans  leur  silence,  et  Legendre  vint  humble- 
ment s'excuser  d'avoir  parlé  : 

«  Robespierre  me  connaît  bien  mal,  dit-il,  s'il  ne  me 
croit  pas  capable  de  sacrifier  un  individu  à  la  liberté.  » 

Danton  n'est  déjà  plus  pour  lui  qu'un  individul 

«  Citoyens,  est-il  un  d'entre  vous  qui  me  croie  com- 
plice d'une  seule  mauvaise  action?  J'aime  mon  pays,  et 


124      CHAP.  XXVIII.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

je  déclare  que  mon  sang,  que  ma  vie  lui  appartiennent. 
Si  j'ai  fait  la  proposition  que  le  préopinant  a  combattue, 
c'est  qu'il  ne  m'est  pas  démontré  encore  que  les  détenus 
soient  coupables,  comme  cela  peut  être  démontré  à  ceux 
qui  ont  leis  preuves  sous  les  yeux.  Au  reste,  je  n'entends 
défendre  ici  aucun  individu.  » 

Le  boucher  Legendre  aussi  craignait  d'être  mis  au 
rang  des  indulgents  ! 

La  motion  étant  ainsi  désertée  par  son  auteur,  Barèrc 
se  donna  l'honneur  d'un  triomphe  facile  (il  les  aimait 
ainsi)  en  demandant  qu'elle  fut  rejetée  par  la  question 
préalable,  a  Barère  et  Chabot  avaient  été  livrés  au  tri- 
bunal sans  être  entendus.  Y  aurait-il  un  privilège  pour 
Danton?  Yaurait-il  des  privilégies  dans  la  République?» 
—  Et  qu'aurait  pu  répondre  Danton?  Lors  de  l'arres- 
tation de  Fabre  d'Églantine,  tout  en  demandant  qu'il 
fût  entendu,  n'avait-il  pas  dit  :  «  Sans  doute,  il  peut  se 
trouver  des  occasions  où  le  peuple  soit  pressé  de  punir... 
Brissot  et  ses  consorts  ne  pouvaient  être  entendus  : 
ils  étaient  condamnés  \  » 

Il  s'était  condamné  lui-même. 

La  question  préalable  fut  votée  au  milieu  des  applau- 
dissements, dit  le  Journal  des  débats  et  décrets^. 

C'est  donc  au  milieu  de  l'Assemblée  servilement 
résignée*,  qu'après  Robespierre  qui  avait  fait  entendre 
la  parole  du  maître,  Saint-Just  vint,  comme  accusateur, 

1.  Séance  «lu  24  nivôse  (13  janvier  1794).  Moniteur  du  26  (15  janvier). 

2.  W  558,  p.  187. 

3.  Saiddin  fait  sa  propre  confession,  en  même  temps  que  celle  des  autres, 
quand  il  dit  de  celle  séance  :  «  Le  silence,  la  stupeur  qui  régnèrent  dans  l'As- 
semblée quand  Robespierre  et  Barère  eurent  parlé,  tout,  jusqu'à  l'adhésion  pas- 
sive que  vous  donnâtes  à  cette  question  préalable  qui  rejctoit  la  motion  de  Le- 
gendre, tout  prouve  Toppression  dans  laquelle  vous  étiez.  »  {Rapport  au  nom  de 
la  commitêion  des  XXI ,  p.  82.) 


RAPPORT  DE  SAINT-JUST  i35 

parler  au  nom  des  deux  Comités.  Son  rapport  élait  déjà 
I  acte  d'accusation. 

«  La  Révolution  est  dans  le  peuple  et  non  dans  la  re- 
nommée de  quelques  personnages  x),  disait  Saint-Just,  rédui- 
sant, dès  le  début  de  son  rapport,  en  axiome  le  principe 
d'oslracisme  qui  était  la  loi  de  son  parti.  Cette  idée  Traie  est 
la  source  de  la  justice  et  de  Tégalité  dans  un  Ëtat  libre;  elle 
est  la  garantie  du  peuple  contre  les  homnies  artificieux  qui 
s'érigent,  en  quelque  sorte,  en  patriciens  par  leur  audace 
et  leur  impunité. 

Il  y  a  quelque  chose  de  terrible  dans  l'amour  sacré  de 
la  patrie  ;  il  est  tellement  exclusif  qu'il  immole  tout ,  sans 
pitié,  sans  frayeur,  sans  respect  humain  à  l'intérêt  public... 

Vos  comités  de  salut  public  et  de  sâreté  générale,  pleins 
de  ce  sentiment,  m'ont  chargé  de  vous  demander  justice,  au 
nom  de  la  patrie,  des  hommes  qui  trahissent  depuis  long- 
temps la  cause  populaire;  qui  vous  ont  fait  la  guerre  avec 
tous  les  conjurés,  avec  d'Orléans,  avec  Brissot,  avec  Hébert, 
avec  Hérault  et  leurs  complices  et  conspirent  en  ce  moment 
avec  les  rois  ligués  contre  la  République... 

Si  Danton  était  censé  avoir  conspiré  avec  les  rois, 
qui,  dans  la  Convention  pouvait  se  croire  à  Tabri  du 
soupçon?  C'est  une  crainte  qu'il  importait  à  l'orateur 
de  détruire,  avant  tout,  pour  se  faire  écouter.  Il  faut 
qu'on  sache  que  c'est  la  nécessité  seule  qui  le  presse  : 

Puisse  cet  exemple,  ajoutait-il,  être  le  dernier  que  vous 
donnerez  de  votre  inflexibilité  envers  vous-mêmes.  Puissiez- 
vous,  après  les  avoir  réprimées,  voir  toutes  les  factions  éteintes 
et  jouir  en  paix  de  la  plénitude  de  votre  puissance  législative 
cl  du  respect  que  vous  inspirez. 

Mais  il  faut  un  dernier  exemple,  et  le  rapporteur 
sent  des  résistances  sourdes  dans  cet  auditoire  silen- 
cieux. 


126      GHiP.  XXYin.  -  DANTON,  CAMILLE  DESHOULINS,  ETC. 

Il  faut  quelque  courage  pour  vous  parler  encore  de  sévé- 
rité après  tant  de  sévérité.  L'aristocratie  dit  :  «  Us  vont 
a  8*entre-détruire.  »  —  Mais  Taristocratie  ment  à  son  propre 
cœur  :  c'est  elle  que  nous  détruisons.  La  liberté  ne  fut  pas 
compromise  par  le  supplice  de  Brissot  et  de  Ronsin  reconnus 
royalistes. 

Recannm  royalistes!  cela  ne  fait  plus  un  doute. 

N'écoutez  point  la  voix  de  ceux  qui,  tremblant  devant  la 
justice,  s'efforcent  de  lier  leur  cause  à  l'illusion  du  patrio- 
tisme. La  justice  ne  peut  jamais  vous  comprometti^e  en  rien  : 
Findolgenoe  doit  vous  perdre. 

Après  cet  exorde,  il  entre  dans  son  sujet  : 

Je  viens  vous  dénoncer  les  derniers  partisans  du  roya- 
lisme, ceux  qui  depuis  cinq  ans  ont  servi  les  factions  et  n'ont 
suivi  la  liberté  que  comme  un  tigre  suit  sa  proie. 

Il  refait  longuement  et  assez  péniblement,  à  ce  point 
de  vue,  rhistoire  des  partis  qu'il  présente  comme  obéis- 
sant tousy  orléanistes,  brissotins,  hcbertistes,  à  Tim- 
pulsion  de  l'étranger,  ennemis  déclarés  de  la  religion 
comme  de  la  liberté  elle-même  : 

On  attaqua  l'immortalité  de  l'âme  qui  consolait  Socrate 
mourant  ;  on  prétendait  plus  :  on  s'efforça  d'ériger  l'athéisme 
en  un  culte  plus  intolérant  que  la  superstition.  On  attaqua 
l'idée  de  la  Providence  éternelle  qui,  sans  doute,  a  veillé  sur 
nous. 

Mais  ils  n'ont  pas  seulement  attaqué  la  religion  ;  ils 
ont  attaque  la  Convention  aussi  : 

Us  ont  voulu  renverser  la  liberté,  en  vous  renouvelant. 

Et,  donnant  alors  une  forme  plus  vive  à  son  argu^* 
mentation  : 


RAPPORT  DE  SAINT-JUST.  127 

C'est  ici  que  la  patience  échappe  au  juste  courroux  de  la 
vérité.  Quoi!  quand  toute  TEurope,  excepté  nous  qui  sommes 
aveugles,  est  convaincue  que  Lacroix  et  Danton  ont  stipulé 
pour  la  royauté  ;  quoi  !  quand  les  renseignements  pris  sur 
Fabre  d'Églantine,  le  complice  de  Danton,  ne  laissent  plus  de 
doute  sur  sa  trahison  ;  lorsque  Tambassadcur  du  peuple  fran- 
çais en  Suisse  nous  mande  la  consternation  des  émigrés  de- 
puis la  mise  en  jugement  de  Fabre,  ami  de  Danton,  nos  yeux 
refuseraient  encore  à  s'ouvrir!...  Danton,  tu  répondras  à  la 
justice  inévitable,  inflexible.  Voyons  ta  conduite  passée  et 
montrons  que  depuis  le  premier  jour,  complice  de  tous  les 
attentats,  tu  fus  toujours  contraire  au  parti  de  la  liberté  et 
que  tu  conspirais  avec  Mirabeau  et  Dumouriez,  avec  Hébert, 
avec  Hérault-Séchelles. 

Danton,  tu  as  servi  la  tyrannie... 

Et  il  refait  toute  l'histoire  de  la  vie  de  Danton  sur  ce 
thème,  le  prenant  à  partie,  et  pour  ainsi  dire  corps  à 
corps,  dans  une  interpellation  toute  personnelle  où  les 
faits  imputés  aux  autres  semblent  ne  venir  qu'acces- 
soirement (tant  ridée  de  Danton  le  domine  dans  ce 
procès  commun  !)  ;  et  l'interpellation  se  poursuit  ainsi 
en  longues  colonnes  au  Moniteur  :  elle  ne  se  serait  point 
développée  aussi  commodément,  une  heure  durant,  à  la 
tribune,  si  Danton  eût  été  là  1 

Mais  personne  n'ouvrit  la  bouche,  et,  dominant  son 
auditoire  muet,  n'ayant  plus  que  faire  des  précautions 
oratoires  de  son  exorde,  Saint-Just  conclut  : 

Les  jours  du  crime  sont  passes;  malheur  à  ceux  qui  sou- 
tiendraient sa  cause!  sa  politique  est  démasquée.  Que  tout  ce 
qui  fut  criminel  périsse.  On  ne  fait  point  des  républiques  avec 
des  ménagements,  mais  avec  la  rigueur  farouche,  inflexible 
envers  tous  ceux  qui  ont  trahi.  Que  les  complices  se  dé- 
noncent en  se  rangeant  du  côté  des  forfaits  ;  ce  que  nous 


128      CHAP.  XXVm.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

avons  dit  ne  sera  jamais  perdu  sur  la  terre.  On  peut  arracher 
à  la  vie  les  hommes  qui,  comme  nous,  ont  tout  osé  pour  la 
vérité;  on  ne  peut  point  leur  arracher  les  cœurs  ni  le  tom- 
beau hospitalier  sous  lequel  ils  se  dérobent  à  Tesclavage  et 
à  la  honte  de  voir  laisser  triompher  les  méchants. 

Lui  aussi  il  se  pose  en  victime,  en  demandant  des 
tètes! 

Cela  dit,  il  lut  le  projet  de  décret  qui  mettait  en 
accusation  Camille  Desmoulins,  Hérault,  Danton,  Phi- 
lippeaux,  Lacroix,  prévenus  de  complicité  avec  d'Or- 
léans et  Dumouriez,  avec  Fabre  d'Églantine  et  les  enne- 
mis de  la  République.  Personne  n*eut  garde  de  se 
dénoncer  comme  complice  soi<mêmc,  en  se  rangeant, 
par  un  vote  contraire,  du  côté  des  accusés. 

Le  décret,  dit  le  Moniteur ^  est  adopté  à  l'unanimité 
et  au  milieu  des  plus  vifs  applaudissements^ 

La  Convention  avait  détruit  la  royauté  dansijouis  XYI; 
elle  avait  frappé  à  mort  la  République  dans  les  Giron- 
dins. Ce  jour-là,  c'est  la  Révolution  elle-même  qu'elle 
reniait.  Elle  se  vouait  à  la  dictature.  En  livrant  Danton, 
elle  se  déclarait  digne  de  Robespierre. 

Lu  le  matin  à  la  Convention,  le  rapport  de  Saint- 
Just  le  fut  le  soir  aux  Jacobins,  et  il  y  reçut  les  mêmes 
applaudissements  serviles.  Couthon  approuva  hautement 
la  fermeté  de  la  Convention  et  son  impartialité  dans 
son  refus  d'accorder  pour  Danton  une  faveur  qu'elle 
avait  refusée  on  d'autres  cas;  et  Legendre  renouvela 
platement  ses  excuses.  C'est  avec  la  sanction  des  deux 

1.  Moniteur  du  12  germinal  (1"  avril  1791).  Cf.  Archives,  W  342«  dos.  648, 
1**  partie,  pièce  20. 


HÉRAULT  DE  SÊCIIFXLES.  129 

assemblées  presque  égales  en  puissance,  que  ce  rapport 
allait  venir  devant  les  juges,  pour  servir  d'acte  d'accu- 
sation avec  un  autre  rapport,  rédigé  par  Amar.  sur 
une  autre  série  d'accusés. 


ni 

Hérault  de  Séchelles  et  Fabrc  d'Églanline. 

Le  procès  en  effet  ne  comprenait  pas  seulement 
Danton,  Camille  Desmoulins,  Lacroix  et  Philippeaux  ^  ; 
Hérault  de  ^échelles,  Fabre  d'Églanline  et  plusieurs 
autres  étaient  l'objet  d'autres  poursuites  que  l'on  pré- 
tendait relier  ensemble,  mais  qu'il  importe  d'examiner 
h  part  avant  d'en  venir  aux  débals. 

Hérault  de  Séchelles,  membre  du  Comité  de  salut 
public,  un  des  maîtres  du  gouvernement,  mais  d'autant 
plus  importun  s'il  ne  marchait  pas  aveuglément  à  la 
suite  de  Robespierre,  était  depuis  longtemps  suspect  à  ses 
collègues.  Chargé  spécialement  des  affaires  élrangères, 
il  n'avait  pas  l'air  de  croire  à  la  conspiration  de  l'étran- 
ger :  il  était  donc  bien  près  d'en  êlre  censé  complice. 
Depuis  quatre  mois,  le  Comité  avait  résolu  de  ne  plus 
délibérer  en  sa  présence  el  on  lui  en  avait  dit  les  mo- 
tifs. On  lui  reprochait  d'avoir  <c  compromis  les  papiers 
diplomatiques  du  Comité,  de  manière  qu'ils  avaient  été 
imprimés  dans  les  journaux  et  répandus  au  dehors  ». 
Ou  le  tenait  pour  suspect,  parce  qu'il  avait,  lors  d'une 
première   arrestation,    réclamé  avec   instance,   a    les 

1.  Voyez  aux  Appendices  n*  UI  le  réquisitoire  de  Frunuier-TinviHe  et 
l'arrêt  conforme  du  tribunal,  &  la  date  du  12  gercinal,  relativement  à  Danton 
et  aux  trois  autres. 

TRIB.   RévOL.    111  0 


130      CH\P.  XXVIIL  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

larmes  aux  yeux  »,  la  mise  en  liberté  de  Proly^,  ce 
bâtard  du  prince  de  Kaunitz,  devenu  lui  aussi  jaco- 
bin et  plus  que  jacobin,  dénoncé  à  deux  reprises  aux 
Jacobins,  comme  un  des  enragés,  par  Robespierre  qui 
le  soupçonnait  de  l'avoir  fait  passer  lui-même  pour 
un  soutien  des  prêtres  et  un  défenseur  de  la  reli- 
gion cathoKque  *,  —  inde  irx  ;  et  nous  en  avons  vu  le 
résultat  dans  le  procès  d'Hébert  où  il  fut  enveloppé.  — 
Déjà,  pendant  une  mission  qu'il  remplissait  dans  le 
Bas-Rhin,  Hérault  avait  été  dénoncé,  pour  ces  relations, 
à  la  Convention  par  Bourdon  de  l'Oise,  le  dénonciateur 
appuyant  sur  ses  anciens  titres,  «  ex-avocat  général, 
ex-noble,  »  qui  allaient  assez  bien  avec  la  qualification 
d'ami  de  l'étranger.  Mais  Bentabole  et  Coulhon  lui- 
même  avaient  prolesté  contre  cette  façon  d'incriminer 
un  absent',  et,  dès  son  retour,  le  député,  rendant  compte 
de  sa  mission,  dissipa  ces  insinuations  et  ces  reproches 
dont  ses  derniers  actes  en  Alsace  étaient,  disait-il,  le 
démenti  le  plus  formel  :  son  dénonciateur,  présent  à  la 
séance,  n'osa  pas  même  ouvrir  la  bouche.  Quand  Hérault 
termina  son  discours  en  offrant  sa  démission  de  membre 
du  Comité  de  salut  public,  la  Convention  la  refusa,  en 
passant  à  l'ordre  du  jour,  et  lui  fit  l'honneur  d'ordonner 
l'impression  de  son  compte  rendu  *.  Le  Comité  ne  se 
regarda  pourtant  pas  comme  battu  et  l'on  trouve  parmi 
ses  papiers  cette  lettre  écrite  de  la  main  de  Robespierre 
et  où  l'on  sent  toute  sa  colère  : 


i.  Voyez  le  rapport  de  Saint-Just  du  27  venlôse  (12  mars  1794).  Moniteur 
du  29. 

2.  Séance  des  Jacobins,  des    1*'  et  8  frimaire  (21  cl  28  novembre  1793} 
Moniteur  des  6  et  11  frimaire. 

3.  Séance  du  26  i'rimaire  (16  novembre).  Moniteur  du  28. 

4.  Séance  du  9  nivôse  (29  décembre).  Moniteur  du  10. 


HÉRAULT  DE  SÉCHELLES.  151 

Paris,  11  nivôse,  2*  année  de  la  République  française. 
LE   COMITÉ   DE   SALUT   PUBUC   A   HÉRAULT 

Citoïen  collègue, 

Tu  avois  été  dénoncé  à  la  Convention  nationale  qui  nous 
avoit  renvoyé  cette  dénonciation.  Nous  avons  besoin  de  savoir 
si  tu  pei'sistes  dans  la  démission  que  tu  as,  dit-on,  offerte  hier 
à  la  Convention  nationale.  Nous  te  prions  d'opter  entre  la 
persévérance  dans  ta  démission  et  un  rapport  du  Comité  sur 
la  dénonciation  dont  tu  as  été  Tobjet  :  car  nous  avons  ici  un 
devoir  indispensable  à  remplir.  Nous  attendrons  ta  réponse 
écrite  dans  ce  jour  ou  demain  au  plus  tard. 

Signé  :  Robespierre,  Collot  d'Herbois, 
Billaud-Varennes,  Carnot,  B.  Barère^ 

Mais  Hérault  ne  se  laissa  point  intimider.  Il  ne  renou- 
vela pas  sa  démission  et  le  Comité  ne  déposa  point  de 
rapport.  Le  terrain  était  mal  choisi.  Hérault  était  con- 
venu qu'il  avait  connu  Proly,  «  beaucoup  moins  pour- 
tant, ajoutait-il,  que  plusieurs  excellents  patriotes  dont 
la  vertu  républicaine  est  aussi  notoire  qu'irrépro- 
chable. »  C'eût  été  faire  le  procès  à  trop  de  monde  que 
de  l'accuser  sur  ce  motif-là  :  on  en  prit  un  autre. 

Un  homme  prévenu  d'émigration  avait  été  arrêté,  le 
25  ventôse,  dans  l'appartement  d'Hérault. 

Ce  dernier,  qui  sans  doute  ne  croyait  pas  au  fondement 
de  la  prévention,  s'était  présenté  le  jour  même  avec 
Simond,  son  collègue,  au  lieu  où  on  l'avait  déposé,  et  tous 
deux,  s'autorisantdeleurtitrede  députés,  pénétrèrent  jus- 
qu'à lui.  Aussitôt  on  les  fit  arrêter,  et  Saint-Just  vint,  au 
nom  des  deux  Comités  de  salut  public  et  de  sûreté  géné- 
rale, demander  à  la  Convention  d'approuver  cette  arros- 

1.  Archives,  AF  ii.  22,  doss.  69,  pièce  ^ 


132      CHAP.  XXVIII.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

talion   de   ses  deux   membres,  comme  complices  du 
conspirateur  poursuivi  : 

€  Le  Sénat  de  Rome,  ajoulait-il,  fut  honoré  pour  la 
vertu  avec  laquelle  il  foudroya  Catilina,  sénateur  lui- 
même.  > 

Et  la  Convention,  ne  voulant  pas  moins  faire,  ap- 
prouva l'arrestation,  en  attendant  Tacte  d'accusation  qui 
était  annoncé*. 

Quant  à  Fabre  d'Églantine,  Robespierre  avait  contre 
lui  des  griefs  plus  personnels*.  Ce  député,  auteur  de 
pièces  de  théâtre,  avait  Tair  d'assister  aux  débats  de  la 
Convention  comme  à  un  spectacle.  Robespierre  était 
agacé  de  le  voir  toujours  à  l'assemblée  sa  lorgnette  à  la 
main.  L'auteur  dramatique  avait  l'air  de  suivre  le  jeu  des 
acteui^,  d'étudier  le  caractère  des  personnages  pour  les 
mettre  en  scène  à  son  tour  dans  quelque  comédie  peut- 
être  ;  si  Camille  Desmoulins  s'appuyait  de  Tacite,  un 
autre  ne  saurait-il  pas  s'inspirer  d'Aristophane?  Fabre 
avait  sur  le  métier  une  pièce  dont  Robespierre  se  défiait 
beaucoup.  On  pouvait  mettre  la  main  dessus  en  l'arrêtant 
lui-même;  et  les  prétextes  ne  devaient  pas  manquer  à 
un  moment  où  modérés  et  enragés  allaient  être  également 
envoyés  au  tribunal  révolutionnaire,  comme  ennemis 
de  la  Révolution,  où  l'étranger  était  signalé  comme 
remuante  la  même  fin  les  uns  et  les  autres.  C'est  le 
thème  que  Robespierre  avait  choisi  dans  cette  séance  du 
19  nivôse  (8  janvier),  aux  Jacobins  où  il  imputait  à  ces 
deux  sortes  d'ennemis,  si  opposés  les  uns  aux  autres,  «  de 
s'entendre  comme  dans  une  forêt.  »  Tout  en  accusant  et 
excusant  Camille,  il  visait  un  adversaire  plus  dangereux 

1.  Séance  du  27  ventôse  (12  murs).  Moniteur  du  29. 

2.  Voyez  Micliclet,  t.  VII,  pages  46  et  suiv. 


HÉRAULT  DE  SÉGHELLËS.  133 

pour  lui.  Il  signalait  dans  le  conflit  des  partis  ces 
«  quelques  meneui^  adroits  qui  font  mouvoir  la  machine 
et  se  tiennent  cachés  dans  les  coulisses»  ;  —  a  Au  fond, 
ajoutait-il  poursuivant  sa  métaphore  qui  était  déjà  une 
trop  visible  personnalité,  c*est  la  même  faction  que  celle 
de  la  Gironde  :  seulement  les  acteurs  sont  changés  ;  mais 
ce  sont  toujours  les  mêmes  acteurs  avec  un  masque 
différent.  La  même  scène,  la  même  action  théâtrale 
subsistent  loujours.  Pittet  Cobourg,  »  etc. 

Et  il  continua  sa  charge  contre  les  ultra-révolution- 
naires et  les  citra-révolulionnaireSy  travaillant  au  même 
but  tout  en  se  combattant,  les  contre-révolutionnaires 
masqués,  les  hypocriles  et  scélérats  à  gage,  les  fripons, 
les  intrigants  de  toute  couleur  :  —  si  verbeusement,  selon 
son  habitude,  que  Fabre  d'Églantine  qui  prévenu  de  ses 
inlenlionsétait  venu  se  placer  devant  lui  avec  sa  lorgnette, 
se  leva  pour  s'en  aller. 

C'eut  été  ôter  au  discours  sa  conclusion. 

Robespierre,  le  voyant  partir,  pria  la  société  de 
l'inviter  à  rester  en  séance.  Fabre,  ainsi  pris  à  partie,  se 
dirigeait  vers  la  tribune: 

c  Si  Fabre  d'Églantine  a  son  thème  tout  prêt,  dit 
Robespierre,  le  mien  n'est  pas  encore  fini,  je  le  prie 
d'attendre.  » 

Et  reprenant  sa  théorie  du  double  complot,  de  ces 
deux  partis  qui  se  donnent  l'air  de  s'attaquer  pour 
ruiner  également  la  République  : 

«  Je  déclare  aux  vrais  Montagnards,  ajouta-t-il,  que 
la  victoire  est  dans  leurs  mains,  qu'il  n'y  a  plus  que 
quelques  serpents  à  écraser,  t 

(On  applaudit  :  on  s'écrie  de  toutes  les  parties  de  la 
salle  :  Us  le  seront.) 


134   CH\P.  XXYUL   DiNTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

S'appuyant  de  ce  mot  el  précisant  son  attaque  sous  le 
voile  de  généralités  qui  ne  cachaient  plus  personne  : 

c  Ne  nous  occupons  d'aucun  individu,  dit-il ,  mais 
seulement  de  la  patrie.  J'invite  la  société  à  ne  s'atta- 
cher qu'à  la  conjuration,  et  je  demande  que  cet  homme 
qu'on  ne  voit  jamais  qu'une  lorgnette  à  la  main  et  qui 
sait  si  bien  exposer  les  intrigues  de  théâtre  veuille  bien 
venir  s'expliquer  :  nous  verrons  comment  il  sortira  de 
celle-ci.  » 

Fabre  ne  se  fit  pas  prier.  «  Je  suis  prêt,  dit-il  à  répondre 
à  tout,  quaud  Robespierre  voudra  préciscrses  accusations  ; 
mais  n'étant  accusé  d'aucuns  faits  particuliers  je  garde- 
rai le  silence  jusqu'à  ce  que  je  sache  ce  sur  quoi  je  dois 
m'expliquer  ;  »  et  il  se  déclara  complètement  étranger  aux 
inspirations  comme  aux  écrits  de  Philippeaux  et  de 
Camille  Desmoulins  que  l'on  venait  de  discuter.  Mais 
Robespierre  l'avait  accusé  ;  pour  plusieurs  il  était  dès 
lors  condamné,  et  l'un  d'eux  cria  :  à  la  guillotine. 

(1  Robespierre,  dit  le  compte  rendu,  fit  mettre  Tin- 
ierrupteur  à  la  porte*.  »  Lui-môme  allait  acheminer 
Fabre  vers  le  terme  que  lui  avait  marqué  ce  cri  de  mort. 

Il  en  trouva  l'occasion  dans  une  circonsUnice  où  plu- 
sieurs autres,  tant  de  la  Convention  que  du  dehors,  se 
trouvèrent  incriminés;  cela  se  rattache  à  un  des  faits  les 
plus  étranges  et  les  plus  audacieux  de  Thistoire  de  la 
Convention. 

1    Moniteur  du  23  nivôse  (12  janvier  1794^ 


AFFAIRE  DE  LA  COMPAGNIE  DES  INDES.       135 


IV 

Affaire  de  la  Compagnie  des  Indes  :  Fabre  d'Ëglantine,  Delaunay,  Chabot,  Bazire, 
Junius  et  Emmanuel  Frey,  Diedericbsen,  Gusman  et  l'abbé  d*Espagnac. 

Tout  n*étaitpas  pur  parmi  les  purs.  L'agiotage,  provo- 
qué par  la  dépréciation  des  valeurs  en  ces  temps  orageux, 
avait  pénétré  jusqu'au  sein  de  la  Convention  nationale. 
Âmar,  dans  son  rapport,  en  fait  une  conspiration  de 
l'étranger  à  la  tête  de  laquelle  il  place  le  baron  de  Batz, 
ancien  constituant  que  l'on  retrouvera  plus  tard  encore 
dans  des  conspirations  d'une  autre  sorte.  C'est  chez  lui, 
à  Cliaronne,  que  se  trouvèrent  un  jour  réunis  dans  un 
dîner  Julien  de  Toulouse,  Chabot,  Bazire  et  Delaunay 
d'Angers.  On  s'y  eucourageaitpar  l'exemple  des  membres 
du  parlement  anglais  qui  ne  se  faisaient  nul  scrupule  de 
trafiquer  de  leur  vote  ;  et  Delaunay  indiquait  à  Bazire 
un  moyen  qu'il  trouvait  très  simple  :  «  Il  ne  s'agit  que 
de  faire  baisser  tous  les  effets  des  compagnies  financières, 
profiler  de  cette  baisse  pour  acheter,  provoquer  ensuite 
une  hausse  subite  pour  remettre  ces  mêmesactions  sur  la 
place.  —  Mais,  dit  Bazire,  avec  quels  fonds  faire  ces 
acquisitions? —  Rien  de  plus  facile  que  de  s'en  procurer, 
répond  Delaunay.  L'abbé  d'Espagnac  [fournisseur  des 
armées]  réclame  quatre  millions  :  il  en  abandonnera  pour 
un  certain  temps  la  jouissance,  si  on  lui  procure  son  paie- 
ment. »  Amar,  qui  reproduit  celte  conversation  dans  son 
rapport,  ajoute  :  <  Julien  de  Toulouse  disait  à  Bazire  que 
tandis  que  Delaunay  présenterait  des  mémoires  pour 
faire  baisser  les  effets  publics,  lui,  Julien,  ferait  peur 
aux  administrateurs,  aux  banquiers,  pour  favoriser  l'as- 
sociation et  ses  profits;  qu'on  ne  demandait  à  Bazire  que 


i3«      CUAP.  XXYIII.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMODLINS,  ETC. 

de  se  laire  et  délaisser  faire,  et  queDelaunay  ferait  exac- 
tement à  tous  leur  part  du  bénélice\  > 

Les  choses  se  passèrent  à  peu  près  ainsi.  L'abbé  d'Es- 
pagnac  eut  ses  quatre  millions,  et  Ton  s'occupa  de  faire 
la  baisse  sur  les  titres  des  compagnies  financières.  Ces 
compagnies  étaient  fondées  sur  des  privilèges  :  c*éUiit 
dôjh  un  crime  d'Élat;  et  plusieurs  avaient  donné  lieu  à 
de  nombreux  abus,  la  Compagnie  des  Indes,  par  exemple. 
11  n'était  donc  pas  étonnant  qu'elles  eussent  des  adver- 
saires dans  la  Convention,  et  parmi  les  plus  ardents  était 
Fabre  d'ÉgIantine>.  Un  jour  Delaunay  passant  auprès  de 
lui  et  c(  le  caressant  de  Tœil  >  lui  dit  :  c  Tu  vas  être  bien 
content,  je  vais  écraser  la  Compagnie  des  Indes;  i*  et 
en  efiet  il  monta  à  la  tribune,  et  fit  un  exposé  accablant 
des  origines  de  cette  compagnie,  des  abus  dont  elle  avait 
profité,  des  toris  qu'elle  avait  faits  au  trésor,  en  échap- 
pant, par  des  transferts,  aux  droits  de  mutation  imposés 
par  la  loi  à  la  vente  des  effets  au  porteur.  Les  40000 
actions  avaient  changé  trois  fois  de  mains  en  moins  d'une 
année.  Tous  les  actionnaires  étaient  donc  coupables.  Il 
terminait  en  proposant  la  suppression  de  toutes  les  com- 
pagnies financières,  sous  quelque  dénomination  qu'elles 
fussent.  J^  reste  du  décret  contenait  des  détails  relatifs 
à  la  liquidation  de  leurs  créances,  liquidation  dont  elles 
restaient  chargées. 

Son  discours  avait  été  si  violent  contre  les  compagnies 
que  Fabre  d'Églantine,  lui  succédant  à  la  tribune,  se 
montra  étonné  qu'il  n'eût  pas  proposé  de  les  supprimer 
immédiatement,  au  lieu  de  leur  laisser  le  soin  de  se  li- 


1.  Rapport  d*Amar,  26  vcntAsc.  Moniteur  du  28. 

2.  Voyez  Fabre  (TEglantine  à  ies  concitoyens,  cité  par  M.  L.  Blanc,  Uitt. 
de  la  Révol.,  t.  X,  page  285. 


DELAUNAY,  CBABOT  ET  FABRE  DtGLANTINE.  137 

quider  elles-mêmes  :  car  c'était  leur  prolonger  une  exis- 
tence à  laquelle  le  décret  annonçait  Tintenlion  de  mettre 
(in  : 

€  Vous  ne  sauriez  prendre  des  mesures  assez  fortes, 
a  jon  tait-il,  contre  des  gens  qui  ont  volé  cinquante  millions 
à  la  République.  Je  demande  que  le  gouvernement  mette 
la  main  sur  toutes  les  marchandises  qui  appartiennent  à 
la  Compagnie  des  Indes  et  qu'il  les  fasse  vendre  par  ses 
agents.  S'il  y  a  quelque  chose  de  reste  après  la  liquida- 
tion, on  le  lui  remettra.  Je  demande  en  outre  qu^à  l'ins- 
tant les  scellés  soient  apposés  sur  les  papiers  de  tous  les 
administrateurs,  afin  de  trouver  de  nouvelles  preuves 
de  leur  friponnerie.  » 

Cambon  combattit  cet  amendement  :  il  craignait  qu'en 
se  chargeant  de  vendre  par  ses  propres  agents,  le  gouver- 
nement ne  pût  devenir  responsable  du  déficit  de  la  Com- 
pagnie. Mais  Fabre  insista  et  son  amendement,  appuyé  par 
Robespierre,  fut  adopté  avec  ce  sous-amendement  de  Cam- 
bon :  c  que  la  nation  ne  se  chargerait  pas  du  déficit.  x> 

C'est  dans  ces  termes  que  le  décret  fut  adopté  et  ren- 
voyé à  une  commission  qui  en  devait  arrêter  la  rédaction 
définitive'.  Fabre  d'Églantine,  Cambon,  Ramel,  Chabot 
en  firent  partie  avec  Delaunay,  le  rapporteur  du  projet 
de  décret. 

Cette  conclusion  inattendue  dérangeait  tous  les  plans 
de  Delaunay.  Il  avait  compté  faire  la  baisse  par  son 
décret  et  racheter  ainsi  les  actions  à  vil  prix  ;  mais  il  es- 
pérait, en  laissant  à  la  Compagnie  elle-même  le  soin  de 
la  liquidation,  se  ménager  le  moyen  de  relever  les  cours 
et  par  suite  de  revendie  avec  bénéfice  :  et  voici  que  la 

1.  Séance  du  17  du  premier  mois.  Moniteur  du  19  (10  octobre  1793). 


138      CHAP.  XXVUI.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

compagnie  était  non  pas  menacée,  mais  supprimée  !  C'est 
aloi's  qu'il  conçut,  avec  ses  complices,  le  projet  de  rédiger 
et  de  publier  le  décret,  non  comme  l'Assemblée  l'avait 
voté  y  mais  comme  il  convenait  à  leurs  spéculations 
infâmes. 

Fabre  d'Églantine  était  de  la  commission  et  c'était  lui 
qui  avait  fait  adopter  à  l'Assemblée  les  modifications  si 
contraires  aux  vues  de  cet  agiotage.  Delaunay  et  Chabot 
résolurent  de  le  gagner,  comptant  bien,  au  moyen  deson 
nom,  tromper  les  autres.  Chabot  le  vint  trouver  avec 
un  paquet  de  100  000  livres  en  assignats  ;  mais  s'étant 
aperçu,  aux  premières  paroles,  que  ses  ouvertures  ne  pour- 
raient que  perdre  la  chose,  il  se  contenta  de  lui  remettre 
le  projet  de  décret,  en  le  priant  d'y  faire  les  modifications 
qui  répondraient  à  la  pensée  de  son  amendement,  et 
Fabre  d'Égiantine  les  fit  au  crayon  sur  la  pièce  qui  existe 
encore  aux  Archives*. 


1.  Voici  reproduiles  en  italique  les  modifications  écrites  au  crayon  de  la  main 
de  Fabre  d'Égiantine  et  signées  de  ses  initiales  F.  D. 

Art.  3. 

Les  scellés  apposés  sur  les  effets  el  mai*cliandises  de  la  Compagnie  des  Indes 
ne  pourront  ôlrc  levés  que  lorsque  le  mode  de  liquidation  aura  été  décrété  et 
organisé.  Les  commissaires  liquidateurs  seront  chargés  de  liquider  les  sommes 
dues  a  la  nation  et  d*en  faire  verser  le  montant  au  trésor  public. 

La  liquidation  des  sommes  dues  à  la  nation  terminée,  les  commissaires 
liquidateurs  continueront  d'inspecter  et  de  presser  la  liquidation  de  la  ci- 
devant  Compagnie  des  Indes ,  jusqu'à  parfait  complément  de  l'opération, 

F.  D. 
Art.  5. 

Le  remboursement  des  sommes  dues  à  la  nation  ne  pourra  être  fait  que 
par  le  produit  immédiat  de  la  vente  des  marchandises  et  effets  de  la  ci-devant 
Compagnie  des  Indes  ou  par  ces  marchandises  en  nature. 

Art.  7. 

La  vente  et  liquidation  de  ladite  Compagnie  seront  achevées  dans  le  délai  de 
trois  mois...  (en  interligne  :  ni  (sans)  interruption). 

Et  à  la  fin  : 

Avant  qu'il  puisse  être  procédé  à  aucune  des  opérations  mentionnées  dans 
les  articles  ci-dessus,  il  sera  fait  par  une  commission  spéciale,  prise  dans  le 


LE  FAUX  DÉCRET.  139 

Le  lendemain  Chabot  revint,  lui  apportant  le  projet 
tiré  au  net  en  lui  disant  qu'il  était  tel  qu'il  l'avait  arrêté 
la  veille.  Fabre  signa.  Dès  qu'on  eut  sa  signature,  on 
altéra  le  texte  tout  à  loisir.  A  l'article  2  qui  parlait  du 
triple  droit  encouru  à  raison  des  transferts  on  ajouta 
faits  en  fraude^  ce  qui  semblait  en  exempter  tous  ceux 
pour  lesquels  on  pourrait  alléguer  la  bonne  foi*;  on 
bâlonna  tout  un  paragraphe  et  on  le  remplaça  en  marge 
par  un  autre  sans  nul  le  approbation.  On  changea  par  une 
simple  surcharge  le  délai  de  trois  mois  fixé  pour  la  liqui- 
dation à  Tarticle  7  en  délai  àe  quatre  mois.  Puis  Delau- 
nay  (car  c'est  sa  main  que  l'on  retrouve  ici)  écrivit  en 
interligne  au-dessus  de  la  signature  de  Fabre  d'Églan- 
line  les  mots  :  Ont  signé;  et  à  la  suite  de  cette  même 
signature  les  noms  de  Cambon  fils  aîné,  Chabot,  Julien 
de  Toiilmise,  Delaunay  d'Angers,  et  Ramel  qui  ne  sont  pas 
des  signatures,  après  quoi  il  signa  lui-même  :  Delaunay 
d'Angers,  rapporteur.  La  pièce  portait  pour  titre  :  Pro- 
jet de  décret  :  on  y  ratura  les  deux  premiers  mots 
{projet  de)  et,  sous  cette  forme,  sans  passer  autrement 
devant  la  Convention,  elle  fut  remise  comme  un  décret 
parfait  au  secrétaire  du  Comité  qui  écrivit  en  tête  : 
Bon  à  expédier  ce  6  de  brumaire  l'an  2  de  la  Repu- 
blifjuc  une  et  indivisible.  (Signé)  Louis  du  Bas-Rhin, 
secrétaire^. 

nein  de  la  Convention,  un  état  des  sommes  qui  peuvent  être  dues  à  la  nation 
par  la  ci-devant  Compagnie  des  IndeSy  comme  aussi  de  tous  les  effets  con^ 
cédés  à  ladilf  Compagnie,  laguelle  commission  se  fera  représenter  à  cet 
effet  tous  les  registres  et  actes  nécessaires. 

F.  D. 

(Archives,  >V  342,  dossier  648  (dossier'de  Danton,  etc.),  3*  partie,  pièce  10.) 
i.  Art.  2....  et  les  percepteurs  du  droit  d'enregistrement  feront  verser  au  tré- 
sor public  les  sommes  déjà  dues  à  la  nation  pour  le  triple  droit  encouru  à  rai- 
son de  leurs  transferts  faits  en  fraude. 
•?.  Ibid.,  pièce  14. 


140      aiAK  XXMII.  —  DANTOiN,  CAMILLE  DESMOULLNS,  ETC. 

Onavailvuàlafin  de  larépubliqueromainedeux  consuls 
supposer  un  décret  du  Sénat  qui  n'avait  pas  été  rendu  et 
produire  à  l*appui  l'attestation  d'une  assemblée  curiate 
qui  n'avait  pas  été  réunie*.  C'est  quelque  chose  d'aussi 
fort  qu'on  venait  de  voir  sous  notre  jeune  république.  Le 
faux  décret  figure  à  sa  date  dans  la  collection  du  Louvre 
sous  le  numéro  1792*.  On  se  demande  encore  comment 
ceux  qui  l'ont  certifié  pour  l'impression  conformée  l'ori- 
ginal n'ont  pas  été  choqués  des  irrégularités  de  l'origi- 
nal. Mais  la  chose  ne  devait  pas  rester  impunie.  A  quelque 
temps  de  là,  Fabrc  d'Églanline,  rencontrant  Delaunay  à 
la  Convention,  lui  dit  comme  par  occasion  :  c  Ëh  bien, 
quand  présentes-tu  le  projet  de  décret?  »  et  il  passa  sans 
bien  entendre  sa  réponse;  il  resta  seulement  frappé  de 
l'embarras  de  sa  parole  et  de  l'air  de  surprise  qui  se 
peignit  sur  ses  traits.  Delaunay,  comme  le  croit  Fabre, 
supposait-il  que  celui-ci  avait  reçu  les  100  000  francs 
de  Chabot,  et  Chabot  ayant  renoncé  à  séduire  Fabre,  avait- 
il  gardé  les  100  000  francs  pour  lui,  fraudant  ses  com- 
plices? Toujours  est-il  qu'il  dut  y  avoir  alors  une  expli- 
cation avec  Chabot,  et  Chabot,  se  sentant  perdu,  essaya 
de  se  sauver  en  se  faisant  dénonciateur.  11  alla  trouver 
un  membre  du  Comité  de  salut  public  (Robespierre  qui 
en  fait  le  récit),  lui  dit  qu'il  existait  un  grand  complot  ; 
que  pour  le  faire  réussir,  il  s'agissait  de  corrompre  un 
membre  de  la  Montagne;  que  pour  entrer  plus  avant 

i.  Consules  flagrant  infamia  qtuxi  C  Memmius  canditatus  pactionem 
in  êenatu  recitavit  quant  ipte  et  iuu8  competitor  Domiliuê  cum  consulibuê 
fecittent,  uti  ambo  H  Squadragena  contulibu»  darentet  eitent  ipsi  consule* 
factiy  niai  très  augures  deditaent  qui  te  adfuiste  dicerent  quum  lex  curiata 
ferretur  quœ  lata  non  etset  ;  et  duo  consulares  qui  dicerent  omandis  pro- 
vincii*  consularibus  scribendo  adfuiêse^  quum  omnino  ne  senatut  quidem 
fuùtet.  Cic,  AU.,  IV,  18. 

S.  T.  XVI,  p.  79. 


CHABOT,  BAZIRE  ET  DELADKAY  ARRÊTÉS.  \M 

dans  le  secret  des  conjurés,  il  avait  accepté  la  mission, 
se  réservant  de  dénoncer  les  traîtres,  et  pour  preuve  il 
monirait  son  paquet  d'assignats.  L^autre  lui  dit  de  por- 
ter sa  dénonciation  au  Comité  de  3Ûre(é  générale  :  c^est 
par  là  qu'il  aurait  dû  commencer,  en  effet,  s'il  n'avait 
tenu  à  se  ménager  un  premier  garant  de  ses  bonnes  in- 
tentions dans  le  Comité  de  salut  public.  Suivant  l'avis 
qui  lui  était  donné,  il  s'y  rendit,  fit  sa  déclaration  ;  et 
Bazire,  son  ami,  qui  avait  connu  les  plans  d'agiotage, 
à  qui  Chabot  révéla  peut-être  alors  l'histoire  du  faux 
décret,  Gt  de  même. 

Le  Comité  de  sûreté  générale  crut  que  ce  qu'il  avait  de 
mieux  à  faire  c'était  d'arrêter,  avec  les  dénoncés,  les 
dénonciateurs,  puisqu'ils  avaient  au  moins  Gctivement 
trempé  dans  le  complot.  On  crut  même  bon  de  s'assurer 
d'eux  tout  d'abord.  Chabot  avait  dit  qu'on  trouverait  les 
conjurés  chez  lui  à  8  heures  du  soir.  On  l'arrêta  à 
8  heures  du  mâtiné  Bazire  et  Deiaunay  furent  pris 
ensuite.  Mais  Julien  de  Toulouse  échappa,  et  avec  lui  le 
baron  deBatz  et  d'autresque  Chabot  voulait  faire  prendre. 
L'arrestation  des  quatre  députés  (y  compris  Julien  qu'on 
espérait  prendre  plus  tard),  fut  approuvée  par  un  décret 
de  la  Convention  du  28  brumaire'. 


1.  Il  y  a  au  dossier  (1"  partie,  pièce  4)  une  note  non  signée  sur  les  iOO  000 
livres  extorquées  par  Chabot  à  des  actionnaires  de  la  Compagnie  des  Indes,  sous 
prétexte  de  les  remettre  à  Fabre  d'Ëglantine  et  de  le  désarmer.  Sur  les  rapports 
de  Chalx>t  avec  un  chevalier  Dejean,  qui  «  le  soûlait  deux  ou  trois  fois  par  se- 
maine 9  en  compagnie  de  quelques  femmes  du  monde,  voyez  une  lettre  anonyme 
d'Amiens,  26  ventôse.  (Archives,  ibid.j  1"  partie,  pièce  54.) 

2.  Moniteur  du  50  (20  novembre  1795).  —  Une  perquisition  fut  faite  chez  De- 
iaunay le  29  brumaire  (19  novembre).  On  interrogea  une  citoyenne  Descoings, 
qui  vivait  avec  lui  depuis  16  à  17  mois  et  qui,  dans  une  lettre  à  VouUand,  prési- 
dent de  la  Convention,  où  elle  récrimine  contre  Chabot,  signe  Descoings-De- 
launny.  (Archives,  /.  /.,  1"  partie,  pièce  50.)  Dans  cet  interrogatoire  elle  dit  qu'elle 
a  vu  chez  lui  Ramel,  Chénier  et  Julien  de  Toulouse,  mais  jamais  Chabot  et  Bazire  ; 
que  Deiaunay  les  évitait  à  cause  des  dénonciations  dont  ils  étaient  l'objet,  ne  von- 


1 


142      CHAP.  XXVm.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULLNS,  ETC. 

Fabre  d'Églantine  n'était  pas  dénoncé  par  Chabot. 
Mais  dans  le  cours  des  interrogatoires  que  les  trois 
députés  détenus  subirent  au  Luxembourg,  Delaunay 
ayant  dit  qu'il  y  avait  parmi  ses  papiers,  sous  le  scellé, 
une  pièce  qui  ferait  découvrir  le  vrai  coupable,  on  y 
trouva  le  premier  projet  de  décret  avec  les  notes  et  les 
initiales  de  Fabre  d'Églantine,  et,  sans  y  regarder  da- 
vantage, on  le  tint  pour  Tauteur  des  falsifications  et  on 
l'arrêta. 

Rien  ne  prouve  mieux  la  légèreté  ou  la  mauvaise  foi 
de  cette  imputation  que  le  rapport  par  lequel  Amar 
vint  annoncer  et  faire  approuver  par  la  Convention  le 
24  nivôse  (13  janvier  1794)  l'arrestation  deFabre,  opérée 
dans  la  nuit.  Il  confond  de  la  manière  la  plus  étrange 
les  deux  pièces  que  nous  avons  mentionnées  tout  à 
l'heure.  Il  parle  du  premier  projet  trouvé  dans  les 
papiers  de  Delaunay  comme  du  décret  original,  et  signale 
les  modifications  que  Fabre  y  apporta  comme  constituant 
le  crime  de  faux,  quand  au  contraire  cette  pièce  n'est 
que  le  projet  primitif  de  Delaunay,  remanié  par  Fabre  : 
remanié,  comme  c'était  son  droit  et  son  devoir  en  qualité 
de  membre  de  la  commission,  pour  le  rendre  conforme 
aux  amendements  volés  par  la  Convention.  Il  n'y  a  de  faux 
dans  ce  premier  projet  que  ces  mots  faits  en  fraude  qui 
y  ont  été  ajoutés,  comme  dans  le  second,  par  une  main 


lant  donner  aucune  prise  contre  lui-même.  (/A<V/.,  pièce  49.)  —  Dans  un  autre 
intcrrogaloire  (25  nivôse),  14  janvier  1794,  elle  dit: 

1*  Que  Chabot  a  écrit  à  Delaunay  pour  un  rendez-vous  que  celui-ci  a  rerusé. 

2*  Que  le  lendemain  de  l'arrestation  de  Delaunay,  un  capitaine  des  charrois  a 
parlé  des  intérêts  que  Julien  de  Toulouse  avait  dans  les  mai'chcs  de  Despagnac 
depuis  le  commencement  de  la  guerre. 

3**  Que  la  femme  avec  laquelle  vivait  Chabot,  nvant  son  mariage,  a  parlé  aux 
Jacobins  de  ha  fortune  et  notamment  de  la  gran<le  quantité  d*argenterie  qu'*' 
avait  ches  lui.  (/6iV/.,  pièce  51.) 


FABRE  D*ÉGLANT1NE  ARRÊTÉ.  SES  EXPLICATIONS.  143 

étrangère,  non  par  Fabre  et  sans  nul  doute  après  les 
modifications  faites  par  lui  au  crayon  \ 

Il  suppose  que  la  pièce,  envoyée  aux  procès-verbaux 
avec  le  bon  à  expédier  n'est  que  la  copie  de  ce  prétendu 
original,  quand  au  contraire  c'est  sur  cette  pièce  (pièce 
14)  que  se  trouvent  les  altérations  constituant  le  crime 
de  faux,  et  (|uand  c'est  là  qu'on  trouve  exclusivement  le 
second  point  incriminé,  savoir  «  que  la  vente  des  objets 
appartenant  à  la  compagnie  se  ferait  selon  ses  statuts  et 
règlements  ». 

Lorsque  Fabre,  ainsi  arrêté,  fut  interrogé,  on  dut  lui 
présenter,  avec  le  projet  modifié  par  lui,  l'acte  d'après 
lequel  le  décret  avait  été  imprimé,  et  il  n'eut  pas  de 
peine  à  signaler  l'erreur  où  l'on  était  sur  le  caractère  de 
ces  deux  pièces,  à  montrer  où  était  vraiment  la  fraude  : 
le  premier  projet  (pièce  1 0),  texte  primitif  avec  les  modifi- 
cations qu'il  y  proposa,  conformément  à  ses  amende- 
ments votés  par  la  Convention  ;  le  second  projet  (pièce  14) 
portant  avec  sa  signature  des  traces  d'altération  qui, 
visiblement,  ne  lui  étaient  pas  imputables.  Sa  signature 
y  est;  il  l'y  a  mise  (il  le  déclare)  parce  qu'on  lui  avait 
dit  que  cette  pièce  était  la  mise  au  net  de  la  première, 
et  on  peut  lui  reprocher,  sans  doute,  de  n'y  avoir  pas 
regardé  davantage  ;  mais  c'est  après  l'apposition  de  sa 
signature,  et  par  conséquent  sans  qu'il  en  ait  rien  su, 
qu'on  y  a  fait  les  additions  ou  retranchements  frauduleux 
signalés  tout  à  l'heure,  additions  d'une  autre  encre  et 
d'une  main  qui  n'a  rien  de  commun  avec  la  sienne. 

1.  Ils  sont  écrits  non  au  crayon  comme  les  modifications  de  Fabre,  mais  i 
l'encre,  d'une  toute  autre  encre  que  le  corps  du  projet  et  d'une  toute  autre  main 
que  c»'lle  de  Kabre,  lr»s  cerlainenient  après  que  Fabre  eut  corrigé  le  projet. 
(Archives,  l.  /.,  pièce  10.) 


146      GlAP.  XXYJU.  —  DANTON,  GAMlUiE  DESMOULINS,  ETC. 

5  livres  par  jour  environ.  Diederichscn  parlait  de  son 
bienfaiteur  avec  éloge.  Il  disait  que  Frey  avait  gagné 
beaucoup  d'argent  dans  les  approvisionnements  des 
armées  autrichiennes  contre  les  Turcs;  qu'il  avait  été 
mandé  plusieurs  fois  par  les  empereurs  Joseph  II  et 
Léopold^;  mais  cela  ne  le  recommandait  pas  beaucoup 
au  Comité  de  sûreté  générale.  QiiantàGusman  l'Espagnol , 
un  dénonciateur  le  signalait  comme  s'étant  fait  passer, 
il  y  avait  vingt  ans,  pour  un  baron  allemand,  sous  le 
nom  de  baron  Defrey'. 

I.e  ci-devant  abbé  d'Ëspagnac  s'était  fait  fournisseur; 
et  on  a  vu  comment,  de  l'argent  que  le  trésor  avait  dû 
lui  payer%  il  devait  être  bailleur  de  fonds  des  autres. 


Westcrmann.  —  Dftnlon,  Lacroix,  Hérault  de  Séchclles,  et  Camille  DeaniouUiis 

au  Luxembourg. 

Toutes  les  malversations  que  l'on  était  plus  ou  moins 
fondé  à  reprocher  à  ces  hommes  se  résumaient  en  un 
mot  :  conspiration.  C'est  la  seule  question  qui  leur  avait 
été  posée  le  12  germinal  (1"^' avril  1794)  parTun  des  juges 
du  tribunal  révolu lionnaire,  Deliège,  dans  son  interroga- 
toire préalable  \  Conspirateur  aussi  était  Westermann, 
ce  général  que  l'on  avait  naguère  appelé  comme  témoin 
contre  Hébert  et  Ronsin  et  qui  allait  à  son  tour  figurer 

1.  ArchÎTes,  W  342»  dossier  6i8,  >  partie,  pièce  *28.  —  Interrogatoire  au  Co- 
mité de  sAreté  générale,  20  brumaire  (19  novembre  1795). 

2.  Ibid.,  1"*  partie,  pièce  43. 

3.  Gambon  le  rappelle  dans  la  discussion  sur  le  rapport  de  Delaunay,  relatif  à 
la  Compagnie  des  Indes.  Séance  du  17  du  premier  mois.  Moniteur  du  i9  (10  oc- 
tubie  1793). 

4.  Archives,  ibid.t  5*  partie,  piice  46. 


LKS  ACCUSÉS  AU  LUXEMBOURG.  147 

Gommc  accusé,  n'étant  pas  plus  ami  de  Rossignol  que  de 
Ronsin  et  par  conséquent  pas  moins  odieux  aux  Jacobins, 
dont  il  avait  brisé  les  idoles  dans  la  guerre  de  Vendée. 

Que  Weslerman  ait  été  rapproché  de  Danton,  on  le 
pouvait  comprendre;  mais  que  l'affaire  de  Danton, 
Camille  Desmoulins,  Lacroix  et  Philippeaux  ait  été 
jointe  et  comme  subordonnée  à  celle  de  Chabot, 
Bazire,  etc.,  qui  était  parfaitement  définie,  cela  ne  pou» 
vait  venir  que  de  la  pensée  de  déshonorer  la  cause  des 
premiers  par  cette  association  avec  un  acte  de  friponnene; 
en  un  mot  de  faire  du  procès  des  uns  et  des  autres 
un  procès  de  corrompus.  11  y  en  a  une  autre  raison  qui 
n'a  pas  été  signalée,  mais  qui  ressort  de  la  marche  des 
débats  :  c'est  qu'on  ne  pouvait  juger  tant  d'accusés  en 
même  temps  sans  faire  à  chacun  sa  part,  et  l'affaire  de 
la  Compagnie  des  Indes  pouvait  tenir  par  ses  complica- 
tions une  très  gi*ande  place.  Or  on  commençait  par  elle, 
et  les  débats,  d'après  la  loi  rendue  à  propos  des  Girondins, 
pouvaient  être  clos  après  trois  jours!  Tout  cela  était 
évidemment  combiné  pour  étouffer  la  voix  de  Danton. 

Fabre  d'Égianline  et  ses  co-accusés' avaient  précédé, 
on  Ta  vu,  Danton  et  ses  trois  collègues  en  prison.  Ils  y 
étaient  en  communication  libre  avec  le  reste  des  prison- 
niers. Danton,  au  contraire,  et  les  trois  autres  avaient  été, 
à  leur  arrivée,  mis  au  secret  ;  mais  les  chambres  de  Dan- 
ton et  de  Lacroix  étaient  voisines,  et  ils  pouvaient,  en 
élevant  la  voix,  échanger  leurs  pensées  :  ce  qui  a  fait  que 
leurs  paroles  ont  pu  être  recueillies  par  d'autres  détenus  : 


i.  Leur  interrogatoire  est  du  6  germinal  (26  mars  1794).  Archives,  W  342, 
dossier  648,  3*  partie,  pièces  41^4.  —  L*arrêt  de  prise  de  corps,  confonnémenl 
au  décret  de  la  Convention  du  29  ventôse  (19  mars),  est  de  U  mcuie  date  (ibid., 
pièce  51). 


148      GHAP.  XXVIU.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

a  Oh!  si  j'avais  SU  qu'ils  voulaientm'arréter!  s'écriait 
«  Lacroix.  —  Je  le  savais,  répliqua  Danton  ;  on  m'en 
«  avait  prévenu,  et  je  n'avais  pu  le  croire.  —  Ouoi  ! 
c  Danton  était  prévenu,  et  Danton  s'est  laissé  arrêter  ! 
«  C'est  bien  ta  nonchalance  et  ta  mollesse  qui  t'ont 
«  perdu.  Combien  te  Ta-t-on  prédit  de  foisM  » 

C'est  du  Luxembourg  que  Camille  Desmoulins  écrivit 
à  sa  femme  ces  lettres  où  le  politique  s'est  entièrement 
oublié,  où  l'homme  seul  apparaît  avec  toutes  ses 
faiblesses  sous  le  coup  du  malheur,  et  on  ne  peut  s'em- 
pêcher de  penser  alors  avec  quelle  légèreté  lui-même  il 
avait  provoqué,  avec  quelle  indifférence,  même  avec 
quelle  joie  cruelle  il  avait  contemplé  le  malheur  des 
autres!  Mais  il  y  a  là  des  accents  do  tendresse  qui  nous 
émeuvent  bien  justement,  surtout  quand  on  pense  que 
ce  n'est  point  pour  ses  excès  révolutionnaires,  comme 
Hébert  et  consorts,  mais  pour  avoir  pris,  bien  tard  sans 
doute,  contre  les  bourreaux  la  cause  des  victimes  qu'à 
son  tour  il  allait  partager  leur  fortune  : 

Ma  Lucile,  ma  Vesta,  mon  ange,  lui  dit^il,  la  destinée 
ramène  dans  ma  prison  mes  yeux  sur  ce  jardin  où  je  passai 
huit  années  de  ma  vie  à  te  suivre.  Un  coin  de  vue  sur  le 
Luxembourg  me  rappelle  une  foule  de  souvenirs  de  nos 
amours.  Je  suis  au  secret,  mais  jamais  je  n*ai  été  par  la 
pensée,  par  Tima^^ination,  presque  par  le  toucher  plus  près 
de  toi,  de  ta  mère,  de  mon  petit  Horace... 

Je  ne  t'écris  ce  premier  billet  que  pour  te  demander  les 
choses  de  première  nécessité.  Mais  je  vais  passer  tout  le 
temps  de  ma  prison  à  décrire  :  car  je  n*ai  pas  besoin  de 
prendre  ma  plume  pour  autre  chose  ;  et  pour  ma  défense, 


1.   Mémoires  sur  les  prisons,  (.  II,  page  155;  Beaulioii,   Essais^  t.  V, 
pages  541-342.  —  J'ai  cité  ces  tczlcâ  dans  la  Terreur,  1. 11,  pages  Itt5-1G4. 


LEHRES  DE  CANILLE  A  SA  FEMME.  149 

ma  justiBcatioa  est  tout  entière  dans  mes  huit  volumes  répu- 
blicains. C'est  un  bon  oreiller  sur  lequel  ma  conscience  s'en- 
dort dans  l'attente  du  tribunal  et  de  la  postérité.  0  ma  bonne 
Lolotte,  parlons  d'autre  chose.  Je  me  jette  à  genoux,  j'étends 
les  bras  pour  t'embrasser,  je  ne  trouve  plus  mon  pauvre 
Loulou  (ici  la  trace  d'une  larme)  et  cette  pauvre  Baronne^.. 

Sasecondelettreestun  simple  billet.  Dans  la  troisième 
il  s'épanche  davantage  : 

Duodi  [2*  décade]  germinal  (l**  aTrîl). 

Le  sommeil  bienfaisant  a  suspendu  mes  maux.  On  est 
libre  quand  on  dort  ;  on  n'a  point  le  sentiment  de  sa  captivité  ; 
le  ciel  a  eu  pitié  de  moi.  Il  n'y  a  qu'un  moment,  jeté  voyais 
en  songe»  je  vous  embrassais  tour  à  tour,  toi  et  Horace;  mais' 
notre  petit  avait  perdu  un  œil  par  une  humeur  qui  venait  de 
se  jeter  dessus,  et  la  douleur  de  cet  accident  m'a  réveillé. 
Je  me  suis  retrouvé  dans  mon  cachot;  il  faisait  un  peu  de 
jour.  Ne  pouvant  plus  te  voir  et  entendre  tes  réponses,  car 
toi  et  ta  mère  vous  me  parliez,  je  me  suis  levé  au  moins 
pour  te  parler  et  l'écrire.  Mais,  ouvrant  mes  fenêtres,  la 
pensée  de  ma  solitude,  les  affreux  barreaux,  les  verroux  qui 
me  séparent  de  toi,  ont  vaincu  toute  ma  fermeté  d'âme.  J'ai 
fondu  en  larmes,  ou  plutôt  j'ai  sangloté  en  criant  dans  mon 
tombeau  :  Lucilel  Lucile!  où  es-tu'? 

Ce  jour-là,  12  germinal  (1*'  avril),  les  cinq  accusés 
avaient  subi  l'interrogaloire  qui  précédait  l'acte  d'accu- 
sation et  le  renvoi  devant  le  tribunal.  Le  juge  Denizot 
les  fait  appeler  l'un  après  Tautre  et  pose  à  chacun 
cette  question  : 

D.  S'il  a  conspiré  contre  la  nation  française  en  voulant 
rétablir  la  monarchie,  détruire  le  gouvernement  républicain? 

1.  Nom  familier  de  Mme  Dupletsis,  sa  belle-mère. 

2.  \oyes  la  lettr.^  entière  aui  appendicei,  n*  lY,  et  aa  n*  Y  lea  trois  lettres 
de  Philippeaux  i  sa  Femme. 


150      GUàP.  XXVm.  -  DANTON,  CAMILLE  DfiSMOOLINS,  ETC. 

Ils  répondirent  : 
Camille  Desmoulins  : 

Non. 

Danton  : 

Qu'il  avait  été  républicain  et  qu'il  mourrait  tel. 

Philippeaux  : 

Qu'il  a  constamment  conspiré  contre  la  tyrannie  en  faveur 
de  la  liberté  et  jamais  contre  la  Convention  nationale. 

Delacroix  : 

Jamais. 

Hérault  : 

Que  ces  horribles  pensées  ne  sont  jamais  entrées  ni  dans 
son  esprit  ni  dans  son  cœur. 

Question  unique  couronnée  pour  chacun  d'eux  par  la 
question  finale. 

S'il  a  un  défenseur? 

A  quoi  Danton  répond  : 

Qu'il  se  suffit  à  lui-même  \ 


1.  ArchÎTM,  W  342,  dossier  648,  3*  partie,  pièce  45.  —  Cf.  les  interrogatoires 
des  deux  Frey,  de  Gusman,  de  Diederichsen  et  de  Sahuguet  d'Espagnac,  par 
le  juge  Deliège,  même  jour,  ibid,^  pièce  40,  et  diverses  pièces  concernant  les 
Frey,  ibid.^  1'*  partie,  pièces  5-8. 


CHAPITRE  XXIX 

DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

(pROcis) 

I 

Danton,  Camille  Deamoulins,  PhiHppeiux  et  Laeroix 
i  la  Conciergerie. 

Ce  fut  le  12  germinali  à  11  heures  1/2  du  soir, 
qu'on  fit  descendre  les  quatre  prisonniers  au  greffe  pour 
leur  remettre  leur  acte  d*accusation  ;  et  on  leur  dit 
qu'ils  allaient  partir  immédiatement  pour  la  Concierge- 
rie. Camille  écumait  de  rage,  se  promenant  à  grands  pas 
dans  la  chambre.  Philippeaux  n'exprima  aucune  plainte  : 
il  joignit  les  mains  et  leva  les  yeux  au  ciel.  Danton  plai* 
santa  Camille  Desmoulins  ;  puis  il  dit  à  Lacroix  : 

a  Eh  bien  !  Lacroix,  qu'en  dis-tu?  —  Que  je  vais  me 
couper  les  cheveux  pour  que  Sanson  n'y  touche  pas.  •» 
Ce  sera  bien  une  autre  cérémonie  quand  Sanson  nous 
démantibulera  les  vertèbres  du  cou.  —  Je  pense  qu'il  ne 
faut  rien  répondre  qu'en  présence  des  deux  Comités.  — 
Tuas  raison;  il  faut  tâcher  d'émouvoir  le  peuple ^  » 

«  Quand  ils  partirent  pour  le  tribunal  (pour  la  Concier- 
gerie), continue  Beaulieu,  Danton  et  Lacroix  affectèrent 
une  gaieté  extraordinaire  :  Philippeaux  descendit  avec 

1.  Beaulieu  parait  croire  que  les  prisonniers  remontèrent  encore  dane  leur 
chambre,  et  c'est  là  qu'il  place  la  scène.  Il  est  plus  probable  qu'elle  se  passa  au 
greffe  de  le  prison.  Cf.  Des  Essarts,  t.  I,  page  233,  qui  d'ailleurs  ne  perle  pu 
du  greffe,  et  Flcury,  CamUle  Deimoulinê,i .  II,  page  S22. 


i52      GIIAP.  XMX.  -  DANTON,  CAMILLE  DESMODLINS,  ETC. 

un  visage  calme  el  serein  ;  Camille  Desmoulins,  avec  un 
air  rêveur  et  affligé.  Il  dit,  avant  d'entrer  chez  le  con- 
cierge :  a  Je  vais  k  Téchafaud  pour  avoir  verse  quelques 
larmes  sur  le  sort  des  malheureux  ;  mon  seul  regret,  en 
mourant^  est  de  n'avoir  pu  les  servir.  » 

Ce  fut  probablement  en  arrivant  à  la  Conciergerie  que 
Camille  jeta  sur  le  papier  ces  phrases  vraiment  animées 
du  souffle  de  son  indignation  : 

Si  je  pouvois  imprimer  à  mon  tour  ;  si  on  ne  m'avoil  pas 
mis  au  secret  ;  si  on  avoit  levé  mes  scellés  et  que  j'eusse  les 
papiers  nécessaires  pour  établir  ma  défense  ;  si  on  me  laissoit 
seulement  deux  jours  pour  faire  un  numéro  Sept,  comme  je 
confondrois  M.  le  chevalier  Saint-Jusl,  comme  je  le  convain- 
croisde  la  plus  atroce  calomnie!  Saint-Just  écrit  à  loisir  dans 
son  bain,  dans  son  boudoir  et  médite  pendant  quinze  jours 
mon  assassinat  ;  et  moi  je  n*ai  point  où  poser  mon  écritoire; 
je  n'ai  que  quelques  heures  pour  défendre  ma  vie.  Qu'est-ce 
autre  chose  que  le  duel  de  l'empereur  Commode  qui,  armé 
d'une  excellente  lame  forçoit  son  ennemi  à  se  battre  avec  un 
simple  fleuret  garni  de  liège? 

Suivent  quelques  pages  de  notes  où  il  veut  retourner 
l'accusation  de  complot  contre  ses  accusateurs,  prenant 
surtout  à  partie  Saint-Just,  Vadier,  Àmar,  Voulland, 
Barère*. 

On  a  sur  le  séjour  de  Danton  à  la  Conciergerie  le  récit 
d'un  homme  qui  était  là  et  qui  a  pu  recueillir  soit  par 
lui-même^  soit  par  quelque  autre  prisonnier  plusieurs 
de  ses  paroles  : 

€  Danton,  dit-il,  placé  dans  un  cachot  à  côté  de  Wes- 

1.  Matton,  Correspondance  inédite  de  Camille  Desmoulins,  pages  231-258. 
—  Cette  pièce  avait  dcji  été  donnée  dans  le  recueil  intitulé  :  Papier*  inédits 
trouvés  chez  Robespierre,  Saint-Jttstf  Payan,  etc.,  et  omis  ou  supprimés  par 
Courtois,  t.  I,  page  2d0. 


DANTON  A  LA  CONCIERGERIE.  155 

termann,  ne  cessait  de  parler,  moins  pour  é(re  entendu 
de  Weslermann  que  de  nous.  Ce  terrible  Danton  fut 
véritablement  escamoté  par  Robespierre.  11  en  était  un 
peu  honteux.  Il  disait,  en  regardante  travers  ses  barreaux, 
beaucoup  de  choses  que  peut-être  il  ne  pensait  pas; 
toutes  ses  phrases  étaient  entremêlées  de  jurements  ou 
d*expressions  ordurières. 

c  En  voici  quelques-unes  que  j*ai  retenues  : 

«  C'est  à  pareil  jour  que  j'ai  fait  instituer  le  tribunal 
c  révolutionnaire  :  mais  j'en  demande  pardon  à  Dieu  et 
c  aux  hommes;  ce  n'était  pas  pour  qu'il  fût  le  fléau  de 
«  l'humanité;  c'élait  pour  prévenir  le  renouvellement 
«  des  massacres  du  2  septembre.  »  Étrange  langagedans 
la  bouche  de  Danton  ! 

c  Je  laisse  tout  dans  un  gâchis  épouvantable  :  il  n'y 
c  en  a  pas  un  qui  s'entende  en  gouvernement.  Au  milieu 
«  de  tant  de  fureurs,  je  ne  suis  pas  fâché  d'avoir  attaché 
«  mon  nom  à  quelques  décrets  qui  feront  voir  que  je  ne 
«  les  partageais  pas. 

c  Si  je  laissais  mes  jambes  à  Couthon,  on  pourrait 
c  encore  aller  quelque  temps  au  Comité  de  Salut  public. 

«  Ce  sont  tous  mes  frères  Caîn.  Brissot  m'aurait  fait 
ff  guillotiner  comme  Robespierre. 

ff  J*avais  un  espion  qui  ne  me  quittait  pas. 

«  Je  savais  que  je  devais  être  arrêté. 

«  Ce  qui  prouve  que  Robespierre  est  un  Néron,  c'est 
c  qu'il  n'avait  jamais  parlé  à  Camille  Desmoulins  avec 
c  tant  d'amitié  que  la  veille  de  son  arrestation. 

a  Dans  les  révolutions,  l'autorité  reste  aux  plus  scélé- 
c  rats. 

c  II  vaut  mieux  être  un  pauvre  pécheur  que  de  gou- 
c  verner  les  hommes. 


154      CHÂP.  XXIX.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOUUNS,  ETC. 

«  Les  f .  •  •  bétes,  ils  crieront  :  Vive  la  République  I  en 
<x  me  voyant  passer.  » 

c  II  parlait  sans  cesse  des  arbres,  de  la  campagne  et  de 
la  nature  \  » 

RioufTe  parle  ainsi  des  autres  accusés  : 

a  Lacroix,  fort  embarrassé  de  son  maintien,  semblait, 
plus  que  tous  les  autres,  tourmenté  de  la  conscience  que 
tous  les  malheureux  qu'il  voyait,  c'était  lui  qui  les  avait 
faits.  Il  affectait  un  étonnement  qui,  ne  pouvant  être  réel, 
remplissait  d'indignation  ceux  qui  en  étaient  témoins. 
Il  avait  Tair  de  s'attendrir  sur  le  sort  de  tant  de  vic- 
times, c  Pourquoi  cette  foule  de  jeunes  filles  dans  les 
c  fei^?  >  s'ccriait-il.  Tout  le  surprenait,  et  la  forme  du 
tribunal,  et  le  régime  si  dur  des  prisons,  et  le  nombre  des 
prisonniers.  «  Quoi  !  lui  dit  l'un  d'entre  eux  ;  jamais  des 
c  charretées  de  victimes,  se  rencontrant  sur  vos  pas,  ne 
c  vous  ont  appris  qu'il  y  avait  dans  Paris  une  boucherie 
€  d'hommes?  —  Non,  répondit-il,  je  n'ai  jamais  ren- 
c  contré  des  charrettes.  »  Il  avait  été  un  des  plus  ardents 
promoteurs  des  institutions  révolutionnaires.  Si  son 
ignorance  n'eût  pas  été  feinte,  elle  n'en  eût  pas  été 
moins  odieuse.  Génies  destructeurs  qui  lancent  des  fléaux 
parmi  les  hommes,  et  ne  daignent  pas  s'informer  de 
leurs  progrès  ! 

a  Honte  d'avoir  été  trahis  par  leur  parti,  honte  de  se 
trouver  au  milieu  de  leurs  victimes  dont  ils  ne  pouvaient 
comprendre  la  modération  à  leur  égard,  telle  était  l'ex- 
pression générale  de  leur  figure  :  peu  ou  point  de  solli- 
citude pour  la  patrie.  Ils  mouraient  en  cherchant  à  démê- 
ler le  fil  des  intrigues  qui  les  avaient  perdus,  et  comment 

1.  Mémoire»  ttun  détenu  (RioufTe),  dans  les  Mémoire»  »ur  les  prisons,  L  I, 
pages  06-<i8. 


OUVERTURE  DU  t>ROGËS.  155 

il  était  arrivé  qu'ils  ne  fussent  pas  restés  les  plus  forts. 

«  Danton,  le  ?éri table  géant  de  ce  parti,  et  qu'il  ne 
faut  confondre  avec  aucun  d'eux,  généralisait  davantage 
ses  idées. 

«  Fabre  d'Églantine,  malade  et  faible,  n'était  occupé 
que  d'une  comédie  en  cinq  actes  qu'il  disait  avoir 
laissée  entre  les  mains  du  Comité  de  salut  public,  et  de  la 
crainte  que  Billaut-Yarennes  ne  la  lui  volftt^  » 


II 

iS  germiiutl.  —  OoTerture  du  proeès,  acte  d'accuMtion.  ^estermann 
joint  aux  accusés.  Débat  sur  raffSiire  de  la  CompagnU  det  Indet. 

Au  moment  où  le  procès  allait  commencer,  y  avait-il 
quelque  doute  sur  les  deux  hommes  entre  les  mains  des- 
quels était  tout  ce  jugement? 

On  trouve  parmi  les  papiers  du  Comité  de  salut  pu- 
blic cette  note  bien  extraordinaire  : 

Écrire  a  Henriot  de  mettre  à  l'ordre  qu'on  ne  fasse  point 
arrêter  le  président  et  Taccusateur  public  du  tribunal  révolu- 
tionnaire. 

D'une  autre  main  : 

Faire  signer  par  quatre  membres. 

D'une  autre  main  : 

13  germinal. 

(La  lettre  a  été  envoyée  le  même  jour  par  un  gendarme*.) 

Les  débats  s'ouvrirent  ce  même  jour  (2  avril  1794). 
Quatorze  accusés  prirent  place  sur  les  bancs  qui  leur 

1.  Mémoires  tTun  détenu^  dans  les  Mém»  ntr  Ui  priêtmêt  t,  I,  pages  08-69. 

2.  ArchÎTes  AF  ii,  SS/dost.  7i,  pièce  9. 


J56       CHAP.  XXIX.  -  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  LTC. 

étaient  réservés  :  en  tête  non  pas  Danton  mais  Chai>ot, 
Bazire,  Fabre  d*Églantine  ;  c'était,  je  Tai  dit,  à  cette 
affaire  de  falsification  de  décret  et  de  concussion  que 
Ton  voulait  subordonner  tout  le  reste;  puis  Lacroix  et 
Danton  ;  après  eux  Delaunay  et  Hérault  de  Séchelles, 
complices  des  premiers,  puis  Camille  Desmoulins  et  à  la 
suite,  dans  la  môme  confusion,  Gusman,  Diederichsen , 
Philippeaux,  d'Espagnac,  Junius  et  Emmanuel  Frey. 

Les  jurés  étaient  en  face.  D'ordinaire,  quand  las  accu- 
sés sont  nombreux  et  que  l'affaire  peut  étœ  longue,  on 
augmente  le  nombre  des  jurés.  Ici  il  n'y  en  avait  que 
sept  :  Renaudin,  Desboisseaux,  Trinchard,  Dix-août, 
Lumière,  Ganney,  Souberbielle*.  N'y  avait-il  que  ceux-là 
sur  qui  Ton  pût  compter?  On  tirait  au  sort  les  jurés,  il 
est  vrai  ;  et  le  tirage  avait  été  fait  par  Fleuriot  et  Fouquier 
dans  la  chambre  du  conseil,  c  Le  tirage  ou  le  triage?  » 
Il  avait  été  fait  en  présence  de  quelques  juges,  —  mais 
en  l'absence  du  greffier  qui  aurait  dû  être  là  et  qui  en 
dépose  au  procès  de  Fouquier.  Camille  Desmoulins 
récusa  Renaudin,  et  l'on  ne  tint  pas  compte  .de  sa  ré- 
cusation'. 

VouUand  et  Vadier.  du  Comité  de  sûreté  générale, 
s'étaient  placés  dans  un  lieu  retiré  derrière  les  juges 
pour  jouir  du  spectacle  de  leurs  victimes,  rangées  sur 
les  gradins". 

Dans  rappel  des  accusés,  Camille  Desmoulins,  inter- 
terrogé  sur  son  âge,  dit  : 

J'ai  Tâge  du  sans-culotte  Jésus, "trente-trois  ans. 

i.  Archives,  W  342,  doMÎer  648,  3*  partie,  pièce  55  (procèf-Terbal  d'au- 
dience}. 

2.  Déposition  de  Paris  (Fabricius).  Procès  Fouquier,  n«25. 

3.  Vilale,  Caujtes  secrètes  du  9  thermidor,  continuation,  page  31. 


RAPPORT  D'AMAR.  157 

Danton,  sur  son  nom  et  sur  sa  demeure  : 

Ma  demeure  sera  bientôt  dans  le  néant  ;  quant  à  mon  nom, 
vous  le  trouverez  dans  le  Panthéon  de  l'histoire. 

Hérault  de  Séchelles,  sur  son  nom  et  sur  son  état 
avant  la  révolution  : 

Je  m'appelle  Marie-Jean,  nom  peu  saillant  même  parmi  les 
saints^  Je  siégeais  dans  cette  salle  où  j'étais  détesté  des  par- 
lementaires '. 

Selon  le  plan  qui  avait  été  arrêté,  raccusateur  public 
lit  lire  par  le  greffier,  comme  première  partie  de  son 
acte  d'accusation,  le  rapport  d*Amar  sur  1  affaire  de  la 
Compagnie  des  Indes,  rapport  à  la  suite  duquel  Chabot, 
Delaunay  d*Angei^,  Julien  de  Toulouse  (contumace), 
Fabre  d'Églanline,  Chabot  et  Bazire  avaient  été  renvoyés 
devant  le  tribunal  révolutionnaire.  I/accusateur  public 
y  impliquait  même  Hérault  de  Séchelles,  comme  n'étant 
étranger  ni  à  la  falsification  du  décret,  ni  aux  trames 
ourdies  on  faveur  de  la  Compagnie  des  Indes,  et  il  allait 
jusqu'à  y  rattacher  Camille  Desmoulins,  parce  qu'il 
avait  dit  qu'il  ne  concevait  pas  comment  en  France  on  ne 
gagnait  pas  d'argent;  que  pour  lui,  il  n'avait  que  l'em- 
barras du  choix'. 

Mais  c'él'iit  peu  qu'il  y  eût  faux  et  concussion,  fût-ce 
un  faux  renouvelé  de  l'antiquité  comme  celui  qu'on 
signalait  ici.  On  y  voulait  voir  un  complot,  et  il  y  au- 
rait manqué,  on  l'a  vu,  quelque  chose,  si  on  n'y  eût  mêlé 
les  puissances  étrangères  :  à  cet  égard  quelques  étran- 
gers faisaient  bien  parmi  les  conjurés.  L'accusation  com- 

1.  C'est  sur  un  Um  ironique  qu*il  pirlait  sans  aucun  doute. 

2.  Moniteur  du  15  germinal. 

3.  Bulletin,  n«  17,  pag.  05-67. 


158      CHAP.  XXIX.  ~  DANTON,  CAMILLE  DESMOULLNS,  ETC. 

prenait  donc  à  ce  titre  les  deux  Frey»  beaux-frères  de 
Chabot.  Les  deux  Frey,  <c  venus  en  France  presque  tout 
nus  >,  avaient  donné  leur  sœur»  avec  200000  francs  de 
dot,  au  capucin  Chabot  ;  d'où  tenaient-ils  ces  200  000  fr.? 
Le  Danois  Diederichsen,  l'Espagnol  Gusman,  liés  avec 
l'introuvable  baron  de  fialz,  agioteurs  ou  intrigants, 
achevaient  de  donner  à  cette  conspiration  de  l'étran- 
ger une  certaine  apparence;  l'ex-abbé  d'Espagnac  lui- 
même,  accepté  du  Comité  des  marchés,  grâce  aux  in- 
telligences qu'il  avait  dans  la  place,  comme  fournisseur 
des  armées  de  la  République,  était,  selon  Taccusation, 
d'accord  avec  ces  mêmes  puissances  pour  perdre  nos 
soldats. 

On  reliait  par  Camille  Desmoulins  le  premier  groupe 
au  second  ;  on  les  reliait  l'un  et  l'autre,  par  Chabot  et  les 
Frey,  à  la  conspiration  de  Ronsin,  d'Hébert,  etc.  On  les 
reliait  par  Fabre  d'Églantine  à  la  conspiration  des  Gi- 
rondins ;  on  les  reliait  même  par  Danton  à  la  conspira- 
tion de  Dumouriez.  Ici  l'accusateur  public  pouvait  puiser 
à  pleines  mains  dans  le  rapport  de  SaintJust.  Danton  q 
servi  la  tyrannie  (la  royauté)  ;  il  a  conspiré  avec  les 
Lamelh,  il  a  attiré  le  peuple  dans  le  guct-apens  du 
Champ-de-Mars  (17  juillet  1791).  Danton  s'est  éloigné 
de  Paris  aux  jours  de  péril  ;  il  n'y  est  revenu  le  9  août 
que  pour  aller  se  coucher  dans  la  nuit  du  10;  il  a  fait, 
après  le  10  août,  une  alliance  intime  avec  Dumouriez; 
il  flattait  les  Girondins,  il  était  dans  des  conciliabules 
avec  Wimpfen  et  d'Orléans;  on  le  soupçonnait  d'avoir  eu 
des  conférences  en  France  avec  la  reine,  d'après  des  let- 
tres de  l'ambassadeur  d'Espagne  à  Venise*.  Il  dînait  chez 

1.  (31  juillet  1793.)  c  Le  3  de  ce  mois,  la  Reine  a  été  séparée  du  Dauphin.  La 
Commune  de  Paris  prtétend  qu'un  agent  du  prince  de  Cobourg  a  des  intelligences 


WËSTKRNANN  MIS  EN  ACCUSATION.  159 

Gusman.  Il  était  sans  doute  en  relation  avec  les  Espagnols. 
La  lecture  du  rapport  d'Àmar  sur  TafTaire  de  la  Com- 
pagnie des  Indes,  puis  des  décrets  de  renvoi  au  tribunal 
occupa  toute  la  première  séance  (13  germinal).  La 
seconde  commença  par  la  lecture  d'un  décret  nouveau, 
décret  rendu  la  veille,  qui  renvoyait  au  iribanal  révolu- 
tionnaire un  nouvel  accusé,  Westermann,  «  écLevin  de 
Sti^sbourg,  soldat  dès  son  enfance,  »  comme  il  répondit 
à  rappel  de  son  nom  ^  :  il  prit  place  immédiatement  sur 
les  bancs  auprès  des  autres'. 

avec  la  Reine,  que  Danton  et  Lacroix,  qui  étaient  du  parti  de  la  Montagne,  sont 
devenus  Girondina  et  ont  eu  des  intelligences  avec  Sa  Majesté. 

<  RenouTellement  du  Comité  de  sûreté  générale  :  neuf  des  principaux  chefs 
du  parti  maratiste  en  sont  les  membres. 

f  On  espère  cependant  qu'il  s'y  troufera  un  espion  royaliste  déguisé  tous 
le  masque  maratiste,  etc. 

«  Signé:  Clembste  db  Campos.  i 

(Archives,  W  542,  dossier  648, 3*  partie,  pièce  35.) 

Joignez-y  une  déclaration  de  Rheydellet,  lieutenant  de  raisseau,  arrêté,  contre 
le  droit  des  gens,  étant  parlementaire  et  incarcéré  à  Cagliari.  Il  a  appris  du 
major  de  la  place,  avant  les  événements,  la  trahison  de  Dumouriez,  la  rébellion 
de  Lyon,  de  Marseille,  de  Toulon  et  de  la  Vendée,  le  complot  des  fédéralistes. 
On  lui  a*dit,  sur  la  fin  de  mars,  que  tous  devaient  se  réunir  aux  puiisaacet  cot- 
Usées,  ayant  à  leur  tête  Danton  et  Dumouriez.  14  germinal.  [Ibid,,  1**  partie, 
pièce  46.) 

1.  Notes  de  TopinO' Lebrun,  juré  du  tribunal  révolutionnaire,  publiées  par 
M.  J.  Claretie,  Camille  Desmoulins,  page  468.  —  Sur  sa  mise  en  accusation. 
Moniteur  du  14  gettninal  et  procès-verbal  d'audience.  (Archives,  W  542,  dossier 
648,  5*  partie,  pièce  55). 

2.  Vnici  en  quoi  consista  rinterrogatoire  que  lui  avait  fait  subir  le  juge  Deniiot 
le  matin  même  : 

D.  Son  nom,  son  âge  ? 

R.  François-Joseph  Westermann,  quarante  ans  ;  militaire  à  l'âge  de  quinze  (ans), 
puiséchevin  de  la  ville  de  Strasbourg  et  depuis  la  révolution  envoyé  comme  oom- 
uiissairc  du  pouvoir  exécutif  pour  arrêter  Lafayette,  et  général  de  brigade. 

D.  S'il  a  conspiré  contre  le  peuple  français  en  voulant  rétablir  la  monarchie, 
détruire  la  Convention  nationale  et  le  gouvernement  républicain  ? 

H.  Qu'il  n'a  jamais  eu  l'idée  de  pareils  forfaits;  que  les  bulletins  de  la  Con- 
vention nationale  prouvent  qu'il  a  toujours  bien  servi  son  pays. 

D.  S'il  a  fait  choix  d'un  défenseur  ? 

(Archives,  ibid.,  5*  partie,  pièce  47.) 

Ce  même  jour,  un  nommé  Patou  communiquait  à  sa  charge  trois  lettres  (24  juil- 
let, 2  et  '27  août  1795)  à  lui  adressées  par  son  fiU,  volontaire  qui  servait  en  Yen* 
dée  et  qui  avait  à  se  plaindre  de  son  général.  (Ibid,,  1"  partie,  pièces  55-38.) 


160      CHAP.  XXIX.  -  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

L'accusateur  public  fit  lire  par  le  greffier  Tacle  som- 
maire rédigé  contre  lui  S  puis  celui  qu'il  avait  dressé 
contre  Chabot,  Fabre  d'Ëglantine  et  les  autres,  comme 
complément  du  rapport  d'Amar,  et  enfin  pour  tout  acte 
d'accusation  contre  Danton,  Hérault-Séchelles,  Camille 
Desmoulins,  Lacroix  etPhilippeaux,  le  rapport  de  Saint- 
Just.  C'est  alors  seulement  que  les  débats  s'ouvrirent  par 
l'interrogatoire  des  témoins  *. 

Comme  dans  l'acte  d'accusation,  c'est  l'afTaire  de  la 
Compagnie  des  Indes  que  l'on  attaqua  d'abord  dans  les 
débats. 

Le  premier  témoin  appelé,  Cambon,  rappela  les  amen- 
dements qu*il  avait  fait  adopter  au  décret  relatif  à  la 
Compagnie  des  Indes  el  les  altérations  qu'ils  avaient  subies 
dans  la  ré  Jaction  officielle.  Fabre  réclama  la  production 
de  l'original  qu'on  l'accusait  d'avoir  altéré,  et  n'ayant 
pu  l'obtenir,  il  expliqua  la  part  qu'il  avait  prise  à  la 
discussion  de  la  loi,  les  modifications  qu'il  avait  faites 
au  texte  proposé  par  Delaunay  pour  le  ramènera  la  forme 
volée  par  la  Convention,  désavouant  les  changements 
tout  autres  que  l'on  y  avait  introduits  frauduleusement  : 
désaveu  dont  nous  avons  prouvé  ci-dessus  la  parfaite 
exactitude,  ayant  sous  les  yeux  les  pièces  qu'on  lui  a  re- 
fusées. Mais  sa  défense  chargeait  d'autant  plus  Chabot, 
Delaunay  el  leurs  amis.  Delaunay  niait  tout;  Chabot  et 
Bazire  soutenaient  qu'ils  n'étaient  entrés  dans  cette  in- 
trigue que  pour  en  connaître  les  détails  et  la  faire 
échouer.  Hérault  de  Séchelles  avait  eu  vent  des  bruits 
divers  qui  couraient  sur  le  sort  des  compagnies  finan- 
cières. Il  avait  demandé  à  fiazire  <c  s'il  connaissait  quelque 

1.  Archives,  W  3i2,  dossier  648,  3*  ptrtie,  pièce  59. 

2.  Ibid.^  3*  partie,  pièce  55.  (Procès- verbal  d'audience.) 


LES  DÉBATS;  AFFAniE  DE  LA  COMPAGNIE  DES  INDES.   161 

chose  à  lout  ce  galimalliias  »,  et  Bazirc  lui  avait  répon- 
du :  c  C'est  mon  secret  el  dans  peu  je  le  dévoilerai  au 
Comité  de  sûreté  générale.  >  D'Espagnac  convenait  bien 
qu'il  avait  rendu  quelques  services  à  la  Compagnie  des 
Indes  et  qu'il  lui  en  avait  promis  d'autres,  en  tout  hon- 
neur; mais  on  lui  cilait  cette  letlre  qu'il  avait  écrite  à 
Julien  : 

Cher  ami, 

Je  n'ai  encore  rien  fait  pour  vous  et  cepcndaut  je  n'ai  point 
oublié  toutes  les  obligations  que  je  vous  ai. 

Vous  auriez  de  la  peine  à  vous  faire  une  juste  idée  des  sa- 
crifices que  j'ai  faits  pour  nombre  de  scélérats  qui  siègent  à 
côté  de  vous  et  qui  ne  m'ont  pas  tenu  parole,  etc.  ^ 

Pendant  ces  tristes  débats,  Lacroix,  Danton,  murmu- 
raient :  Qu'élait-il  besoin  de  notre  présence  ù  une  ins- 
truction sur  un  vol  de  portefeuille,  à  une  procédure  avi- 
lissante pour  notre  caractère?  —  «  Passe  d'aller  dans  la 
même  voiture,  >  disait  Danton,  etc.'. 


III 

lDlerix>gatoire  de  Danton  (14  germinal).  —  Nules  du  juré  Tupi  no-Lebrun. 

C'est  après  avoir  longtemps  traîné  l'audience  dans 
ces  sales  affaires,  que  le  président  Herman  en  vint  à 
Danton. 


1 .  Plusieurs  pièces  concernant  d'Espignac  se  trouvent  dans  un  autre  carton 
desarchires,  W515. 

2.  Notes  prises  à  l'audience,  Archires,  W  545,  dossier  676,  (doss.  de  Ghau- 
metic),  1**  partie,  pièces  22  et  23.  —  De  la  môme  main  qu'un  réquisitoire  contre 
0»&clm  (pièce  25)  qui  parait  être  de  Naulin.  Ce  n'est  pourUmt  pas  Naulin  qui 
siégea  dans  rarfair*).  —  Cr.  Moniltur  du  15  germinal  (4  avril  1704)i 

TRIB.   lÉVOL.    lU  il 


163      CIIAP.  XXIX.  —  DAI^TOiN,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

Le  président.  —  Danton,  la  Convention  nationale  voua 
accuse  d'avoir  favorisé  Dumouriez,  de  ne  Tavoir  pas  fait  con- 
naître tel  qu'il  était,  d'avoir  partagé  ses  projets  liberticides, 
tels  que  de  faire  marcher  une  force  armée  sur  Pari?,  pour 
détruire  le  gouvernement  républicain  et  rétablir  la  royauté. 

Dam  ON.  —  Ma  voix,  qui  tant  de  fois  s'est  fait  entendre  pour 
la  cause  du  peuple,  pour  appuyer  et  défendre  ses  intérêts, 
n'aura  pas  de  peine  à  repousser  la  calomnie. 

Les  lâches  qui  me  calomnient  oseraient-ils  me  parler  en 
face  ?  Qu'ils  se  montrent,  et  bientôt  je  les  couvrirai  eux-mêmes 
de  Tignominie,  de  l'opprobre  qui  les  caractérisent  !  Je  l'ai  dit 
et  je  le  répète  :  mon  domicile  est  bientôt  dans  le  néant  et  mon 
nom  est  au  Panthéon  !...  Ma  tête  est  là  :  elle  répond  de  tout! 
La  vie  m'est  à  charge,  il  me  tarde  d'en  être  délivré. 

Le  président.  —  Danlon,  l'audace  est  le  propre  du  crime  et 
le  calme  est  celui  de  l'innocence  ;  sans  doute,  la  défense  est 
de  droit  légitime,  mais  c'est  une  défense  qui  sait  se  renfermer 
dans  les  bornes  de  la  décence  et  de  la  modération ,  qui  sait 
tout  respecter,  même  jusqu'à  ses  accusateurs  ' . 

Danton.  — L'audace  individuelle  est  sans  doute  réprimable 
et  jamais  elle  ne  put  m'étre  reprochée  ;  mais  l'audace  natio- 
nale, dont  j'ai  tant  de  fois  donné  l'exemple,  dont  j'ai  tant  de 
fois  servi  la  chose  publique,  ce  genre  d'audace  est  permis;  il 
est  même  nécessaire  en  révolution,  et  c'est  de  cette  audace 
que  je  m'honore.  Lorsque  je  me  vois  si  grièvement^  si  injuste- 
ment inculpe,  suis-je  le  mailre  de  commander  au  sentiment 
d'indignation  qui  me  soulève^contre  mes  détracteurs?  Est-ce 
d'un  révolutionnaire  comme  moi,  aussi  fortement  prononcé, 
qu'il  faut  attendre  une  défense  froide?  Les  hommes  de  ma 
ti'cmpe  sont  impayables  ;  c'est  sur  leur  front  qu'est  imprimé 
en  caractères  ineftaçables  le  sceau  de  la  liberté,  le  génie  ré- 
|)ubr(cain  ;  et  c'est  moi  que  Ton  accuse  d'avoir  rampé  aux 
pieds  des  vils  despotes,  d*avoir  toujours  été  contraire  au  parti 
de  la  liberté,  d'avoir  conspiré  avec  Mirabeau  et  Dumouriez  1 

1.  Cf.  les  noUt  d'tiidienee  cittoj)lus  haut* 


INTERROGATOIRE  DE  DANTON.  163 

et  c'est  moi  que  Ton  somme  de  répondre  à  la  justice  inévi- 
table, inflexible  !...  Et  toi,  Saint Just,  tu  répondras  à  la  pos- 
térité de  la  diffamalion  lancée  contre  le  meilleur  ami  du 
peuple,  contre  son  plus  ardent  défenseur  !...  En  parcourant 
cette  liste  d'horreurs,  je  sens  toute  mon  existence  frémira 

Danton  allait  continuer  ainsi  :  le  président  le  rappela 
encore  au  respect  de  la  représentation  nationale,  da  tri- 
bunal et  du  peuple  souverain,  et  il  lui  cila  l'exemple  de 
Marat  (quel  type  de  convenance  et  de  douceur!),  Marat 
qui,  accusé  comme  lui,  «  établit  son  innocence  en  ter- 
mes respectueux.  Je  ne  puis,  ajouta-t-il,  vous  proposer 
de  meilleur  modèle  >. 

Danton  se  résigna  donc  à  discuter  le  rapport  de  Saint- 
Just.  Mais  il  ne  se  contint  pas  longtemps  : 

Moi,  vendu  à  Mirabeau,  à  d'Orléans,  à  Dumouriez!  moi, 
le  partisan  des  royalistes  et  de  la  royauté!...  N'ai-je  point 
fait  afficher  au  district  des  Cordeliers  la  nécessité  de  s'insur- 
ger? J*ai  toute  la  plénitude  de  ma  tête  lorsque  je  provoque 
mes  accusateurs,  lorsque  je  demande  à  me  mesurer  avec 
eux....  Que  l'on  me  les  produise  et  je  les  replonge  dans  le 
néant  dont  ils  n'auraient  jamais  dû  sortir!...  Vils  impos- 
teurs, paraissez,  et  je  vais  vous  arracher  le  masque  qui  vous 
dérobe  à  la  vindicte  publique'!... 

Le  président,  sous  prétexte  de  le  calmer,  trouva  le 
moyen  de  l'irriter  davantage  : 

Danton,  ce  n'est  pas  par  des  sorties  indécentes  contre  vos 
accusateurs  que  vous  parviendrez  à  convaincre  le  jury  de 
votre  innocence.  Parlez-lui  un  langage  qu'il  puisse  entendre. 

Danton.  —  Un  accuse  comme  moi,  qui  connaît  les  mots 
et  les  choses,  répond  devant  le  jury  mais  ne  lui  parle  pas. 


1.  Bulletin  n"*  21,  pages  83-S4. 

2.  Ibid.,  n*  22,  page  85. 


104      CUAP.  XXIX.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

Jamais  rambition  ni  la  cupidité  n'eurent  de  puissance  sur 
moi....  Tout  entier  à  ma  patrie,  je  lui  ai  fait  le  généreux 
sacrifice  de  toute  mon  existence. 

C*est  dans  cet  esprit  que  j'ai  combattu  Tinràme  Pastoret, 
Lafayctte,  Bailiy  et  tous  les  conspirateurs  qui  Youlaient  s'in- 
troduire dans  les  postes  les  plus  importants  pour  mieux  et 
plus  facilement  assassiner  la  liberté.  Il  faut  que  je  parle  de 
trois  plats  coquins  qui  ont  perdu  Robespierre.  J'ai  des 
choses  essentielles  à  révéler;  je  demande  à  être  entendu 
paisiblement,  le  salut  de  la  patrie  en  fait  une  loi. 

Le  président  l'invite  à  se  défendre  lui-même  avant 
d'attaquer  personne. 

Dantok.  —  Je  reviens  à  ma  défense.  C'est  une  chose  bien 
étrange  que  ravcuglemcnt  de  la  Convention  nationale  jus- 
qu'à ce  jour  sur  mon  compte,  c'est  une  chose  vraiment  mira- 
culeuse que  son  illumination  subite! 

Le  président.  —  L'ironie  à  laquelle  vous  avez  recours  ne 
détruit  pas  le  reproche  à  vous  fait  de  vous  être  couvert  en 
public  du  masque  du  patriotisme  pour  tromper  yos  collègues 
et  favoriser  secrètement  la  royauté. 

Rien  de  plus  ordinaire  que  la  plaisanterie,  les  jeux  de 
mots,  aux  accusés  qui  se  sentent  pressés  et  accablés  de  leurs 
propres  faits,  sans  pouvoir  les  détruire. 

Danton.  —  Je  me  souviens  effectivement  d'avoir  provoqué 
le  rétablissement  de  la  royauté,  la  résurrection  de  toute  la 
puissance  monarchique,  d'avoir  protégé  la  fuite  du  tyran, 
en  m'opposant  de  toutes  mes  forces  à  son  voyage  de  Saint- 
Cloud,  et  faisant  hérisser  de  piques  et  de  bayonnetles  son 
passage,  en  enchaînant,  en  quelque  sorte,  ses  coursiers  fou- 
gueux !  Si  c'est  là  se  déclarer  le  partisan  de  la  royauté,  s'en 
montrer  l'ami,  si  à  ces  traits  on  peut  reconnaître  l'homme 
favorisant  la  tyrannie,  dans  cette  hypothèse,  j'avoue  être 
coupable  de  ce  crime.... 

Puis  il  s'explique  sur  l'aiïairc  du  Ghamp-de-Mars, 


INTERROGATOIRE  DE  DANTOiN.  165 

(17  juillet  1791),  sur  sa  retraite  à  Arcis-sur-Aube,  sur 
son  voyage  en  Angleterre,  le  17  juillet  1789  (presque  au 
lendemain  de  la  prise  de  la  Bastille),  voyage  où  l'on 
voulait  voir  comme  un  premier  symptôme  d'émigration, 
sur  sa  nouvelle  retraite  à  Arcis-sur-ÀuLe  en  1792  : 

On  m'accuse  de  m'étre  retiré  à  Arcis-sur-Aube  au  moment 
où  la  journée  du  10  août  était  prévue,  où  le  combat  des 
hommes  libres  devait  s'engager  avec  les  esclaves. 

A  cette  inculpation,  je  réponds  avoir  déclaré  à  cette 
époque  que  le  peuple  français  serait  victorieux,  ou  que  je 
serais  mort;  je  demande  à  produire  pour  témoin  de  ce  fait  le 
citoyen  Paycn  (Payan)  :  il  me  faut,  ai-je  ajouté,  des  lauriers 
ou  la  mort. 

Où  sont  donc  les  hommes  qui  ont  eu  besoin  de  presser 
Danton  pour  l'engager  à  se  montrer  dans  cette  journée?  où 
sont  donc  ces  êtres  privilégiés  dont  il  a  emprunté  l'énergie? 

Depuis  deux  jours,  le  tribunal  connaît  Danton;  demain 
il  espère  s*endormir  dans  le  sein  de  la  gloire  :  jamais  il  n'a 
demandé  grâce,  et  on  le  verra  voler  à  l'échafaud,  avec  la 
sérénité  ordinaire  au  calme  de  la  conscience. 

Et  il  rend  compte  de  ce  qu'il  a  fait  au  10  août,  des 
actes  de  son  ministère,  des  sommes  qui  ont  été  mises  à 
sa  disposition,  de  ses  40.0000  francs  de  fonds  secrets  : 

Je  n'ai  dépensé  à  bureau  ouvert  que  200000  livres. 
Ces  fonds  ont  été  les  leviers  avec  lesquels  j'ai  électrisé  les 
départements. 

Il  parle  ensuite  de  ses  relations  avec  Dumouriez,  avec 
Westermann. 

Un  juré  lui  demande  pourquoi  Dumouriez  n'a  pas 
poursuivi  les  Prussiens  dans  leur  retraite;  pourquoi 
Billaud-Varennes,  qu'il  avait  chargé  de  surveiller  Du- 
mouriez, n'a  pas  pressenti  ses  trahisons. 


'\ 


106      CIIAP.  XXIX.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMODLINS,  ETC. 

Danton  répond  qu'il  est  bien  facile  de  juger  après 
coup  et  renvoie  au  rapport  de  Billaud-Yarennes. 

Un  des  jurés,  Topino-Lebrun,  dans  des  notes  prises  à 
Taudience,  a  gardé  sous  cette  forme  tronquée,  mais  évi- 
demment originale,  plusieurs  des  traits  de  la  défense  de 
Danton  : 

Moi  vendu?  un  homme  de  ma  trempe  est  impayable. 
La  preuve  :  me  taisais-jeMorsque  j'ai  défendu  Marat,  lorsque 
j*ai  été  décrété  deux  fois  sous  Mirabeau,  lorsque  j'ai  lutté 
contre  Lafayctte?  —  Mon  affiche  pour  insurger  aux  5  et  6  oc« 
tobre.  Que  Taccusateur  qui  m'accuse  d'après  la  Convention 
administre  la  preuve,  les  semi-preuves,  les  indices  de  ma 
vénalité.  J'ai  trop  servi;  ma  vie  m'est  à  charge,  je  demande 
des  commissaires  de  la  Convention  pour  recevoir  ma  dénon- 
ciation sur  le  système  de  dictature. 

...  J'ai  empêché  le  voyage  de  Saint-Cloud;  j'ai  été  décrété 
de  prise  de  corps  pour  le  Champ-de-Mars. 

Les  assassins  furent  envoyés  pour  m'assassiner  à  Arcis. 

Je  me  sauvai  à  Londres  ;  je  suis  revenu  lorsque  Garant  fut 
nommé.  On  oiTrit  à  Legcndre  50000  écus  pour  m'assassiner. 

...  Quelle  proposition  avez-vous  faite  contre  les  Brissotins? 
—  La  loi  dePublicoIa.  Je  portai  le  cartel  à  Louvet,  qui  refusa. 
Je  manquai  d*étre  assassiné  à  la  Commune.  J'ai  dit  à  Bris- 
sot  :  a  Tu  porteras  ta  tète  sur  l'échafaud  »,  et  je  l'ai  rappelé  ici 
à  Lebrun.  J'avais  préparé  le  10  août  et  je  fus  à  Arcis,  parce 
que  Danton  est  bon  fils,  passer  trois  jours  à  faire  mes  adieux 
à  ma  mère  et  régler  mes  affaires.  Il  y  a  des  témoins.  On  m'a 
revu  solidement.  Je  ne  me  suis  point  couché.  J'étais  aux 
Cordeliers,  quoique  substitut  de  la  Commune.  Je  dis  au 
ministre  Clavière,  qui  venait  de  la  part  de  la  Commune,  que 
nous  allions  sonner  l'insurrection.  Après  en  avoir  réglé 
toutes  les  opérations  et  le  moment  de  l'attaque,  je  me  suis 
mis  nu  lit  comme  un  soldat,  avec  l'ordre  de  m'averlir.  Je 
sortis  à  une  heure,  et  je  fus  à  la  Commune  devenue  révolu- 
tionnaire. Je  fis  l'arrêt  de  mort  contre  Mandat  —  (il  ose  s'en 


INTERROGATOIRE  DE  DANTON.  167 

vanter!)  —  qui  ayait  Tordre  de  tirer  sur  le  peuple.  On  mit  le 
maire  en  arrestation,  et  j'y  restai  suivant  l'avis  des  patriotes. . . . 

J*eus  400  000  fr.  sur  2  millions  pour  faire  la  révolution, 
200  000  livres  pour  choses  secrètes. 

(Compte  sommaire.) 

Ministre  de  la  justice,  j'ai  fait  exécuter  les  lois. 

Marat  avait  son  caractère  volcanisc,  celui  de  Robespierre 
tenace  et  ferme,  et  moi  je  servais  à  ma  manière. 

Je  ne  vis  qu'une  fois  Dumouriez  qui  me  tâta  pour  le 
ministère.  Je  répondis  que  je  ne  le  serais  qu'au  bruit  des 
canons.... 

Le  piège  de  Brissot  était  de  faire  voir  que  nous  désorga- 
nisions les  armées  de  Belgique. 

On  me  refuse  des  témoins  :  allons,  je  ne  me  défends  plus. 

Je  vous  fais  d'ailleurs  mes  excuses  de  ce  qu'il  y  a  de  trop 
chaud,  c'est  mon  caractère. 

Le  peuple  déchirera  par  morceaux  mes  ennemis  avant  trois 
mois^ 

«  Danton,  dit  le  rédacteur  du  Bulletiriy  parlait  depuis 
longtemps  avec  cette  véhémence,  cette  énergie  qu'il  a  tant 
déployée  dans  les  assemblées. 

a  En  parcourant  la  série  des  accusations  qui  lui  étaient 
personnelles,  il  avait  peine  à  se  défendre  de  certains 
mouvements  de  fureur  qui  l'animaient;  sa  voix  altérée 
indiquait  assez  qu'il  avait  besoin  de  repos. 

c  Cette  position  pénible  fut  sentie  de  tous  ses  juges, 
qui  l'invitèrent  à  suspendre  ses  moyens  de  justification 
pour  les  reprendre  avec  plus  de  calme  et  de  tranquillité. 
Danton  se  rendit  à  l'invitation  et  se  tut*.  > 

Plusieurs  témoins  au  procès  de  Fouquier-Tinville, 
d'Herman  et  d'autres  membres,  juges  ou  jurés,  du  tribu- 

1.  Notes  de  Topino-Lebrun.  J.  Claretie,  Camille  Jkêmoulini^  p.  465-467. 

2.  Bulletin,  n*  23,  p.  89. 


168      CHAP.  XXIX.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

nal  révolutionnaire,  prétendent  que  celte  invitation  était 
un  piège  : 

Les  débats  s'ouvrirent,  dit  le  représentant  du  peuple  Tlii- 
rion,  132'  témoin.  Danton  commença.  Au  milieu  de  sa  dé- 
fense, Herman  qui  présidait,  lui  dit  :  a  Tu  es  fatigué,  cède 
la  parole  à  un  autre,  je  te  la  redonnerai  quand  tu  seras 
reposé.  » 

Danton  voulait  continuer,  le  président  insista;  la  parole 
fut  ôtée  à  Danton  et  elle  ne  lui  fut  plus  rendue. 

Cette  affirmation  donna  lieu  à  un  débat  animé  dans 
le  procès  où  elle  se  produisit,  et  Herman  ne  put  s'en 
défendre  qu'à  demi  : 

D'AuBiGNY.  —  J'affirme  que  la  'parole  a  été  retirée  à 
Danton. 

Herman.  —  Je  le  nie  :  d'ailleurs  celte  affaire  était  un  pro- 
cès extraordinaire  et  politique  (violents  murmures,  —  Il  n'y 
a  pas  de  procès  politique,  s'écrie  Tauditoirc.) 

Paris.  —  Je  le  répète  :  Danton  ne  fut  pas  entendu,  non 
plus  que  les  autres  accusés.  On  craignait  même  les  témoins  à 
charge.  Un  seul  fut  produit;  encore  parla-t-il  à  la  décharge 
de  Danton.  Il  n'était  pas  aisé  de  trouver  des  témoins  contre 
de  pareils  hommes  ^ 

Pendant  le  discours  de  Danton,  un  colloque  par  écrit 
s'était  engagé  entre  le  président  Herman  et  Fouquier- 
Tinville,  sur  un  petit  carré  de  papier  qu'ils  se  renvoyaient 
de  l'un  à  l'autre  et  qui  est  resté  aux  Archives  : 

(Herman.)  —  Dans  une  demi-heure,  je  ferai  suspendre  la 
défense  de  Danton,  il  faudra  prendre  quelques-uns  de  détail. 

(FouQciER-TiN VILLE.)  —  J'ay  une  interpellation  (il  avait  écrit 
objection)  à  faire  à  Danton,  relativement  à  la  Belgique,  lors- 
que tu  cesseras  les  tiennes. 

i .  Procès  fie  Fouquier,  n*  46,  page  5. 


LDUILLIER:  HERAULT-SÊCHËLLES;  CAMILLE  DESMOULLXS.    169 

.  (Herman.) —  11  ne  faut:  pas  entamer  relativement  à  d'autres 
que  Lacroix  et  Danton  Taffaire  de  Belgique,  et  quand  nous 
en  serons  là,  il  faut  avancer  '. 


IV 

15  gerniin:il.  —  Lhuillicr  mis  en  accusalion.  Interrogatoire  de  Camille  De»moulins, 
de  Giisman,  de  Lacroix,  de  Pliilippeaux,  de  Westermann,  de  Diederichsen, 
des  deux  Frey. 

Le  15,  troisième  jour  des  débats,  un  nouvel  accusé, 
Lliuillier,  ex-procurenr  général  syndic  du  département 
de  Paris,  fut  réuni  aux  autres  accusés  sur  le  réquisitoire 
de  Fouquier-Tinville,  comme  complice  de  Chabot,  etc.  *. 
Après  lui,  après  Hérault  de  Séchelles,  qui  eutà  répondre, 
comme  membre  du  comité  diplomatique,  sur  ses  rapports 
avec  Proly,  et  sur  cel  abus  des  papiers  relatifs  aux  affaires 
étrangères  et  ces  intelligences  avec  l'ennemi  dont  le  Co- 
mité de  salut  public  l'avait  accusé^,  le  président  inter- 
rogea Camille  De<^moulins.  Ses  écrits  étaient  au  fond  ce 
qui  le  faisait  mettre  en  jugement,  et  le  président  lui 
opposa  sans  détour  celle  page  fameuse  du  numéro  Ul  du 
Vieux  Cordelier  : 

Crime  de  contre-révolution  au  descendant  de  Cassius,  pour 
avoir  gardé  les  portraits  de  ses  ayeux. 

1.  Archi?e8|  V^  342,  dossier  648,  1"  partie,  pièce  34. 

2.  Archires,  ibid.,  3*  partie,  pièce  55  (procès-verbal  d*tadience). 
3    Voici  ce  qu'en  rapportent  les  notes  de  Topino-Lebrun  : 

«  Hérault^  sur  le  petit  cofTret/nie  le  Tait.  U  fut  nommé  pour  la  partie  diplo- 
matique nvec  Darère.  Déclare  que  jamais  il  ne  8*est  mêlé  des  négociations,  nie 
n'avoir  jamais  fait  imprimer  aucune  chose  diplomatique. 

c  Je  ne  conçois  rien  à  ce  galimatbias. 

ff  J'ai  sauvé  à  la  Republique  une  armée  de  60  000  hommes.  Travaille  avec  Bar- 
c  tbélemy  à  la  neutralité  de  la  Suisse. 

«  Jamais  rien  communiqué  à  Proly  en  politique;  au  surplus,  il  fallait  mecon- 
c  fronler  avec  lui.  i  (J.  Glarede,  CamiUe  Desmoulmi,  pages  467-468). 


i 


170      CHAP.  X\1X.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

Autre  crime  de  contre-révolution  :  avoir  été  aux  commo- 
dités sans  avoir  vidé  ses  poches  d'effigies  royales,  et  cela 
pour  les  avilir,  etc. 

Le  Bulletin  n'en  donne  pas  davantage.  Si  le  président 
aussi  s'en  est  tenu  là,  il  a  craint  sans  doute  de  réveiller 
dans  l'auditoire,  par  une  plus  longue  citation,  l'impres- 
sion que  le  numéro  III  du]  Vieux  Cordelier  avait  faite 
dans  le  public  ^ 

Camille  Desmoulins  avait  plus  d'esprit  que  de  carac- 
tère. Il  ne  soutint  pas  dans  les  débats  son  rôle  de  vieux 
Cordeliery  et  sembla  désavouer  cette  ironie  vengeresse 
qui  avait  mis  au  pilori  de  l'opinion  publique  et  la  loi 
des  suspects  et  tout  ce  que  le  président  appelait  c  les 
décrets  les  plus  salutaires  >.  Dans  les  notes  du  juré  cité 
plus  haut  on  trouve  ces  fragments  de  ses  répliques  : 

...  J'ai  dénoncé  Dumouriez  avant  Marat,  d'Orléans  le  pre- 
mier. J*ai  ouvert  la  révolution,  et  ma  mort  va  la  fermer. 
Marat  s'est  trompé  sur  Proly.  Quel  est  l'homme  qui  n'a  pas 
eu  son  Dillon?  Depuis  le  numéro  IV  je  n'ai  écrit  que  pour  me 
rétracter.  J'ai  attaché  le  grelot  à  toutes  les  factions,  on  m'a 
encouragé,  écrit,  etc.  Démasqué  le  faste  d'Hébert.  Il  est  bon 
que  quelqu'un  le  fasse'. 

Gusman  avoua  qu'il  était  grand  d'Espagne  de  pre- 
mière classe,  mais  il  dit  quMl  n^en  soupirait  pas  moins 
pour  la  liberté  et  qu'il  était  venu  en  France  pour  en 
jouir.  I/infortunél  C'est  à  cela  qu'aurait  pu  justement 

s'appliquer  cette  parole  de  Danton,  plaisantant  sur  les 

• 

1.  Nons  en  avons  reproduit  ci-dessus  la  partie  principale. 

9.  Jules  Clarctie,  /.  /.,  page  469.  —  Le  général  Dillon,  ami  de  Camille  Dès- 
moulins,  étant  accusé  devant  la  Convention  d'un  complot  royaliste,  Camille  Des 
moulins  avait  voulu  le  défendre  à  la  tribune.  Il  publia  en  sa  faveur  une  bro 
cbure:   Réponte  de  Camille  Desmoulint  à  ArUiur  Dillon,  (Voyez  L.  Blanc, 
t.  TX,  pages  77  et  78.) 


GUSMAN;  LACROIX.  171 

longues  explica lions  de  son  coaccusé  :  «  Il  fait  des  châ- 
teaux en  Espagne  ^  » 

Lacroix  rendit  compte  de  sa  mission  en  Belgique  ;  il 
nia  qu'il  eût  provoqué  ie  renouvellement  de  la  représen- 
tation nationale,  et  pour  sa  défense  en  général  il  demanda 
que  Ton  entendit  ses  témoins  : 

Depuis  trois  jours,  dit-il,  je  revendique  inutilement  le 
droit  sacré  de  la  défense  pour  un  accusé,  mes  moyens  de 
rétablir;  depuis  trois  joui*s,  j'ai  remis  la  liste  de  mes  témoins 
justificatifs,  et  cependant  aucun  d'eux  n'est  encore  assigné. 
Je  somme  l'accusateur  public  de  me  déclarer,  en  face  du 
peuple,  témoin  de  mes  efforts  pour  me  justifier,  pourquoi  cette 
satisfaction  si  légitime  m^est  refusée. 

L'accusateur  public.  —  L'appel  de  vos  témoins  m'est  tota- 
lement étranger  ;  ils  doivent  être  produits  à  votre  requête  et  à 
votre  diligence;  je  ne  me  suis  point  opposé  à  leur  citation,  et 
déclare  encore  ne  point  m'y  opposer. 

Lacroix.  —  Mais  ne  pas  vous  opposer  à  l'appel  de  mes  té- 
moins ne  me  suffit  pas  ;  rien  ne  se  fait  sans  la  permission  de 
l'accusateur  public,  sans  ses  ordres  :  c'est  donc  cette  permis- 
sion, ca  sont  donc  ces  ordres  que  je  sollicite. 

L'accusateur  PUBLIC  — Puisque  vous  exigez  une  déclaration 
formelle  de  ma  part,  je  déclare  permettre  que  vos  témoins 
soient  appelés,  autres  toutefois  que  ceux  par  vous  désignés 
dans  la  Convention  ;  et  à  cet  égard  j'observe  que  l'accusation 
portée  contre  vous  émanant  de  toute  la  Convention  en  masse, 
aucun  de  ses  membres  ne  peut  vous  servir  de  témoin  justi- 
ficatif; car  rien  ne  serait  plus  ridicule  que  de  prétendre  avoir 
le  droit  de  faire  concourir  à  votre  justification  vos  propres 
accusateurs,  et  surtout  des  corps  constitués,  dépositaires  du 
pouvoir  suprême,  qui  ont  droit  de  Texercer  pour  le  plus  grand 
avantage  du  peuple  et  n'en  doivent  compte  qu'à  lui. 

1.  y  aies  de  Topino-Î^brun,  Jules  Claretie,  /.  /.,  p.  470.  «  On  lui  fait,  diatil-il 
v'ncore  de  la  condescendance  du  président  Herman  sur  ces  longueurs,  on  lui  fait 
poiiiesM;  comme  étranger.  »  (Ihid,,  p.  470.) 


\n      CHAP.  XXIX.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

Lacroix.  —  Et  des  assertions  par  vous  posées  j'en  conclus, 
comme  je  le  dois,  qu*il  est  permis  à  mes  collègues  de  m'as- 
sassiner,  et  à  moi  défendu  de  démasquer,  de  confondre  ces 
vils  assassins  dans  les  derniers  moments  de  mon  existence. 
Il  importe  cependant  bien  essentiellement  au  peuple  d'être 
éclairé  sur  certains  individus  qui  le  représentent,  et  dont 
.tout  le  mérite  consiste  à  se  créer  des  prôneurs,  des  adula- 
teurs en  assez  grand  nombre  pour  écraser  les  hommes  ver- 
tueux et  altiers  qui  refusent  d'encenser  leur  idole  et  d'adopter 
leurs  opinions  erronées. 

Le  président.  —  Vous  êtes  accusé  de  conspiration  ;  vous 
vous  en  défendez,  vous  vous  prétendez  irréprochable,  et  c'est 
même  jusque  dans  Ténceinte  de  ce  tribunal  que  vous  osez 
conspirer,  calomnier  la  représentation  nationale  et  jeter  sur 
elle  les  soupçons  les  plus  odieux. 

Lacroix.  —  Je  ne  suis  donc  ici  que  pour  la  forme,  puisque 
Ton  veut  me  réduire  à  y  jouer  un  rôle  muet. 

Le  président.  —  Votie  défense  n'est  entravée  par  personne; 
mais  les  invectives,  les  diffamations  ne  sont  point  des  moyens, 
et  ce  n'est  pas  ainsi  qu'on  parvient  à  démontrer  son  inno- 
cence. 

Lacroix.  —  J'insiste  pour  que  les  témoins  par  moi  proposés 
soient  admise  et  je  demande,  en  cas  de  difGculté,  que  la 
Convention  soit  consultée  à  cet  égard. 

L'accusateur  public  —  Il  est  temps  de  faire  cesser  cette 
lutte,  tout  à  la  fois  scandaleuse,  et  pour  le  tribunal,  et  pour 
tous  ceux  qui  vous  entendent  ;  je  vais  écrire  à  la  Convention 
pour  connaître  son  avis,  il  sera  bien  exactement  suivi. 

Celle  déclaration  avait  une  portée  redoutable.  Les 
accusés  ne  parurent  pas  s'en  apercevoir. 

Rien  d'insolite  ne  s'était  encore  produit  dans  le  procès. 
Danton  disait  : 

i .  On  a  au  dossier  des  listes  des  témoins  à  assigner  à  la  requête  de  Hérault, 
d'Espagnac,  de  Danton,  de  Lacroix.  (Arcliifes,  ^V  342,  dossier  648,  1'*  partie, 
pièces  41  et  4C.) 


SUITE  DES  DÉBATS  :  DANTON,  CAMILLE,  ETC.  ilo 

Pourvu  qn*on  nous  donne  la  parole  et  largement,  je  suis 
sûr  de  confondre  mes  accusateurs,  et  si  le  peuple  français 
est  ce  qu'il  doit  être,  je  serai  obligé  de  demander  leur  grâce. 

El  Camille  : 

Âh  !  nous  aurons  la  parole  :  c'est  tout  ce  que  nous  deman- 
dons. (Grande  et  sincère  gaieté  de  tous  les  députés  accusés.) 

Puis  Danton  encore  : 

C'est  Barère  qui  est  patriote  à  présent;  n'est-ce  pas?  Et 
Danton  aristocrate  !  La  France  ne  croira  pas  cela  longtemps. 

Et  interpellant  Cambon  qu'il  voyait  parmi  les  témoins  : 

Nous  crois-tu  conspirateurs?  Voyez,  il  rit,  il  ne  croit  pas. 
Écrivez  qu'il  a  ri. 

Puis  s'adressant  aux  jurés  : 

C'est  moi  qui  ai  fait  instituer  le  tribunal,  je  dois  m'y 
connaître  '  ! 

Cependant  le  président  continuait  l'interrogatoii^e. 
On  accusait  Danton  et  Lacroix  d'avoir  été  contraires  à  la 
révolution  du  31  mai;  d'avoir  incriminé  Hanriot  pour 
le  rôle  qu'il  y  avait  joué,  d'avoir  demandé  sa  tête. 
Cela  se  rattachait  à  l'accusation  de  fédéralisme  et  de 
faveur  pour  les  Girondins.  Lacroix  répond  : 

J'ai  dit  à  Henriot  :  Tiens  ferme,  sans  cela  nous  sonunes 
perdus.  11  faut  qu'aujourd'hui  le  peuple  et  la  Convention 
aient  satisfaction  de  tous  les  aristocrates. 

Et  Danton  : 

Je  n'ai  point  [demandé  l'arrestation  d'Henript,  et  je  fus  un 
de  ses  plus  forts  appuis. 

1.  Noies  de  Topmo- Lebrun,  Jules  CUretie,  Camille  DetmoulinMf  piges  408- 
470. 


174      CUAP.  XXIX.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULLNS,  ETC. 

D^autre  part  on  reprochait  à  Lacroix  d'avoir  demandé 
Tarrestation  des  vingt-deux  et  de  tous  les  appelants,  — 
dans  l'intention  il  est  vrai,  de  soulever  les  départemenls 
contre  Paris  ;  et  il  répondait  : 

Je  n*ai  point  eu  les  intentions  perfides  que  l'on  me  prête, 
je  n'avais  d'autre  but  que  de  délivrer  la  Convention  des 
membres  qui  obstruaient  ses  opéralions. 

Parmi  ces  hommes  sur  lesquels,  à  part  les  griefs 
politiques  de  l'accusation,  il  y  avait  tant  à  dire,  celui 
qui  méritait  le  plus  de  considération,  c^est  assurément 
Philippeaux  :  toute  Taccusation  à  son  égard  se  résumait 
dans  ces  paroles  du  président  : 

Philippeaux,  vous  êtes  accusé  d'avoir  attaqué  le  gouverne- 
ment par  vos  écrits,  d'avoir  voté  l'appel  au  peuple,  d'avoir 
calomnié  Marat  et  de  vous  être  déclaré  défenseur  de  Roland. 

Il  se  défendait  en  disant  qu*il  avait  été  d'abord  pour 
l'appel  au  peuple,  mais  qu^ensuite  il  Pavait  rejeté; 
qu'il  avait  pu  être  trompé  sur  Roland,  mais  qu'il  avait 
démasqué,  six  mois  à  l'avance,  la  faction  des  Girondins  ; 
qu'il  avait  été  des  soixant-dix-huit  opposés  à  la  mise 
en  jugement  de  Marat.  Que  restait-il  donc?  ses  écrits  : 
mais  c'était  là  ce  qu'on  ne  lui  pardonnait  pas.  Envoyé 
en  Vendée,  il  avait  dénoncé  au  Comité  de  salut  public 
les  horreurs  et  les  turpitudes  qui  s'y  commettaient, 
dénoncé Ronsin,  Rossignol^;  puis,  ses  démarches  étant 

1.  Goupilleau  de  Fontcnay,  envoyé  en  Vendée  en  qualité  de  commissaire,  osa 
pourtant  destituer  Rossignol.  —  «  Si  c'était,  lui  dit  Darèrc,  un  généml  comme 
Turcnne  que  tu  eusses  destitué,  on  te  le  pardonnerait  aisément  ;  mais  quand  il 
est  question  d'un  patriote  comme  Rossignolf  c'est  un  crime.  » 

a  Qu'on  pèse  bien  ce  mot,  dit  Courtois  dans  ses  notes,  et  qu'on  le  rapproche 
du  cluncre  politique  à  entretenir  en  Vendée.  » 

(yoteê  de  Courtois»  Jules  Clarelic.  CMmiUe  DesmouUtiê,  page  473.) 


PHILIPPEAUX;  WESTERMANN.  175 

restées  sans  résuUat,  il  avail  dénoncé  à  la  Convention  le 
Comité  de  salut  public  lui-même  : 

J'ai  connu  mes  devoirs,  dit-il  fermement,  et  je  les  ai  rem- 
plis, je  n'ai  point  avili  la  représentation  nationale. 

Et  comme  l'accusateur  public  lui  répondait  avec 
aigreur  : 

Il  ne  manque  à  ce  que  vous  dites  que  les  actions. 

11  répliqua  : 

Il  vous  est  permis  de  me  faire  périr,  mais  de  m'outrager 
je  vous  le  défends  ^ 

Westermann  ne  montra  pas  moins  d'énergie  en  faisant 
le  tableau  de  ses  services  dansTarmée  de  Dumouriez, 
à  Jemmapcs  et  plus  tard  : 

Lorsque  Dumouriez  était  en  Belgique,  dit-il,  j'étais  en 
Hollande,  abandonné  entre  les  ennemis.  J*ai  conduit  ma 
lé|(ion  à  Anvers. 

Il  ne  lui  fut  pas  plus  difficile  de  prouver  combien  il 
s'était  montré  contraire  aux  manœuvres  qui  préparèrent 
la  rébellion  de  Dumouriez;  et  quant  au  commandement 
qu'il  avait  par  la  suite  exercé  en  Vendée,  comme  on 
rinvitail  à  se  justifier  des  mauvais  traitements  dont  se 
plaignaient  les  volontaires  (tous,  disait-on,  s'accordaient 
à  lui  reprocher  des  actes  d'inhumanité),  il  dit  : 

Les  bons  soldats  se  louent  de  moi  et  me  rendent  justice  ; 
le  blâme  des  lâches  qui  se  plaignent  de  moi  et  qui  m'accusent 
ne  peut  que  concourir  à  ma  justification. 

A  un  autre  moment,  comme  le  président  l'interrom- 
pait en  disant  a  qu'il  divaguait  et  qu'il  perdait  son 

i.  Bulletin,  p.  98. 


176      CHAP.  XXIX.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

temps  :  —  Je  ne  puis  mieux  l'employer  qu'à  défendre 
mes  jours,  »  dit-il  brusquement*. 

Des  traits  divers  de  cette  défense  le  juré  Topino-Lebrun 
a  conservé  ce  déû  tout  soldatesque  du  général  à  ses 
lâches  accusateurs  : 

Je  demanderai  à  me  mettre  tout  nu  devant  le  peuple  pour 
qu*on  me  voie  :  j*ai  reçu  sept  blessures,  toutes  par  devant; 
je  n'en  ai  reçu  qu'une  par  derrière,  mon  acte  d'accusation*. 

Le  président  interrogea  encore  Diederichsen  qui  rendit 
témoignage  des  services  dont  il  était  redevable  aux  deux 
Frey.  Il  interrogea  Junius  Frey,  qui  exposa  sa  situation 
de  fortune  et  son  expulsion  de  Vienne  comme  ami  des 
Jacobins;  Emmanuel  Frey,  qui  n'avait  fait  que  suivre 
son  frère  et  qui  s'en  faisait  gloire,  se  déclarant  prôt  à 
mourir  avec  lui  ;  mais  Tinlérêt  était  ailleurs. 


Inquiétude  du  tribunal  sur  la  suite  des  débats.  —  Lettre  de  Fouquier-Tinville 
à  la  Convention.  —  Discours  de  Saint-Just.  —  Décret  du  15  germinal. 

Le  Comité  de  salut  public  n'était  pas  rassuré  sur 
l'issue  du  procès.  L'opinion  publique  n'avait  pas  été 
soulevée  contre  Danton  comme  elle  l'avait  été  contre 
Hébert;  et  l'attitude  audacieuse,  menaçante,  de  l'élo- 
quent tribunaux  débals,  ses  rugissements  qui  remuaient 
la  salle  et  retentissaient  à  travers  les  fenêtres  jusqu'au 

i.  D'Aubigny,  témoin  au  Procès  de  Fouquier-Tinville^  n*40,  p.  3. 

ï.  Notes  de  Topino-Lebrun^  publiées  p.ir  M.  J.  Clarctie  à  la  fin  de  son  livre  sur 
Camille  Desmoulins,  pages  4C8  et  470.  Le  propos  est  confirma  par  Bnlicur. 
«Moi  conspirateur!  Je  demande  à  me  dépouiller  tout  nu  devant  le  peuple; 
j*ai  reçu  sept  blessures  par  devant,  je  n'en  ai  qu'une  par  derrière  ;  c'est  mon 
acte  d'nccusntion.  s  {f)u  système  de  d^jwpulation  ou  la  vie  et  les  crimes  de 
Carrier^  page  55.) 


iPPEL  DU  TRIBUNAL  A  LA  CONVENTION.  177 

milieu  du  peuple  de  la  rue  pouvaient  provoquer  des 
manifestations  en  sa  faveur  ;  et  qu'eût-ce  été  s'il  avait 
fallu  déférer  à  Ténergique  réclamation  de  Lacroix  et  faire 
descendre  devant  le  tribunal  la  Convention  où  ils 
n'avaient  pas  été  entendus?  La  lettre  que  Fouquier- 
Tinville  avait  promis  d'écrire  à  l'assemblée  comme  poui* 
lui  donner  satisfaction  était  ainsi  conçue  : 

Citoyens  représentants, 

Un  orage  horrible  gronde  depuis  que  la  séance  est  com- 
mencée ;  les  accusés,  en  forcenés,  réclament  Taudition  des 
témoins  à  décharge,  des  citoyens  dé|)utés  Simon,  Courtois, 
Laignelot,  Fréron,  Panis,  Lindct,  Calon,  Merlin  de  Douai, 
Gossuin,  Legendre,  Robin,  Goupilleau  de  Montaigu,  Robert 
Lindet,  Lecointre  de  Versailles,  Brival  et  Merlin  de  Thion- 
ville;  ils  en  appellent  au  peuple  du  refus  qu'ils  prétendent 
éprouver.  Malgré  la  fermeté  du  président  et  du  tribunal  en- 
tier, leurs  réclamations  multipliées  troublent  la  séance,  et  ils 
annoncent  hautement  qu'ils  ne  se  tairont  pas  que  leurs  témoins 
ne  soient  entendus  et  sans  un  décret;  nous  vous  invitons  à 
nous  tracer  défmitivement  notre  conduite  sur  cette  réclama- 
tion. Tordre  judiciaire  ne  nous  fournissant  aucun  moyen  de 
motiver  ce  refus.         ^.  .^^^  .  ^  .q   Fouquier  ;  Herman  *. 

1.  L'original  est  au  Musée  des  archives,  vitrine  219,  n*  ii04.  Voici  la  première 
forme  que  Fouquier-Tinville  avait  donnée  à  sa  lettre.  Le  préaident  Herman,  qui 
signa  après  lui  la  seconde,  contribua  sans  doute  à  l'adoucir  un  peu  : 

c  Un  orage  horrible  gronde  depuis  l'instant  que  la  séance  est  terminée.  Des 
c  voix  effroyables  réclament  la  comparution  et  l'audition  des  députés  Simon,  Gos- 
c  suin,  Legendre,  Fréron,  Panis,  Lindet,  Calon,  Merlin  de  Douai,  Courtois,  Lai- 
c  gnelot,  Robert  Lindet,  Robin,  Goupilleau  de  Montaigu,  Lecointre  de  Versailles, 
«  Brival  et  Merlin  de  Thionvillc. 

c  Les  accusés  en  appellent  au  peuple  entier,  du  refus  qui  lui  seroit  fait  de  citer 
c  ces  témoins  :  il  est  impossible  de  vous  tracer  l'élat  d'agitation  des  esprits.  Mal- 
c  gré  la  fermeté  du  tribunal,  il  est  instant  que  vous  vouliez  bien  nous  indiquer 
c  notre  règle  de  conduite  et  le  seul  moyen  seroit  un  décret  i  ce  que  nous  pré- 
c  voyons.  »  Signé:  Fouqïïœr. 

(Cite  par  le  substitut  Cambon  au  Procès  Fouquier,  n*  24,  p.  2.  H  donne 
ensuite  l'autre,  signée  Fouquier  et  Herman,  président.) 

TRIB.   RÉVOL.   m  12 


178      CHAP.  XXIX.  —  DAiNTON,  CAMILLE  DESMOUUNS,  ETC. 

Dans  la  séance  du  15  germinal  (4  avril)  Sainl-Just 
monta  à  la  tribune,  fit  voir  cette  lettre  qu'il  tenait  à  la 
main,  mais  au  lieu  de  la  lire,  il  prononça  ce  violent 
réquisitoire  : 

a.  L'accusateur  public  du  tribunal  révolutionnaire  a 
mandé  que  la  révolte  des  coupables  avait  fait  suspendre 
les  débats  de  la  justice  jusqu'à  ce  que  la  Convention  ait 
pris  des  mesures.  Vous  avez  échappé  au  danger  le  plus 
grand  qui  ait  menacé  la  liberté.  Maintenant  tous  les 
complices  sont  découverts  et  la  révolte  des  criminels  au 
pied  de  la  justice  même,  intimidés  par  la  loi,  explique  le 
secret  de  leur  conscience  ;  leur  désespoir,  leur  fureur, 
tout  annonce  que  la  bonhomie  qu'ils  faisaient  paraître 
était  le  piège  le  plus  hypocrite  qui  ait  été  tendu  à  la 
Révolution. 

«  Quel  innocent  s'est  jamais  révolté  devant  la  loi?Il  ne 
faut  plus  d'autres  preuves  de  leurs  attentats  que  leur 
audace... 

«  Non,  la  liberté  ne  reculera  pas  devant  ses  ennemis; 
leur  coalition  est  découverte.  Dillon,  qui  ordonna  à  son 
armée  de  marcher  sur  Paris,  a  déclaré  que  la  femme  de 
Desmoulins  avait  louché  de  l'argent  pour  exciter  un 
mouvement  pour  assassiner  les  patriotes  et  le  tribunal 
révolutionnaire.  Nous  vous  remercions  de  nous  avoir 
placés  au  poste  d'honneur;  comme  vous,  nous  couvri- 
rons la  patrie  de  nos  corps. 

«Mourirn'estrien,  pourvu  que  la  Révolution  triomphe. 
Voilà  le  jour  de  gloire  ;  voilà  le  jour  où  le  Sénat  romain 
lutta  contre  Catilina  ;  voilà  le  jour  de  consolider  pour 
jamais  la  liberté  publique.  Vos  comités  vous  répondent 
d'une  surveillance  héroïque.  Qui  peut  vous  refuser  sa 
vénération  dans  ce  moment  terrible  où  vous  combattez 


SilNT-JUST  A  LA  CONVENTION  (15  GERMINAL).  179 

pour  la  dernière  fois  contre  la  faction  qui  fut  indulgente 
pour  vos  ennemis  et  qui  aujourd'hui  retrouve  sa  fureur 
pour  combattre  la  liberté. 

«  Vos  comilés  estiment  peu  la  vie;  ils  font  cas  de 
rhonneur.  Peuple,  tu  triompheras;  mais  puisse  celte 
expérience  te  faire  aimer  la  Révolution  par  les  périls 
auxquels  elle  expose  tes  amis  ^..  » 

Toujours  le  même  jeu  de  se  poser  en  victime  pour 
immoler  les  autres  !  Et  il  proposait  le  décret  suivant  : 

La  Convention  nationale,  après  avoir  entendu  le  rapport  de 
ses  Comités  de  salut  public  et  de  sûreté  générale,  décrète  que 
le  tribunal  révolutionnaire  continuera  rinsiruction  relative 
à  la  conjuration  de  Lacroix,  Danton,  Chabot  et  autres;  que 
le  président  emploiera  tous  les  moyens  que  la  loi  lui  donne 
pour  faire  respecter  son  autorité  et  celle  du  tribunal  révolu- 
tionnaire, et  pour  réprimer  toute  tentative  de  la  part  des 
accusés  pour  troubler  la  tranquillité  publique  et  entraver  la 
marche  de  la  justice. 

Décrète  que  tout  prévenu  de  conspiration  qui  résistera  ou 
insultera  à  la  justice  nationale  sera  mis  hors  des  débats  sur- 
le-champ  *. 

La  Convention  allait  voler  :  mais,  pour  faire  accueillir 
le  décret  du  public,  il  fallait  quelque  chose  qui  agit 
plus  fortement  sur  Tesprit  de  la  foule.  On  imagina  donc 
une  conspiration,  et  Billaud-Varennes  succédant  à  Saint- 
Jus  t  : 

«  Avant  de  rendre  ce  décret,  dit-il,  je  demande  que 
la  Convention  entende  la  lecture  de  la  lettre  que  les 
comités  ont  reçue  de  l'administration  de  police  :  elle 
verra  quel  péril  menace  la  liberté  et  quelle  intimité 


1.  Moniteur  du  16  germinal  (7  avril  1704). 

2.  Moniteur,  ibid. 


180      CUàP.  XXIX.  —  DANTON,  aMILLE  DfiSMOULINS,  ETC. 

règne  entre  les  conspirateurs  traduits  au  tribunal  et 
ceux  des  prisons.  Cette  lettre  contient  le  récit  de  leurs 
attentats. 

Il  fit  lire  par  un  secrétaire  la  lettre  dont  voici  la 
substance  : 

«  Un  citoyen  Laflotte,  ci-devant  ministre  de  la  Républi- 
que à  Florence,  détenu  depuis  environ  six  jours  dans  la 
maison  du  Luxembourg,  a  vu  le  général  Arthur  Dillon, 
détenu  comme  lui,  qui  lui  a  parlé  de  la  séance  du  tri- 
bunal révolutionnaire.  Danton  et  Lacroix  avaient  déclaré 
ne  vouloir  parler  qu'en  présence  de  Robespierre,  Saint- 
Justet  autres;  le  peuple  avait  applaudi,  et  le  jury  em- 
barrassé avait  écrit  à  la  Convention  :  mais  la  Convention 
ayant  passé  à  l'ordre  du  jour,  le  décret  avait  été  accueilli 
dans  le  peuple  par  des  murmures.  Cela  étant,  il  y  avait 
à  craindre  que,  devant  cette  menace  d'insurrection,  les 
deux  Comités  ne  fissent  égorger  les  prisonniers  détenus 
à  la  Conciergerie  et  que  le  massacre  ne  s'étendît  aux 
autres  prisons;  qu'il  fallait  résister.  Dillon  lui  avait 
dit  encore  qu'il  avait  concerlé  un  projet  avec  le  député 
Simond*,  qu'il  le  lui  ferait  connaître  et  lui  amènerait 
en  même  temps  Simond  et  Thouret  ;  puis  il  remit  à  un 
porte-clef  une  lettre  à  l'adresse  de  la  femme  de  Camille 
Desmoulins  qui  mettait  à  sa  disposition  mille  écus  pour 
ameuter  la  foule  autour  du  tribunal  révolutionnaire. 
Dillon  était  revenu  le  trouver  le  soir  avec  Simond,  et 
Laflotte  feignit  d'entrer  dans  leur  complot  ;  mais  dès 
le  matin  il  l'avait  dénoncé,  et  il  se  mettait  à  la  disposi- 
tion du  Comité  de  salut  public  pour  lui  en  révéler  les 
détails.  » 

1.  C'est  ainsi  qu'il  signe.  On  trouve  généralement  Simon  dans  les  ioiprimés. 


DÉCRET  DU  15  GERMINAL.  481 

—  Voilà  le  germe  de  ce  qui  porta  tant  de  fruits  de 
mort,  sous  le  nom  de  «  conspiration  des  prisons*.  » 

Le  décret  fut  voté  à  Tunanimité.  Robespierre  demanda 
que  la  lettre  lue  à  la  Convention  et  le  rapport  de  Saint- 
Just  fussent  envoyés  en  même  temps  au  tribunal  révolu- 
tionnaire, avec  injonction  de  les  lire  à  l'audience,  et  la 
proposition  fut  adoptée*. 

Les  juges,  le  jury,  l'auditoire  devaient  être  ainsi  placés 
sous  le  poids  de  la  terreur  qui  avait  dicté  le  décret. 

J^e  Bulletin  du  tribunal  révolutionnaire  j  qu'on  pourrait 
être  tenté  de  prendre  pour  un  document  officiel  en  cette 
matière,  place  la  scène  de  la  lecture  du  décret  à  l'ouver- 
ture de  la  troisième  séance  qui  est  le  15  germinal 
(4  avril)  et  c'est  dans  cetle  même  séance  qu'il  fait  clore 
les  débats,  le  jury  ayant  répondu  à  la  demande  du  pré- 
sident, qu'il  était  suffisamment  instruit  \  Il  y  a  là  une 
double  erreur  :  le  délai  de  trois  jours,  après  lequel  cette 
question  pouvait  être  posée,  n'expirait  que  le  16,  et  c'est 
le  16,  on  ne  le  conteste  pas,  que  la  sentence  a  été  pro- 


i.  Il  y  avait  eu  contre  Diilon  une  dénonciation  d'Amans,  aide  de  cam^),  prison- 
nier au  Luxembourg,  dénonciation  contenue  dans  une  lettre  écrite  auparavant  à 
Robespierre  (25  ventôse,  14  janvier  1794),  le  lendemain  de  l'arrestation  de  Fabre 
d'Ëglantine.  (Courtois,  Papiers  trouvés  chez  Robespierre,  n'  xxx,  p.  143.) 

2.  Séance  du  15  germinal.  Moniteur  du  16  (5  avril  1794). 

(}ollot  d'JIerbois  s*ernpressa  d'en  informer  le  président  du  tribunal  par  celle 
lettre  qui  est  restée  dans  les  papiers  du  Comité  de  salut  public  : 

15  germinal, 

Au  président  du  tribunal  révolutionnaire, 
Ciloyen, 

La  Convention  a  rendu  un  décret  dont  tu  recevras  tout  à  l'heure  Texpédiiion. 
Ce  décret  réprimera  l'clrange  désordre  qui  a  eu  lieu  au  tribunal  et  l'empochera  de 
le  renouveler.  On  te  portera  aussi  des  pièces  dont  la  Convention  a  ordonné  la  lec- 
ture, qui  éclaireront  l'opinion  publique  sur  toute  la  profondeur  de  la  conspiia- 
tion. 

COLLOT  d'HeRBOIS. 

(Archives,  A  F  n,  22,  dossier  71,  pièce  3.) 
5.  bulletin,  5«  partie,  u«  26. 


182      CHAP.  XXIX.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

noncée.  D'autre  part  le  décret  n'a  été  rendu  par  la  Con- 
vention que  dans  la  séance  du  15  ;  et  ce  n'est  qu'à  la  fin 
de  l'audience  du  15  qu'il  a  été  apporté  au  tribunal.  Sur 
ce  grave  événement  il  y  a  une  autorité  plus  considérable 
que  le  Bulletin^  c'est  le  procès-verbal  d'audience*,  et 
tel  est  aussi  le  témoignage  du  greffier  Paris.  Voici 
comme  il  en  a  déposé  au  procès  de  Fouquier-Tinville. 
Après  avoir  dit  que  le  décret  fut  apporté  (le  15)  par 
Amar,  accompagné  de  Voulland  : 

J'étais,  dit-il,  dans  la  salle  des  témoins  lorsqu'ils  arri- 
vèrent. Je  les  vis  pâles  :  la  colère  et  TelTroi  étaient  peints  sur 
leur  visage,  tant  ils  paraissaient  craindre  de  voir  échapper 
à  la  mort  leurs  victimes.  Us  me  saluèrent.  Voulant  savoir 
ce  qu'il  pouvait  y  avoir  de  nouveau,  je  les  abordai.  VouUaud 
me  dit  :  «  Nous  les  tenons,  les  scélérats,  ils  conspirent  dans 
«  la  maison  du  Luxembourg.  »  Us  envoyèrent  appeler  Fouquier 
qui  était  à  l'audience;  il  parut  à  Tinstant.  Amar  le  voyant, 
lui  dit  :  c(  Voilà  ce  que  tu  demandes,  »  c'était  le  décret  qui 
mettait  les  accusés  hors  des  débats.  Voulland  dit  :  «  Voilà 
«  lie  quoi  vous  mettre  à  votre  aise  ;  »  Fouquier  répondit  en 
souriant  :  «  Ma  foi,  nous  en  avons  besoin;  »  il  entra  avec 
un  air  de  satisfaction  dans  la  salle  d'audience,  donna  lecture 
du  décret  et  de  la  déclaration  du  scélérat  Ladotte  que  tout 
le  monde  connaît. 

Les  accusés,  continue-t-il,  frémirent  d'horreur  au  récit  de 
pareilles  calomnies.  Le  malheureux  Camille  en  entendant 
prononcer  le  nom  de  sa  femme,  poussa  des  cris  de  douleur,  et 
dit  :  «  Les  scélérats,  non  contents  de  m'assassiner,  ils  veulent 
encore  assassiner  ma  femme.  »  Pendant  cette  scène  déchirante 
pour  les  âmes  honnêtes  et  sensibles,  des  membres  du  Comité 
de  sûreté  générale,  placés  sous  les  gradins  et  derrière  Fou- 

i.  Il  mentionne  le  15  la  lecture  du  décret;  \i  séance  levée  et  renvoyée  au 
lendemain  16,  à  dix  heures;  et  le  16,  à  Touvcrlure  de  la  séance,  le  président  con- 
sultant les  jurés  s'ils  sont  suffisamment  instruits.  (Archives,  W  342,  dossier 
648,  3*  partie,  pièce  55.) 


DÉCRET  DU  15  GERMINAL.  183 

quier,  et  les  juges  jouissaient  du  plaisir  barbare  du  désespoir 
des  mallieureux  qu'ils  faisaient  immoler.  Danton  les  apergut, 
et  les  faisant  voir  à  ses  malheureux  compagnons  d'infortune, 
dit  :  «  Voyez  ces  lâches  assassins,  ils  nous  suivront  jusqu'à  la 
mort*.  » 

Un  autre  témoin  aumême  procès,  Dufourny,  confirme 
un  des  traits  de  celte  déposition;  et  ici  le  grand  peintre 
David  est  encore  mêlé  à  cette  scène  d'anthropophages 
(comment  appeler  d'un  autre  nom  ces  hommes  qui  se 
dévorent  entre  eux  !) 

David,  dit  le  témoin,  me  dit  avec  frénésie  :  ic  Ehl  bien, 
nous  les  tenons  enfin,  ces  scélérats'.  » 

Le  représentant  Thirion,  témoin  aussi  dans  le  procès 
de  Fouquier-Tinville,  ditqu'il  était  quatre  heures  quand 
arriva  le  décret  de  la  Convention.  Il  atteste  qu'il  n'y  eut 
de  la  part  des  accusés  ni  révolte,  ni  insulte  envers  per- 
sonne; et  que  le  lendemain,  quand  il  se  rendit  au  tribu- 
nal, il  y  apprit  qu'ils  venaient  d'être  mis  hors  des  débats*. 
Un  autre  témoin,  D'Aubigny,  confirme  le  fait  de  la 
lecture  du  décret  le  jour  même  qu'il  avait  été  rendu 
(c'est  d'ailleurs  ce  que  la  Convention  avait  décidé  sur  la 
proposition  de  Robespierre).  Il  ajoute  que  les  juges,  les 
jurés,  le  peuple  et  les  accusés  en  restèrent  stupéfaits  : 
ils  se  regardaient,  dit-il,  et  ne  savaient  ce  que  cela  vouiait 
dire.  Mais  bientôt  la  réaction  se  produisit  : 

Danton  s'élève  avec  véhémence  contre  la  perfidie  employée 
par  ses  lâches  ennemis  qu'il  indique  nominativement  (Robes- 
pierre, Billaud,  Saint-Just,  Couthon,  Barère,  Vadier,  Amaret 

1.  Procès  de  Fouquier,  n»«  25  et  26. 

2.  Ibid.,  n*  41,  p.  1-2. 

3.  Procèi  de  Fouquier,  n»  46,  pirce  3.  —  Voy.  Archives,  F  7,  4458,  n*  14 
(Procès  de  Dnnton). 


184      CHAP.  XXIX.  —  DANTON,  CAMILLE  DESMOUUNS,  ETC. 

Youliand  :  il  fait  l'éloge  des  autres  membres  de  ces  Comités) 
pour  arracher  à  la  Convention  ce  décret  de  mort.  Il  somme 
les  juges,  les  jurés  et  le  peuple  de  déclarer  si  le  fait  qu'on 
leur  impute  est  vrai.  Le  peuple  crie  à  la  trahison^  à  la  per- 
fidie, il  est  ému,  il  est  attendri,  il  s'agite,  le  président  fait 
lever  la  séance  ^ 


VI 

16  germinal  :  La  parole  retirée  aux  accusés.  —  Les  juré.s  circonTenus  : 
application  du  décret  du  15  germinal.  — Jugement. 

Le  lendemain,  16  germinal,  au  dire  du  même  témoin, 
la  séance  s'ouvrit  à  huit  heures  et  demie  du  matin  quoi 
qu'ordinairement  elle  ne  commençai  qu'à  dix  heures". 
Danton,  Lacroix  renouvelaient  leurs  instances  pour  que 
leurs  témoins  fussent  entendus.  «  On  voyait,  dit  le 
Bulletin  du  tribunal  rédigé  sous  l'inspiralion  de 
Fouquier-Tinville,  que  leur  but  étail  de  soulever  l'audi- 
toire et  d'exciter  quelque  mouvement,  a  Fouquier, 
pour  y  couper  court,  ordonna  au  greflîer  de  donner 
lecture  du  décret  rendu  la  veille;  la  lecture  achevée, 
par  un  surcroit  de  dérision,  il  dit  à  Danlon  et  à 
Lacroix  qu'il  avait,  lui  aussi,  «  une  foule  de  témoins  à 
produire  contre  eux  et  qui  tous  tendaient  à  les  confondre; 
mais  qu'en  se  conformant  aux  ordres  de  la  Convention, 
il  s'abslicndrait  de  les  faire  entendre,  et  qu'eux  accusés 
devaient  aussi  renoncer  aux  leurs;  qu'ils  ne  seraient 
jugés  que  sur  des  preuves  écrites  et  n'avaient  à  se  dé- 
fendre que  contre  ce  genre  de  preuves".  » 

1.  Procts  Fouquier f  ibid.,  n»  10,  p.  3. 

2.  Le  procès-verbal  d'audience  porte  qu'elle  commença  à  dix  heures.  (Archives, 
même  dossier  ,  pièce  55.) 

3.  Bulletin,  n»  26,  p.  102. 


BRUSQDE  CLOTURE  DES  DÉBATS.  16  6ËRMINÂL.     185 

Les  preuves  écrites  contre  Philippeaux,  contre  Camille 
Desmoulins,  cela  se  comprend,  puisqu'ils  étaient  pour- 
suivis surtout  pour  leurs  écrits  ;  mais  les  preuves  écrites 
contre  Danton,  qu'était-ce  autre  chose  que  l'acte  d'accu- 
sation? Le  président  voulut  reprendre  l'interrogatoire 
de  Diederichsen,  des  deux  Frey  ;  mais  Danton,  Lacroix 
protestaient  avec  force  contre  la  façon  dont  on  les  voulait 
juger,  réclamant  leurs  témoins,  disant  que  Ton  voulait 
étouffer  leur  défense.  Fouquier-Tinville  alors  recourut 
à  l'arme  que  Lacroix  et  Danton  et  les  députés  actuelle- 
ment accusés  (ils  pouvaient  s'en  souvenir)  avaient  créée 
contre  les  Girondins. 

On  était  au  quatrième  jour  des  débats.  Il  invita  les 
jurés  à  déclarer  s'ils  étaient  suffisamment  instruits;  et 
le  jury  se  retira  pour  en  délibérer*. 

Les  accusés  ne  pouvaient  point  douter  du  résultat.  Ils 
s'emportèrent  avec  plus  de  violence,  criant  :  a  A  l'injus- 
tice !  à  la  tyrannie  !  Nous  allons  être  jugés  sans  être  enten- 
dus... Point  de  délibération  (Ici  on  va  reconnaître  la  voix 
de  Danton)  :  Nous  avons  assez  vécu  pour  nous  endormir 
dans  le  sein  de  la  gloire;  que  Ton  nous  conduise  à 
l'échafaud!  » 

Ces  clameurs  donnèrent  lieu  à  l'application  du  décret 
nouveau  que  l'on  venait  de  faire  exprès  pour  eux.  Le 
tribunal  ordonna  que  les  accusés  fussent  ramenés  en 
prison  *. 


1.  Voyez  aux  Appendices  n**  VI. 

2.  Voici  la  suite  du  procès-verbal  d'audience  : 

c  A  rinstant,  l'accusateur  public  expose  que  l'indécence  avec  laquelle  les  ac- 
c  cusés  se  sont  défendus  dans  le  cours  des  débats,  les  brocards,  les  blasphèmes 
a  qu'ils  ont  eu  l'impudeur  de  prononcer  contre  le  tribunal,  doivent  le  déter- 
c  miner  à  prendre  des  mesures  proportionnées  i  la  ^vité  des  circonstances. 
«  En  conséquence,  il  requiert  et  le  tribunal  ordonne  que  les  questions  seront 


186      CHAP.  XXIX.        DANTON,  CAMILLE  DESMOULLNS,  ETC. 

Pendant  les  trois  jours  écoulés  depuis  Touverture  du 
procès,  les  membres  du  Comité  de  sûreté  générale 
n'avaient  pas  quitté  le  tribunal  :  le  greffîer  Paris,  dans 
sa  déposition  au  procès  de  Fouquier-Tinville,  nous 
montre  Amar,  Voulland,  Vadier,  David,  allant,  venant, 
s*agitant^  parlant  aux  juges,  jurés  et  témoins,  disant  à 
tous  venants,  que  les  accusés  étaient  des  scélérats,  des 
conspirateurs,  particulièrement  Danton;  et  de  là  corres- 
pondant avec  le  Comité  de  salut  public.  Us  étaient  là 
encore  au  moment  suprême;  bien  plus,  quand  les 
jurés  furent  assemblés  le  président  et  Taccusaieur  public 
se  rendirent  dans  leur  salle  :  le  greffier  Paris  les  en 
vit  sortir ^ 

Fouquier  ne  le  nia  pas  dans  son  procès,  etTopino-Le- 
brun  convint  que  le  président  et  l'accusateur  public  pres- 
sèrent les  jures  de  se  déclarer  suffisamment  informés*. 

«  posées  et   le  jufremenl  à  intervenir  sera  prononcé  en  l'absence  des  accusés. 

c  De  suite  le  président  soumet  ses  questions  à  la  décision  du  juré  qui  se  retire 
c  dans  la  chambre  pour  délibérer. 

«  Le  juré  e^t  rentré  et  ont  donné  leur  déclaration  à  haute  voix  et  individuel - 
c  lemcnt  ;  ce  fuit,  l'accusateur  public  a  été  entendu  dans  ses  conclusions  sur 
a  l'application  de  la  loi.  Après  quoi  le  président  a  prononcé  l'ordonnance  d'ac- 
«  quit  de  Lullier,  l'ua  des  accusés.  En  rab.«ence  des  autres  accusés  le  tribunal  a 
a  opiné  à  haute  voix  et  a  prononcé  le  jugement  de  condamnation  et  ordonné 
c  qu'il  leur  serait  notifié  entre  les  deux  guichets  de  la  maison  d'arrêt  de  la  Gon- 
a  ciergerie  par  le  greHier  du  tribunal.  » 

Signé:  IIerman,  Dlcbay,  commis-grelTier. 

1 .  a  Le  lendemain  qui  était  le  quatrième  jour,  les  membres  du  Comité  de  sûreté 
générale  étaient  au  tribunal  avant  nrut' heures:  ils  se  rendirent  au  cabinet  de 
Fouquier  et  lorsque  les  jurés  furent  assemblés,  je  vis  Herman,  président,  avec  Fou- 
quier, sortir  de  in  chambre  des  jurés.  Pendant  ce  temps,  Amar,  Voulland,  Vadier, 
David  et  autres  députés  qu'il  (Paris)  reconnut  pour  être  membres  du  Comité  de 
sûreté  générale  étaient  à  la  buvette.  (Procès  Fouquier,  n*  26,  p.  1.) 

2.  a  Pourquoi,  le  quatrième  jour,  s'est-il  trouvé  avec  Hei  man  dans  la  chambre 
des  jurés,  pour  les  engager  à  déclarer  être  suffisamment  instruits  ?  »  {Notes  de 
Topino-Lebrutif  publiées  par  H.  J.  Claretie,  Camille  Desmoulins,  p.  469.) 
Paris,  au  procès  de  Fouquier-Tinville,  dit  qu'il  ti(  nt  le  l'ait  de  Topino-Lebrun  lui- 
même  (n"46,  p.  3)  et  le  texte  précédent  confirme  sa  déclaration.  Renaudin,  qui 
était  sur  le  banc  des  accusés,  convient  d*une  autre  visite  d'JIerman  et  de  Fou- 
quier, celte  fois  dans  la  chambre  des  jurés.  Ilerman  reconnaît  qu'il  y  est  allé  le 


RÉPONSE  DU  JURY;  œNDAMNATlON.  487 

C'est  ce  que  flt  le  jury,  en  rentrant  à  l'audience.  Le  prési- 
dent lui  posa  donc  les  questions. 
La  première  était  une  aflirmalion  : 

Citoyens  jurés, 

Il  a  existé  une  conspiration  tendant  à  dilTamer  et  avilir 
la  représentation  nationale  et  à  détruire  par  la  corruption  le 
gouvernement  républicain. 

Les  autres  en  faisaient  l'application  à  chacun  des 
accusés  : 

Jean-François  Lacroix,  homme  de  lettre,  député  à  la  Con- 
vention nationale  est-il  convaincu  d'avoir  trempé  dans  cette 
conspiration?  etc^ 

Le  jury  répondit  affirmativement  sur  toutes,  excepté 
celle  qui  était  relative  à  Lhuillier. 

En  conséquence  tous,  excepté  Lhuillier,  furent  con- 
damnés à  mort*. 


troisième  jour  (Ib'ul,^  n*  20,  p.  5).  Fouqtiier  avoue  enfin  qu'il  8*y  est  rendu  le 
quatrième  :  «  C'était  ilit-il,  pourcommuniquer  aux  jures  la  léponse  du  Comité.  ■ 
—  c  Vous  auriez  pu  le  f:iire  à  Taudieiice,  >  répartit  le  président.  (Ibid.,  p.  4.) 

i.  Archives,  même  dossier,  pièce  02.  —  Voici  comment  le  Bulletin  du  /rt- 
bunal  révolu  donna  ire^  n*  2(^  pré^enlc,  pour  simpliiicr,  le  verdict,  reproduisant 
les  questions  sous  forme  de  réponse  : 

i*  Qu'il  a  existé  une  conspiration  tendant  à  rétablir  la  monarchie,  i  détruire 
la  représentation  nationale  et  le  gouvernement  républicain  ; 

2*  Que  leadits  Lacroix,  Danton,  Hérault,  Philippeaux,  Westermann  et  Oesmou- 
lins  sont  convaincus  d'avoir  trempé  dans  cette  conspiration; 

5*  Qu'il  a  existé  une  conspiration  tendant  à  avilir  la  représentation  nationale, 
et  à  détruire  pnr  la  corruption  le  gouvernement  républicain  ; 

Que  lesdit»  Fabre,  Chabot,  Dclaiinay,  sont  convaincus  d'avoir  trafiqué  de  leur 
opinion  comme  représentants  du  peuple  ; 

4*  Que  ledit  Razire  e>t  complice  dc^dits  Delaunay  et  Chabot,  en  ayant  gardé  le 
silence,  soit  sur  les  révélations  qui  lui  ont  été  faites  de  leurs  manœuvres  crimi- 
nelles, foit  sur  les  propositions  intéressées  qui  lui  ont  été  faites  ; 

5*  Que  lesdits  d  Espa^^nac,  Juniiis  et  Emmanuel  Frey,  Gusman  et  Diederich- 
scn  sont  convaincus  d'avoir  trempé  dans  cette  conspiration. 

2.  Le  20  germinal  la  Convention  décUra  faux  et  supposé  le  décret  qui  supprime 
les  compagnies  financières,  inséré  dans  le  procès-verbal  du  17  du  premier  mois  et 
le  remplaça  par  un  décret  rectifié.  {Moniteur  du  28  germinal,  17  avril  1791.) 


188      CHAP.  XXIX.  —  DA.MON,  CAMILLE  DESMOULINS,  ETC. 

Ils  étaient  absents. 

Reconduits  à  la  Conciergerie  comme  on  Ta.  vu,  ils  y 
attendaient  qu'on  les  ramenât  au  tribunal  pour  y  enten- 
dre leur  sentence.  On  les  fit  passer  au  greffe  où  elle  leur 
fut  signifiée  sans  autre  forme.  À  côté  était  la  salle  où 
l'exécuteur  prenait  les  condamnés.  Les  gendarmes  qui  les 
avaient  amenés  au  greffe  avaient  ordre  de  les  lui  livrer  du 
même  coup*. 

VII 

Derniers  moments  des  condamnés. 

Danton,  si  passionné  aux  débats,  ne  pouvait  pas  rester 
muet  devant  cet  inqualifiable  procédé  inventé  pour  lui 
fermer  la  bouche.  «  Il  se  livra,  dit  le  récit  de  DesEssarts, 
aux  déclamations  les  plus  violentes.  Ses  yeux  étaient 
enflammés,  sa  bouche  écumait  de  rage  et  il  n'en  sortait 
que  des  sons  aigus  et  mal  articulés.  »  Mais  ensuite  il  céda 
devant  la  fatalité  et  voulut  montrer,  se  dominant  lui- 
même,  qu'il  était  fort.  On  prête  beaucoup  de  mots  aux 
hommes  comme  lui  en  de  pareils  moments.  On  lui  a  fait 
dire  :  «  J'ai  la  douce  consolation  de  croire  que  l'homme 
qui  mourut  comme  chef  de  la  faction  des  indulgents 
trouvera  grâce  devant  la  postérité*.  »  On  lui  a  prêté  cette 
autre  parole  aussi  (traduction  triviale  et  grossière  de 
l'inscription  de  Sardanapale)  :  «  Qu'importe  si  je  meurs? 
J'ai  bien  dépensé,  bien  riboUé,  bien  caressé  les  filles, 
allons   dormir  ^  I   »   Philippeaux  dit  avec  un  sourire 

1.  Dans  sa  réquisition  à  Ilanriot  pour  l'exécution  des  condamnés,  Fouquier- 
Tinyllle  ne  prescrit  aucune  mesure  particulière.  (Archives,  A  F  n,  48,  pièce  185  : 
armoire  de  fer.)  Voy.  aussi  les  MgniGcations  du  jugement.  Archives  W,  526. 

2.  Notes  de  Courtois  :  Jules  Clarelie,  Camille  Desmoulùu^  page  473. 

3.  Mémoiret  de  Sénart  publiés  par  A.  Dumesnil,  cli.  xii. 


DERNIERS  MO^iENTS  DES  COxNDAMNÉS.  i89 

amer  :  a  Cette  fia  est  digne  du  commencement  de  mon 
procès  ;  x>  et  pendant  qu'on  lui  coupait  les  cheveux  il 
s'écria  plusieurs  fois,  selon  Des  Essarls  :  c  Ma  femme  I 
ma  femme!  mon  fils!  je  ne  vous  reverrai  donc  plus  !  » 
Mais  il  domina  son  émotion,  «  monta  d'un  pas  ferme 
sur  la  fatale  charrette  et  n'offrit  pendant  toute  la  roule 
jusqu'au  lieu  de  l'exécution ,  aucun  signe  d'altération 
dans  ses  traits  ^  » 

Hérault  de  Séchelles  ne  perdit  rien  non  plus  de  la 
sérénité  qu'il  avait  montrée  dans  tout  le  cours  du  pro- 
cès. Ce  n'est  pas  lui  qui  eût  donné  l'ombre  d'un  pré- 
texte au  décret  rendu  par  la  Convention  sur  le  cri 
d'alarme  de  Fouquier-Tinville.  Quand  on  avait  prononcé 
la  mise  hors  des  débats,  il  avait  dit  :  «  Cette  tactique  ne 
m'étonne  point  :  elle  est  digne  de  ceux  qui  ont  soif  de 
notre  sang  ;  »  et  quand  on  lui  signifia  sa  condamna- 
tion :  «  Je  m'y  attendais.  x>  Il  n'en  fut  pas  de  même  de 
Camille  Desmoulins  Le  pauvre  Camille  qui  avait  tant 
applaudi,  raillé  même  au  supplice  des  autres,  mais  qui 
mourait  pour  avoir  abdiqué  sa  charge  de  a  procureur 
général  de  la  lanterne  »,  Camille  n'avait  pas  su  donner 
pour  épilogue  à  sa  belle  et  noble  page  inspirée  de  Tacite, 
une  attitude  imitée  de  ces  Romains  dont  Tacite  avait 
retracé  aussi  la  mort.  Garrotté  à  son  tour,  il  criait  en 
écumant  de  rage  :  «  Les  monstres,  les  scélérats!  Faut-il 
que  j'aie  été  dupe  de  Robespierre*  !  Hérault  s'approchant 
lui  dit  :  €  Mon  ami,  montrons  que  nous  savons  mourir  ;» 


1 .  Des  Essarls,  1. 1,  page  239. 

2.  Son  pareni  Matlon,  éditeur  de  sa  correspondance,  dit  dans  sa  notice  que, 
ramené  à  la  Conciergerie  après  sa  condamnation,  il  lut  quelques  pages  des  Nuits 
d'Young  et  des  Méditations  de  llervey.  —  Il  est  dit  qu*il  apporta  avec  lui  ces 
Uyrcs  au  Luxembourg  ;  mais  il  est  certain  qu'il  n'était  pas  en  disposition  d'en 
faire  usage  a  celte  heure  suprême. 


i90      GHiP.  XXIX.  —  DÂlsmN,  CAMILLE  DESMOULLNS,  ETC. 

mais  voyant  que  ses  consolations  ne  servaient  à  rien,  il 
se  recueillit  en  lui-même. 

L'heure  du  départ  venue,  Hérault  monta  avec  assu- 
rance dans  Tune  des  charrettes  :  «  Il  était  placé  seul  sur 
la  dernière  banquette  :  il  portait  la  tête  haute  mais  sans 
aucune  affectation  :  les  plus  belles  couleurs  brillaient 
sur  son  visage.  Rien  n'annonçait  la  moindre  agitation 
dans  son  âme  :  ses  regards  étaient  doux  et  modestes,  il 
les  promenait  autour  de  lui  sans  chercher  à  Gxer  l'atten- 
tion ni  à  inspirer  l'intérêt.  On  eût  dit,  en  le  voyant,  que 
des  idées  riantes  occupaient  son  imagination;  »  et  il 
mourait  dans  la  fleur  de  la  jeunesse  et  de  la  beauté, 
sans  paraître  donner  aucun  regret  à  cette  immense 
fortune  qu'il  laissait  par  sa  condamnation  à  ses  bour- 
reaux. Quant  à  Camille  (ils  étaient  du  même  âge), 
lorsqu'il  fallut  monter  sur  la  charrette,  il  fit  des 
efforts  incroyables  pour  s'arracher  des  mains  des  exécu- 
teurs :  «  Aussi  le  vit-on,  lorsqu'on  le  conduisait  au 
supplice,  ayant  les  épaules  nues  :  sa  chemise  déchirée 
était  descendue  en  lambeaux  jusqu'à  sa  ceinture.  »  Il 
avait  les  traits  boulevei^sés  les  yeux  étincelants  de  fureur 
«  et  ses  mouvemenls  étaient  à  peine  contenus  par  les  liens 
qui  l'attachaient  à  la  charrelte\  »  Danton  au  milieu  de 
ces  contrastes  gardait  son  caractère.  «  Danton,  dit  un  au- 
teur, mourut  avec  un  courage  el  une  fermeté  héroïques  ; 
sa  gaieté  ne  l'abandonna  point.  Il  consolait  Lacroix  que 
l'idée  de  sa  femme  et  de  ses  enfants  jetait  dans  une 
douleur  extrême.  Il  plaisantait  Fabre  d'Églanline  qui 
était  enveloppé  d'une  mélancolie  dont  on  ne  pouvait  le 
distraire*.  »  Il  s'apitoyait  sur  Camille  qu'il  voyait  avec 

1.  Des  Essarta f  ibid.,  p.  184. 

2.  Histoire  de  la  Révolution  par  deux  amis  de  la  liberté,  citée  par  M.  Bou- 


DERNIERS  MOMENTS  DES  CONDAMNÉS.  191 

peine,  les  vêtements  en  désordre,  la  poitrine  découverte, 
se  donner  ainsi  en  spectacle  à  cette  multitude  qui  brisait 
toutes  ses  idoles  et  insultait  à  toutes  les  infortunes. 
Camille,  se  faisant  encore  illusion  sur  ce  peuple  qui 
s'était  jadis  soulevé  à  sa  voix,  criait  :  a  Peuple,  peuple, 
on  te  trompe  !  »  Mais  Danton  :  «  Reste  donc  tranquille 
et  laisse  là  celte  vile  canaille'.  »  Faut- il  croire  que  dans 
celte  vile  canaille  on  doive  ranger  David,  si  ardent  à  les 
poursuivre,  comme  membre  du  Comité  de  sûreté  géné- 
rale, jusqu'au  seuil  de  la  chambre  des  jurés?  «Homme 
de  sang,  s'écrie  Courtois  le  prenant  à  partie  dans  son 
rapport,  tu  l'as  bien  mérité  ce  mot  qui  t'échappa  en  pré- 
sence de  plusieurs  artistes  connus  :  «  que  si  tu  aimais  le 
<c  sang,  c'est  que  la  nature  t'avait  fait  naître  pour  Tai- 
a  mer.  »  Poursuis,  âme  atroce,  poursuis  tes  projets  homi- 
cides; va,  cours  attendre  au  coin  du  café  de  la  Régence, 
la  fatale  charrette  qui  conduira  au  supplice  tes  anciens 
amis  Desmoulins  et  Danton  ;  jouis  de  leur  mommt 
suprême,  trace,  d'après  leurs  traits  flétris  parla  douleur, 
les  caricatures  les  plus  indécentes;  insulte  encore  à  ce 
dernier  en  l'indiquant  du  doigt,  et  en  criant  de  toutes 
tes  forces  :  «  Le  voilà  le  scélérat  I  C'est  ce  scélérat  qui  est 
«  le  grand  juge*.  » 
Arrivés  à  la  place  de  la  Révolution,  Hérault  de  Séchelles 


geirl,  Danton,  p.  366.  —  Après  les  scènes  de  la  prison,  Des  EssarU  dit  de  lui  : 
«  Il  ne  sortit  plus  aucune  plainte  de  sa  bouche  et  il  se  laissa  conduire  sur  la  fa- 
tale charrette  sans  montrer  la  moindre  opposition.  On  le  vit  sur  le  devant,  assis 
à  côté  de  Lacroix  qui  paraissait  accablé  de  son  sort.  Danton,  au  contraire,  portait 
la  této  haute.  Ses  regards  étaient  pleins  de  fit'rté.  En  le  voyant  passer  on  eût  dit 
qu'il  commandait  à  la  foule  innombrable  qui  l'entourait.  Pendant  le  long  tr^et 
de  la  Conciergerie  à  la  place  de  la  Révolution,  on  n'aperçut  aucun  changement 
sur  son  visage.  Plus  il  approchait  du  terme,  moins  il  paraissait  s'occuper  du  sort 
qui  l'attendait,  b  (Des  Essarta,  t    VI,  page  275.) 

1  Natton  aîné,  Correspondance  de  Camille  Detmoulint. 
'2.  Rap|)ort  de  Courtois  (Bougeart,  Danton,  page  367). 


19â      CHAP.  XXIX.  —  DAMON,  CAMILLE  DESMOULLNS,  ETC. 

et  Philippeaux  gardèrent  le  calme  dont  ils  avaient  fait 
preuve  jusque-là.  Hérault  commença  le  lugubre  déGlé. 
On  dit  qu'avant  de  monter  à  récinfaud,  il  voulut  em- 
brasser Danton  et  comme  les  aides  du  bourreau  l'en 
séparaient  :  «  Misérables,  dit  Danton,  vous  n'empéchercz 
pas  nos  deux  têtes  de  s'embrasser  dans  le  panier  !  »  Selon 
un  autre  récit  il  s'élança  avec  rapidité  et  reçut  la  mort 
avec  courage.  A  la  vue  de  l'écbafaud  Camille  reprit  ses 
lamentations  :  a  Voilà  donc  la  récompense  réservée  au 
premier  apôtre  de  la  liberté,  c'est  donc  ainsi  que  l'ami 
le  plus  chaud  de  la  République  est  traité!  La  mort  est 
un  bienfait,  on  ne  peut  la  recevoir  assez  vite.  —  Liberté 
dont  j'ai  été,  dont  je  suis  idolâtre  ;  liberté,  tes  pieds  vont 
être  arrosés  par  le  sang  d'un  de  tes  enfants  !  Les  monstres 
qui  m'assassinent  ne  me  survivront  pas  longtemps  *.  » 

On  dit  que  jusqu'au  dernier  moment  il  serrait  dans 
la  main  des  cheveux  de  sa  pauvre  Lucile. 

Danton  comme  Camille  laissait  une  jeune  femme  dont 
le  souvenir  ne  pouvait  pas,  à  cette  dernière  heure,  être 
banni  de  son  âme.  On  rapporte  qu'au  pied  de  l'écbafaud 
il  ne  lui  échappa  que  ces  mots  !  ce  0  ma  femme,  ma 
bien  aimée,  je  ne  te  reverrai  donc  plus.  *  —  Et  s'inter- 
rompant  brusquement  :  <  Danton  point  de  faiblesse  ;  » 
puis  il  gravit  avec  fermeté  les  marches  de  l'échafaud  et 
reçut  la  mort*. 


i.  Des  Efsarts,  t.  I,  page  185. 
2.  Des  Essarts,  t.  Yl,  p.  275. 


CHAPITRE  XXX 

CHAUMETTE,  60BEL,  LES  VEUVES  d'uÉBERT  ET  DE  CAMILLE 
DESMOULINS,  ETC.  SECONDE  MOITIÉ  DE  GERMINAL 

I 

Moyens  employés  pour  tromper  l'opinion  publique  sur  le  procès  de  Danton. 

A  peine  Danton,  Camille  Desmoulins  et  les  autres 
élaient-ils  condamnés,  que  leurs  bourreaux  sentaient  le 
besoin  de  se  raffermir  dans  l'opinion  publique  contre 
les  suites  de  leur  victoire.  Le  jour  même  de  leur  con- 
damnation et  de  leur  mort,  Payan  disait  dans  le  conseil 
général  de  la  Commune  de  Paris  : 

€  Neuf  députés  qui,  après  avoir  joui  de  la  confiance 
du  peuple  Tout  perdue,  vont  bientôt  tomber  sous  le 
glaive  de  la  loi.  » 

11  les  énumérait,  les  gratifiant  chacun  d'une  injure; 
puis,  les  reprenant  en  masse  : 

ce  Ces  scélérats  ont  montré  une  audace,  une  insolence 
qui  prouvent  leur  lâcheté.  S'ils  eussent  été  patriotes, 
ils  eussent  montré  du  calme,  de  la  dignité,  parce  qu'au- 
tant le  tribunal  est  sévère  contre  les  coupables,  autant 
il  est  juste  pour  les  innocents.  Ils  ont  parlé  avec  impu- 
dence et  le  peuple  a  frémi  d'indignation,  en  voyant  que 
ces  conspirateurs  osaient  braver  les  organes  de  la  loi, 
qu'eux-mêmes  avaient  nommés.  »  [On  applaudit\) 

1.  Séance  du  16  germinal,  Moniteur  du  18  (7  avril  1794). 

TRiB.  névoL.  ui  13 


194    CUAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  GOBEL.  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

Le  même  jour,  Vadier  défigurait  dans  la  Conveation 
ces  débals  (où  il  n'avait  pas  laissé  que  d'avoir  un  rôle) , 
calomniant  ceux  qu'il  avait  fait  condamner  : 

€  Au  moment,  dit-il,  où  la  justice  et  la  probité  sont 
à  l'ordre  du  jour,  j'éprouve  le  besoin  d'épancher  mon 
cœur  dans  le  sein  de  mes  vertueux  collègues.  Hier,  j'ai 
été  témoin,  sans  être  vu,  des  débats  scandaleux  qui  ont 
eu  lieu  au  tribunal  révolutionnaire  :  j'y  ai  vu  les  cons- 
pirateurs conspirer  en  face  de  la  justice;  j'y  ai  entendu 
les  propos  les  plus  atroces  ;  j'ai  entendu  dire  à  ces  cri- 
minels :  a  Rien  de  plus  glorieux  que  de  conspirer  contre 
d  un  gouvernement  qui  conspire.  y>  Danton  dit  que  ses 
ennemis  les  Comités  de  salut  public  et  de  sûreté  générale 
et  la  Convention  elle-même  seraient  déchirés  dans  peu 
de  jours.  Quoi  !  Danton,  le  seul  homme  que  j'aie  craint 
pour  la  liberté,  dont  les  formes  robustes,  l'éloquence 
colossale,  la  figure  hideuse,  effrayaient  l'image  de  la 
Liberté!...  J'ai  vu,  citoyens,  les  conspirateurs  lancer 
des  boulettes  aux  juges  et  aux  jurés  et  les  insulter  avec 
une  audace  qu'on  a  peine  à  croire.  » 

Puis,  pour  sanctionner  par  quelque  chose  de  plus 
sérieux  leur  supplice,  reprenant  la  fable  qui  avait  été 
inventée  pour  obtenir  leur  condamnation  : 

«  Dans  ce  moment  même,  Dillon  et  Simon  notre 
collègue,  conspiraient  dans  leur  prison.  Ils  avaient  or- 
ganisé une  cohorte  de  scélérats  qui  devaient  sortir  du 
Luxembourg  avec  un  mot  d'ordre,  s'emparer  des  avenues 
des  Comités  de  salut  public  et  de  sûreté  générale,  tom- 
ber sur  les  membres  qui  les  composent  et  les  immoler  à 
leur  fureur.  » 

Et  Cou  thon  venant  à  son  tour  prendre  eo  thème  pour 
l'amplifier  ; 


CALOMNIES  POSTHUMES  CONTRE  DANTON,  ETC.     195 

«  Dans  la  nuit  d'hier,  les  portes  des  prisons  devaient 
être  ouvertes  à  ces  monstres  par  les  soins  d'un  concierge 
qu'ils  avaient  gagné.  Tous  les  prisonniers  et  leui*s  com- 
plices du  dehors  devaient  se  réunir  sous  le  comman- 
dement de  Dillon  et  se  porter  d'abord  au  Comité  de  salut 
public  dont  ils  savaient  bien  que  les  membres  étaient 
en  permanence  continuelle,  pour  égorger  avec  le  sang- 
froid  du  crime,  ces  membres.  Ils  devaient  ensuite  déli- 
vrer les  conjurés,  immoler  les  juges  du  tribunal  révo- 
lutionnaire, s'emparer  des  avenues  de  la  Convention  et 
des  Jacobins,  massacrer  tous  les  députés  et  les  patriotes 
les  plus  ardents,  se  porter  ensuite  au  Temple,  en  extraire 
l'enfant  Capet  et  le  remettre  aux  mains  de  cet  infâme 
Danton  dont  le  peuple  et  nous  avons  été  si  longtemps 
dupes,  pour  que  ce  fût  Danton  qui  le  présentât  au  peuple 
et  proclamât  la  tyrannie  qu'il  a  affecté  de  combattre 
avec  une  hypocrisie  si  perfide*.  » 

—  a  Ai-je  donc  la  face  d'un  hypocrite,  »  avait  dit 
Danton,  en  montrant  dans  son  aspect  terrible  à  ses  juges 
cette  figure  qui,  selon  la  pittoresque  expression  de  Vadier, 
«  effrayait  l'image  de  la  Liberté?  » 

C'était  le  germe  d'un  nouvel  acte  d'accusation  et 
comme  les  préliminaires  d'un  procès  qui  devait  con- 
firmer l'autre.  Et  le  Moniteur  qui  s'essayait  déjà  à  son 
rôle  de  journal  officiel,  rendant  compte  de  l'exécution  des 
condamnés,  prenait  acte  des  acclamations  de  la  foule  à 
l'appui  de  l'arrêt  rendu  «  par  le  grand  jury  national;  » 
et  il  promettait  de  nouvelles  révélations  et  de  nouvelles 
victimes  : 

«  Garnier  de  Saintes,  disait-il,  Arthur  et  plusieurs 

1.  Sciincc  du  10  geriuiiial  (ô  avril  179i).  Moniteur  du  17. 


196    CUàP.  XXX.  —  GUâUMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FIN  DE  GERMIXÂL. 

autres  membres  ont  énoncé  les  faits  les  plus  grayes  et 
les  plus  positifs  sur  Danton,  Lacroix,  Philippeaux,  etc. 
Des  preuves  authentiques,  les  rapprochements  les  plus 
frappants  se  trouvent  accumulés  dans  ces  dépositions 
que  nous  nous  empressons  de  faire  connaître. 

c(  L'ex-général  Dillon,  Thouret,  ex-constituant,  doivent 
être  mis  incessamment  en  jugement. 

€  La  veuve  de  Camille  Desmoulins  a  été  conduite  à 
Sain  te- Pélagie  *.  » 

Avec  la  femme  de  C.  Desmoulins,  nous  retrouverons  la 
femme  d'Hébert  :  ce  sera,  avant  que  le  mois  soit  écoulé, 
le  complément  et,  dans  le  plan  du  Comité,  comme  la  con- 
sécration des  deux  grands  procès  de  germinal. 


II 

rrcleiuluc  conspiration  des  prisons  où  l'on  rciinit  Dillon,  Cliaumctlc,  Gobel,  etc. 

En  attendant  ce  troisième  et  dernier  acte  du  drame 
commencé  avec  Hébert  et  poursuivi  avec  Danton,  quel- 
ques affaires  avaient  occupé  le  tribunal.  Nous  en  parle- 
rons ci-après.  L'allenlc  d'ailleurs  ne  fut  pas  longue. 
Dès  le  21  germinal  (10  avril  1794),  tout  est  prêt  pour 
le  nouveau  procès  qui  devait  justifier,  au  prix  de  quel- 
ques têtes,  les  procédés  violents  mis  par  la  Convention 
à  la  disposition  du  tribunal  pour  étouffer  la  voix  du  re- 
doutable tribun. 

La  prétendue  conspiration  où  l'on  voulait  envelopper 


1.  Moitil.  (lu  19  gnrminal  (8  avril).  —  L'arrestation  eut  lieu  le  15  germinal, 
la  veille  de  la  mort  de  Camille.  L'ordre,  au  nom  des  deux  Comités,  est  signé  : 
Gouthon,  Dubarran,  Carnol,  Voulland,  Barcre,  Robespierre.  (Voy.  Natton,  Corres- 
pondance inédite  de  Cam.  Detmoulim^  p.  228.) 


PROCES  œMMUN  A  DILLON,  CHAUMETTE,  ETC.  197 

les  nouvelles  victimes,  ne  faisait  plus  de  doute  pour 
personne*;  et  Legendre,  qui  avait  eu  un  moment  de  cou- 
rage lorsqu'il  avait  protesté  contre  l'arrestation  de 
Danton,  Legendre,  ne  se  senlant  pas  assez  couvert  devant 
le  ressentiment  de  Robespierre  et  de  Saint-Just  par  la 
promptitude  avec  laquelle  il  avait  abandonné  son  ami, 
venait  maintenant  souscrire  à  sa  condamnation  par  une 
démarche  significative. 

Le  18  germinal  (7  avril  1794),  prenant  la  parole  pour 
appuyer  la  requête  de  Fouquier-Tinville  contre  le  député 
Simond,  associé  à  Arthur  Dillon  dans  le  fameux  projet 
de  délivrance  des  accusés  : 

€  Je  demande,  dit-il,  le  décret  d^accusation  contre 
Simon.  Une  lettre  anonyme  qui  m'a  été  envoyée,  ne  me 
laissant  point  de  doute  que  les  coupables  qui  ont  péri 
sur  Tcchafaud  n'eussent  des  complices  dans  la  prison  du 
Luxembourg  pour  exciter  un  mouvement.  J'ai  remis  au 
Comité  de  salut  public  cette  lettre,  dans  laquelle  des 
hommes  qui  se  disaient  patriotes,  en  flattant  mon 
amour- propre  et  mon  ambition,  m'invitaient  à  porter  le 
premier  coup  à  la  Convention,  à  m'armer  de  deux  pisto- 
lets et  à  assassiner  dans  le  sein  de  la  Convention,  Robes- 
pierre et  Saint-Just. 

a  D'après  celte  lettre,  les  destinées  de  la  France  étaient 
remises  dans  mes  mains;  j'étais  le  seul  homme  capable 
de  la  sauver.  Je  ne  me  suis  pas  laissé  séduire  par  ces 
belles  paroles,  mais  j'ai  regardé  le  Comité  de  salut 
public  comme  seul  capable  de  garantir  la  liberté  du 

1.  On  trouve  au  dossier  des  notes  de  police  comme  celle-ci  :  t  Une  foule  de 
(«ens  à  moustaches,  à  grands  sabres  et  à  bonnets  à  poil  reparoit  depuis  deux 
jours.  Leurs  gestes  ont  un  air  mystérieux.  On  remarque  surtout  un  mouvement 
d*indication  de  main  et  d'œil  qui  sembleroit  annoncer  des  projets  contre  des 
individus.  (Archives,  W  345,  dossier  076,  !'•  partie,  pièce  31.) 


198    CliAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  COREL,  ETC.;  FIN  DE  GERMINAL. 

naufrage.  {On  applaudit,)  Je  demande  le  décret  d'accu- 
sation contre  Simon  *.  » 

Cette  lettre,  selon  loute  apparence,  était  une  ma- 
nœuvre inventée  pour  faire  croire  à  la  réalité  du  com- 
plot :  Bourdon  de  l'Oise  en  avait  reçu  une  pareille  et  il 
le  dit;  mais  personne  n'était  disposé  à  y  voir  un  piège, 
encore  moins  une  mystification.  Le  décret  fut  donc 
rendu  contre  Simond,  et  trois  jours  après  le  député  pros- 
crit comparaissait  avec  les  autres  devant  le  tribunal. 

Dans  ce  procès  allaient  se  rencontrer  vingl-six  accusés, 
dont  plusieurs  devaient  être  étonnés  de  se  trouver  en- 
semble :  d'abord  le  général  Arthur  Dillo.n,  ami  de  Ca- 
mille Dosinoulins',  et  le  député  Simond,  dénoncés  comme 
les  premiers  auteurs  du  complot;  puis  des  hommes  de 
loute  origine  dont  on  voulait  se  débarrasser  du  même 
coup  :  en  premier  lieu,  Chaumette,  l'agent  national,  et 
GoBEL,  l'évêque  apostat  de  Paris,  et  tous  ceux  qu'on 
pouvait  appeler  la  queue  du  Père  Duchesne  :  l'acteur 
Nourry  Grammont,  devenu  adjudant-général,  et  son  fils 
Alexandre  Grammont,  officier  dans  la  cavalerie  révolu- 
tionnaire; trois  autres  jeunes  démagogues  de  vingt-cinq 
à  vingt-six  ans,  Guill. -Nicolas  Lasalle,  Jean-Marie  La- 
PALUE  et  Sébastien  Lacroix,  membres  de  comités  révo- 
lutionnaires; Jean  Lebrasse,  lieutenant  de  gendarmerie 
(il  avait  été,  comme  gendarme,  dans  la  voiture  qui  con- 
duisit Louis  XVI  à  réchafaud)^  protégé  de  Ronsin  ; 
Marie-Marc-Anloine  Barras,  ancien  administrateur  du 
district  de  Toulouse,  ami  d'Hébert;  L. -Barthélémy  Ciie- 


1.  Séanc«  du  18  germinal  (7  avril),  Mmit.  du  20. 

2.  Il  était  arrêté  depuis  le  !•' juillet  1793,  Archives.  AF  ii  22,  69,  pièces  7 
et  8,  et  lo  mandat  d'.imcnor,  Archives,  \V345,  dossier  676,  2*  partie,  pièce  25. 

3.  Campardon,  Marie-Antoinette  (\  la  Conciergerie,  p.  29. 


CHENAUX,  CLAUDE  DUMAS,  BARBE.  190 

NAL'x,  membre  de  la  Commune;  Claude  Dumas,  caporal- 
fourrier,  el  René-Antoine  Barbe,  sergent  dans  l'armée 
révolutionnaire;  Jacques  Moutin-Lambin,  employé  au 
département  de  Paris;  Prudent-Antoine  Prangey,  commis 
principal  de  Thabillement  des  troupes. 

Chenaux,  lors  du  premier  emprisonnement  d'Hébert, 
lui  écrivait  : 

Paris,  27  mai,  2*  de  la  République. 

Chenaux,  membre  du  conseil  général  de  la  Commune,  à 
Hébert,  substitut  de  la  Commune,  détenu  illégalement  à 
TAbbaye, 

Hébert,  je  ne  visite  jamais  les  hommes  en  place;  je  les 
surveille. 

Tu  es^  un  moment  oprimé,  ton  sort  m'intéresse,  permet 
que  si  je  ne  puis  te  voir  librement  que  je  te  visite  spirituelle- 
ment et  de  cœur. 

L'on  s'occupe  de  toi.  Le  peuple  sent  l'injustice  du  procédés 
que  Ton  a  exercée  envers  toi. 

Tu  Va  servie,  il  te  défendra. 

Que  n'ai-je  autant  de  talent  que  de  zèle,  j'écraserais  de  ma 

plume  tes  ennemis,  que  dt-je,  ceux  de  la  liberté. 

Ton  collègue, 

Chenaux'. 

Claude  Dumas  était  accusé  d'avoir  dit,  à  Étampes, 
le  21  ou  22  ventôse,  «  qu'avant  douze  jours  on  verrait 
du  nouveau  et  auquel  on  ne  s'attendait  pas;  »  et  en 
même  temps  il  se  passait  la  main  sur  le  cou.  Il  avait  nié 
le  geste  et  expliqué  le  propos  :  il  voulait  parler  du 
maximum^. 

René-Antoine  Barbe,  accusé  du  même  propos,  l'avait 
expliqué  de  la  m(^me  sorte*. 

1.  Archives,  NV  545,  dossier  676,  1»«  partie,  pièce  16. 

2.  Ibid.,  pièce  57. 
5.  Ihid.^  pit^ce  5K, 


200    CHAP.  XXX.  —  CHAUMETTE.  GOBEL,  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

Lambin  était  si  jaloux  du  bonnet  rouge,  qu'il  avait 
écrit  au  Père  Duchesne  pour  qu'on  ne  le  laissât  point 
porter  par  de  faux  patriotes*.  Il  avait  été  dénoncé  comme 
ayant  blâmé  l'arrestation  d'Hébert,  de  Ronsin  et  des 
autres,  et  il  en  avait  donné  pour  raison  qu'il  avait 
d'abord  cru  l'insurrection  favorable  au  peuple  et  que, 
tout  en  l'approuvant,  il  la  trouvait  prématurée*  :  raison 
qui  ne  l'excusait  guère  et  qui  se  trouvait  aggravée  par 
la  lettre  ci-après  écrite  à  son  frère,  au  moment  où  les 
violents  préparaient  leur  campagne  : 

Paris,  le  4  yenlôse,  l'an  U  de  la  République  une  et  indÎTisible. 

LIBERTÉ,  ÉGALITÉ,  FRATERNITÉ. 

Tu  nous  avois  prévenu,  mon  frère,  de  l'arrivée  de  ta 
femme....  Tu  sauras  en  attendant  que  les  mesures  révolution- 
naires vont  toujours  leur  train  et  que  leur  multiplicités  ne 
laisse  pas  que  de  donner  quelques  pratiques  à  la  sainte  guil- 
lotine. Néanmoins  les  genres  d'intrigues  ce  suxèdent  à  un 
tel  point  qu'il  faudra,  quoiqu'en  disent  les  modérés  et  les 
fédéralistes  perfides,  donner  à  la  machine  révolutionnaire 
une  nouvelle  force  qui,  jointe  au  premières,  exterminera 
ceux  qui  oseroient  les  amender  en  douceur.  Ici  c'est  une 
guerre  qui  va  commencer  :  ou  tu  sera  révolutionnaire  ou  je 
te  combats.  Tous  doivent  aimer  et  deffendrc  la  même  cause 
ou  être  terrassés.  Aprends  à  ceux  des  ennemis  de  la  Répu- 
blique que  tu  peux  connoitre  que  le  pa^s  de  charge  sonne 
dans  tous  les  cœurs  des  jacobins  de  Paris.  Dis-leur«  que  la 
République  sera  universelle,  dis-leurs  que  tous  les  sans- 
culottes  de  bonne  foi  n'entendent  point  composer  avec  aucun 
tirant,  et  que  nous  saurons,  non  les  faire  obéir,  mais  bien 
les  écraser.  Leur  aiTét  de  mort  est  prononcé  ;  en  vain  vou- 
droient-ils  se  rendren^;  en  vain voudroient-ils  composer;  non, 

1 .  Archives,  W  345,  dossier  676,  pièce  50. 

2.  Ibid,,  pièce  46. 


MONTIN-LAMBIN;  PRANGEY.  201 

leur«  salut  est  dans  la  fuiUe,  qu'ils  se  hantent  donc,  qu'ils  se 
ha/tent  :  car  nous  partons  pour  ne  nous  arrêter  qu'à  la  der- 
nière borne  de  l'Univers.  Vive  la  République  !  Vive  la  Montagne  ! 
Pour  moi,  mon  cher  camarade,  ma  santé  délabrée  ne  me 
permet  plus  de  courir  aux  armes  :  mais  j'ai  une  plume  cou- 
rageuse dans  sa  marche.  J'ai  des  sans-culottes  qui,  lorsque 
je  ne  puis  plus  marcher  me  portent  à  la  tribune  de  ma 
section  ;  et  là,  grâce  aux  principes  de  notre  sublime  révolu- 
tion, je  remplis  ma  tâche  révolutionnaire*.... 

Il  pouvait  ajouter  d^arte  :  «  Sans  exposer  ma  peau.  » 
Et  encore  au  même,  le  18  venlôse  : 

Paris  est  toujours  à  la  merci  des  intrigues  ;  la  plus  grande 
surveillance  est  toujours  en  activité  ;  c'est  à  peu  près  mon 
travail  ordinaire  que  de  déinasquer  les  traîtres,  de  proposer 
des  moyens  de  vigueur  contre  toutes  les  classes  modérantincs 
et  cruelles,  vampires  acharnés  pour  nous  diviser  et  nous 
perdre;  mais  encore  un  moment  et  nous  prendrons  les  armes 
et  gare  aux  soixante  et  un  royalistes  perfides  !  Notre  ministère 
est  on  ne  saurait  plus  mal  composé  :  un  Paré,  un  Desfor- 
gues,  un  Destournelles.  Âh!  puissenk  tous  les  patriotes  aper- 
cevoir la  tâche  qu'ils  ont  à  remplir,  et  ça  ira  aussi  vite  que 
bien.  Mon  ami!  le  crêpe  noir  doit  couvrir  les  droits  de 
l'homme  dans  le  moment  que  je  te  parle  et  nous  n'en  sommes 
cependant  pas  plus  inquiets  sur  le  sort  de  notre  bonne  mère 
la  République.  Elle  est  ce  qu'elle  sera,  si  ce  n'est  qu'elle 
finira  par  être  universelle.  J'ai  affaire,  adieu*. 

Prangey,  sous  les  ordres  de  Lequêne,  beau-père  de 
Ronsin,  était  préposé  à  la  caisse  de  rhabillement  où  un 
vol  de  deux  cent  mille  livres  venait  d'être  signalé  : 

J'ai  réfléchi,  écrivait  le  représentant  Piorry  sur  le  vol  des 
200  000  livres.  N'auroit-il  point  été  exécuté  dans  le  dessein 

1.  Ibid.,  pièce  48. 

2.  Ilnd,,  pièce  49,  Cf.  iVnW.,  pièce  40,  son  interrogatoire. 


202    CHAP.  XXX.  —  CHAÏIMETTE,  GOBEL,  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

d'employer  la  corruption  pour  faciliter  Tévasion  du  traître 
Ronsin  ?  * 

Cela  fit  arrêter  Prangey*. 

Venaient  ensuite  le  général  Jean-Michel  Beysser  et 
Tadjudant-général  Antoine  Duret,  Jean-Baptiste-Ernest 
BuGiiER,  Edme  Rameau,  Charles-Jean-Baptisle  Lagombe, 
Jean-François  Bereytter  et  Charles  Chardin,  formant 
l'appoint  contre-révolutionnaire. 

Beysser,  général  de  brigade  à  l'armée  de  l'Ouest,  mis 
hors  la  loi  le  17  juillet  1795,  comme  favorable  à  l'in- 
surrection du  Calvados,  avec  une  précipita  lion  lolle, 
qu'on  dut  révoquer  le  décret  le  lendemain  ;  mais  resté 
suspect  aux  Jacobins,  mandé  alors  à  la  barre,  renvajé 
après  ses  explications  au  Comité  de  sûreté  générale 
(7  août)  et  rétabli  sur  l'avis  du  Comité  dans  ses  fonc- 
tions (19  août)  *  :  «  Plus  général  que  politique,  »  disaient 
ses  défenseurs.  Mais  à  l'armée  de  l'Ouest  il  fallait  être 
plus  politique  que  général,  témoin  Rossignol  :  aussi 
n'avait-il  pas  tardé  à  être  destitué;  et  le  comité  révolu- 
tionnaire de  Nantes,  le  poursuivant  dans  sa  retraite, 
l'accusait  d'avoir  fait  élargir  le  nommé  Descombes, 
ex-noble;  — de  ne  s'être  laissé  entraîner  à  cet  acte  liber- 
ticide  que  par  la  vile  séduction  d'une  femme  Lefebvre, 
intrigante  autant  que  belle,  actuellement  détenue  dans 
les  prisons  de  Nantes  pour  écrits  contre-révolutionnaires  ; 
—  d'avoir  dîné  chez  Descombes  le  lendemain  de  son 


1.  Archives,  W  345,  dossier  676,  !'•  partie,  pièce  2. 

2.  Ibid.^  pièce  4. 

3.  Voy.  les  Registres  du  Comité  de  salut  public.  Archives,  ÂF  ii  455,  regis- 
tre I,  pages  202,  290  et  206,  et  les  séances  de  la  Convention,  17  et  18  juillet  et 
10  août  1795  (Moniteur  des  20  juillet  et  20  août).  Sur  l'énergie  quil  avait 
montré  avec  Coustard  (autre  proscrit!)  dans  1.1  défense  de  Nantes,  voy.  Micholcl, 
Uist.  de  fa  Hévol.y  t.  M,  p.  112  et  suivantes. 


LE  GKISKRAL  BEYSSER,  DURET,  BUCHER.  205 

élargissement  et  d'avoir  porté  des  toasts  indignes  d'un 
républicain;  —  d'avoir  pris  part  et  apposé  sa  signature 
à  l'acte  fédéraliste  du  5  juillet;  —  d'avoir  dit  que  t  s'il 
connaissait  un  individu  qui  professât  les  principes  de 
Marat,  il  le  chasserait  à  vingt  lieues  du  territoire  fran- 
çais; »  —  d'avoir  dit  «  que  cette  fameuse  montagne 
n'accoucherait  jamais  que  d'une  souris;  >  —  d'avoir  fait 
afficher  sur  les  murs  de  Nantes,  une  proclamation  dans 
laquelle  il  livrait  au  mépris  du  peuple  et  les  Parisiens  et 
les  représentants  montagnards  et  la  représentation  na- 
tionale elle-même  ^ 

Duret,  adjudant-général  de  l'armée  des  Alpes,  figurait 
avec  Beysser  comme  modérantiste  en  face  des  enragés  '. 
De  même  Ernest  Bûcher,  que  diverses  pièces  présentent 
comme  noble  d'origine  sous  le  nom  de  Lépinois".  Il  avait 
servi  comme  dragon  au  ci-devant  régiment  de  la  reine, 
jusqu'au  grade  de  maréchal  des  logis,  de  1765  à  1774, 
et  en  élait  sorti  avec  le  grade  de  sous-lieutenant  à  la 
suite*.  Il  avait  formé  beaucoup  de  projets,  écrit  des 
réflexions  sur  beaucoup  de  matières  :  sur  les  impôts, 
sur  l'agriculture  et  le  commerce,  l'art  militaire,  les 
cultes  et  la  réorganisation  de  l'Église,  la  peine  de  mort\ 
La  peine  de  mort,  selon  lui,  avait  perdu  sa  raison  depuis 
que  par  la  substitution  de  la  guillotine,  une  mort  instan- 
tanée, aux  anciens  supplices,  la  roue,  etc.,  elle  avait 


1.  Archives,  W  121,  pièce  193.  Voyez  a  la  justification  de  Beysser,  qui  fut 
accusé  par  tous  les  partis,  une  note  de  M.  Dauban  dans  les  Mémoires  de  Pétioii, 
p.  174. 

2.  Archives,  W  3-45,  dossier  676. 

3.  Entre  autre  une  pièce  portant  retenue  de  garde  du  corps  de  Mgr  le  comte 
d'Artois  pour  le  S.  Ainetle  de  i'Épinois,  2  août  1776,  ibid.,  4*  partie,  pièce  5. 

4.  Ibid.,  5*  partie,  pièces  1-45  et  en  particulier  l'attestation  des  officiers  et 
des  sous-oflicicrs  du  régiment.  Tongres,  8  février  1793  (ibid.^  5*  partie,  pièce  21). 

r>.  Ibid.,  2"  partie,  pièces  43,  46,  49. 


204  CHAP.  XXX.  —  CHÂUMETTE,  GOBEL,  ETC.  ;  FLN  DE  GERMINAL. 

cessé  d'être  un  objet  d'effroi.  Il  proposait  donc  de 
Tabolir  en  y  substituant  les  galères,  les  coups  de  fouet, 
le  nez  ou  les  oreilles  coupés  et  la  marque  selon  les  cas*. 
La  plupart  de  ces  réflexions  indiquent  une  cervelle  mal 
équilibrée.  Il  avait  parlé  à  Castellane  d'un  complot  ou 
Marat  devait  délivrer  Louis  XVII  et  supprimer  la  Conven- 
tion*. Il  avait  projeté  de  fonder  un  escadron  de  vengeurs 
de  la  patrie  pour  courir  sus  aux  traîtres '.  Idée  plus 
pratique  ;  il  s'était  fait  recommander  par  le  même  Cas- 
tellane à  Dillon,  pour  qu'il  le  prît  comme  aide  de  camp*; 
c'est  ce  qui  le  perdit. 

Edme  Rameau,  prêtre  assermenté  de  Saint-Laurent, 
ne  donnait  guère  de  motif  à  l'impliquer  dans  ce  procès 
que  par  les  rapports  qu'il  avait  eus  avec  Bûcher  *. 

Le  rentier  Lacombe  avait  été  déjà  dénoncé  avec  Armand 
et  la  veuve  du  colonel  Quétineau,  co-accusés  d'Hébert. 

Bereytler,  banquier  et  marchand  de  tableaux,  et  Char- 
din, brocanteur  de  livres  (deux  métiers  fort  achalandés 
dans  cette  spoliation  et  cette  dispersion  des  plus  belles 
galeries  et  des  plus  riches  bibliothèques),  pouvaient, 
en  raison  des  rapports  qu'ils  avaient  eus  avec  l'étranger 
par  leur  commerce,  donner  au  complot  ce  caractère 
d'intelligence  avec  Pitt  et  Cobourg  que  l'on  avait  voulu 
imprimer  aux  deux  grands  prétendus  complots  précé- 
dents. 

Marie-Marguerile-Françoise  Goupil,  veuve  d'Hébert, 
et  Lucile  Duplessis,  veuve  de  Camille  Desmoulins,  for- 
maient le  trait  d'union  sensible  de  ce  nouveau  procès 

1.  Archives,  W  345,  dossier  676,  2*  partie,  pièce  46. 

2.  Ibid.,  pièce  27. 

3.  Ibid,,  pièce  50. 

4.  Ibid,^  pièce  51. 

5.  Ibid,,  pièce  28,  Cf.  pièces  19  et  33. 


RAMEAU,  BEREYTTER.  ETC.;  INTERROGATOIRES.  205 

avec  les  deux  autres.  Jean-François  Lambert,  porte-clefs 
au  Luxembourg,  était  un  comparse  nécessaire  dans  une 
affaire  de  conspiration  des  prisons. 

On  a  vu  combien  vive  était  la  curiosité  du  public 
dans  raltente  de  ce  procès  ;  et  les  spéculateurs  se  tenaient 
prêts  à  la  satisfaire.  L'éditeur  du  Procès  du  Père  Du- 
cheme  s'était  mis  en  mesure  de  donner  ce  supplément 
à  sa  publication.  11  disait  en  la  terminant,  pour  en  rele- 
ver la  haute  moralité  : 

Nota.  Les  mêmes  rédacteurs  s'occuperont  de  recueillir  les 
débats  lors  du  jugement  des  complices  d'Hébert.  Leur  but  est 
de  prémunir  leurs  concitoyens  pour  les  élections  futures. 
Les  mœurs  sont  la  base  d'un  gouvernement  républicain  et 
chaque  tache  d'immoralité  recèle  l'embouchure  d'un  canal 
de  corruption. 

L'interrogatoire  préliminaire  des  prévenus  fut  des 
plus  sommaires  : 

D.  Avez-vous  conspiré  contre  l'unité  et  l'indivisibilité  de 
la  République, 
R.  Non. 
D.  Avez-vous  un  défenseur? 

Telles  sont  les  deux  questions  faites  à  Simond  et  après 
lui  à  tous  les  autres,  malgré  la  diversité  et  des  personnes 
interrogées  et  des  juges  interrogateurs  :  c'était  un  mot 
d'ordre  pour  tous*. 

L'acte  d'accusation  n'était  guère  moins  bref  et  sur 
l'ensemble  de  la  conspiration  et  sur  chacun  des  pré- 
tendus conjurés. 

Chaumettc  et  Gobel  avaient  été  d'accord  avec  Hébert 

i.  Ibid,,  5«  partie,  pièces  55-10,  Cf.  iOid,^  i**  partie,  pièces  6  et  14. 


206    CHAP.  XXX.  -  CHADMETTE,  GOBEL,  ETC.  ;  FLN  DE  GERMLNAL. 

■ 

et  Cloolz  pour  effacer  toute  idée  de  la  divinité,  fonder 
le  gouvernement  français  sur  Ta  théisme  et  donner  con- 
sistance aux  calomnies  des  despotes  coalisés  contre  la 
nation  française. 

Le  massacre  des  représentants  du  peuple  et  des  pa- 
triotes était  aussi,  disait-on,  un  des  moyens  d'exécution 
de  ce  complot  :  Chaumette,  Savard  (absent),  Lasalle, 
Beysser,  t  agent  de  l'infâme  faction  des  fédéralistes  d, 
Lacroix,  Lebrasse,  à  qui  Ronsin  avait  promis  le  grade  de 
colonel  de  gendarmerie,  Barras,  les  Grammont  père  et 
fils,  aides  de  camp  du  même  Ronsin,  Lapalue  et  Duret, 
détenus,  devaient  concourir  à  cet  assassinat.  La  veuve 
d'Hébert  dans  la  prison,  Lambin  dans  la  section  Chal- 
lier;  Dumas  et  Barbe,  dans  l'armée  révolutionnaire; 
VoUand  qui  plaçait  le  fruit  des  déprédations  de  Ronsin'; 
Prangey  qui  soustrayait  au  profit  des  conjurés,  sous  le 
couvert  d'un  vol  de  200  000  livres  à  la  caisse  de  Tadmi- 
nislration  de  l'habillement  dont  il  avait  la  garde*; 
Chardin,  le  brocanteur  de  livres,  commissionné  par  l'An- 
glais Bedford,  et  Bereytter,  le  marchand  de  tableaux  qui 
applaudissait  au  pillage  (il  avait  ses  raisons  pour  cela),  s'y 
rattachaient  aussi,  selon  les  rôles  qui  leurélaientmarqués. 

A  cette  conspiration  dérivée  de  celle  d'Hébert  et  de 
Ronsin,  l'accusation  joignait  celledeDillonetdeSimond, 
conspiration  royaliste  qui  devait  procéder  par  les  mêmes 

i.  Valland  ou  VoUnnd,  qui  est  désigné  comme  agent  de  Ron$in  dans  l'acte 
d'accusation  et  compris  dans  la  liste  reproduite  en  tète  du  jugement  (Archives, 
W  545,  dussier  070,  5°  partie,  pièce  74)  ne  figure  ni  dans  le  procès- verlial 
d*audiencc  (il  est  d'ailleurs  incomplet),  ni  dans  les  questions  posées  au  jury,  ni 
dans  la  reproduction  de  son  verdict  au  jugement.  On  ne  le  trouve  pas  non  plus 
dans  la  liste  du  Bulletin  du  tribunal  révolutionunirc.  Probidtlement  il  n'avait 
pas  été  arrêté  et  ne  fut  pas  jugé. 

2.  Voyez  diverses  pièces  qui  le  concernent  et  son  interrogatoire  plus  circon- 
stancié que  les  autres  à  la  date  «lu  4  germinal,  (\rcliives,  dossier  cité.  2*  partie, 
pièces  3,  5,  iô,  li  et  17.) 


ACTE  D*ACCUSATION.  DÉBATS.  207 

moyens,  le  soulèvement  des  prisons.  Ernest  Ducher 
était  le  second  de  Dillon,  Rameau,  le  confident  de  Bû- 
cher. Le  porte-clefs  Lambert,  dans  la  prison,  la  veuve 
de  Camille  Desmoulins,  au  dehors,  y  avaient  prêté  leur 
concours;  et  l'accusateur  public  y  signalait  un  com- 
mencement d'exécution  :  «  Dans  la  nuit  dernière,  il  s'est 
manifesté  dans  différentes  maisons  d'arrêt  de  Paris,  des 
mouvements  de  sédition  et  de  révolte  dans  lesquels  on  a 
crié  vive  le  roi  *  / 


III 

DcboUdu  procès.  Brouillon  du  réquisiloirc.  Jugcinenl.   Lettres  de  la  uièie  du 
Lucile  Desmoulins  à  Robespierre  et  de  Lucilc  à  sa  mère. 

Le  témoin  principal  était  le  dénonciateur,  le  patriole 
Laflotte,  qui,  détenu,  avait  donné  un  caractère  de  con- 
spiration aux  sentiments  dont  il  avait  recueilli  l'expres- 
sion plus  ou  moins  mesurée  dans  les  prisons  :  haine 
I)our  les  persécuteurs,  résolution  de  résister  en  cas  du 
renouvellement  des  massacres,  espoirde  délivrance  depuis 
que  Ton  voyait  les  diverses  factions  s'entre-égorger  '. 

Dillon  convenait  qu'il  avait  parlé  des  résistances  de 
Danton  devant  le  tribunal  :  c'était  le  bruit  public;  mais 
il  niait  qu'il  eût  rien  rapporté  de  la  fermentation  de  la 
rue.  Il  avouait  qu'il  avait  dit  qu'un  homme  de  cœur 
devait  se  défendre  en  cas  de  nouveaux  massacres  de 
septembre;  mais  il  affirmait  qu'il  n'avait  riet^  demandé 
que  des  juges  pour  sortir  de  prison.  Il  avait  écrit  une 


1.  Dullelin  du  Irib.  révol.,  4«  partie,  n»  29,  page  115-115. 

'2.  Nuus  avons  elle  aussi  plus  haut  la  lettre  d'Amans,  écrite  dès  le  ^25  nivùse 
(  1 4  janvier)  de  la  prison  du  Luxcniljourg  à  Robespierre.  Courtois,  Papiers 
trouves  chez  RoOofjf terre t  n"  50,  p.  145, 


208    CHAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FIN  Df  GERMINAL. 

lettre  d'encouragement  à  la  femme  de  Camille,  ce  n'était 
pas  conspirer. 

Simond  niait  tous  les  plans  de  soulèvement  qu^on  lui 
prêtait. 

De  nombreux  témoignages  signalaient  le  rôle  de  Chau- 
mette  dans  la  Commune,  l'importance  qu'il  s'y  donnait, 
son  mépris  pour  les  aulorités,  pour  la  Convention  même 
au-dessus  de  laquelle  il  se  mettait  :  c  Ce  que  la  Conven- 
tion ne  fait  pas,  disait-il,  c'est  à  nous  à  le  faire.  »  Tout 
le  monde  connaissait  son  impudence,  et  il  n'en  était  pas 
le  souvenir  en  se  faisant  maintenant  si  humble  et  si 
petit.  On  pouvait  aussi  lui  reprocher  d'avoir,  par  son 
système  d'administration,  causé  la  famine  dans  Paris; 
mais  on  aurait  pu  s'en  prendre  à  d'autres  qu'à  lui,  et  on 
lui  donnait  beau  jeu  quand  on  prétendait  qu'il  avait 
fermé  les  églises  à  la  veille  de  la  messe  de  minuit,  pour 
provoquer  des  soulèvements*. 

Gobel,  à  ce  propos,  disait  qu'il  n'avait  pas  abjuré, 
mais  abdiqué,  ayant  l'assurance  qu'on  ne  lui  demandait 
qu'une  démission  :  il  avait  dit  :  «  Le  peuple  m'a  demandé, 
le  peuple  me  renvoie  :  c'est  le  sort  du  domestique  aux 
ordres  de  son  maître.  »  Il  avait  pris  l'avis  de  son  conseil 
épiscopal,  et  sur  cet  avis,  rendu  à  la  majorité  de  quatorze 
voix  contre  trois,  il  avait  déposé  ses  pouvoirs  ;  mais 
quand  il  ajoutait,  <c  qu'il  ne  pouvait  y  avoir  d'autre  culte 
que  celui  de  la  liberté,  »  il  abjurait  bien  celte  fois  et  en 
pure  perle  :  le  président  lui  déniait  aigrement  le  droit 


1.  Voy.  la  dénonciation  de  Louis  Koulx  [30  vcnlôse  an  II,  15  mars  179i) 
qui  implii|uait  Chaumcttc  avec  Hébert  dans  cette  accusation  d'avoir  provoqué 
des  émeutes  en  causant  la  famine,  etc.  :  seiie  griefs  [Archives,  W  545,  dossier 
670,  1'*  partie,  pièce  41);  et  une  autre  (ibid.^  42)  signée  de  Marchand  dans  le 
même  sens  :  i  Que  Chauniette,  au  51  mai,  a  cherché  à  entraver  cette  glorieuse 
révolution,  etc. 


LES  GRAMMONT,  LASALLE,  LACROIX,  LUCILE  DDPLESSIS.    209 

d'être  novateur,  disant  qu'il  devait  attendre  Tordre  d'en 
haut,  c'est-à-dire  de  la  Convention  ;  et  pour  sa  manière 
de  vivre,  il  lui  reprochait  de  n'avoir  pas  été  bien  pénétré 
de  sa  mission  ci-devant  évangélique. 

Il  n'était  pas  plus  difficile  au  président  de  signaler  les 
excès  des  patriotes  comme  les  Grammont,  Lacroix, 
Lasalle,  etc.  :  Lacroix  qui  demandait  un  million  de  poi- 
gnards pour  en  percer  les  contre-révolutionnaires  [Aux 
grands  mauxy  les  grands  remèdes  I  c'était  le  litre  de  sa 
brochure);  qui  ne  mofionrmif  jamais  qu'un  poignard  à 
la  ceinture,  mais  qui,  nommé  procureur  général  à  Châ- 
lons,  et  averti  de  l'approche  de  l'ennemi,  chercha  son 
salut  dans  la  fuite  et  ne  reparut  plus,  comme  le  lui  dit 
le  président.  On  leur  faisait  un  crime  d'avoir,  au  31  mai, 
failli  passer  la  ligne  où  la  révolution  s'était  arrêtée.  «  Qui 
est  trop  pour  moi  est  contre  moi,  »  voilà  l'axiome  que  les 
pontifes  de  la  secte  dominante  avaient  résolu  d'inscrire 
en  lettres  de  sang  dans  le  code  de  leur  tribunal. 

Le  procès  dura  trois  jours,  une  séance  par  jour  ;  et 
Ton  entendit  trente-sept  témoins,  parmi  lesquels  Louis 
Baraguey  d'HilliersS  que  l'on  retrouvera  encore  comme 
témoin,  et  même  comme  accusé,  mais  accusé  acquitté 
dans  une  des  grandes  fournées  des  conspirations  des 
prisons.  Dans  le  cours  des  débals  la  veuve  d'Hébert, 
adressa,  dit-on,  à  la  veuve  de  Camille  Desmoulins  cette 
parole  :  «  Tu  es  bien  heureuse,  toi!  il  n'y  pas  eu  hier 
une  seule  déposition  contre  toi,  nulle  ombre  de  soupçon 
jetée  sur  ta  conduite.  Tu  vas  sortir  sans  doute  par  le 
grand  escalier,  et  moi,  je  vais  aller  à  l'échafaud*.  » 

Lucile  Duplessis  semblait  indifférente  à  ce  qui  se  pas- 

1.  Archives,  W  345,  dossior  676,  5«  partie,  pièce  72. 

2.  Real,  témoin  au  Procès  Fouquier,  n»  19,  p.  3. 

TRIB.  RÉvoL.  ni  U 


310    CHÂP.  XXX.  —  GHAUMETTE,  GOBEL,  ETC.;  Fl^  DE  GERMINAL. 

sait  autour  d'elle  :  a  La  femme  Camille,  dit  le  même 
témoin,  pénétrée  sans  doule  de  l'atrocité  des  juges,  ne 
leva  pas  les  yeux,  ne  manifesta  ni  crainte  ni  espérance, 
mais  attendit  modestement  son  jugement.  » 

On  trouve  au  dossier  la  pièce  suivante  qui  parait  être  le 
brouillon  du  réquisitoire  de  l'accusateur  public  et  peut 
donner  une  idée  de  l'éloquence  judiciaire  à  ce  tribunal  : 

L'ordre  de  la  Révolution,  les  événements  qui  en  sont  insé- 
parables ont  confondu  dans  la  même  masse  le  patriote  pur, 
qui  veut  sincèrement  le  bien  général  et  qui  professe  de  cœur 
l'abnégation  de  lui-même,  avec  Tintrigant  ou  l'égoïste,  qui  ne 
voient  qu'eux  seuls  dans  la  marche  des  événements  publics. 

Cette  masse  de  vertus,  de  crimes  et  d'insouciance  cou- 
pable bouillonne  bientôt  sur  le  brasier  du  patriotisme.  Une 
portion  immonde  s'évapore  d'elle-même  par  l'ébullition.  La 
raison  et  la  vertu  écument  ce  que  l'évaporation  n'a  pu  pur- 
ger, et  bientôt  un  résidu  pur  et  limpide  présente  un  miroir 
consolant  à  ceux  qui  ont  su  se  dire  :  J'achèterai  par  tous  les 
sacrifices,  par  toutes  les  privations  la  liberté,  l'égalité,  qui 
assureront  le  bonheur  de  la  génération  naissante,  qui  seule 
doit  recueillir  les  sueurs  et  les  travaux  de  celle  actuelle. 

(Suit  un  paragraphe  barré  :  Citoyens  jurés,  j'ai  à  partager 
avec  vous  une  tâche  pénible  et  rigoureuse  ;  mais,  ainsi  que 
vous,  je  laisse  l'homme  à  la  porte  de  cette  enceinte  sacrée; 
mon  cœur,  mon  cœur  seul  dévoré  du  brûlant  amour  de  la 
liberté,  essaie  de  faire  retentir  ces  voûtes  redoutables,  et 
c'est  avec  l'impassibilité  du  marbre  que  je  vais  reti^acer  ces 
preuves  qu'ont,  selon  moi,  fournies  les  débats.) 

Né  bon,  confiant  et  généreux,  le  peuple  français  n'a  pas 
même  conçu  de  soupçon  contre  les  loups  et  les  vautours  qui 
se  sont  par  instinct  rassemblés  autour  du  cadavre  du  despo- 
tisme et  qui,  saturés  de  son  sang  immonde,  ont  bientôt  voulu 
s'abreuver  de  celui  de  la  liberté. 

(Autre  paragraphe  barré  sur  les  lions  qu'il  avait  d'abord 
mis  au  lieu  des  loups.) 


BROUILLON  DU  RÉQUISITOIRE;  QUESTIONS.  211 

Diverses  factions  se  montrèrenl  et  dans  toutes  Ton  trouva 
des  renards.  Les  lions  sommeillaient;  étrangers  aux  crimes, 
ils  ne  pouvaient  même  le  soupçonner.  Un  léger  frémisse- 
ment de  chaînes  les  réveille  et  bientôt  Brissot  et  l'astucieuse 
Gironde  ont  cessé  d'exister,  etc. 

Je  ne  salirai  pas  vos  oreilles  du  nom  de  conspiratears 
déjà  punis  et  de  ceux  qu'attend  la  justice  nationale. 

1 .  L'opinion  publique  a  frappé  Chaumette.  Ses  intrigues 
sont  dévoilées.  Ses  réponses  aux  débats  vous  ont  laissé  en- 
trevoir son  âme.... 

2.  Gobel  suit  de  bien  près  Chaumette,  s'il  ne  marche  sur 
la  même  ligne,  etc. 

3.  La  veuve  Hébert  a,  je  ne  dis  pas  perverti  son  mari  dont 
l'immoralité  vous  a  été  démontrée,  mais  secondé  de  tous  ses 
moyens  les  projets  liberticides  de  ce  monstre. 

4.  Dillon,  dont  l'âme  contre-révolutionnaire  n'a  cessé  (sic). 

5.  Ernest  Bûcher,  son  complice  au  dehors. 

6.  Simon,  député. 

Suivent  les  autres  noms  jusqu'à 
26.  Veuve  Camille  *. 

Ce  réquisitoire  fut-il  prononcé?  11  paraît  avoir  été 
inutile.  Le  quatrième  jour  des  débats,  le  jury,  consulté 
selon  la  loi,  s'étanl  déclaré  suffisamment  instruit,  le 
président  lui  posa  les  questions  en  cette  forme  : 

FAIT    CONST.VNT. 

n  est  constant  qu'il  a  existé  une  conspiration  contre  la 
liberté,  la  sûreté  et  la  souveraineté  du  peuple,  tendante  à 
troubler  l'État  par  une  guerre  civile,  en  armant  les  citoyens 
les  uns  contre  les  autres  et  contre  l'exercice  de  l'autorité 
légitime,  par  suite  de  laquelle,  dans  le  courant  de  ventôse 
dernier,  des  conjurés  devaient  dissoudre  la  Convention  natio- 

l.  Archives,  \\  345,  dossier  070,  1"  partie,  pièce  20. 


âlS    CiUP.  XXX.  —  GUAUMËTTË,  GOBEL,  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

nale,  assassiner  ses  membres  et  les  patriotes,  détruire  le 
gouvernement  républicain,  s'emparer  de  la  souveraineté  du 
peuple,  rétablir  la  monarchie  et  donner  un  tyran  à  TEtat. 

l'*  question. 

P.  Gaspard  Chaumet,  agent  national  près  la  commune  de 
Paris  est-il  auteur  ou  complice  de  cette  conspiration? 

Et  ainsi  de  suite  pour  chacun  des  vingt-cinq  autres  ^ 
Le  verdict  du  jury  fut  affîrmatif  pour  dix-neuf,  néga- 
tif pour  sept. 

Les  dix-neuf  qui  parsuitefurentcondamncs  à  mort  sont  : 
Ghaumette,  Gubel,  Dillon,  Grammont  père  et  fils,  Si- 
mond,  Beysser,  Lucombe,  Lacroix,  Lapalue,  Lebrassc, 
Barras,  Ernest  Bûcher,  les  veuves  Hébert  et  Desmoulins, 
Lambert,  Lasalle,  Durey  et  Rameau*.  Les  sept  acquittés  : 
Lambin,  Barbe,  Dumas  et  Ghenaux,  révolutionnaires 
dont  le  jury  crut  que  Ton  pouvait  faire  encore  quelque 
chose;  Prangey  qui  n'avait  pas  été  convaincu  du  vol;  et 
Bereytter  et  Ghardin,  les  deux  brocanteurs  de  livres  et  de 
tableaux'. 

Fouquier-Tinville  ne  remit  pas  au  lendemain,  et  il  prit 
ses  précautions  en  vue  de  celte  grande  fournée.  11  écrit 
lemémejourà  Hanriot  d'une  main  singulièrement  hâtée  : 

Paris,  ce  !24  germinal.... 

L'accusateur  public,  etc.,  au  citoyen  Henriot. 
Citoyen, 

Gomme  il  y  aura  une  exécution  sur  les  quatre  heures  de 
relevée  de  ce  jour,  je  t'invite  à  donner  des  ordres  pour  qu'il  y 
ait  une  force  armée  nécessaire  en  cet  [sic). 

Salut  et  fraternité, 

A.    Q.    FOUQUIER. 

1.  Archives,  W  345,  dossier  676,  5*  partie,  pièce  72. 

2.  Ibid.,  5*  partie,  p.  74. 

3.  Ihid,,  5*  partie,  pièce  73. 


LETTRE  DE  M-  DUPLESSIS  A  ROBESPIERRE.  215 

La  veuve  d'Hébert  s'était  déclarée  enceinte,  mais  sur  le 
rapport  des  médecins  on  passa  outre.  L'examen  des  méde- 
cins qui  est  négatif,  et  l'arrêt  du  tribunal  ordonnantrexé- 
culionsontdu  même  jour, 24 germinaP.  Lajeunefemme 
de  Camille  Desmoulins  n'imagina  pas  un  tel  prétexte  pour 
retarder  le  moment  d'aller  rejoindre  son  mari.  Sa  mère 
tenta  de  la  ravir  5  la  mort  par  un  autre  moyen.  On  a  vu 
dans  quelle  intimité  avaient  autrefois  vécu  Camille 
Desmoulins  et  Robespierre.  Robespierre  n'avait  pas  été 
moins  bien  accueilli  dans  la  famille  de  sa  femme.  Un 
instant  même  on  avait  pu  croire  que  Lucile  épouserait 
Robespierre  et  non  Camille  Desmoulins.  A  la  nouvelle 
de  la  condamnation  de  Lucile,  Mme  Duplessis  adressa  à 
Robespierre  une  lettre  qu'elle  voulut  faire  suppliante, 
mais  où  la  prière  prenait  l'accent  de  la  menace  et  de 
l'injure,  comme  on  peut  l'attendre  d'une  mère  qui  voit 
sa  fille  traînée  à  l'échafaud*. 

Citoyen  Robespierre, 

Ce  n'est  pas  assez  d'avoir  assassiné  ton  meilleur  ami  ;  tu 
veux  encore  le  sang  de  sa  femme.  Ton  monstre  de  Fouquier- 
Tinville  vient  de  donner  Tordre  de  l'emmener  à  l'échafaud; 
deux  heures  encore  et  elle  n'existera  plus.  Robespierre,  si  tu 
n'es  pas  un  tigre  à  face  humaine,  si  le  sang  de  Camille  ne 
t'a  pas  enivré  au  point  de  perdre  tout  à  fait  la  raison,  si  tu 
te  rappelles  encore  nos  soirées  d'intimité,  si  tu  te  rappelles 
les  caresses  que  tu  prodiguais  au  petit  Horace  que  tu  te 
plaisais  à  tenir  sur  tes  genoux,  si  tu  te  rappelles  que  tu 
devais  être  mon  gendre,  épargne  une  victime  innocenta. 
Mais  si  ta  fureur  est  celle  du  lion,  viens  nous  prendre  aussi, 
moi,  Adèle  et  Horace,  viens  nous  déchirer  tous  trois  de  tes 

1.  Archives,  /.  /.,  pièces  75  et  76.  Elle  n'y  gagna  même  pas  les  24  heures. 

2.  Correspondance   inédite  de  Cam.  Desmotdint,  publiée  par  Katton  aîné 

(iSÔO),  p.  238. 


214    CeAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FIN  DE  GERMINAL. 

mains  encore  fumantes  du  sang  de  Camille,  viens,  viens, 
qu*un  seul  tombeau  nous  réunisse. 

F.    DOPLESSIS. 

Si  cette  lettre  arriva  à  son  adresse,  elle  fut  sans  consé- 
quence pour  la  mère  et  pour  la  fille  :  elle  ne  perdit  pas 
Tune  et  ne  sauva  pas  l'autre.  Lucile  avait  écrit  aussi  à 
Robespierre  quand  il  s'agissait  de  sauver  son  mari.  Pour 
elle-même,  elle  n'en  eut  pas  la  pensée.  Elle  écrivit  à  sa 
mère  ce  simple  billet  auprès  duquel  la  dernière  lettre  de 
Camille,  si  éloquente  qu'elle  soit,  n'est  plus  rien  : 

Bonsoir^  chère  maman,  une  larme  s'échappe  de  mes  yeux; 
elle  est  pour  toi.  Je  vais  m'endormir  dans  le  calme  de  l'in- 
nocence*. 

a  Le  même  jour,  dit  le  récit  donné  par  Des  Essarts,  on 
vit  au  supplice  vingt-deux  accusés*.  Gobel  et  Chaumette 
qui  étaient  de  ce  nombre  furent  placés  sur  la  première 
charrette,  Tun  à  côté  de  l'autre.  L'évêque  de  Paris  avait 
les  yeux  baissés,  l'air  contrit  et  humilié.  On  apercevait 
que  ses  lèvres  remuaient  avec  une  grande  rapidité,  et 
Ton  assure  qu'il  récitait  les  prières  des  agonisants.  Le 
procureur  de  la  Commune  avait  la  fureur  et  la  rage 
peintes  sur  le  visage.  Ses  yeux  étaient  enflammés,  il  par- 
lait sans  cesse  au  peuple  et  lui  disait  :  c(  Voilà  le  sort 
€  qu'on  réserve  à  tes  amis  !  Les  scélérats  !  Les  monstres  1 
«  Les  cannibales  !  ils  périront  dans  peu  !  C'est  moi  qui  vous 
«  le  dis,  citoyens  !  Vous  le  verrez  I  »  C'est  en  déclamant 
ainsi  contre  ses  ennemis,  que  Chaumette  parvint  à  la 

1.  Cette  lettre  est  donnée  en  fac-similé  dans  le  livre  de  Matlon  :  Correspon" 
dance  inédite  de  Camille  Demioulins. 

2.  Avec  les  19»  les  condamnés  de  l'autre  section  du  23  et  du  24  :  le  général 
Souchon  dit  Cbauron,  condamné  le  23;  L.-G.-A.  Brossardet  Et.  Ragondet,  con- 
damnés le  24. 


PROCÈS  DIVERS  :  HANAPPIER  DESORMES,  REIGNÉ,  BARON.  215 

place  de  la  Révolution.  Gobel  pafut  recevoir  la  mort 
avec  la  résignation  d'un  pénitent,  Chaumette  la  reçut  en 
homme  furieux  de  se  voir  sacrifié  à  la  vengeance  et  à  la 
jalousie  de  la  faction  dominante  ^  » 


IV 

Procès  divers  qui  ont  occupé  le  tribunal  entre  Danton  et  Chaumette  :  17  germi- 
nal :  Ilanappier  Desormes,  P.  Reigné,  Baron;  —  18  germinal  :  le  marquis 
d'Apchon  et  la  veuve  D.  Péricard,  le  marquis  et  la  marquise  Lamotte  de 
Senones;  mort  de  Condorcet;  —  19  germinal  :  Gath.  Boiry,  femme  Bonfant,  le 
curé  Gaudron  ;  la  famille  Danquechin-Dorval  ;  la  veuve  de  Chevilly.  —  Le 
cavalier  révolutionnaire  Borsat. 

Le  procès  de  Chaumette,  Gobel,  Dillon,  etc.,  avait  réuni 
les  enragés  et  les  modérés  dans  le  même  sort.  Les  con- 
damnations se  succédaient  indistinctement  aussi  pour  les 
uns  comme  pour  les  autres,  et  nous  en  donnerons  encore 
quelques  exemples  pour  la  seconde  moitié  de  germinal. 

Remontonsau  lendemain  delacondamnation  de  Danton. 

Le  17  (6  avril  1794)  quatre  jugements,  trois  condam- 
nations. 

Louis  IIanappier  Desormes,  ci-devant  maître  particu- 
lier des  eaux  et  forêts,  accusé  d'avoir  dit,  le  19  mai 
1793,  qu'il  fallait  un  roi*  : 

R.  Qu'il  a   dit  que  Dumouriez  désorganisait  son  armée, 
qu'il  menait  à  la  royauté. 
D.  S'il  a  un  conseiP?.... 


1.  Des  Essarts,  tome  II,  p.  250.  Il  faut  se  déGer  des  gravures,  même  des  gra- 
vures du  temps,  comme  pièce  historique.  Une  estampe  de  la  collection  Hennin 
représente  le  supplice  de  Gobel,  évéque  de  Paris,  Hébert,  Vincent  Chaumette  (le 
4  et  le  24  germinal  réunis)  sous  une  même  date  non  moins  fantastique  : 
14  mars  1794  ou  le  24  ventôse  an  II  de  la  République  (Bibl.  nat..  Cabinet  des 
EsUmpes,  QblOl). 

2.  Archives,  W  342,  dossier  651,  Bulletin,  4*  partie,  n*  !^6, 
n.  Archives,  tbid.,  pièce  9. 


216    CHAP.  XXX.  —  CHàUMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FIN  DE  GERMINAL. 

Pierre  Reigné,  tailleur  d'habits  à  Pontoise*  :  ici  Tin- 
terrogatoire  est  plus  bref  encore.  Le  juge  Ârdouin  se 
borne  à  la  question  finale  :  S'il  a  un  conseil*. 

Il  était  accusé  d'avoir  dit  à  un  jeune  homme,  partant 
pour  la  Vendée,  qu'il  ferait  mieux  de  passer  du  côté  des 
autres  ;  qu'ils  ont  de  l'argent  ;  d'avoir  manifesté  de  la 
joie  à  la  prise  de  Toulon  par  les  Anglais,  et  d'avoir  dit 
«  qu'il  planterait  des  potences  dans  toutes  les  rues  de 
Ponloise  pour  pendre  le  district  et  la  municipalité'  »,  — 
propos  qu'il  avait  niés  devant  l'agent  national  du  district 
de  Pontoise  *.  —  Cela  méritait  bien  qu'on  le  questionnât. 

Philippe  Baron  dit  Channoir  (66  ans),  envoyé  d'a- 
bord au  tribunal  d'Indre-et  Loire,  puis  au  tribunal  à 
Paris*.  On  soupçonnait  son  fils  d'avoir  émigré  et  on  l'ac- 
cusait lui-même  d'avoir  tenu  des  propos  contre  le  recrute- 
ment. Il  niait  les  propos,  et  disait  que  son  fils  était  parti 
pour  l'Inde,  et  n'avait  reçu  de  lui  aucun  argent  •.  Mais 
on  lui  opposait  une  lettre  de  change,  de  la  valeur  de 
402  livres,  tirée  sur  lui  d'Aix-la-Chapelle,  24  novembre 
1792,  avec  ces  mots  ;  bon  pour  400  livres^  signé  Norba; 
et  on  lui  demande  si  le  tireur  n'est  pas  son  fils,  qui  a 
interverti  les  lettres  de  son  nom  (Baron)  \  Il  le  nia, 
comme  aussi  d'avoir  payé  cette  lettre  de  change,  —  sans 
convaincre  ni  juges  ni  jurés. 

François -Thomas  Fouqoerel,  ancien  capucin,  puis 
vicaire  de  l'évêque  constitutionnel  et  officier  municipal 
de  Verdun,  accusé  de  propos  contre-révolutionnaires  : 

1.  Archives,  W  342,  dossier  650,  Bulletin,  4-  partie,  n'  57. 

2.  Archives,  ibid.,  pièce  6. 
5.  Ibid.f  pièce  16. 

4.  Ibid.f  pièce  2. 

5.  Bulletin,  4*  partie,  n*  26,  Archives,  W  .'U2,  dossier  649,  pièces  3  et  16. 

6.  Ibid.,  pièce  14. 

7.  Ibid.,  pièce  17. 


LE  MARQUIS  D'APCHON,  LA  VEUVE  DE  PÉRICARD.    217 

«  que  dans  Paris  tout  serait  bientôt  confondu,  qu'il 
n'existerait  pas  pierre  sur  pierre,  que  la  Convention  était 
une  bande  de  scélérats.  »  Il  les  niait  et  ne  fut  pas  con- 
vaincu :  car  il  fut  acquitté,  mais  retenu  comme  suspect'. 

Le  18  (7  avril)  un  premier  jugement  frappant  quatre 
accusés,  et  un  autre  deux*. 

Un  troisième  fit  aussi  deux  victimes:  A.-L.  Claude  de 
Saint-Germain,  marquis  d'ApciiON,  ancien  maréchal  de 
camp,  et  Elisabeth-Thérèse'  Lacorée  ,  veuve  de  Pericard 
(70  ans),  pour  correspondance  avec  émigrés'. 

Le  marquis  d'Apchon  avait  écrit  au  nom  de  sa  belle- 
mère  à  l'archevêque  de  Paris,  retiré  à  Chambéry,  pour 
une  autorisation  que  le  prélat,  dans  une  lettre  où  il  le 
remercie  de  ses  marques  d'attachement,  lui  donna  en 
ces  termes  : 

Mme  votre  belle-mère  pourra  continuer  de  faire  dire  la 
sainte  messe  dans  le  château  de  Saint-Oucn,  quand  le  plafond 
sera  raccommodé*. 

C'est  la  pièce  saisie,  et  elle  était  du  25  mai  1791  !  Le 
marquis  d'Apchon  affirmait  qu'il  n'avait  adressé  à  l'ar- 
chevêque aucune  autre  lettre;  qu'il  n'avait  envoyé  aucun 
secours  d'argent  aux  émigrés  (il  n'y  en  avait  pas  trace); 
qu'il  ne  partageait  en  aucune  sorte  les  sentiments  expri- 
més par  Mme  de  Résy  à  Mme  de  Pericard,  sa  belle-sœur  *, 
dans  des  lettres  peu  révolutionnaires  sans  doute*,  mais 

1.  Archive*»,  \V  042,  dossier  652.  C'est  par  erreur  que  le  Bulletin,  4"  pnrtie, 
n**  26,  le  donne  comme  condamné. 

2.  Voyez  au  Journal  à  la  fin  de  ce  volume. 
r>.  Archives,  W  543,  dossier  657. 

4.  Ihid.^  pièce  13. 

5.  Ibid.f  pièce  11. 

0.  Ibid.,  pièces  18  et  suivantes. 


218  CHAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  GOBEL,  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

que  Ton  ne  pouvait  imputer  qu'à  Mme  de  Résy.  Mme  de 
Péricard  faisait  observer  que  ces  lettres  étaient  toutes 
d'amitié;  que  les  nouvelles  qu'elles  donnaient  étaient 
extraites  des  papiers  publics  ;  qu'elle-même  n'y  avait  pas 
répondu,  et  elle  réclamait  contre  sa  détention  (15  ven- 
tôse); elle  ne  fit  que  hâter  sa  condamnation  ^ 

Un  quatrième  jugement  atteignait  deux  accusés  d'é- 
migration : 

François-Pierre  de  la  Motte,  marquis  de  Senones,  et 
sa  femme,  Suzanne  Brouillard'. 

La  Motte  était  allé  en  Allemagne  le  25  décembre  1 791 , 
comme  amateur  de  tableaux,  dans  la  pensée  d'en  ache- 
ter; il  avait  passé  par  Goblentz  et  il  était  revenu,  se 
confiant  à  la  loi  à  laquelle  il  obéissait  par  son  retour  en 
France.  Il  avouait  avoir  faitenlerrerpar  son  jardinier  une 
caisse  contenant  ses  titres  et  papiers  de  famille.  Un  cou- 
teau de  chasse,  portant  l'inscription  :  «  Vive  le  roi  »  et 
deux  pistolets  avaient  été  jetés  dans  un  puits.  Pour- 
quoi? c'était  par  ordre  de  sa  femme,  dans  un  mo- 
ment de  frayeur.  Il  niait  d'ailleurs  les  propos  attri- 
bués à  sa  femme  sur  le  prochain  séjour  des  étrangers 
dans  Paris  \ 

La  femme  confirmait  les  déclarations  de  son  mari  sur 
le  voyage  en  Allemagne  :  elle  niait  les  propos,  même  les 
paroles  qu'elle  aurait  dites  les  larmes  aux  yeux,  en  appre- 
nant la  mort  du  roi,  «  que  notre  père  était  mort  ».  Elle 
avait  reçu  une  lettre  de  Jersey  où  on  l'invitait  à  donner 
de  ses  nouvelles ,  une  lettre  de  sa  sœur  qui,  de  Saint- 
Malo,  se  proposait  de  partir  pour  Saint-Domingue  :  et 

1.  Archives  W  345,  dossier  657,  pièce  3. 

2.  Archives,  ibid.*  dossier  054. 

3.  /frtV/.,  pièce?. 


LE  MiRQllIS  DE  SENONES,  ETC.  219 

c'était  tout.  Mais  ils  avaient  passé  par  Coblentz,  ils  avaient 
dû  voir  les  émigrés*. 

19  germinal  (8  avril)  six  jugements  et  sept  condamnés 
à  mort*. 

Angélique-Catherine  Boiry,  femme  de  P.  Ant.  Bonfakt, 
qui  était  de  la  maison  de  l'ancien  ministre  Breteuil  et 
avait  émigré  avec  lui  en  1789\  Elle-même  avait  servi 
chez  Mme  de  Flaour,  chez  Mme  d'Hervilly,  et,  dans 
rinlervalle,  avait  voyagé,  de  mai  1790  à  mai  1792,  avec 
l'enfant  d'un  américain,  nommé  Morel.  Elle  n'avait  pas 
fait  constater  sa  rentrée  en  France,  ni  ne  s'était  procuré 
de  certificat  de  résidence,  «  n'ayant  que  ses  gages  *  »  : 
voyage  suspect,  rapports  avec  des  familles  émigrées,  plus 
suspects  encore  ;  et  on  avait  trouvé  chez  elle  une  image 
du  roi,  en  forme  de  médaillon,  portant  en  légende  :  une 
foi,  um  loi^  un  roi;  et  en  exergue  ordre  de  famille;  une 
autre,  encore  en  forme  de  médaillon,  contenant  le  couplet: 

0  Louis,  ô  mon  roi,  notre  amour  t'environne,  etc., 

et  en  légende  : 

Domine  salvos  fac  regem^  reginam  et  fUios  eorum.  — 
Pro  rege  et  regina  semper*. 

Le  juge  lui  dit  : 

Vous  avez  donc  bien  de  la  confiance  dans  le  dernier  tyran 
et  en  sa  méchante  femme,  puisque  vous  conservez  si  soigneu- 
sement leur  effigie. 

1.  Archives,  W  343,  dossier  654,  pièces  8  et  13.  —  On  trouTe  divers  papiers 
relatifs  à  leur  famille  dans  deux  autres  cartons  des  Archives,  W  513  et  526. 

2.  Bulletin,  n-  27  et  28. 

r>.  Archives,  W  343,  dossier  659. 
4.  ïbi'd.,  pièce  1  bis. 
r>.  Ihid.y  pièces  19  et  20. 


220    CIIAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  GOBEL.  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

Elle  répond  naïvement  que  si  elle  avait  cru  que  cela 
eût  pu  la  compromettre,  elle  Taurait  brûlée*. 

Coffînhal,  qui  présidait,  en  posant  les  questions  au 
jury,  les  assaisonne  d'épithètes  étrangères  à  l'acxusée, 
mais  propres  à  irriter  contre  elle  les  nerfs  du  jury  : 

Angélique-Catherine  Boiry,  femme  de  P.  Ant.  Bonfant, 
ofBcier  de  bouche  de  t infâme  Breteuil  et  émigré  avec  lui^ 
est-elle  convaincue  d'avoir  entretenu  les  dites  intelligences  et 
correspondances  *  ? 

La  réponse  fut  telle  qu'il  l'attendait. 

Joseph-Louis  Gaudron  (27  ans),  ex-curé  constitutionnel 
de  Négron,  près  Am  boise  \ 

Dans  une  lettre  qu'il  avait  écrite  au  député  Bodin  sur 
son  arrestation,  il  lui  dit  que  les  citoyens  de  Négron  lui 
ont  demandé  200  livres  pour  l'exempter  de  tirer  au  sort  : 
il  ne  les  avait  pas;  il  en  a  offert  150.  Refus;  et  le  len- 
demain on  fait  courir  le  bruit  qu'il  ne  veut  rien  donner 
et  on  le  dénonce  pour  des  infamies  qu'il  n'a  pas  dites*. 

Son  interrogatoire  fait  connaître  les  propos  dont  on 
l'accusait  : 

D.  S'il  n'a  pas  dit  que  la  Convention  nationale  et  les  admi- 
nistrations étoient  composées  de  scélérats  et  de  voleurs  ;  que 
bientôt,  puisqu'on  faisoit  enrôler  les  prêtres,  les  hommes 
seroient  semblables  aux  brutes  et  qu'il  désiroit  que  les  émi- 
grés eussent  le  dessus. 

R.  Qu'il  n'a  rien  à  se  reprocher  parce  qu'un  patriote 
ne  se  reproche  jamais  le  zèle  qu'il  a  emporté  (apporté)  dans 
différentes  circonstances;  que  voilà  la  vérité  et  les  propos 


i.  Aitihives,  W  543,  dossier  659,  pièce  12. 

2.  Ihid.t  pièce  18. 

5.  Archives,  W  !S44,  dossier  067. 

4.  Ihid.,  pièce  22. 


LE  CURE  Gi^l'DROiN,  DiNQUECHIN  IK)RVAL.  ETC.  221 

qu'il  a  tenus,  guidé  par  un  pur  patriotisme  :  Oui,  il  avoue 
avoir  dit  plusieurs  fois  que  dans  rAssemblée  nationale,  les 
autorités  constituées  et  les  armées,  il  y  avoit  des  scélérats. 
11  laisse  à  juger  s'il  étoit  le  seul  de  cet  avis....  Il  nie  a^oir 
dit  qu'il  désireroit  que  les  émigrés  eussent  le  dessus,  mais 
bien,  une  fois  que  ses  paroissiens  le  maltraitoient,  a  dit  qu'il 
n'auroit  pas  été  autant  (fait)  quand  les  émigrés  auroient  le 
dessus 

D.  S'il  a  un  conseil^?... 

Vainement  produisit-il  des  attestations  des  habitants 
«  du  faubourg  du  bout  du  pont  d'Amboise  »,  affirmant 
qu'il  avait  toujours  été  ami  de  la  Révolution  et  de  la 
liberté  (7  avril  1793)  et  une  pétition  des  habitants  de  la 
paroisse  même  de  Négron,  contre  les  calomnies  dont  il 
était  Tobjet,  calomnies  rapportées  à  trois  ou  quatre  dé- 
nonciateurs*. La  calomnie  l'emporta. 

3"  Trois  victimes  d'une  dénonciation  de  parent,  dictée 
par  l'intérêt  sans  doute  : 

Jean-Pierre  Danquechin  Dorval  (40  ans),  ex-noble, 
cultivateur  et  ofOcier  public  de  la  commune  de  Mon- 
treuil,  département  de  Paris  ; 

Pierre-Saturnin  Laroin  (31  ans),  vigneron; 

Et  Louise-Adélaïde  Danquechln,  sœur  du  premier, 
femme  du  second,  accusés  de  propos  contre-révolution- 
naires \  Le  principal  dénonciateur  était  Nicolas  Lardin^. 

Le  juge  demande  à  Pierre  Lardin  : 

D.  S'il  n'a  pas  dit  que  la  Convention  étoit  composée  do 
gueux  et  que  si  l'on  faisoit  bien,  on  f....  la  s..,.  République 
sens  dessus  dessous  ? 

1.  Archives,  >V  344,  dossier  667,  pièce  15. 

'1.  Ibid.,  pièces  4,  6,  20. 

5.  Ibid.f  dossier  008. 

4.  Même  dossier,  pièce  16. 


222    CHAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  GOBEL,  ETC.  ;  FliN  DE  GERMINAL. 

R.  Qu'il  n'a  jamais  tenu  ces  propos  et  que  c'est  sans 
doute  quelqu'un  qui  lui  en  veut. 
D.  S'il  a  un  défenseur  ? 

À  la  femme  Lardin  : 

D.  Si  son  père  n'était  pas  noble  ? 

R.  Qu'oui  y  mais  qu'avant  sa  mort,  arrivée  il  y  a  onze 
ans,  il  était  vigneron  et  jardinier  à  Montreuil^ 

Mémo  question  sur*  le  propos  ci-dessus  qu'elle  nie. 
Pour  Danquechin  Dorval,  on  se  borne  à  lui  lire  l'inter- 
rogatoire qu'il  a  subi  le  27  ventôse  où  il  niait  le  propos, 
et  il  y  persiste*. 

On  avait  opéré  chez  eux  des  perquisitions  qui  n'avaient 
rien  fait  découvrir  de  suspect.  Dans  celte  visite  chez  Lar- 
din, on  lui  demande  où  est  sa  femme.  Cette  fille  de  noble 
était  allée  à  Monlreuil  vendre  son  lait'. 

¥  Jeanne  Agron  de  Margilly,  veuve  de  Chevilly 
(45  ans)  \ 

Chevilly  avait  été  assassiné  à  Versailles  en  1787.  Sa 
veuve,  âgée  d'une  quarantaine  d'années  alors,  avait  eu 
des  relations  amicales  avec  le  chevalier  Piroreau,  garde 
du  corps,  chargé  de  sa  procuration  et  qui  voulut  l'é- 
pouser. 

Dans  sa  correspondance  avec  lui,  à  cette  époque,  on 
trouve  une  lettre  (23  octobre  1789)  : 

A  M.  le  chevalier  de  Piroreau,  capitaine  de  cavalerie  à 
l'hôtel  des  Gardes  du  corps,  à  Versailles, 

avec  ce  Post-scriptum  : 

1.  Archives,  W  544,  dossier  068,  pièce  9. 

2.  Ibid.,  pièce  8,  Cf.  pièce  17  (enquête,  24-27  Teulôse).  11  y  dit  quo  Nicolas 
Lardin  est  brouillé  depuis  dix  mois  avec  P.  Sal.  Lardin. 

3.  Ibid.,  pièce  10. 

4.  W  541,  dossier  665. | 


U  VEUVE  DE  CHEVILLY.  223 

P.  S.  —  Si  vous  aviez  des  bas  noirs  que  vous  ne  puis- 
siez plus  porter,  je  vous  serai  obligée  de  me  les  apporter 
pour  me  les  donner.  Il  m'en  resterait  toujours  assez  pour 
pouvoir  m'en  servir*. 

Il  était  émigré  depuis  1791  et  ces  relations  conti- 
nuèrent. Il  y  en  avait  chez  la  veuve  de  Chevilly  des 
preuves  nombreuses  dans  des  lettres  reçues  comme  dans 
les  copies  de  ses  propres  lettres,  que  Ton  saisit  chez 
elle  en  Tarrêlant  (9  avril  1793),  et  qu'on  lui  représenta 
dans  son  interrogatoire  (13  avril)  ;  une,  datée  deCoblentz, 
12  novembre  1 791 ,  où  Piroreau  (il  signe  Labressonnière) 
lui  dit  qu'il  ne  peut  quitter  son  corps  à  cause  du  règle- 
ment qui  porte  que  ceux  qui  le  quitteront  seront  dégra- 
dés et  incapables  de  servir  *  ;  une  autre  où,  parlant  par 
figure,  il  dit  : 

11  arrive  ici  des  médecins  en  grand  nombre.  La  boul/e  se 
grossi  alainfiny  [à  l'infini].  Les  médecins  Ru^es  et  le  Sedois 
[Suédois]  arive  ainsy  que  ceux  de  tenpereur  pour  faire  la 
consultastion. 

A  Cohelains,  le  14  octobre  1791'. 

On  demande  à  la  prévenue  lors  de  son  arrestation  : 

U.  Ce  que  pense  la  dite  dame  de  la  Révolution. 
R.  Qu'elle  en  éloit  bien  contente. 
D.  Ce  qu'elle  pense  de  la  République. 
R.  Qu'elle  n'avoit  pas  assez  de  lumière  pour  entrer  dans 
aucun  détail,  mais  qu'elle  la  voyoit  avec  plaisir. 

Il  était  permis  d'en  douter.  Le  juge  du  tribunal  (c'était 
le  président  Montané)  se  borna  à  lui  demander  (6  juin), 

1.  Archives,  W  5U,  dossier  005,  pièce  24. 

2.  Ibid.,  pièce  32. 

5.  Ibid,,  pièce  47.  CI.  d'autres  lettres  du  même,  pièces  33  35,  etc. 


2U    CHAP.  XXX.  —  CBÀUMETTE,  GOBEL,  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

si  elle  persistait  dans  son  précédent  interrogatoire^  et 
elle  était  dans  une  telle  illusion  qu'elle  écrivit  de  la  Force 
au  ministre  de  la  justice  pour  hâter  son  procès  (29  juin). 
La  date  peut  expliquer  jusqu'à  un  certain  point  cette 
téméraire  confiance,  et  Gohier  ne  lui  voulait  point  de 
mal,  écrivant  à  Taccusnteur  public  pour  qu'il  accueillit 
sa  demande'.  L'affaire  traîna  près  de  dix  mois.  En  ger- 
minal (avril  1794)  il  n'y  avait  plus  rien  à  espérer. 

Le  23  (12  avril),  en  la  chambre  du  Conseil,  le  tribu- 
nal prononçait  sur  le  sort  de  Pierre-Louis  Borsat,  qui 
signe  :  «  cavalier  révolutionnaire,  ci-devant  officier  des 
chasseurs  à  cheval  »,  au  bas  d'une  lettre  à  Fouquier- 
Tinville,  ainsi  conçue  : 

Depuis  six  mois,  je  suis  incarcéré  injustement.  Tu  es 
républicain.  Je  suis  patriote.  Rends-moi  à  ma  patrie  (8  ven- 
tôse'). 

Il  était  accusé  de  propos  inciviques. 

Son  frère,  à  la  date  du  7  germinal,  avait  écrit  à  Fou- 
quier-Tinville  une  lettre  où,  tout  en  justifiant  l'accusé, 
vif  et  étourdi,  disait-il,  mais  qu'il  ne  pouvait  croire  inci- 
vique, il  ajoutait  : 

....  S'il  est  coupable,  la  loi  le  punira,  elle  est  juste,  et  on 
ne  sauroit  être  trop  sévère  dans  ce  moment.  Mais,  citoyen, 
rends  le  service  à  une  famille  nombreuse  et  révolutionnaire 
de  faire  juger  ce  jeune  homme  dans  la  huitaine  et  de  me  dire 
(si  ton  temps  le  permet)  s'il  est  regardé  comme  noble  et  ce 
dont  il  est  accuse.  Tu  me  rendras  un  service  d'autant  plus 
grand  en  me  répondant  et  en  hâtant  ce  jugement  qu'étant 

1.  Archives,  W  344,  dossier  665,  pièce  5. 

2.  Ibid..  pièce  16. 

3.  Ibid.f  dossier  671»  pièce  6, 


LE  CAVALIER  BORSAT;  L.  BROSSARD.  225 

venu  ici  pour  me  marier,  mon  future  beau-père  refuse  son 
consentement  accause  qu'il  croit  mon  frère  très  coupable  et 
noble;  et  n'ayant  plus  que  17  jours  à  rester  ici,  il  serait 
instant,  pour  hâter  mon  mariage,  que  mon  frère  fût  jugé  dans 
la  huitaine.  Je  te  le  répète,  ren(Z  ce  service  à  un  républicain 
de  la  1"  classe  et  connu  par  les  faits  et  non  les  paroles  sans 
faits.  Je  connais  beaucoup  Gouly,  Gentil,  Gauthier,  Duboulé, 
tous  députés,  mais  je  n'emploie  personne  pour  obtenir  jus- 
tice. Je  l'attends  de  toi  et  d'après  ce  que  j'ai  écri  mon  bon- 
heur dépend  de  l'innocence  de  mon  frère  et  surtout  de  son 
prompt  jugement  ^ 

Cet  empressement  du  frère  à  se  marier  ne  tourna  pas 
contre  le  prévenu.  Il  fui  mis  en  liberté  par  une  ordon* 
nancc  de  non-lieu  *. 


Procès  qui  suivirent  la  condamnation  de  Cliaumetlc  :  24  germinal  :  Brossard  et 
Ragondct;  —  25  :  Morisset  et  Bossu;  le  marquis  de  Rcssuveille;  le  libraire 
Gallcy;  —  26  :  Claudine  Gallcy. 

Le  jour  même  où  Ghaumetle  et  ses  compagnons  dMn- 
fortune  étaient  condamnés,  deux  accusés  subissaient  le 
même  sort  dans  l'autre  section. 

1°  Louis-Guillaumc-Antoine  Brossard,  dont  les  états  de 
service  révolutionnaires  dataient  de  1789^  :  il  élait 
membre  du  comité  révolutionnaire  de  Terrasson  en 
septembre  1789;  juge  de  paix  du  même  lieu  en  1790, 

1.  Archives,  ^V  121,  pièce  40.  Il  cite  des  députés  et  ne  nomme  pas  Borsat, 
député  de  l'Ain.  Vouiail-il  ou  nvait-il  ordre  de  dissimuler  cette  parenté?  Le 
dépuic  était  poiirtatil  bien  de  la  famille.  Il  y  a  au  dossier  une  lettre  de  raccus6 
qui  fait  cuiinuUrc  à  ce  dernier  les  motifs  de  son  arrestation  et  l'assure  de  son  inno- 
cence. «  .Vu  citoyen  Borsnt  {député  de  la  Convention  du  département  de  l'Ain  ; 
ces  mots  sont  barrés),  ma  Siiut-Honoré,  vis-à-vis  la  rue  de  l'Échelle,  hftlcl  du 
parfumeur,  au  !•'  (Archives,  W  344,  dossier  671,  pièce  2). 

2.  Arcliives,  W4ii,  dossier 671. 

3.  Archives,  W  3 i5,  dossier  675. 

Tr.iB.  uÉvoL.,  m  I.*; 


226    CHAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  GOBEL,  ETC.  ;  PIN  DE  GERMINAL. 

administrateur  du  département  de  la  Dordogne  et  mem- 
bre du  directoire,  1791-1792.  Revenu  à  Terrasson,  il  y 
fut  membre  de  la  municipalité  et  le  tribunal  de  Ter- 
rasson  ayant  été  supprimé,  il  élait  venu  à  Périgueux 
comme  défenseur  offlcieux,  et  il  était  secrétaire-greffier 
du  comité  de  surveillance  de  cette  ville*.  Avec  tout  cela, 
il  avait  paru  peu  empressé  à  prendre  les  armes.  On  a  de 
lui  une  lettre  (lettre  plus  que  tendre)  à  une  jeune  ci- 
toyenne qu'il  presse  de  l'épouser,  parce  que  de  cette 
sorte  il  se  mettrait  dans  le  cas  d'exception  des  hommes 
mariés  à  l'égard  de  la  réquisition*.  Mais  de  plus,  géné- 
ralisant volontiers  les  exemptions  au  profit  des  autres,  il 
avait  dit  à  trois  jeunes  gens  qu'ils  feraient  mieux  d'aller 
moissonner  en  Limousin,  et  que  pendant  ce  temps- là  les 
affaires  s'accommoderaient'. 

Le  23  avril  1793  le  conseil  général  de  la  Dordogne 
où  il  comptait  des  amis,  considérant  qu'il  avait  été  arrête 
sur  des  allégations  sans  fondement,  l'avait  fait  mettre  en 
liberté*.  Mais  on  le  reprit,  et  malgré  les  certificats 
favorables  de  la  commune  de  Terrasson,  on  l'avait  envoyé 
au  tribunal  révolutionnaire.  Quatre  mois  s'écoulèrent 
avant  la  remise  de  ses  pièces  au  tribunal,  sans  qu'on 
parût  s'occuper  de  lui  \  Mais  le  5  germinal,  le  Comité  do 
sûreté  générale  le  rappela  au  souvenir  de  l'accusateur 
public^  et  le  24  il  était  condamné. 

2°  Etienne  Ragondet,  chef  de  bataillon  du  quartier 
du  Roule,  peu  ami  de  la  journée  du  20  juin  :  il  avait 

i,  Ardiives,  W  545,  dossier  G75,  pièce  4G. 
2.  Périgueux,  0  octobre  1795.  lOifl,,  pièce  27. 
5.  Ibid,^  pièce  51. 

4.  Ibid.,  pièce  21. 

5.  Sauf  toutefois    pour   riiiten-ogcr.  Son  interrogatoire  est  du  21  pluviôse 
(ibid,,  pièce  46). 

G»  Ibid.f  pièce  5(). 


iÏTIENNE  RAGONDET.  227 

dit,  selon  un  dénonciateur,  le  21  :  »  Il  est  malheureux 
que  je  n'ai  pas  d'ordre  ;  »  et  il  était  signataire  de  la 
pétition  des  20000*. 

Arrélc  à  Chantilly,  il  fut  renvoyé  par  le  Comité  de 
sûreté  générale  devant  le  tribunal  révolutionnaire  (4  ger- 
minal, 22  mars)  '.  Dans  son  interrogatoire  (8  germinal) 
il  nie  les  propos.  Il  explique  sa  conduite  au  10  août  et 
rend  compte  des  positions  qu'il  a  occupées.  Il  n'a  pas  élé 
cassé  de  son  grade  la  veille  du  10  août;  c'est  lui  qui, 
huit  jours  après,  a  donné  sa  démission,  malgré  les  ins- 
tances faites  pour  le  retenir. 

Le  jugement  n'en  eut  pas  moins  lieu,  et  CoilGnhal  posa 
ainsi  la  question  : 

Il  est  constant  que  le  20  juin  et  le  10  août  (vieux  style),  il 
a  existé  une  conspiralion.... 

Car  la  conspiration  du  château  le  20  juin,  quand  il 
fut  si  brutalement  envahi,  est  devenue  aussi  un  fait 
constant. 

Etienne  Ragondet,  avant  la  Révolution  maréchal  des  logis 
du  régiment  ci-devant  Meslre  de  camp  de  dragons,  depuis  la 
Révolution  marchand  de  chevaux,  aide-niajor,  puis  comman- 
dant du  bataillon  du  Roule,  actuellement  de  la  République, 
cl  depuis  le  10  août  1792  inspecteur  des  charrois  de  l'ar- 
mée, a-l-il  participé  à  la  dite  conspiration  en  se  récriant 
contie  la  suspension  de  l'état-major  formé  par  rinfànic 
Lafayetle  et  vendu  à  la  cour,  en  annonçant  qu'on  ibrmeroit 
des  pétitions  qui  anéanliroient  les  patriotes  et  rétabliroient 
rétal-major;  en  se  transportant  aux  Tuileries  le  21  juin  1792 
et  se  plaignant  de  n'avoir  pas  d'ordre  pour  tirer  sur  le  peu- 
ple; on  allant  le  10  (août)  avant  cinq  heures  du  matin  au 

i.  Arcliivos,  \V  "ÎT),  dossier  67i,  pièce  2. 
"2.  Ihiff.,  pièce  5. 


'm    CUiP.  X\X.  —  CHAUNETTE,  GOBEL,  ETC.;  FIN  Dfi  GERMINAL. 

château  avec  une  portion  de  son  bataillon,  Tinvitant  à  se 

ranger  du  côté  du  tiran  et  criant  :  Vive  le  Roy;  ensuite, 

voulant  faire  entrer  les  citoyens  qu'il  commandoit  dans  le 

château  pour  assassiner  les  patriotes  qui  vouloient  défendre 

leur  patrie  contre  la  tirannie  ? 

Signé  :  Coffimial. 

Le  jury  répondit  :  Oui. 

Le  25  (14  avril)  une  affaire  de  fournitures  réunissait 
d'une  manière  assez  bizarre  Henri  Morisset,  juge  au  tri- 
bunal de  Monlargis,  et  Pierre  Bossu,  chapelier  et  agent 
national  de  la  commune  de  Château-Renarde 

Il  s'agissait  d'une  fourniture  de  souliers. 

Comment  un  chapelier,  comment  un  juge  pouvaient- 
ils  être  impliqués  dans  celle  affaire?  C'est  qu'il  y  avait 
de  l'argent  à  gagner,  et  que,  sous  ce  règne  du  bonnet 
rouge,  on  avait  à  fournirplus  de  souliers  que  dechapeaux. 
Le  chapelier  étaitfournissenrct  le  juge  bailleur  de  fonds. 
Bossu  disait  que  Morisset  lui  avait  prêté  d'abord 
2000  francs  à  6  pour  100,  puis  était  entré  en  partage 
des  bénéiices  ;  Morisset  soutenait  qu'il  n'était  pas  intéressé 
aux  fournitures:  que  seuleinenl  «  ayant  eu  un  rembour- 
sement de  la  dot  de  sa  femme,  et  Bossu  l'ayant  prié  de 
lui  prêter  de  l'argent  pour  son  commerce  il  lui  avait 
prêté  cette  somme,  à  moitié  perte  et  à  moitié  profit*.  » 

Cela  se  rapprochait  fort  de  ce  que  Bossu  avait  dit.  Les 
souliers  étaient  défectueux.  Bossu  protestait  qu'il  n'en 
savait  rien;  Morisset  en  savait  moins  encore  sans  doute. 
Mais  les  souliers  étaient  mauvais,  les  deux  fournisseurs, 
responsables  et  solvables  :  ils  furent  condamnés  à  mort 
le  même  jour,  pour  crime  d'infidélité. 

i.  Bulletin,  n«  38.  Archives,  \V345,  dossier  079. 
2.  Ibid.,  pièce  3. 


LABARBERIE  DE  RESSUYEILLE,  LE  LIBRAIRE  GATTEY,  ETC.  229 

Jacques-Augustin  Labaroerie,  marquis  de  Ressuveille 
(60  ans),  ci-dcvanl  capitaine  au  régiment  des  gardes.  On 
lui  demande  : 

Pourquoi  il  a  conservé  à  son  château  de  Yillers-Bermont 
des  signes  de  royauté  et  de  féodalité? 

Depuis  deux  ans  il  n'a  pas  été  dans  cette  habitation, 
et  il  a  ordonné  de  les  détruire  :  ce  qui  a  été  exécuté. 
S'il  en  resle  quelques-uns,  c'est  à  son  insu,  puisqu'il  n'a 
pas  été  à  perlée  de  les  voir. 

Mais  il  avait  gardé  aussi  des  titres,  des  parcheminé.  On 
lui  en  présente  tout  un  paquet;  et  avec  ces  papiers,  trois 
pièces  royalistes  :  Vœu  des  bons  français  ;  —  Discours  au 
roi;  la  copie  d'une  Lettre  de  Lally-Tollendal  à  un  ami\ 

—  Condamné  comme  ayant  conservé  des  signes  de  féo- 
dalité et  de  royauté,  et  des  écrits  liberticides  et  révolu- 
tionnaires*. 

Enfin  un  de  ces  procès  de  presse,  toujours  mortels 
sous  ce  régime  de  liberté,  — mais  de  liberté  suspendue, 

—  amenait  devant  le  tribunal  François  Charles  Gattey, 
libraire  au  Palais-Égalité  ; 

Denis- Alexandre Benard,  imprimeur,  autrefois  libraire 
à  Paris,  établi  au  Cap  français. 

Thomas-Jean  Massot,  dit  Grandmaison,  commis  do 
Benard,  cl  Augustin  Hébert,  colporteur,  garçon  de  bou- 
tique de  Gattey''. 

Benard  se  faisait  expédier  des  livres  au  Havre-Marat 
(Le  Havre-de-Grace  !  pour  remplacer  le  mot  grâce  on 
n'avait  pas  trouvé  mieux  que  Marat!)  et  il  les  faisnit 

1.  Archives,  Vf  545,  dossier  679,  pièce  12  (inlerr.  12  germinal),  Cf.  pièces  20, 
23  et  19. 

2.  Ibid.,  pièce  10. 

5.  Archives,  >V  345,  dossier  678. 


230    CUAP.  XXX.  —  CIJAUMETTE,  GOBEL,  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

passer  à  St-Domingue.  Il  demandait  à  ses  libraires  des 
nouveautés*.  On  l'accusait  de  faire  surtout  le  commerce 
de  livres  contre-révolutionnaires  ;  et  en   fait,  parmi  les 
ivres  saisis  à  son  adresse,  on  trouvait  : 

13  (exemplaires)  Défense  de  Louis  Capet  par^P^sèze;  — 
12  Almanach  des  honnêtes  gens;  —  13  la  République  en 
vaudeville;  —  2  LAmi  des  lois,  par  Laya;  — fi  Dernières 
réflexions  de  Necker  sur  Louis  XVI;  — i  Avis  à  la  Con" 
vention  nationale  sur  le  procès  de  Louis  XVI;  —  fi  Bienfaits 
de  Louis  XVI  ;  —  4  Mémoire  pour  le  Roi: 

Avec  quelques  autres  livres  qui  n'avaient  rien  de 
politique  : 

G  Histoire  de  V Empire  ottoman,  etc.*. 

Gattey  le  libraire  avait  fourni  des  livres,  mais  ne  s'en 
rappelait  pas  les  litres  ;  Hébert,  son  garçon  de  boutique, 
encore  moins;  Grandmaison  n'avait  pas  même  déûcelé 
les  ballots'. 

Ce  fut  Gatley,  le  fournisseur,  qui  paya  pour  tous  les  au- 
tres. Ceux-ci  furent  acquittés,  et  lui  condamné  à  mort*. 

Mais  sa  mort  devait  faire  une  autre  victime. 

En  entendant  cette  sentence,  la  sœur  de  Gatley,  éper- 
due, comme  autrefois  Mme  Lavergne,  crie  vive  le  Roiy 
et  elle  se  précipite  vers  son  frère.  On  l'arrête,  et  l'enquête 
est  ouverte  sans  délai  : 

Déposition  d'Agathe  Duchemin,  femme  Bucquet. 

Que  le  jourd*hui  elle  a  assisté  à  la  séance  tenue  salle  de 
FEgalitc,  dans  laquelle  on  procédait  au  jugement  du  nommé 

i.  Archives,  W  345,  dossier  678,  pièce  5. 

2.  Ihid.,  pièce  G. 

3.  Voyez  leurs  interrog.  i0,20,  22  veniôse;  4  et  5  germinal.  Ibid.,  pièces  8, 
9,  10,  12,  21  et  2r>. 

4.  Ihid.f  pièce  55. 


MARIE-CLAUDINE  GATTEY.  2r>l 

Galray  (Gattey),  et  coaccusés;  qu'au  moment  où  Ton  pro- 
nonçoit  le  jugement  de  mort  contre  Gatray,  elle  ne  fut  pas 
peu  surprise  d'entendre  une  femme,  qui  étoit  derrière  elle» 
crier  de  toutes  ses  forces  u/yg  le  Roy;  qu'émue  de  ces  cris, 
elle  saisit  à  l'instant  celte  femme  qui,  au  même  moment, 
répéta  encore  le  même  cri  :  Owi,  vive  le  Roy  ;  qu'elle  s'est 
échappée  de  ses  mains,  a  fendu  la  presse  pour  aller  au-devant 
de  celui  qui  venoii  d'être  condamné,  mais  qu'elle  fut  incon- 
tinent arrêtée  par  la  gendarmerie*. 

Une  autre  dit  qu'après  le  deuxième  cri, 

Une  citoyenne  qui,  comme  elle,  étoit  présente  au  juge- 
ment, Tarrcta  en  lui  disant  :  Que  fais-tu,  malheureuse!  et 
que,  pour  toute  réponse,  elle  dit  tout  bas  :  Hé  bien,  vive  le 
roi. 

Les  forces  lui  faisaient  défaut,  mais  non  la  yolonté. 
La  prévenue  fut  amenée  à  son  tour  devant  le  juge 
Ardouin  : 

A  répondu  se  nommer  Marie  Claudine  Galtey,  âgée  de 
Irenle-neuf  ans. 

A  elle  demandé  où  elle  est  allée  aujourd'hui. 

A  répondu  au  tribunal  révolutionnaire  où  elle  a  assisté  à 
1.1  séance  de  la  salle  Egalité. 

I).  Si  dans  cette  salle  elle  n'a  pas  crié  Vive  le  Roy? 

R.  Qu'elle  avoit  trois  fois  crié  Vive  le  Roy,  parce  qu'elle 
aimoit  son  frère. 

Elle  a  crié  vive  le  roi,  parce  qu'elle  aimait  son  frère  I 
Cela  ne  touche  pas  le  juge.  Il  en  a  assez.  Il  clôt  son 
interrogatoire  : 

D.  Si  elle  a  un  conseil*? 


1.  Archives  W  347,  dossier  684,  p.  7.  Le  procès-verbal  perle  26  germinal, 
mais  les  termes  de  la  déposition  impliquent  qu*elle  eut  lieu  le  25. 

2.  MciTie  ohservnlion  que  ci-dessus  sur  la  date  26  germinal. 


i 


232    CHAP.  XXX.  —  CHAIMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FÏN  DE  GERMINAL. 

Fouquicr-Tinville  eut  bientôt  fait  de  rédiger  son  acie 
d'accusation  : 

Expose  que  le  25  de  ce  mois  Marie-Claudine  Gattey  a  été 
mise  en  arrestation  comme  prévenue  d'avoir  crié  à  plusieurs 
reprises  vive  le  Roy  I  Qu'examen  fait  de  l'interrogatoire  subi 
par  la  dite  fille  Gattey  et  de  différentes  déclarations  reçues 
par  le  tribunal,  il  en  résulte  que  la  fille  Gattey  a,  le  25  de  ce 
mois,  sur  les  deux  heures  et  demie  de  relevée,  crié  vive  le 
Roy^  dans  Tune  des  salles  du  tribunal  dite  de  TÉgalité,  au 
milieu  de  tous  les  citoyens  qui  assistaient  à  Taudience. 

A  l'audience!  et  il  ne  dit  pas  que  Ton  venait  de  con- 
damner son  frère. 

Pour  quoi  Paccusateur  public  a  dressé  la  présente  accusation 
contre  Marie  Claudine  Gattey  pour  avoir  conspiré  contre  la 
République,  etc. 

Le  jugement  eut  lieu  le  lendemain  du  délit,  26  ger- 
minal. 

La  position  des  questions  fut  digne  de  l'acte  de  Fou- 
quier-TinvilIe. 

Est-il  constant  que  le  25  germinal  courant»  dans  Taudience 
du  tribunal  et  ensuite  dans  Tenceinte  du  palais,  il  a  été 
poussé  des  cris  et  tenu  des  propos  tendant  à  provoquer  le 
rétablissement  de  la  royauté? 

Marie  Claudine  Galtey,  ex-religieuse  au  couvent  de  Saint- 
Lazare,  est-elle  convaincue  d'avoir  poussé  ces  cris  et  tenu 
ces  propos*? 

Et  le  président  Subleyras  ne  pose  même  pas  la  ques- 
tion d'inlenlion  criminelle  qui  eût  pu  provoquer  l'in- 
dulgence! 

La  réponse  fut  affirmative. 

1.  Archives,  N\347.  dossier  C84,  pièco  4. 


JUGEMENTS  IRRÉGUIJERS  :  CH.  D'ALENÇON,  ETC.  253 

Nommons  les  juges  :  Subleyras,  Bravet,  Foucault;  et 
les  jurés:  Lumière,  Trinchard,.  Didier,  Desboisseaux, 
Devèze,  Topino-Lebrun,  Fauvetty,  Frey,  Ganney,  Gra- 
vier, Laporte*. 


Vi 

Jugements  irr^guliers  :  26  germinal,  Ch.  d'Alençon,  etc.,  Larcvellière,  etc.;  — 
27  :  Ca«segraiii,  Laville,  etc.  —  J.  Narino,  acquitté  ;  —  27  :  les  prêtres  Dccous, 
Baudot  et  Chalot. 

Ce  jugement  est  monstrueux,  comme  nous  en  verrons 
bien  d'autres  par  la  suite.  A  la  même  date  nous  trou- 
vons deux  sentences  où  se  rencontre  une  monstruosité 
d'une  autre  sorte  :  je  veux  parler  de  ces  nullités  qui 
n'empêchaient  pas  l'exécution  de  l'accusé  non  condamné, 
de  ces  irrégularités  de  formes  qui  devinrent  si  com- 
munes à  mesure  que  les  procès  se  multipliaient,  et  que 
s'entassaient  dans  une  même  affaire  tant  d'accusés 
étrangers  les  uns  aux  autres. 

Ch.  Mathias  d'ÂLENçoN  (67  ans),  ex-noble, demeurant 
à  Ncuvi Ile-su r-Orne,  Gaspard  Rogé  (38  ans),  salpêlrier, 
Victoire  Lescale,  sa  femme  (40  ans),  et  Marie-Jeanne 
Lescale  (52  ans),  Nicolas  Morin  et  François-Rémy  Fica- 
TiER  (54  et  30  ans),  cultivateurs,  étaient  accusés  de  pro- 
pos contre-révolutionnaires,  de  rapports  avec  les  ennemis 
extérieurs  de  l'Etat',  etc. 

D'Alençon,  leprincipal  accusé,  interrogé  sur  sa  famille, 
déclara  qu'il  avait  quatre  enfants,  «  deux  mâles  et  deux 
femelles  »,  comme  on  le  lui  fait  dire  au  procès-verbal. 
Sa  fille  aînée,  mariée  malgré  lui,  avait  suivi  son  mari  il 

1.  Archives,  >V  347,  dussier  684,  pièce  Ti. 

2.  Archives,  W  M7,  do5Mer  683. 


254    CIIAP.  XXX.  -  CnAUMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FIN  DE  GERMINAL. 

ne  savait  où  ;  la  seconde,  encore  fille,  vivait  de  son 
bien  à  Nancy;  l'un  de  ses  fils  était  profès  dans  Tordre 
de  Malle,  Taiilre  avait  quitté  le  déparlement  de  la  Marne 
pour  aller  à  Châlons,  et  de  là  il  ne  savait  où.  Il  avait 
correspondu  avec  son  fils  de  Malte,  mais  par  les  voies 
légales,  point  avec  son  autre  fils,  ni  avec  sa  fille  aînée 
depuis  27  mois  :  quand  il  lui  a  écrit,  il  l'avait  pressée 
de  rentrer  en  France,  comme  il  l'avait  pressée  de  n'eu 
point  sortir.  Il  n'avait  rien  envoyé  à  son  fils  émigré,  ni 
chargé  Rogé  de  lui  porlcr  des  nouvelles  ou  de  l'argent*. 
Rogé  avouait  avoir  traité  Charles  Joseph  Baudin  de 
coquin  et  de  scélérat,  parce  qu'il  Tavait  fait  porlcr  sur 
la  liste  des  émigrés,  et  il  niait  tout  propos  contre-révolu- 
tionnaire, comme  tout  rapport  avec  les  ennemis  au  temps 
où  les  Prussiens  avaient  envahi  la  Champagne.  Victoire 
Lescale,  sa  femme,  avait  demeuré  chez  d'Âlençon  et, 
depuis  sa  détention,  était  chargée  d'affaires  de  sa  maison; 
mais  elle  niait,  ainsi  que  Marguerite  Lescale,  de  s'être 
chargée  d'aucun  message  illicite.  Morin  et  Ficatier  n'a- 
vaient eu  de  rapports  avec  d'Alençon  que  pour  lui 
acheter  du  foin  ou  de  l'avoine. 

Le  jury  répondit  négativement  pour  ces  deux  derniers, 
affirmativement  pour  les  quatre  autres'.  C'est  ici  que 
Ton  peut  voii*  la  négligence  apportée  à  la  rédaction  des 
jugements  dès  ce  temps  là.  Le  jugement  de  condamnation 
n'applique  la  réponse  du  jury  qu'à  d'Alençon  et  à  Rogé'; 
le  jugement  d'acquittement  se  réduit  comme  il  le  devait 
à  Morin  et  à  Ficatier*.  Rien  de  la  condamnation,  ni  de 


1.  Archives,  W  748,  dossier  080,  !'•  partie,  pièce  75. 

2.  //;iV/. ,  pièce  77. 
5.  Ihid. ,  pi(»cc  80. 
4.  Ibid.,  pièce  70. 


JUGEMENTS  IRRÉGULIERS  :  UREVELLIÈRE,  ETC.  235 

racquitlcment  des  deux  femmes.  Dans  les  questions 
posées  au  jury  (pièce  77)  la  réponse  est  pourtant  affirma- 
tive pour  elles  ;  et  on  les  tint  on  effet  pour  condamnées, 
malgré  le  silence  du  jugement.  Une  noie  du  procès-ver- 
bal d'audience  dit  que,  vu  Tétat  de  grossesse  de  Victoire 
Lescale,  femme  Rogé,  le  tribunal,  sur  le  réquisitoire  de 
l'accusateur  public,  a  ordonné  que  son  jugement  ne  lui 
serait  pas  signifié  à  l'audience \ 

Même  irrégularité  dans  les  pièces  du  jugement  rendu 
le  même  jour  contre  sept  accusés  :  J.  B.  Larevellière^ 
président  du  tribunal  criminel  de  Maine-et-Loire  ;  Pierre 
Despujolz,  muilre  d'armes;  Louis  Dieusie;  J.-B. -Louis 
Maillocheau,  médecin;  Aimé  Conrandin,  juge  au  tri- 
bunal du  district  d'Angers;  Étienne-Louis  Brevet  dit 
Beaujour^  commissaire  national  près  le  tribunal  du 
district;  Joseph-François-Alexandre  Tessier,  ex-admi- 
nistraleur  du  département  de  Maine-et-Loire,  qui 
avaient  signé,  plus  ou  moins  sciemment,  une  adresse 
qualifiée  fédéraliste  le  30  mai,  à  la  veille  de  l'insur- 
rection de  Paris  contre  les  Girondins*. 

La  déclaration  du  jury  est  affirmative  pour  tous  les 
sept',  et  cependant  le  jugement  de  condamnation  ne  la 
relate  comme  telle  que  pour  cinq*;  et  l'arrêt  d'acquit- 
tement dit  qu'elle  fut  négative  pour  J.-B.  Maillochaux 
et  P.  Despujols*.  Le  président  était  Coflinhal  :  estrce 
erreur  du  greffier  dans  la  note  du  verdict  (elle  est  pour- 
tant signée  Coffinhal)  ou  faux  et  indulgence  de  Goffinhal 


1.  Archives,  W  548,  dossier  085,  pièce  78.  La  femme  Rogé  étant  accouchée  à 
ternie,  elle  fut  exécutée  eu  vertu  d'un  jugement  nouveau  rendu  le  22  floréal 
(Archives,  dossier  5-45,  5*  partie,  pièces  51  et  52). 

2.  Archives  >V  546,  dossier  682.  Voy.  leurs  interrogatoires,  ibift.^  pièces  5-10 
(22  germinal). 

.".  Wid.,  pièce  75.  — 4.  Ibid.,  pièce  78.  —  5.  Ibid.,  pièce  77. 


236    CIFAP.  XXX.  -  CIIAUMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FIN  DE  GERMINAL. 

dans  le  jugement?  On  n'a  pas  lieu  de  croire  que  CofGnhal 
se  soit  compromis  pour  sauver  deux  fédéralistes. 

Pour  le  27  germinal  (16  avril),  bornons-nous  à  citer  : 

François-Claude  Cassegrain,  ci-devant  curé  de  Pilhi- 
viers,  accusé  de  propos  contre-révolutionnaires*  :  on 
l'envoya  de  Pilhiviers  à  Élampes  entre  deux  gendarmes ^ 

On  avait  trouvé  dans  ses  papiers  une  réponse,  sans  signa- 
ture et  sans  date,  à  une  question  qu'il  avait  dû  faire  : 

«  Si  le  serment  était  légitime?  —  Qu'il  était  contraire 
à  la  foi.  » 

Il  avait  reçu,  il  y  avait  environ  un  an,  une  leltrc  d'un 
curé  déporté  qui  lui  écrivait  de  Londres,  et  il  lui  avait 
répondu  aussitôt  :  il  ne  le  dissimulait  pas,  il  afGrmait 
seulement  qu'il  ne  lui  avait  pas  envoyé  d'argent. 

On  avait  encore  trouvé  chez  lui  le  brouillon  d'un  ser- 
mon sur  la  mort  du  roi.  Il  le  reconnut  comme  de  lui, 
disant  seulement  qu'il  ne  l'avait  pas  prononce»  comme  il 
était  écrit  : 

Mais,  ajoutait-il,  il  est  vrai  que  la  mort  du  tiran  [est-ce  lui 
ou  le  greffier  qui  emploie  ce  mot?]  ayant  fait  beaucoup  de 
sensation  dans  ma  commune  et  en  étant  aiïceté  moi-même, 
j'ai  dit  à  Téglise  que  le  sort  malheureux  du  prince  étoit 
déplorable;  qu'au  reste  j'avois  ajouté  :  Mes  enfants,  puisque 
la  nation  ne  veut  plus  de  gouvernement  monarchique,  il  faut 
nous  soumettre  à  celui  que  la  nation  jugera  convenable, 

D.  S'il  a  un  défenseur^? 

Il  fut  condamné  comme  coupable  de  manœuvres  tra- 
mées à  Pithiviers  depuis  le  4  décembre  1792\ 

i.  Bulletin,  n»*  7)9  et  40.  Arcliivcs  W  747,  dossier  088. 
2.  Archives,  ibid.f  pièce  44.  —  T».  Ihid.,  pièce  45. 
4.  Ihid,,  pièce  47  et  49. 


TROIS  AGENTS  RÉVOLUTIONNAIRES;  MARI.NO.  257 

Trois  agents  révolutionnaires,  Pierre  La  ville,  trente 
ans,  cordonnier;  Pierre  Lapeyre,  trente  ans,  chirurgien, 
tous  deux  commissaires  du  comité  révolutionnaire  des 
Tuileries,  et  Jean  Huet,  Irente-deux  ans,  perruquier, 
qui  abusaient  de  leurs  fonctions  pour  commettre  des 
escroqueries  *. 

Laville,  par  exemple,  ayant  été  chargé  d'un  mandat 
d'arrêt  contre  le  mari  d'une  dame  Lafosse,  s'était  offert 
à  l'aider  pour  le  faire  élargir;  il  s'était  fait  donner  de 
l'argent  à  cette  fin,  dînait  chez  elle  et  expliquait  les  re- 
lards, en  disant  du  président  du  Comité  de  salut  public  : 
«  Cette  vieille  perruque  ne  veut  pas  nous  écouler.  »  Il 
reconnaissait,  ainsi  que  Lapeyre  et  Huet,  qu'ils  avaient 
dîné  chez  Mme  Lafosse,  mais  ils  niaient  l'argent  reçu.  Ixî 
tribunal  les  traita  comme  de  simples  contre-révolution- 


naires', 


Un  aulre  agent  plus  officiel,  Jacques  Marino,  com- 
missaire-inspecteur des  maisons  garnies,  si  connu  des 
pnsons\  avait  à  répondre  du  crime  d'attentat  à  la  repré- 
sentation nationale,  pour  avoir  arrêté  et  conduit  au 
poste  un  représentant  qui  lui  exhibait  sa  carte.  11  donna 
pour  excuse  qu'il  ne  connaissait  pas  les  cartes  de  député 
et  qu'il  y  avait  à  Paris  maint  étranger,  prenant  celle 
qualité  pour  se  soustraire  à  la  police*.  11  fut  acquitté, 
mais  détenu.  On  le  retrouvera  au  29  prairial. 

Le  28  germinal  (17  avril),  trois  ecclésiastiques  jugés 
séparément  et  dans  des  circonstances  assez  différentes*  : 

1.  Archives,  \V  547,  dossior  085. 

2.  Ibid.f  \iU'CCi  9,  10,  13  cl  14. 

Ti.  Voyez  ta  Terreur,  t.  II,  p.  55  et  suivanlcs. 
4.  Arcliivos,  W.  547,  dossier  087,  pièce  5. 
:>.  bulletin^  n»  40. 


238    CHAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  GOBEL,  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

Un  vieux  prêtre  qui  avait  refusé  le  serment  cl  blâmé 
son  frère  de  l'avoir  prêté,  Jean  Decous,  soixante-dix  ans, 
ancien  curé  de  Neuvy,  Irouvé  caché  dans  le  grenier  de 
ce  frère,  curé  de  Saint-Fayre*.  Le  frère  fut  condamné 
pour  ce  fait  à  deux  mois  de  prison,  par  le  tribunal  cri- 
minel de  la  Creuse,  et  Jean  Decous  renvoyé  au  tribunal 
de  Tulle  auquel  il  ressortissait,  puis  de  là  au  tribunal 
révolutionnaire  de  Paris.  Il  expliqua  sa  présence  chez 
son  frère,  où  il  était  de  pas  âge,  et  se  défendit  de  n'avoir 
pas  prêté  le  serment,  n'élant  pas  fonclionnairc  public. 
Il  ne  reniait  pas  d'ailleurs  la  lettre  par  laquelle  il  avait 
détourné  son  frère  de  s'y  obliger. 

Joseph  Baudot,  quarante-quatre  ans,  ci-devant  béné- 
dictin, administrant  la  cure  de  Tremblecourt,  dépar- 
tement de  la  Meiirthc,  accusé  d'avoir  injurié  les  com- 
missaires qui  venaient  confisquer  les  signes  du  culte. 

Il  nia  les  injures. 

D.  S'il  n'a  pas  fait  prêter  à  ses  paroissiens  le  serment  de 
maintenir  la  religion  catholique,  apostolique  et  romaine? 

R.  Qu'après  avoir  récité  le  Credo^  il  a  dit  à  ses  parois- 
siens :  a  Je  suis  né  dans  la  religion  catholique,  apostolique, 
romaine,  j*ai  promis  d'y  vivre  et  d'y  mourir,  »  et  leur  a  dit 
ensuite  :  «  Vous  promettez  la  même  chose?  »  Ils  ont  répondu 
amen. 

D.  Dans  quelles  intentions  il  avait  fait  faire  ces  promesses? 

R.  Dans  les  intentions  de  les  maintenir  dans  la  religion 
de  leurs  pères,  mais  sans  violence*. 

Il  affirmait  qu'il  s'était  abstenu  d'exciter  les  esprils 
lors  de  son  arrestation  : 


1.  Arcliivcs,  W  547,  dossier  602. 
'2.  Ibiâ^y  pièce  17. 


LES  PRÊTRES  DECOUS,  BAUDOT  ET  CUALOT.  îo9 

a  Qu'au  contraire  il  a  dit  à  des  notables  qu'il  ne  falloit  faire 
aucune  démarche,  de  peur  qu'on  ne  dise  qu'il  les  avoit  fana- 
tisés*. » 

Voici  en  quels  termes  le  représentant  du  peuple  en 
mission  dans  la  Meurthe  remettait  son  aiTaire  aux 
mains  de  Fouquier-Tinville  : 

Nancy,  15  frimaire. 

Je  t'envoie,  citoyen,  les  pièces  qui  doivent  établir  l'accu- 
sation contre  Joseph  Baudot,  coquin  de  prêtre  que  j'envoie  au 

tribunal  révolutionnaire;  il  est  déjà  en  marche. 

Faure*. 

Jean-Pierre  Giialot,  vingt-sept  ans,  administrateur  de  la 
paroisse  de  MarsaP.  Il  avait  remis  ses  lettres  de  prêtrise 
à  roceasion  de  la  fêle  de  la  Raison,  mais  il  avait  repris 
ses  fonctions  de  ministre  catholique,  le  9  nivôse.  Cela 
amena  une  rixe  :  ses  adversaires  forcèrent  les  porles  de 
la  sacristie  et  prirent  les  ornements  sacerdotaux  ;  ses 
partisans  survinrent  et  chassèrent  les  autres.  Chalot  fut 
accusé  d'être  cause  des  troubles*  ;  et  le  même  représen- 
tant Faure,  dont  on  vient  de  voir  la  lettre,  écrivit  encore 
à  Fouquier-Tinville  : 

Je  t'adresse,  citoyen,  les  pièces  relatives  à  l'arrestation  de 
deux  prêtres  fanatiques  du  district  de  Salins-Libre.  Les  deux 
personnages  suivront  de  près.  J'ai  pris  un  arrêté  en  consé- 
(|uence. 

Bilchc,  15  nivôse^. 

Interrogé  par  le  juge  Ilarny,  12  pluviôse  (31  jan- 
vier 1794),  il  dit  qu'il  avait  prêté  serment. 


1.  Archives,  W  347,  dossier  092,  pièce  15. 

2.  Ibid.,  pièce  10. 

r>.  Archives  \V,  547,  dossier  GO."». 

4.  Ibid.,  pièces  3,  4  et  G. 

5.  lOui.,  pièce  1  l»ii>. 


240    ClIAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FfN  DE  GERMLNVL. 

D.  Lors  de  la  fête  de  la  Raison  à  Marsal,  n'avez-vous  pas 
remis  vos  lettres  de  prêtrise? 

H.  Oui,  mais  je  n'ai  entendu  les  remettre  que  comme 
signe  de  féodalité. 

À  la  suite  de  ce  scandale,  il  avait  été  élu  curé  par  les 
habitants  qui  voulaient  le  culte  catholique  :  il  avait  ob- 
tenu quarante-sept  voix  sur  soixante-six  votants  et  la 
réunion  était  valable  ;  elle  avait  été  convoquée  par  la 
municipalité. 

Avait-il  un  concurrent?  Il  l'ignorait  : 

Ayant  été  instruit,  continue-t-il,  que  le  9  nivôse  il  y  a  eu 
du  trouble  à  Theure  des  vêpres,  j*ai  envoyé  le  lendemain  au 
districtmadcmission,  n'ayant  jamais  eu  Tintention  d'intriguer 
pour  avoir  cette  place  et  de  causer  du  trouble,  et  lorsque  j'ai 
été  arrêté  trois  jours  après,  tout  était  disposé  pour  mon  dé- 
part, comptant  retourner  chez  mon  père^ 

Il  fut  condamné  comme  les  deux  autres*. 

Plusieurs  ordonnances  de  non-lieu  mirent  en  liberté  : 

Etienne  Leseurre,  envoyé  au  tribunal  par  le  comité  de 
surveillance  de  Bar-sur  Aube,  pour  une  lettre  qui  n'était 
qu'une  lettre  d'affaires^. 

François  Carterey,  gendarme,  accusé  de  propos  sédi- 
tieux*, et  BouLARD,  porteur  de  faux  passeports*. 

Guillaume-Pierre-Nicolas  Maze,  trente-trois  ans,  cure 
constitutionnel  de  Brice-Libre  (Saint-Brice),  dénoncé 
«  par  des  aristocrates  »  pour  avoir  voulu  influencer  les 
électeurs  dans  une  assemblée  électorale  tenue  à  Emile 


1.  Archives,  \S  347,  dossier  095,  inècc  6, 

2.  lOid.f  pièce  10, 

5.  Archives,  W348,  dossier  0'J5. 

4.  Ihid.y  dossier  696. 

5.  Ibid.,  dossier  705. 


FORCE  PUBLIQUE  REQUISE  À  L'AYANGE.  S4i 

(Montmorency),  mais  défendu  par  son  comité  révolution- 
naire, comme  patriote  *. 

Ânne-Suzanne  Cameun,  femme  Diely,  coiffeuse. 

Il  s'agit  ici  d'une  pauvre  femme  qui,  selon  le  procès- 
verbal,  était  ivre  et  a  dit  qu'elle  se  f...  des  lois  et  des 
décades'. 

N.  Renard,  blanchisseur,  accusé  de  propos  séditieux 
qui  ne  parurent  pas  avoir  ce  caractère  chez  un  homme 
bien  famé  dans  sa  section  '• 

Quant  à  l'audience  publique,  elle  fut  marquée  dans 
chacune  des  deux  sections  par  des  procès  d'inégale  im- 
portance :  d'une  part,  un  soldat  intrigant  et  un  pauvre 
égaré;  d'aulre  part,  une  véritable  fournée  de  nobles,  de 
bourgeois,  de  simples  domestiques  comme  on  en  verra 
en  messidor.  Aussi  Fouquier-Tinville,  pressentant  le 
résultat  et  marquant  à  l'avance  l'heure  du  supplice, 
écrivait-il  à  Ilanriot  de  sa  propre  main,  en  lui  adressant 
l'imprimé  ordinaire  de  réquisition: 

Paris,  ce  29  germinal,  Tan  II  de  la  République. 
L'accusateur  public...  au  citoyen  Henriot. 

Citoyen, 

Je  te  donne  avis  qu'il  y  aura  ce  soir,  cinq  heures  demie,  une 
exécution  qui  exigerait  une  force  armée  plus  imposante  que 
dans  les  exécutions  habituelles,  je  t*invite  à  prendre  les 
mesures  nécessaires. 

Salut  et  fraternité.  ^  .q.  Fouoîtier*. 

Commençons  par  la  moins  chargée  des  deux  sections. 
François  Magny,  vingt-quatre  ans,  soldat  du  6*  de  hus- 

1.  Archives,  W,  dos.-icrOOT. 

2.  Ibid.^  dossier  698. 
r».  Ibid.t  dossier  G!)9. 
4.  Archives,  AF  u  48. 

TRIB.  RÉ  VOL.  lU  t6 


242    CHAP.  XXX.  -  CHADMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FIN  DE  GERMINAL. 

sards,  avait  pris  la  qualité  de  représentant  du  peu- 
ple et,  grâce  à  l'impunité  que  ce  litre  assurait,  il  avait 
vexé  les  citoyens,  destitué,  remplacé  les  ofticiers  muni- 
cipaux et  commis,  notamment  dans  le  district  de  Vier- 
zon,  des  crimes  de  tout  genre  ^  Il  élude  la  question  sur 
ses  autres  acles  à  Vierzon,  mais  il  convient 

Qu'il  a  en  effet  eu  le  malheur  de  prendre  cette  qualité 
qu'il  n'avait  pas  reçue,  mais  qu'il  était  ivre  et  qu'il  avait  pour 
objet  de  faire  prêter  serment  aux  prêtres  de  toutes  les  com- 
munes des  environs. 

D.  S'il  n'est  pas  allé  en  outre  à  la  commune  de  Noan- 
Fusillier  et  s'il  ne  s'est  pas  fait  remettre  l'argenterie  de 
l'église  de  cette  commune  ? 

R.  Qu'il  ne  s'est  point  fait  remettre  l'argenterie  ;  que  ce 
furent  les  ofBciers  municipaux  de  la  commune  qui  voulurent 
la  lui  remettre  dans  sa  voilure  pour  la  conduire  à  la  Conven- 
tion nationale. 

D.  Ce  qu'il  a  fait  de  cette  argenterie? 

R.  Que  lors  de  son  arrestation  à  la  Ferté,  les  gendarmes, 
en  s'emparant  de  sa  personne,  se  sont  aussi  emparés  de  l'ar- 
genterie. 

Brice  Prévost,  vingt-huit  ans,  garçon  chapelier, 
accusé  de  tout  ce  qui  pouvait  constituer  le  crime  de 
contre-révolution' 

Le  7  germinal,  trois  canonniers  de  la  section  Chalier 
étaient  venus  déclarer  au  commissaire  de  police  de  la  sec- 
tion des  Gravilliers,  que  ce  jour  même  ils  étaient  à  boire 
chez  un  marchand  de  vin,  carré  Saint-Martin,  quand  un 
particulier  vint  s'asseoira  côté  de  leur  table,  demandant 
un  demi->setier  de  vin.  Comme  ils  parlaient  de  leur  cer^ 


1.  Archives,  W  MS,  dossier  700. 

2.  ArchiTes,  W  548,  dossier  701 


UN  YRAI  CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE  :  ERIGE  PRÉVOST.    843 

liGcat,  il  dit  qu'il  n'avait  rien  de  tout  cela,  qu'il  s'en 
f...,  et  tournant  son  chapeau,  il  leur  montra  qu'il  n'avait 
pas  de  cocarde,  ni  envie  d'en  porter,  a  Mais  si  elle  était 
blanche? — Peut-être.  »  Lescanonniers  allèrent  chercher 
la  force  armée,  et  pendant  ce  temps  il  cria  :  Vive  le  roil 
Le  commissaire  de  la  section  le  6t  venir,  l'interrogea 
et  en  obtint  les  mêmes  réponses  avec  d'autres  plus  aggra- 
vantes encore.  Il  les  consigna  dans  son  rapport  et  le 
renvoya  lui-même  devant  le  comité  de  surveillance  de  la 
section  qui,  séance  tenante,  lui  fit  subir  un  nouvel  in- 
terrogatoire : 

S'il  avoit  un  passeport  ? 

A  répondu  oui  :  mais  qu'il  avoit  fait  le  patriote  pour 
l'avoir  et  bien  malgré  lui. 

A  lui  demandé  pourquoi  le  passeport  ne  luiconvenoit  pas? 

A  répondu  que  c'est  parce  qu'il  n'y  avoit  pas  après  les 
mots  la  nation  et  la  loi  celui  du  roi. 

A  lui  demandé  pourquoi  il  ne  portoil  pas  la  cocarde? 

R.  Qu'il  y  avoit  longtemps  qu'il  la  portoit  malgré  lui  et 
qu'aujourd'hui  il  s'étoil  déterminé  à  la  jeter  et  qu'il  aimeroit 
mieux  porter  la  blanche. 

D.  SMl  n'avoit  pas  dit  qu'il  aimeroit  un  roi,  et  particu- 
lièrement Louis  XVI  ? 

R.  Qu'il  l'avoit  dit. 

D.  S'il  n'avoit  pas  dit  que  Custine  avoit  été  victime? 

R.  Qu'il  l'avoit  été  de  la  mauvaise  République. 

D.  S'il  n'avoit  pas  dit  quUl  avoit  servi  la  République  mal- 
gré lui? 

R.  Qu'il  l'avoit  dit  et  que  s'il  avoit  su  la  langue  alle- 
mande, il  eût  déserté. 

D.  Dans  quel  corps  il  avoit  servi  ? 

R.  Dans  les  chasseurs  de  la  République,  mais  que  c'étoit 
malgré  lui. 

D.  S'il  n'avoit  pas  dit  qu'il  aimoit  mieux  l'ancien  régime 


âii    CHAP.  XXX.  —  CUAUMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FIN  DE  GERMINAL. 

que  la  République  et  qu'il  périroit  pour  conserver  l'ancien 
gouvernement,  dans  lequel  il  étoit  plus  heureux,  et  que  s'il 
étoit  passé  chez  les  ennemis,  il  eût  tiré  de  bon  cœur  sur  les 
patriotes  ? 
R.  Que  oui. 

Après  ces  déclarations,  le  commissaire  se  donne  le 
délassement  de  lui  faire  subir  un  examen  de  conscience 
sur  les  principaux  événements  de  la  Révolution  : 

D.  Quelle  étoit  son  opinion  sur  Marat? 

R.  Qu'il  le  détestoit  lorsqu'il  parloit  de  la  République  et 
qu'il  a  élé  content  de  son  assassinat. 

R.  Quelle  étoit  son  opinion  quand  les  Lyonnois  ont  fait 
périr  Chalier. 

R.  Qu'il(s)  avoi(en)l  bien  fait,  que  c'étoit  un  brigand  cX 
que  ceux  qui  l'avoient  fait  mourir  étoient  des  honnêtes  gens. 

D.  S'il  avoit  été  content  quand  les  François  avoient  repris 
Toulon? 

R.  Non  et  qu'il  désircroit  que  les  ennemis  viennent  jus- 
qu'à Paris. 

D.  Quel  étoit  son  espoir  ? 

R.  Que  cela  auroit  ramené  l'ancien  régime. 

D.  Son  opinion  sur  les  coupables  qui  viennent  d'être  sup- 
pliciés^ et  s'il  étoit  content? 

R.  Non. 

D.  De  quel  œil  il  voyoit  la  guerre  dans  la  Vendée. 

R.  Avec  plaisir  et  que  s'il  avoit  pu  passer  avec  les  rebelles, 
il  l'auroit  fait  volontiers. 

D.  S'il  avoit  été  fâché  de  la  mort  d'Antoinette? 

R.  Que  s'il  avoit  pu  l'empêcher,  il  l'auroit  fait. 

D.  S'il  avoit  publié  les  sentiments  qu'il  montre  aujour- 
d'hui dans  plusieurs  endroits  et  depuis  quel  temps  ? 

R.  Qu'il  les  scntoit  depuis  longtemps,  et  que  c'étoit  d'au- 

1    Hébert,  etc. 


UN  VRAI  CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE  :  BRICE  PRÉVOST.     245 

jourd'hui  seulement  qu'il  s'étoit  décidé  à  les  publier  et  qu'il 
le  fcroit  toujours  ;  qu'il  en  ayoit  quelquefois  parlé  à  ses  cama- 
rades, mais  qu'il  avoit  cessé  parce  qu'ils  ne  vouloient  pas 
entendre  raison. 

Lecture  à  lui  faite,  il  a  persisté  dans  son  dire. 

Ces  déclarations  étaient  si  extraordinaires,  qu'on  les 
soumit  le  lendemain  à  un  nouveau  contrôle. 
On  lui  demande  de  nouveau 

S'il  persistoit  dans  son  opinion  avant  que  de  l'envoyer  au 
tribunal  révolutionnaire,  voulant  s'assurer  si  ce  n'étoit  pas  le 
désespoir  ou  quelque  maladie  qui  Tavoit  déterminé  à  mani* 
fester  une  opinion  si  criminelle. 

Il  y  persiste.  —  On  lui  dit  : 

S*il  vouloit,  qu'on  alloit  lui  donner  une  cocarde  tricolore 
et  que  s'il  juroit  de  la  porter  toute  sa  vie  et  de  la  respecter, 
on  lui  feroit  grâce. 

R.  Qu'il  n'en  vouloit  pas  et  qu'il  ne  la  porteroit  jamais  de 
bon  cœur. 

Il  dégageait  par  là  le  comité  d'une  promesse  qu'il  lui 
eût  été  difficile  de  tenir.  Alors  on  le  ramène  à  plaisir 
sur  plusieurs  des  points  les  plus  compromettants  ; 

Le  comité  voyant  qu'il  persistoit  encore  dans  les  mêmes 
principes,  le  président  lui  a  dit  que  la  Convention  avoit 
décrété  que  tous  les  brigands  de  la  Vendée  seroieut  détruits 
entièrement,  leurs  foyers  brûlés  jusqu'au  dernier  de  leur 
repaire.  En  conséquence  à  lui  demandé  ce  qu'il  pensoit  de  la 
Convention  nationale,  s'il  l'approuvoit  ? 

R.  Qu'elle  avoit  mal  fait  et  qu'il  désapprouvoit  sa  conduite. 

D.  A  lui  observé  que  c'étoit  aussi  la  Convention  qui,  au  nom 
du  peuple  françois,  avoit  condamné  le  tiran  Capet  à  mort  et 
à  porter  sa  tète  sur  Téchaffaud  ;  à  lui  demandé  ce  qu'il  en 
pensoit  ? 


346    CHiP.  XXI.  —  GHAUMEHE,  GOBEL,  ETC.  ;  FIN  DE  GERïmAL. 

R.  Que  la  Convention  avoit  eu  tort. 

D.  S'il  regrettoit  la  ci-deyant  reine,  femme  Capet,  et  qu*il 
ait  à  nous  dire  s'il  Tavoit  bien  aimée? 

R.  Qu'elle  ne  lui  avoit  jamais  fait  de  mal,  et  qu'il  ne 
pouvoit  pas  la  haïr. 

D.  S'il  seroit  bien  aise  de  voir  le  petit  Capet  proclamé 
Louis  XVII? 

R.  Que  oui. 

D.  S'il  aimoit  les  prêtres  ? 

R.  Que  oui. 

D.  S'il  avoit  été  à  confesse  et  s'il  y  alloit  encore  ? 

R.  Qu'il  y  avoit  été  autrefois,  mais  qu'il  ne  pouvoit  plus 
y  aller,  attendu  qpe  l'on  avoit  détruit  les  églises. 

D.  S'il  persistoit  à  demander  un  roi  ? 

R.  Que  oui. 

A  lui  observé  qu'il  y  avoit  une  loi  formelle  qui  le  tradui- 
roit  au  tribunal  révolutionnaire  et  de  là  à  la  guillotine. 

R.  Que  cela  lui  étoit  égal  et  qu'il  étoit  tout  prêt  à  y  aller 

Lecture  faite,  etc. 

Le  comité  arrête  qu'il  sera  envoyé  dans  une  maison  d'ar- 
rêt et  le  procès-verbal  adressé  au  Comité  de  sûreté  générale 
pour  être  envoyé  au  tribunal  révolutionnaire  ^ 

Devant  le  juge  du  tribunal  révolutionnaire,  son  lan- 
gage fut  bien  différent.  Interrogé  (18  germinal)  sur  ses 
précédentes  déclarations,  il  dit  : 

R.  Qu'il  ne  se  rappelle  absolument  point  d'avoir  été  dans 
le  cabaret  indiqué  ni  dans  la  section  des  Gravilliers  ni  de 
tout  ce  qu'il  a  pu  y  dire;  qu'il  s'est  passé  quatre  jours  que 
sa  tête  étoit  tellement  pris.o  qu'il  n'a  pas  su  ce  qu'il  a  fait 
ni  ce  qu'il  a  dit'. 

Où  était  la  vérité  et  quelle  était  la  cause  de  ce  chan- 
gement subit?  Le  juge  ne  s'en  inquiéta  point  et  ne 

1.  Archives,  W  348,  dossier  701,  pièce  12. 

2.  Ibid.f  pièce  7. 


LE  MARQUIS  DE  LABORDE  ET  SES  COACCUSÉS.     347 

poussa  pas  plus  loin  Tinterrogatoire.  Les  réponses  pré- 
cédentes donnaient  suffisamment  à  Fouquier-Tinville  de 
quoi  accomplir  sa  besogne. 

L'affaire  qui  fut  jugée  dans  l'autre  section  nous  montre 
en  pleine  activité  la  méthode  qu'après  les  trois  grands 
procès  d'Hébert,  de  Danton,  de  Chaumette,  on  allait  d^ 
plus  en  plus  pratiquer  au  tribunal. 

Une  condamnation  pouvait  en  entraîner  plusieurs 
autres.  Telle  personne  avait  été  condamnée  pour  cette 
banale  accusation  de  complot  contre  l'unité  et  l'indivi- 
sibilité de  la  République,  la  liberté,  etc.  Ceux  qui 
avaient  été  en  rapport  avec  elle  ne  devaient-ils  pas  être 
présumés  ses  complices?  et  ceux-là,  à  leur  tour,  n'a- 
vaienl-ils  pas  des  amis,  des  complices?  On  comprend  jus- 
qu'où les  poursuites,  avec  ce  raisonnement,  pouvaient 
s'étendre  ;  et  Ton  en  eut  un  exemple  frappant  dans  la 
cause  dont  il  s'agit. 

Le  11  pluviôse,  la  baronne  de  Billens  et  la  marquise  de 
Charras  avaient  été  condamnées  pour  intelligences  avec 
les  émigrés.  Ces  deux  dames  avaient  eu  des  relations 
d'intérêt  ou  même  simplement  de  société,  avec  un  assez 
grand  nombre  de  personnes.  C'est  ce  qui  fit  traduire,  le 
29  germinal,  dix-huit  d'entre  elles,  tant  maîtres  que 
domestiques,  devant  le  tribunal  révolutionnaire. 

Voici  leurs  noms  tels  que  les  donne  l'acte  d'accu- 
sation : 

1.  Joseph  Laborde,  âgé  de  72  ans,  natif  de  Juca,  en 
Espagne,  fils  de  père  et  de  mère  béarnais,  ci-devant  banquier 
du  gouvernement. 

2.  Antoine-Henri  Geneste  (27  ans),  banquier. 

3.  Pierre  Hariague  DEGuiBEvaLE  (72  ans),  ex-président  au 
ci-devant  parlement  de  Paris. 


248    CUAP.  XXX.  -  CHAUMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FIN  DE  GERMINAL. 

4.  liarie-Claude-Émilie  Hariague  (45  ans),  veuve  de  Bon- 
NAiRE,  ci-devant  maître  des  requêtes. 

5.  Marie-Charlotte  de  Bonnaire  (21  ans),  femme  divorcée 
de  Louis-François  Lepelletier,  ex-ofGcierdu  tyran. 

6.  Marie  Lalaurengie-Charras  (42  ans),  ex-noble. 

7.  Didier-René-François  Mesnard  de  Chousy  (64  ans  :  lire 
74  ans  1|2),  avant  la  Révolution  ministre  plénipotentiaire. 

8.  JeanDidier-René  Mesnard  de  Chousy,  fils  (35  ans), 
commiaiaire  général  de  la  bouche  de  Capet. 

9.  Marie-Adrienne  Gonnel,  veuve  de  Verville  (49  ans). 

10.  Adélaïde-Marguerite  de  Merle,  femme  divorcée  de 
DucHiLLEAU  (41  ans). 

11.  Louis-Georges  Gougenot  (36  ans),  ex- syndic  de  la  ci- 
devant  compagnie  des  Indes,  ex-maitre  d'hôtel  du  ci-devant 
roi,  enfin  employé  à  la  liquidation  de  la  régie  générale  en 
qualité  d'ancien  receveur. 

12.  Angélique-Michel  d'ËsTAT-BELLECouR  (33  ans). 

13.  Jeanne-Marie  Nogué  (36  ans),  veuve  de  Rolin  d*Ivry 
et  femme  du  précédent. 

14.  Sébastien  Rollat,  ex-noble  (52  ans). 

15.  René  Rollat  (32  ans),  fils  du  précédent,  ancien  offi- 
cier à  la  suite  de  Colonel-général  des  dragons. 

16.  Jean  Rorin  (43  ans),  officier  de  maison  chez  le  nommé 
Hariague-Guibeville. 

17.  François-Michel  Paymal  (29  ans),  domestique  de  la 
nommée  Hariague. 

18.  Jean  Dupont  (28  ans),  domestique  de  Mesnard  de 
Chousy  *. 

Une  des  questions  qu'on  leur  pose  à  presque  tous  tend 
à  savoir  s'ils  se  sont  connus  les  uns  les  autres,  ou  s'ils 
ont  connu  quelques  personnes  déjà  condamnées.  Plu- 
sieurs, en  effet,  quoique  compris  dans  le  même  procès 
et  assis  sur  les  mêmes  bancs,  n'avaient  aucun  rapport 

i.  Archives  y  W  54S,  dossier  702  bis. 


LE  MARQUIS  DE  LÂBORDE  ET  SES  GOAGGUSËS.  â49 

avec  leurs  coaccusés  :  et  c'est  encore  un  des  procédés 
monstrueux  de  ce  tribunal;  procédé  qu'on  aurait  pu 
signaler  déjà  dans  les  affaires  de  Danton  et  de  Chau- 
melte,  mais  qui  deviendra  habituel  et  Ton  peut  dire 
journalier  par  la  suite. 

Le  marquis  de  Laborde,  par  exemple,  n'était  en  rela- 
tion ni  avec  la  baronne  de  Billens,  ni  avec  aucun  de  ceux 
qui  figuraient  avec  lui  sur  les  mêmes  bancs,  le  29  ger- 
minal. Il  avait  été  dénoncé  le  4  ventôse  (22  février),  par 
le  président  du  Conseil  général  du  département  de  la 
Marne,  à  l'accusateur  public  du  tribunal  criminel  de 
Paris,  comme  complice  d'émigration,  pour  avoir  favo- 
risé le  départ  de  son  fils*.  Laborde  fils  avait  acheté  des 
tableaux  et  pour  les  payer  il  avait  vendu  ses  propriétés 
à  son  père.  Les  tableaux  avaient  été  expédiés  en  Angle- 
terre et  le  propriétaire  avait  suivi.  On  soupçonnait  le 
fils  de  n'avoir  échangé  ses  terres  contre  des  tableaux, 
que  pour  faire  passer  ainsi  sa  fortune  en  pays  étranger, 
et  le  père  de  n'avoir  acheté  ces  propriétés  que  pour  se 
préler  à  cette  manœuvre.  Le  délit  de  complicité  d'émi- 
gration était  du  ressort  des  tribunaux  criminels  de  dé- 
partement; et  le  marquis  de  Laborde  s'était  expliqué 
devant  le  président  du  tribunal  de  Paris  sur  le  fond  de 
l'affaire.  Le  contrat  de  vente  était  du  9  avril  1792*.  La 
vente  de  la  propriété  n'avait  pour  objet  que  de  le  cou- 
vrir de  ses  avances  :  il  avait  donné  à  son  fils  douze  cent 
mille  livres  comptant,  et  avait  accepté,  pour  une  somme 
égale,  des  billets  à  diverseséchéancesdont  les  trois  quarts 
étaient  payés.  L'achat  des  tableaux  n'avait  pas  été  fait 
en  vue  de  l'émigration;  les  billets  souscrits  pour  les 

1.  Archives,  ibid.^2.*  partie,  pièce  04. 

'2.  Voyez  ce  contrat,  ibid.,  pièce  92  (copie). 


250    CHAP.  XXX.  *  CHâUMEHE,  GOBEL,  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

payer  étaient  tous  de  1789,  et  il  n'avait  pas  acheté  un 
bien  d'émigré  :  son  fils  était  présent  ^  Qu'était^il  de- 
venu? il  n'en  avait  pas  de  nouvelles  depuis  huit  ou  neuf 
mois.  Tout  ce  qu'il  savait,  c'e^t  qu'il  se  trouvait  vere 
cette  époque  à  Dunkerque,  où  il  frétait  un  bateau  pour 
l'Amérique  ;  et  son  opinion  était  qu'il  avait  bien  pu  s'y 
rendre,  vu  les  relations  qu'il  y  avait  gardées  depuis  la 
guerre  de  l'indépendance.  Mais  il  ne  le  savait  que  par 
conjecture,  s'étant  fait  un  devoir  d'observer  le  décret 
relatif  aux  correspondances  de  l'étranger  et  ayant  pris 
soin  d'écrire  à  tous  ceux  qui  pouvaient  l'intéresser,  de 
s'y  conformer.  Quant  aux  tableaux,  il  croyait  savoir 
qu'ils  étaient  encore  dans  leurs  caisses  en  Angleterre, 
et  son  fils  lui  avait  donné  l'assurance  qu'il  se  proposait 
de  les  faire  revenir  à  Paris,  quand  la  France  aurait  re- 
trouvé son  calme*.  Mais  ces  explications  furent  peu 
goûtées,  et  l'accusateur  public  du  tribunal  criminel  de 
Paris,  Cicéron  Lebois  (c'est  Lebois  qui  s'était  modes- 
tement appelé  Cicéron,  comme  tant  d'autres,  Brutus), 
trouva  même  que  le  délit  excédait  la  compétence  de  son 
tribunal.  Un  homme  qui  avait  eu  tant  de  relations 
avec  les  gens  de  cour,  dont  le  fils  avait  <x  contracté  des 
liaisons  suspectes  avec  le  ci-devant  duc  d'Orléans  »  et 
qui,  lui-môme,  en  aidant  ce  fils  dans  cet  achat  de 
tableaux  transportés  ainsi  en  Angleterre,  avait  contri- 
bué à  enlever  à  la  France  cette  richesse  nationale, 
avait  plus  fait  que  favoriser  l'émigration,  il  avait  servi 
les  projets  des  conspirateurs  :  il  relevait  de  Fouquier- 
Tinville,  et  il  lui  fut  renvoyé,  21  germinal  (10  avril)'. 

1.  Archives,  ibid.,  2*  partie,  pièce  07  :  note  explicative  sur  les  1235  329  livres 
de  billets,  et  p.  96,  note  additionnelle. 

2.  Ibid. ,  pièce  15.  —  3.  Ibid,,  2*  partie,  pièce  99. 


M.  D'ESTÀT-BELLEœUR  ET  SA  FEMME.  25i 

Fouquier-Tinville  n'eut  garde  de  se  récuser. 

Le  25^  le  marquis  de  Laborde  était  interrogé  par  un 
juge  du  tribunal  révolutionnaire,  Scellier.  Il  s'en  référa  à 
rinterrogatoire  qu'il  avait  subi  devant  le  président  du 
tribunal  criminel,  disant  que  son  fils  avait  32  ans,  qu'il 
était  maître  de  ses  volontés  et  quMl  était  parti  sans  prendre 
avis;  il  ajoutait  que  c'était  pour  l'empêcher  de  manquer 
à  des  engagements  d'honneur  qu'il  avait  acheté  sa  terre 
et  qu'il  n'avait  eu  aucune  part  ni  à  l'achat,  ni  à  l'embar- 
quement des  tableaux  \  Mais  le  juge  coupa  court  à  toute 
autre  explication  en  lui  demandant  s'il  avait  un  défen- 
seur, et  sans  plus  de  formes  on  le  mit  en  la  compagnie 
de  dix-sept  autres  qui  devaient  être  jugés  le  29  ger- 
minal (18  avril)'. 

Quant  aux  autres,  indépendamment  de  ce  lien  commun 
dont  on  les  avait  enveloppés  pour  les  perdre  tous  ensem- 
ble, il  y  avait  quelques  griefs  spéciaux  à  chacun  d'eux  : 
ils  se  manifestèrent  dans  leurs  interrogatoires. 

Angélique  -  Michel  d'EsTAT  Bellecour,  frère  de  la 
baronnede  Billens,  avait  servi  en  Russie  de  1783  à  1791 . 
Il  était  revenu  alors  et  n'y  était  pas  retourné,  et  il  se  dé- 
fendait de  toute  correspondance  au  dehors,  excepté  avec 
quelques  amis  de  Russie  en  1 791  '  ;  mais  l'accusation  affir- 
mait qu'il  n'était  revenu  de  Russie  en  France,  en  1792, 
que  «  pour  servir  cette  despote  ambitieuse  (l'impératrice 

i.  Archives,  ibid.t  pièce  107. 

2.  L'accuFaleur  public,  amplifiant  les  griefs  qu'on  a  tus,  y  ajoute  qu'il  était 
tellement  en  correspondance  avec  les  émigrés,  qu'il  avait  enfoui  en  terre  des 
statues  de  gramitte  et  autres  objets  précieux.  —  La  Biographie  universelle  de 
Mîcliaud  (nouvelle  édition)  a  sur  le  marquis  de  Laborde  un  article  fort  étendu, 
fait  sur  des  documents  authentiques.  Le  fils  aîné  dont  il  est  parlé  dans  le  procès 
mourut  à  Londres  en  1801.  La  famille  s'est  continuée  par  le  quatrième  fils,  Joseph- 
Alexandre,  qui  fut  membre  de  l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres  et  y 
eut  pour  successeur  son  fils  M.  Léon  de  Laborde. 

3.  Ibid.f  i**  partie,  pièce  4. 


252    CHAP.  XXX.  —  CHAUMETTB,  GOBEL,  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

de  Russie),  dont  il  était  pensionné,  disant  que  la  Con- 
vention n'était  composée  que  de  scélérats  et  la  garde 
nationale  de  brigands.  » 

Jeanne-Marie  Nogué,  veuve  de  Rolin  d'Ivry,  était  de- 
venue femme  d'EsTAT-BELLEcouR  ;  et  elle  conGrme  dans 
son  interrogatoire  ce  qu'avait  dit  son  mari  \  A  elle-même 
on  ne  pouvait  reprocher  que  d'être  sa  femme. 

Marie  Lalaurencie-Gharas,  était  belle-sœur  de  Mme  de 
Cliarras;  elle  avait  des  frères  émigrés,  mais  ne  leur  avait 
pas  écrit. 

Elle  n'avait  rien  écrit  :  mais  en  pensait-elle  moins? 

A  elle  observé  qu'ayant  plusieurs  parents  émigrés  et 
qu'ayant  fréquenté  la  femme  Billens,  Guibeville,  cy-devant 
président  et  le  cy-devant  marquis  Corberon,  que  les  susdits, 
reconnus  pour  être  aristocrates,  ne  nous  laissent  aucun  doute 
qu'elle  déclarante  étoit  de  leur  avis. 
1^^  R.  Qu'elle  u'étoit  pas  de  leur  avis*. 

L'accusateur  public  lui  donne  la  réplique  : 

La  fille  Charras  étoit,  selon  même  les  contre-révolution- 
naires, de  l'aristocratie  la  plus  puante.  Elle  avoit  porté  le 
deuil  de  Capct  et  manifesté  le  désir  de  voir  ce  juste  châti- 
ment vengé  par  nos  ennemis. 

Ce  qu'elle  avait  nié  dans  son  interrogatoire. 

Sébastien  Rollat  (52  ans),  et  René  Rollat  son  fils 
(52  ans),  ancien  officier  à  la  suite  de  colonel-général 
des  dragons,  avaient  vu  en  société  la  baronne  de  Billens 
et  la  marquise  de  Charras  ;  et  c'est  pour  cela  que  lo 
comité  révolutionnaire  de  la  section  du  Mont-Blanc  avait 
pris,  le  15  venlôse  (5  mars),  un  arrêté  où,  considérant 

i.  Archives,  ibid,.,  l'*  partie,  pièce  6. 
2.  Ibid,,  2*  partie,  pièce  20« 


LES  ROLLAT.  M-  DUCHILLEAU,  HÀR.  DE  GUIBEVILLE.      253 

qu'ils  étaient  <  intimement  liés  avec  les  nommées  Billens 
et  Charras  toutes  guiotinées  » ,  il  envoyait  leurs  personnes 
à  la  Conciergerie  et  leurs  papiers  au  tribunal  révolution- 
naire* ;  mais  on  ne  trouva  rien  qui  pût  fonder  en  aucune 
sorte  l'accusation  ni  d'émigration,  ni  de  rapports  avec 
les  émigrés*. 

Adélaïde-Marguerite  de  Merle,  femme  divorcée  de 
DiXHiLLEAU,  avait  vu  les  Rollat  en  société,  et  était  liée 
d'amitié  avecHariague  de  Guibeville.  Elle  n'avait  d'autre 
correspondance  qu'avec  son  mari  émigré,  mais  elle  ne 
lui  avait  pas  écrit  depuis  six  mois'  :  ce  n'était  pas  assez 
ou  plutôt  c'en  était  trop. 

Pierre  Hariague  de  Guibeville,  vieillard  de  72  ans,  dé- 
clarait de  son  côté  qu'il  avait  entre  les  mains  un  écrin 
dont  la  garde  lui  avait  été  confiée  par  Mme  Duchilleau  et 
contenant,  selon  ce  qu'elle  lui  avait  dit,  environ  18000 
francs  de  diamants  \  Mais  il  avait  en  outre  plusieurs 
cartons  que  l'on  ouvrit  devant  lui  et  d'où  l'on  tira  des 
parchemins,  des  brochures  contre-révolutionnaires,  des 
images  satiriques^  :  c'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour 
le  perdre  lui  et  toute  la  maison. 

i.  ArcliivcSt  ibitl.f  2"  partie,  pièce  15. 

^.  Voyez  leur  intcrrog.  par  Dumas  le  19  venlôsc,  ibid.,  i'*  partie,  pièces  il 
cl  12.  —  Voici  un  fragment  de  l'interrogatoire  un  peu  plus  étendu  de  Rollat 
lils  devant  le  comité  de  la  section  du  Mont-Blanc  : 

A  lui  demandé  s'il  n*a  p  is  été  embarrassé  du  parti  qu'il  devoit  prendi'C  loi'squc 
Capet  s*est  cnrui  nuitamment,  et  si  ce  n'est  pas  au  contraire  lorsque  le  ci-deTanl 
roi  a  trahi  ses  serments  qu'il  a  changé  de  sentiments  en  se  livrant  au  patriotisme. 

A  répondu  que  c'est  bien  l'époque  où  il  a  été  persuadé  qu'il  était  impossible 
de  conserver  le  chef  du  pouvoir  exécutif  et  que,  préalablement,  il  avait  à  la  vérité 
été  embarrassé  lorsqu'il  s'est  fuit  des  partis  royaliste,  Rolantin  et  l^afayette,  mais 
qu'il  s'e^t  toujours  conformé  à  l'obéissance  des  décrets  et  qu'il  a  été  persuade 
qu*il  falloit  se  reserer  pour  maintenir  l'indivisibilité.  (Ibid.,  2*  partie,  pièce  16.) 

3.  Ibid,,  l'«  partie,  pièce  IG  et  2*  partie ,  pièce  55  (interrog.  du  27  brumaire). 

4.  lbid,y  1'*  partie,  pièce  12. 

5.  Ibid.f  pièce  tô,  Manifeste  et  protestation  de  bOO(ÏO  Français  fidèles,  etc. 
(Camp  de  Jalès,  octobre  1 790);  pièce  86,  La  chute  du  ministre  Linotte  (caricature). 


254    CUAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  GOBEL,  ETC.  ;  FIN  DE  GERMINAL. 

On  Taccusait  en  outre,  sur  le  témoignage  de  Jeanne 
Catherine  Carouge,  ancienne  domestique  de  Mme  de 
Billens,  d'avoir  apporté  chez  cette  dame  et  remis  à  Ker, 
banquier  anglais,  un  carton  contenant  de  Torque  Rerem- 
porta, quittant  la  France,  à  l'époque  où  l'on  proscrivit 
tous  ceux  de  sa  nation,  et  que  Taccusation  crut  destiné 
aux  émigrés  \  Marie-Claude-Émilie  Hariague,  sa  fille, 
veuve  DE  BoNNAiRE,  était  accusée  d'avoir  ficelé  ce  carton 
(la  même  Jeanne-Cath.  Carouge  disait  qu'elle-même  y 
avait  aidé).  Marie-Charlotte  de  Bonnaire  (21  ans),  femme 
divorcée  de  Louis  Lepelletier,  avait  sans  doute  aidé 
aussi  sa  mère.  On  ne  se  donne  même  pas  la  peine  de  les 
questionner  sur  ces  points  dans  leur  interrogatoire*. 

Louis-Georges  Gougenot  convenait  qu'il  connaissait 
plusieurs  de  ces  personnes  dont  l'amitié  donnait  la  mort* 
Mais  lui-même  était  un  ce  ancien  maître  d'hôtel  de  Ca- 
pet  »,  charge  qu'avait  laissée  son  frère  en  mourant  et 
qu'il  n'avait  reprise  que  pour  la  garder  aux  enfants  de  ce 
frère.  Il  se  trouvait  auprès  de  la  voiture  du  roi,  lors  du 
voyage  projeté  pour  Saint-Cloud  en  avril  1790.  Après 
cela  rien  ne  lui  servait  de  dire  ce  qu'il  ne  fréquentait  pas 
la  Billens  »  ;  qu'il  a  avait  du  mépris  pour  Ker  qu'il  ne 
connaissait  que  de  vue  x>  ;  que  le  10  août  <  il  était 
auprès  de  sa  femme  »  et  qu'il  avait  a  signé  la  consti- 
tution' ». 

Antoine-Grégoire  Geneste*  était  entré  en  qualité  de 
commis  dans  la  banque  de  Ker  ;  et  il  allait  prendre  la 
direction  de  la  maison  quand  parut  le  décret  qui  frappait 

i.  Archives,  W  548,  dossier  702  bis,  2*  partie,  pièce  30. 

2.  Ibid.,  i**  partie,  pièce  15. 

3.  Ibid.,  et  2*  partie,  pièce  23. 

4.  Ibid.,  1'*  partie,  pièce  15.  Dans  un  autre  interrogatoire  (pièee  iS),  il  est 
appelé  Antoine  Griouard  Geneste. 


L.  GOUGENOT,  A.  GENESTE.  255 

les  Anglais.  Il  avait  voulu  profiter  des  relations  qu'il  y 
avait  formées  pour  faire  des  aflaires  en  son  propre  nom  : 
il  se  trouva  par  là  en  correspondance  avec  Londres, 
Bruxelles,  Barcelone,  Livourne,  Amsterdam.  Indépen- 
damment de  ces  lettres  qui  remplissaient  un  carton,  il 
y  en  avait  d'autres  de  sa  femme,  jeune  Belge  qu'il  avait 
épousée  à  Bruxelles  en  février  1 793,  quand  Bruxelles 
était  aux  mains  des  Français,  et  qui  y  était  retournée 
à  la  mort  de  sa  mère.  Elle  y  était  encore,  sollicitant 
en  vain  un  passeport  pour  revenir.  Ses  lettres  sont  en- 
tièrement étrangères  à  la  politique.  Mais  si  on  la  regar- 
dait comme  en  émigration,  Genesie  pouvait  difGcilement 
se  défendre  de  correspondre  avec  une  émigrée  :  car  la 
jeune  femme  se  plaint  qu'il  ne  lui  réponde  pas  exacte- 
ment, lettre  pour  lettre,  comme  il  le  lui  avait  promis, 
qu'il  s'arrange  pour  ne  le  faire  qu'à  deux  à  la  fois  *  ;  et 
du  reste  on  pouvait  lui  faire  le  compte  de  sa  correspon- 
dance, ses  lettres,  comme  celles  de  sa  femme  étant  nu- 
mérotées. Elle  lui  dit  dans  son  numéro  37  :  «  Je  réponds 
sur-le-champ  à  ton  numéro  33*.  »  En  outre,  elle  lui  pro- 
met de  ne  plus  lui  envoyer  de  lettres  pour  d'autres 
personnes  :  a  Je  serais  désespérée,  dit-elle,  de  te  causer 
le  moindre  désagrément*  :  promesse  qui  était  une  révé- 
lation et  une  dénonciation  contre  lui.  Enfin  elle  lui  fait 
passer  des  assignats  (qu'on  lui  vole  à  la  poste*).  Elle- 
même  ne  recevait-elle  pas  de  lui  de  l'argent? 

L'acte  d'accusation    s'arme   contre    le    malheureux 
Geneste  de  l'absence  de  sa  femme  qui  dans  chaque  lettre 


i.  Archives,  ibid,,  1"  partie,  pièce  40. 

2.  Ibid.,  pièce  57. 

3.  Ibid..  pièces  34  et  37. 

4.  Ibid.  y  pièce  55. 


256  CHAP.  XXX.  —  CHAUMETTE,  GOBEL,  ETC.;  FIN  DE  GERMINAL. 

exprime  son  désir  de  revenir  :  «  Il  envoyait,  y  lit-on, 
des  lingots  d'argent  à  sa  femme  émigrée,  afin  d'épuiser 
tout  le  numéraire  et  de  discréditer  les  assignats.  x>  On  le 
rattachait  d'ailleurs  à  l'affaire  de  Mme  de  Billens  qui 
était  en  relations  avec  Ker,  et  à  laquelle,  à  ce  titre,  il 
avait  été  amené  à  prêter  1  500  livres*. 

Il  nous  reste  deux  groupes  à  signaler  encore  dans  cette 
fournée. 

Dans  le  premier  groupe  :  1«  le  vénérable  D.  François 
Mesnard  de  Chousy  (74  ans  et  demi)  qui,  en  1780,  était 
«  commissaire  général  de  la  dépense  du  ci-devant  roi  »  : 
et  J.  D.  René  Mesinard  de  Chousy,  son  fils,  <x  commissaire 
général  de  la  bouche  de  Capet  ».  Le  père  reconnaissait 
qu'il  avait  plusieurs  de  ses  enfants  émigrés  :  deux  filles 
et  un  petit-fils  ;  pour  le  dernier,  il  n'en  répondait  pas. 
11  avait  en  outre  un  fils  prêtre  dont  il  ignorait  l'existence  ; 
il  avait  été  lui-même  deux  jours  àTournai,  auprèsd^une 
fille  malade;  mais,  depuis  1791,  il  ne  correspondait 
plus  avec  ses  enfants  ;  et  comme  on  lui  demandait  où  il 
était  le  20  juin  et  le  10  août,  il  répondit  que  le  20  juin 
il  était  à  Paris  avec  la  goutte  ;  et  depuis  le  15  juillet  à  la 
Fortelle,  jusqu'au  10  août*. 

Quant  à  René  son  fils,  il  était  ce  jour-là  au  château,  et 
ne  s'en  était  échappé  que  sous  un  déguisement.  Il  eut 
beau  dire  qu'il  était  tout  à  ses  fonctions,  dans  les 
offices  et  dans  les  cuisines^,  on  le  rangea  parmi  les 
chevaliers  du  poignard.  Joignons-leur  Marie -Adriennc 
GoNNEL,  veuve  de  Verville,  qui  était  de  leur  intimité  el 
confirme  leur  témoignage.  Pour  elle,  elle  n'avait  qu'à 

i.  Archives,  ihid.,  i'*  partie,  pièce  10.  Instr.  surTafTaire  de  Genesle. 

2.  Ibid.^  pièce  15. 

3.  i6û/.,  pièce  17. 


LES  DOMESTIQUES  :  JUGEMENT.  257 

répondre   à  ces  questions  banales  retenues  au  proeè? 
malgré  toute  dénégation*. 

L'autre  groupe  est  celui  des  hommes  de  charge  ou  de 
service  :  J.  Robin,  officier  de  maison  de  Guibeville;  Fr. 
Paymal,  domestique  de  la  femme  Hariague,  veuve  Bon- 
naire,  et  J.  Dupont,  serviteur  de  Mesnard  de  Chousy.  Inter- 
rogés sur  la  manière  d'être  de  leurs  maîtres,  sur  leurs 
propos  contre-révolutionnaires,  sur  les  gens  suspects 
qu'ils  recevaient  à  leur  table,  les  correspondances,  les 
envois  d'argent  au  dehors,  ils  n'avaient  rien  dit  qui  don- 
nât satisfaction  à  l'accusateur  public*.  Aussi  Robin  et 
Paymal  sont-ils  présentés  dans  l'acte  d'accusation  comme 
des  (c  domestiques  de  la  tyrannie,  pénétrés  des  sentiments 
de  leurs  maîtres  et  disant  qu'ils  aimeroient  mieux  voir 
le  feu  aux  quatre  coins  de  Paris  que  de  voir  la  République 
tenir.  » 

Dupont,  qui  ne  fut  pas  compris  dans  cet  anathème  de 
Fouquier-Tinville,  fut  acquitté;  tous  les  dix-sept  autres, 
hommes  et  femmes,  maîires  et  domestiques,  furent 
déclarés  convaincus  «  de  corruption  et  de  trahison,  de 
complots  et  manœuvres  pour  exciter  la  guerre  civile, 
affamer  le  peuple,  détruire  la  fortune  publique,  assassi- 
ner les  patriotes  et  dissoudre  la  représentation  nationale  », 
et  condamnés  à  mort'. 

Disons  pourtant  que,  contrairement  à  cet  exemple  de 
fidélité  si  commun  alors  parmi  les  serviteurs  des  grandes 
familles,  quelques-uns  déposèrent  de  faits  dont  s'empara 
l'accusation.  Ace  prix  on  échappait  au  sort  des  maîtres. 
Honneur  à  ceux  qui  aimèrent  mieux  le  partager! 

i.  Archives,  W  348,  dossier  702  bîs,  2*  partie,  pièce  15. 

2.  Voy.  ibid.,  pièce  14,  interr.  de  Robin;  pièce  15,  de  Paymal  et  de  Dupont. 

3.  Ibid.,  !•  partie,  pièces  i08,  Hl  et  112. 

TRIB.    RKYOL.    III  17 


CHAPITRE  XXXI 

LES   LOIS   DU    12   ET  DU   27   GERMINAL   ET    LE   BUREAU    DE 
LA  SURVEILLANCE  ADMISISTIUTIVE  ET  DE  LA   POLICE 

I 

Lois  des  12  et  27  gcrmiual. 

Après  le  supplice  d'Hébert  on  avait  pu  croire  à  un 
temps  d'arrêt  dans  la  Terreur,  à  un  retour  vers  un 
régime  moins  violent.  Après  la  mort  de  Danton  toute 
illusion  devenait  impossible.  Danton  seul  était  capable 
de  contenir  Robespierre.  Danton  abattu,  Robespierre  se 
sentit  plus  maître  et  on  en  éprouva  immédiatement  le 
contre-coup  dans  les  prisons  \ 

Secondé  par  Saint-Just  et  par  Couthon,  il  forme  avec 
eux,  au  sein  du  Comité  de  salut  public,  un  triumvirat 
dont  il  est  incontestablement  le  chef.  Rien  désormais  ne 
parait  capable  de  faire  obstacle  à  ses  desseins  et  par  ses 
derniers  actes  on  peut  voir  où  ils  tendent.  En  frappant 
Hébert  et  consorts,  il  avait  répudié  les  révolutionnaires 
violents  et  grossiers.  En  frappant  Danton,  il  avait  montré 
que  l'immolation  des  exagérés  n'était  point  un  pas  vers 
les  indulgents;  et  dans  la  dernière  grande  exécution  du 
24  germinal  il  avait  fait  comprendre  avec  Chaumette  et 
Gobel,  Dillon  et  Simond,  avec  la  veuve  d'Hébert  la 
veuve  de  Camille  Desmoulins.  Ils  entendait  donc  bien  ne 

i.  Voyez  les  faits  que  j'ai  réunis  dans  la  TerreuTy  t.  II,  p.  105  et  suivantes. 


LOI  DU  12  GERMINAL  AN  IL  359 

point  s'arrêter  dans  la  voie  de  la  Terreur,  et  c'est  depuis 
lors  en  effet  qu'il  y  avance  avec  le  plus  de  résolution. 
Le  lendemain  de  l'arrestation  de  Danton,  la  veille  de 
son  procès  le  12  germinal  (!*'  avril  1794),  le  conseil 
exécutif  et  les  six  ministères,  sur  le  rapport  de  Carnot, 
sont  supprimés  et  remplacés  par  douze  Commissions 
subordonnées  au  Comité  de  salut  public \  La  plus  im- 
portante, la  Commission  des  administrations  civiles, 
police  et  tribunaux,  composée  d'un  commissaire  et  de 
deux  adjoints,  va  recevoir  pour  commissaire  Herman*,  le 

i.  Voycx  le  rapport  de  Cariiot  et  le  décret  du  12  germinal  (Moniteur  du 
14  germinal,  5  avril]  :  a  Les  six  ministres  et  le  conseil  exécutoire  provisoire 
supprimés  et  remplacés  par  douze  commissions  rattachées  au  comité  de  salut 
public  sous  Tautorité  de  la  Convention,  voilà,  dit  Carnot,  tout  le  système  :  >  et 
c'est  ce  que  règlent  les  articles  17-22  du  décret  : 

Art.  17.  Ces  douze  commissions  correspondront  avec  le  comité  de  salut 
public  auquel  elles  sont  subordonnées»  Elles  lui  rendront  compte  de  la  série 
et  des  motifs  de  leurs  opérations  respectives. 

Le  comité  annulera  ou  modifiera  celles  de  ces  opérations  qu'il  trouvera  con- 
traires aux  lois  ou  à  l'intérêt  public. 

Art.  18.  Chacune  des  commissions  remettra  jour  par  jour  au  comité  de  salut 
public  Tétai  de  situation  sommaire  de  son  département.... 

Art.  19.  Tous  les  emplois  ou  commissions,  tant  civils  que  militaires,  seront 
donnés  an  nom  de  la  Convention  nationale  sur  la  présentation  du  comité  de 
salut  public. 

Art.  20.  Les  membres  des  commissions  et  leurs  adjoints  seront  nommés  par 
la  Convention  nationale  sur  la  présentation  du  comité  de  êalui  public» 

Ce  projet  de  décret,  dit  le  Moniteur,  est  adopté  à  l'unanimité  et  au  milieu  des 
applaudissements. 

2.  Il  fut  chargé  d'abord  des  fonctions  de  ministre  de  l'intérieur  et  des  afTaires 
étningères,  19  germinal  (Mon.  du  20)  et  nommé  commissaire  des  administrations 
civiles,  police  et  tribunaux,  à  la  première  organisation  des  douie  commissions 
établies  par  le  décret  du  12  germinal,  le  29  du  même  mois,  18  avril  1794 
(Moniteur  du  i*'  floréal,  20  aviil). 

La  môme  décision  du  Comité  qui,  le  18  germinal,  la  veille  de  la  nomination 
par  la  Convention,  désigne  Herman  pour  remplir  les  fonctions  de  ministre  de 
l'intérieur  et  lui  donne  Lanne,  juge  du  tribunal,  comme  adjoint,  nomme  Dumas 
président  du  tribunal  révolutionnaire,  et  Subleyras,  et.  CoHinhal,  vice-prési- 
dents (Archives,  AF  ii  22,  dossier  69,  pièce  62).  Subleyras,  qui  fut  nommé  le 
25  floréal  présid  mt  de  la  commission  populaire,  créée  conformément  à  la  loi  du 
23  vcnlôse,  fut  remplacé  le  1*'  prairial  comme  vice-président  par  Scellier 
{ibid.,  pièce  98). 

Ileriiian  signe  mic  dernière  fois,  comme  ayant  jugé,  le  18  germinal,  dans  l'arrêt 
d'acquittement  de  Silvain  Grouard.  A  partir  de  sa  délégation  au  ministère  da 


260    CHAP.  XXXI.  —  LES  LOIS  DU  12  ET  DU  27  GERMINAL,  ETC. 

président  du  tribunal  révolutionnaire  :  c'est  le  prix  de 
la  condamnation  de  Danton.  Par  Herman  toute  l'admi- 
nistration, la  police  et  l'action  judiciaire,  sont  aux  mains 
de  Robespierre;  et  le  tribunal  révolutionnaire  ne  lui  est 
pas  moins  inféodé  :  car  Herman  y  a  pour  successeur 
Dumas,  qui  débute  parle  procès  de  Dillon,  deChaumette, 
des  veuves  d'Hébert  et  de  Camille  Desmoulins  :  la  pre- 
mière «  conspiration  des  prisons.  » 

J'ai  dit  que  le  tribunal  révolutionnaire  avec  Dumas 
pour  président  allait  être  plus  que  jamais  aux  ordres 
du  Comité  :  mais  pour  répondre  à  ses  vues  il  fallait 
que  le  niveau  sanglant  de  cette  justice  passât  sur  toute  la 
surface  de  la  France.  Ce  n'était  point  assez  d'avoir  établi 
le  gouvernement  révolutionnaire,  et  ramené  toutes  les 
autorités  constituées  dans  des  limites  où  elles  n'avaient 
plus  qu'à  s'incliner  devant  les  agents  nationaux,  organes 
directs  des  Comités  ;  ce  n'était  point  assez  d'avoir  sous 
l'œil  de  ces  agents  et  sous  la  main  des  représentants  du 
peuple,  délégués  en  province,  des  juges  de  toute  sorte, 
commissions  judiciaires,  tribunaux  criminels  ordi- 
naires jugeant  révolutionnairement  (nous  y  reviendrons 
plus  tard)  :  il  fallait  donner  plus  d'unité  à  la  justice 
révolutionnaire,  et  Saint-Just  fut  encore  chargé  par  les 


rintérieur,  on  ne  trouve  plas  Herman;  le  19  il  a  cessé  de  figurer  parmi  les 
juges;  mais  on  le  retrouve  encore  dans  les  jugements  imprimés  alternant  avec 
Dumas,  président,  ou  tel  autre  juge  remplissant  les  fonctions  de  président,  pour 
signer  la  formule  qni  rend  le  jugement  exécutoire,  comme,  par  exemple,  le 
23  prairial  dans  raffaire  Chaput-Dulwst,  où  Dumas  avait  présidé  : 

Au  nom  du  peuple  français,  il  est  ordonné  à  tous  Imissiei's  sur  ce  requis  de 
faire  mettre  le  présent  jugement  à  exécution,  et  aux  commandants  et  oflicicrs 
de  la  force  publique  d'y  prêter  main  forte  lorsqu'ils  en  seront  requis,  et  aux 
commissaires  du  pouvoir  exécutif  d'y  tenir  la  main,  en  foi  de  quoi,  le  présent 
jugement  a  été  signé  par  le  président  et  le  greffier. 

Signé  :  Herman,  président. 
J.-C.  lifcRrvAîN.  greffier. 


RAPPORT  DE  SÂINT-JUST,  26  GERMINAL.  261 

deux  Comités  de  salut  public  et  de  sûreté  générale  d^en 
exposer  les  motifs  devant  la  Convention. 

Le  décret  à  rendre  était  présenté  comme  une  mesure 
de  police  générale.  C*élait  comme  la  sanction  par  la  loi 
de  l'acte  que  la  Convention  avait  accompli  par  le  tri- 
bunal révolutionnaire  en  frappant  les  factions  d'Hébert 
et  de  Danton  : 

Il  ne  suffit  pas,  citoyens,  dit-il,  d'avoir  détruit  les  factions, 
il  faut  encore  réparer  le  mal  qu'elles  ont  fait  à  la  patrie.... 
Nous  vous  avons  dévoilé  les  factions  :  elles  ne  sont  plus, 
mais  elles  ont  passé  comme  des  orages  et  nous  ont  laissé 
des  plaies  douloureuses  et  qu'il  nous  faut  guérir. 

Il  reprend  le  thème  convenu  qui  les  faisait  respon- 
sables de  la  misère  publique.  Ce  sont  elles  qui  ont 
accaparé  les  denrées,  amené  le  discrédit  des  assignats, 
neutralisé  par  la  spéculation  les  effets  que  Ton  atten- 
dait de  la  vente  des  biens  nationaux. 

Mais  il  en  restait  une  à  qui  l'on  aimait  à  s'en  prendre 
de  ces  maux  subsistants,  le  fédéralisme,  c*est-à  dire  la 
masse  de  ceux  qui  dans  les  provinces  ne  paraissaient 
pas  heureux  de  ce  régime  : 

Si  vous  voulez  que  l'abondance  reparaisse,  disait-il,  il  faut 
éteindre  le  fédéralisme  par  une  police  sévère,  par  le  rappel 
à  l'ordre  de  toutes  les  autorités,  de  tous  les  magistrats,  il 
faut  rechercher  dans  toute  l'étendue  de  la  République  les 
instruments  et  les  complices  des  factions. 

Toute  la  suite  de  ce  long  rapport,  à  travers  ses  divaga- 
tions de  toute  sorte,  aboutissait  à  ces  conclusions.  La 
police  en  province  a  manqué  d'énergie  : 

Dans  ces  derniers  temps  le  relâchement  des  tribunaux 
s'était  accru  dans  la  République  au  point  que  les  attentats 


262    CHAP.  XXXI.  —  LES  LOIS  DU  12  ET  DD  27  GERMINAL,  ETC. 

contre  la  liberté  demeuraient  impunis.  La  faiblesse  criminelle 
des  juges  avait  enhardi  les  complots  et  diminué  votre  auto- 
rité en  laissant  violer  la  dignité  de  vos  décrets. 

n  fallait  des  juges  que  Ton  eût  sous  la  main  pour 
faire  respecter  ces  décrets,  et  à  celte  fin  rien  de  plus 
sûr  que  de  tout  ramener  au  tribunal  révolutionnaire 
de  Paris. 

Ce  fut  le  principal  objet  de  la  loi  qui  fut  votée  une 
première  fois,  séance  tenante,  conformément  au  rapport 
de  Saint-Just,  et  définitivement  le  lendemain,  27  germi- 
nal (16  avril  1794),  avec  quelques  modifications  propo- 
sées par  Cou  thon  au  nom  des  deux  Comités  et  appuyées 
par  Robespierre  * . 

Art.  1.  Les  prévenus  de  conspiration  seront  traduits  de 
tous  les  points  de  la  République  au  tribunal  révolutionnaire 
de  Paris. 

Art.  2.  Les  comités  de  salut  public  et  de  sûreté  générale 
rechercheront  promptement  les  complices  des  conjurés  et 
les  feront  traduire  au  tribunal  révolutionnaire. 

Art.  3.  Les  commissions  populaires*  seront  établies  pour  le 
15  floréal. 

Le  reste  concernait  principalement  la  résidence  des 
ex-nobles  et  des  étrangers,  sous  la  surveillance  suprême 
des  Comités  de  salut  public  et  de  sûreté  générale. 

i.  Moniteur  du  27  et  du  28  germinal  (16  et  17  avril  1704). 
2.  Décrétées  e  23  ventAsc  (13  mars  1794). 


LE  COMIlfî  DE  SALUT  PUBLIC  ET  SA  POLICE.  SC3 


II 

Accroissement  du  pouvoir  du  Comité  de  salut  public.  —  Bureau  de  la  surveil- 
lance générale  et  de  la  police  :  Rapports  du  mois  de  floréal. 

Dès  ce  moment  la  Terreur  a  reçu  son  organisalion  la 
plus  redoutable. 

En  même  temps  que  le  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris,  composé  plus  particulièrement  des  affidés  du 
Comité  de  salut  public  et  dirigé  par  sa  volonté  suprême, 
devenait,  on  le  peut  dire,  l'exécuteur  de  ses  hautes 
œuvres  pour  la  France  entière*,  le  Comité  se  créait,  à 
côté  du  Comité  de  sûreté  générale,  charge  de  la  police, 
et  pour  le  remplacer,  sans  le  supprimer,  un  bureau 
spécial  qui,  recevant  les  dénonciations  de  tous  les  points 
du  territoire,  les  plaçait  sous  ses  yeux  :  c'est  le  bureau 
de  la  surveillance  administrative  et  de  la  police.  Il  a  ses 
dénonciateurs  à  gages,  il  a  ses  dénonciateurs  volontaires. 
Car  la  dénonciation  est  devenue  un  des  ressorts  de  l'État, 
une  des  vertus  prêchées  à  ses  fidèles.  Quand  chaque  jour 
le  tribunal  révolutionnaire  établit  comme  fait  constant 
et  prétend  prouver  par  de  sanglants  exemples  qu'il 
existe  une  conspiration  contre  la  liberté  et  le  bonheur 
du  peuple  français*,  dénoncer  est  un  devoir  public,  ne 

1.  On  fit  toutefois  quelques  exceptions  pour  des  tribunaux  ou  des  commif- 
sions  qui  donnaient  toute  garantie  :  la  commission  révolutionnaire  d'Arras 
(Lebon  était  là),  10  floréal  (Archives.  AF  ii  22.  dossier  69.  pièce  82);  la  com- 
mission révolutionnaire  de  Bordeaux.  25  floréal  (i6irf..  pièce  93);  la  commission 
révolutionnaire  de  Nîmes,  26  floréal  (i6/rf.,  pièce  94)  ;  la  commission  révolu- 
tionnaire de  Noirmoutiers,  28  floréal  [ibid.,  pièce  96). 

2.  C'est  le  premier  point,  en  quelque  sorte  stéréotypé,  de  tous  les  jugements. 
Quelquefois  on  y  intercale  un  nom  de  lieu,  une  date,  qui  font  ressortir  plus 
forlemcnl  encore  le  conti*aste  entre  l'énormité  de  l'imputation  et  le  fait  incri- 
miné. Voyez,  par  exemple,  une  affaire  de  fournitures  inhdèles  du  25  germinal 
[RiiflHin,  A*  partie,  n*  :>«,  p.  150). 


264    CHAP.  XXXI.  —  LES  LOIS  DU  12  ET  DU  27  GERMINAL,  ETC. 

pas  dénoncer  est  un  acle  de  complicilé  dans  Tatleutat. 
Nous  avons  non  pas  seulement  des  spécimen  nom- 
breux de  ces  dénonciations  dans  les  pièces  qui  font 
partie  des  dossiers  du  tribunal,  mais  un  monument 
curieux  du  système  lui-même  dans  les  registres  tenus 
nu  bureau  de  la  surveillance  générale  et  de  la  police, 
registres  où  les  dépositions  sont  résumées  jour  par  jour 
pour  être  placées  sous  les  yeux  du  Comité,  conformément 
au  décret  du  12  germinal  ;  et  on  y  trouve  Tordre  du 
membre  du  Comité  qui  les  a  vues  et,  d'une  autre  plume, 
la  mention  d'exécution*.  La  main  qui  donne  Tordre  est 
le  plus  souvent  la  main  de  Robespierre.  Citons  en  quel- 
ques exemples  pour  le  premier  mois  qui  suivit.  La 
chose  nous  intéresse  :  car  ce  sont  les  préliminaires  de  nos 
procès  :  plusieurs  des  questions  posées  là  iront  se  ré- 
soudre devant  le  tribunal. 

A  floréal. 

Le  comité  de  surveillance  de  Chalais,  même  district, 
département  Vengé  (Vendée),  a  fait  mettre  en  arrestation  les 
personnes  qui  suivent  et  sur  le  compte  desquelles  il  demande 
ce  qu'il  doit  faire. 

(Une  page  et  demie  de  noms),  tous  pillards,  amis,  défen- 
seurs ou  complices  des  brigands  de  la  Vendée. 

En  marge  (non  de  la  main  de  Robespierre)  : 

Les  faire  traduire  à  Paris  de  brigade  en  brigade  avec  les 
pièces  de  conviction. 

Les  rapports  signalent  des  troubles,  et  des  bruits  qui 
pourraient  en  amener  d'autres  : 

9  floréah 

L'agent  national  du  district  de  Josseliu,  département  du 
Morbihan,  mande  que  la  majeure  partie  des  habitants  du 

1.  Archives,  F  7,  4437. 


LA  POLICE  DU  COMITÉ  DE  SALUT  PUBLIC  (FLORÉAL).       265 

canton  de  Quesgou,  ennemis  de  la  révolution  depuis  long- 
temps, sont  en  insurrection. 

—  Faire  arrêter  sur-le-champ  tous  les  auteurs  de  troubles 
quels  qu'ils  soient  et  les  envoyer  à  Paris  de  brigade  en 

brigade. 

10  floréal. 

Les  administrateurs  du  district  de  Tarbes  mandent  que  les 
méchants  font  courir  le  bruit  dans  les  campagnes  qu'on  va 
guillotiner  les  vieillards  et  les  enfants,  parce  qu'on  manque 
de  pain.  Les  subsistances  inquiètent  beaucoup. 

(Robespierre.)  A^rvèier  que  les  administrateurs  du  district  de 
Tarbes  feront  arrêter  les  auteurs  des  bruits  et  les  enverront 
sous  bonne  garde  à  la  Conciergerie  à  Paris.  Ils  rendront  compte 
dans  le  plus  bref  délai  de  l'exécution. 

Fait  le  \'ô  floréal. 

On  accueillait  des  dénonciations  de  soldats  contre 
leurs  officiers,  et  cela  se  faisait  sans  le  couvert  de 
l'anonyme  : 

13  floréal. 

Le  citoyen  Cahaure,  chasseur  au  21^  régiment,  11^  com- 
pagnie, prévient  que  les  oflicicrs  de  son  corps  ne  sont  pas 
patriotes,  excepté  les  deux  premiers  chefs,  Dupré  et  Beaugard. 

(Robespierre.)  Envoyé  au  commissaire  du  mouvement  des 
armées,  avec  ordre  de  vérifier  le  fait  et  de  changer  les  officiersi 
si  la  dénonciation  est  fondée. 

Autres  dénonciations  plus  ofGcielles  : 

18  floréal. 

L'agent  national  du  district  de  Dinant  dénonce  quatre 
détenus  qui  ont  pris  dans  les  maisons  d'arrêt  des  mesures 
pour  se  soustraire  à  la  loi. 

Il  annonce  qu'il  a  dans  les  mains  plusieurs  pièces  aristo- 
cratiques trouvées  chez  les  détenus. 

Il  dénonce  Noiseville  et  Erlaut,  émigrés,  qui  ont  obtenu 
des  cerlificals  de  résidence  dans  des  communes  près  Paris. 


266    CHAP.  XXXI.  —  LES  LOIS  DU  12  ET  DU  27  GERMINAL,  ETC. 

(Robespierre.)  Ordonner  à  l'agent  national  de  faire  trans- 
férer tous  ces  détenus  et  émigrés  sous  bonne  garde  à  Paris, 
et  d'envoyer  au  comité  de  salut  public  les  pièces  qui  les  con- 
cernent. 

19  flcréal. 

La  municipalité  de  Passy  demande  quelle  conduite  elle 
doit  tenir  à  l'égard  de  Reine  Vende,  veuve  Lagace,  ex-noble, 
dont  l'esprit  est  aliéné. 

La  municipalité  observe  que  les  folies  de  cette  femme  peu- 
vent nuire  à  la  tranquillité  publique. 

{Robespierre.)  On  enferme  les  fous. 

Des  dénonciations  de  Nanlua,  d'Orléans,  sont  suivies 
les  20  et  21  floréal  d'ordre  d'arrêter  et  de  transférer  à 
Paris. 

Les  propos  inciviques  sont  toujours  un  crime  impar- 
donnable : 

25  floréal. 

Le  comité  de  la  section  du  midi  de  la  commune  de  Luné- 
ville  dénonce  Claude  Michel,  cordonnier,  pour  avoir  tenu  des 
propos  très  inciviques  devant  200  personnes. 

(Robespierre.)  Pourquoi  dénoncer  les  gens  suspects  au  lieu 
de  les  arrêter?  Réponse  sur  ce  point. 

Ecrit  le  26. 
Le  fédéralisme  était  le  mal  du  temps  : 

25  floréal. 

Les  membres  de  la  société  populaire  du  Mans  dénoncent 
au  comité  de  salut  public  l'administration  entière  du  dé- 
partement de  la  Sarthe  comme  gangrenée  de  fédéralisme, 
de  brissotismc,  comme  ayant  toujours  agi  avec  l'astuce 
de  Yergniaud  et  de  Gensonné,  le  charlatanisme  de  Ro- 
land, le  sophisme  doucereux  de  Pétion,  l'impudeur  de  Bar- 
baroux,  etc. 

(Robespierre.)  Communiquer  au  comité  de  sûreté  générale 
avec  invitation  de  les  faire  arrêter  sur-le-champ. 


LA  POLICE  DU  COMITÉ  DE  SALUT  PUBLIC  (FLORÉAL).   267 

On  poursuivait  dans  les  provinces  les  complices  delà 
grande  conspiration  qu'on  supposait  tramée  à  Paris  : 

27  Ûoréal. 

Les  citoyens  Rousseville  et  Collier,  commissaires  du  con- 
seil exécutif  et  agents  des  représentants  du  peuple  Lacoste  et 
Baudot^  chargés  d'examiner  et  de  rendre  compte  de  l'esprit 
public  à  Strasbourg,  ont  rerais  au  comité  de  salut  public 
deux  rapports  datés  des  22  et  27  germinal  et  une  liasse  de 
pièces  à  l'appui. 

Rousseville  et  Gollier  disent  au  comité  qu'il  a  résulté  que 
ce  n'est  pas  sans  fondement  qu'ils  ont  pensé  que  la  conspira- 
tion ourdie  à  Paris  contre  la  Représentation  nationale  et  la  sû- 
reté des  prisons  avait  des  ramifications  jusque  dans  Strasbourg. 

Ils  fondent  leur  opinion  sur  ce  que,  à  l'instant  marqué  par 
les  chefs  pour  la  ruine  du  peuple  et  de  ses  représentants,  La 
ligne  du  Rhin  a  été  attaquée  par  l'ennemi  et  les  nouveaux 
émigrés  ont  cherché  à  nous  apporter  une  nouvelle  Vendée. 

La  société  populaire  n'a  plus  été  qu'une  espèce  de  théâtre 
destiné  à  des  lamentations  sur  le  sort  des  détenus  et  à  des 
réclamations  contre  les  mesures  de  vigueur. 

Les  assignats  ont  perdu  une  partie  de  leur  confiance. 

Les  prisons  ont  été  agitées,  tantôt  par  des  craintes,  tantôt 
par  des  espérances. 

Ils  dénoncent  Yung,  Vogt,  Michelot  père,  Monnet, 
prêtre  de  Besançon,  les  deux  Edelman,  et  Massé,  re- 
connus pour  avoir  émigré. 

Robespierre  :  Faire  arrêter  les  dénommés. 

Michelot  fut  acquité  ;  Yung,  Monnet  et  les  deux  Edelman 
furent  condamnés  et  exécutés  à  Paris  le  29  messidor. 

On  ne  négligeait  pas  ce  qui  restait  de  châteaux  et 
surtout  de  châtelains  : 

28  floréal. 

Barandier,  citoyen  voyageur,  dans  une  lettre  sans  date, 
instruit  le  Comité  de  salut  public  que  le  cy-devant  comte  de 


268    CHAP.  XXXl.  —  LES  LOIS  DU  12  ET  DD  27  GERMINAL,  ETC. 

Durfort  est  toujours  dans  son  cy-devant  château  de  Chiveray 
(district  de  Blois,  département  du  Loiret)  où  les  signes  féo- 
daux existent  encore. 

A  Chaumont,  4  lieues  de  Blois,  un  cy-devant  Dorcy  est 
dans  un  château  qui  semble  une  forteresse. 

A  Herbaut  (district  de  Blois),  un  cy-devant  nommé  Ran- 
çonne, aussi  sa  mère  à  Saint-Lubin  (district  de  Dreux,  dépar- 
tement d'Eure-et-Loir),  aristocrate  et  fanatique. 

Tous  ces  cy-devants  sont  parents  d'émigrés  et  d'hommes 
punis  par  la  loi  :  ils  habitent  les  environs  de  Blois  (départe- 
ment du  Loiret). 

(Robespierre.)  Faire  arrêter  tous  ces  individus. 

(Suit  la  mention  de  trois  arrêtés  du  30  floréal  ordon- 
nant ces  arrestations.) 

On  surveillait  aussi  d'autre  part  la  queue  du  Père 
Duchesne. 

30  floréal. 

Rassal,  substitut  de  l'agent  national  près  la  commune  de 
Nevers  (Nièvre),  accuse  Bonpoids,  apo^icaire,  d'avoir  tenu  les 
propos  suivants  :  Quoique  le  comité  de  salut  public  et  le  tri- 
bunal  révolutionnaire  aient  jugé  Hébert  et  autres,  ils  les 
connoissoient  innocents  y  et  que  le  comité  de  sûreté  générale 
et  de  salut  public  avoient  joué  à  pair  ou  impair,  et  que 
s'ils  n'eussent  point  fait  guillotiner  les  autres^  ilsVauroient 
été  eux-mêmes.  (Plusieurs  autres  sont  dénoncés.) 

(Robespierre.)  Ordonner  à  l'agent  national  de  faire  arrêter 
les  dénommés  et  de  faire  transférer  à  Paris  sous  sûre  garde 
le  nommé  Bonpoids  au  comité  de  salut  public. 

Fait  le  1*'  prairial. 
Les  écrits  contre-révolutionnaires  : 

30  floréal. 

La  municipalité  de  Rennes  envoie  au  Comité  de  salut 
public  deux  écrits  anonymes  qui  lui  sont  parvenus  : 

1*»  Le  philosophe  embarrassé;  2**  Conversation  entre  un 


LA  POLICE  DU  COMITÉ  DE  SALUT  PUBLIC  (FLORÉAL).       269 

Prussien   et  un  Autrichien  sur  le  système  politique  des 
François. 

Le  premier  était  un  écrit  théologique,  soutenant  que 
la  religion  naturelle  ne  suflit  pas,  qu'elle  mène  à 
l'athéisme.  Il  attaquait  Robespierre  et  les  membres  de 
la  Convention,  leur  appliquant  les  paroles  de  saint 
Paul  :  Dicentes  se  esse  sapientes^  stulti  facti  sunt  ;  l'au- 
tre, une  diatribe  contre  le  gouvernement  français. 

(Robespierre,)  Il  faudra  me  rappeler  cet  objet. 

Le  29  floréal  on  avait  signalé  un  plus  long  rapport 
de  Rousseville,  chargé  de  la  surveillance  des  malveillants 
et  des  ci-devant  nobles  aux  environs  de  Paris.  Passy, 
Auteuil,  Boulogne,  Suresnes,  Puteaux,  Courbevoie,  Co- 
lombe, Gennevilliers,  Neuilly,  Franciade  (Saint-Denis), 
La  Chapelle,  sont  passés  en  revue  et  donnent  lieu  à  plu- 
sieurs ordres  de  Robespierre.  Sur  Neuilly,  par  exemple, 
il  est  dit  : 

Les  habitants  de  cette  commune  s*apitoyent  sur  le  sort  des 
cy-devants  nobles  qui  s'y  trouvent.  Ils  disent  qu'ils  valent 
mieux  que  ceux  qui  les  persécutent.  Bonnard,  cy-de?ant 
avocat,  a  agité  et  agite  encore  la  commune  par  ses  agents. 

(Suivent  six  noms  de  journaliers)....  Le  maire  de  la  com- 
mune regarde  la  femme  du  milord  Walpold,  qui  se  dit  sépa- 
rée de  son  mari  qui  n'est  plus  en  France,  comme  suspecte. 

(Robespierre,)  Demander  l'adresse  de  Bonnard,  faire  arrêter 
la  femme  Walpold  et  les  gens  suspects. 

Le  citoyen  Rousseville  voulait  s'acquitter  de  sa  beso- 
gne en  conscience.  L'analyse  de  son  rapport  en  date  du 
29  floréal  se  termine  par  cette  note  : 

Le  citoyen  Rousseville  désire  avoir  un  double  de  la  liste 
des  cy-dcvant  nobles  ou  étrangers  dans  le  cas  de  la  loi,  qui 


270    CHAP.  XXXI.  —  LES  LOIS  DU  12  ET  DU  27  GERMINAL,  ETC. 

sont  dans  les  environs  de  Paris,  celle  de  tous  les  cy-devant 
nobles,  anciennement  domiciliés  dans  les  mêmes  lieux;  celle 
de  tous  les  cy-devant  bourgeois,  cy  devant  prêtres,  reli- 
gieux, religieuses,  cy-devant  banquiers  et  hommes  d'affaires. 
Il  désirerait  que  les  communes  et  les  comités  de  surveillance 
les  interrogeassent  sur  leurs  moyens  d'existence,  leur  con- 
duite depuis  1789,  et  le  lieu  où  ils  étaient  à  Tépoque  du 
10  août  et  du  31  mai. 

III 

Rapports  du  mois  de  prairial. 

C'est  par  d'autres  rapports  du  même  Rousseville  que 

commence  le  mois  de  prairial  : 

Du  2. 

Vaugirard.  II  y  a  dans  cette  commune  des  partisans  de 
Monmoro  (trois  sont  signalés). 

En  marye  :  Arrêter  les  trois  individus  dénoncés. 

Versailles,  Les  habitants  regardent  comme  avantageux  la 
résidence  des  cy-devant  nobles  et  étrangers  qui  y  sont  au 
nombre  de  400. 

Rongis.  Douze  religieuses  forment  une  espèce  de  couvent 
chez  un  nommé  Verniquet,  cy-devant  architecte  du  tyran  et 
juge  du  tribunal  criminel  du  département  de  Paris. 

Le  cy-devant  curé  est  assez  mauvais  sujet. 

En  marge  :  Arrêter  Yerniquet. 

On  avait  ajouté  :  et  le  ci-devant  curé;  mais  les  mots 

ont  été  rayés.  Est-ce  la  qualification  du  ci-devant  cure 

qui  lui  a  fait  trouver  grâce? 

Du  5. 

Bercy,  Blol,  marchand  épicier  rue  de  la  Verrerie,  s'est 
mal  conduit  lors  de  la  journée  du  10  août  et  de  la  trahison 
de  Dumouriez,  et  fait  uu  commerce  clandestin. 

Santerre,  frère  de  l'ex-général,  est  soupçonné  d'accaparé- 


LA  POLICE  DL  COMITÉ  DE  SALUT  PUBLIC  (PKAÏRIAL).       271 

ment  de  sucre;  il  s'est  beaucoup  enrichi  depuis  la  Révolution. 

Le  maire  de  Bercy,  traiteur,  est  riche  de  30  000  livres  de 
rentes,  tient  des  discours  inciviques  et  agiote  sur  les  biens 
nationaux.  Il  s*est  servi  de  son  influence  pour  faire  exempter 
son  fils  de  la  réquisition. 

Michel,  ci-devant  cocher  d'Antoinette,  est  toujours  direc- 
teur en  chef  des  charrois  établis  a  Bercy. 

En  marge  :  Faire  arrêter  Blot,  le  maire  de  Bercy,  son  (ils 
et  Michel.  Faire  part  à  Lindet  de  l'arrestation  de  ce  dernier. 

Et  au-dessous  :  Écrit  le  6  prairial. 

Nous  reviendrons  sur  Blot. 

Du  6. 

Canisy,  demeurant  à  Yilliers,  commune  de  Ncuilly,  arrêté 
trois  fois  depuis  la  Révolution,  qui  a  eu  deux  fils  émigrés  et 
une  brue  punie  de  mort  par  la  loi,  jouit  encore  de  sa  liberté. 

En  marge  :  Arrêter. 

Fait  le  H  prairial. 

Du  10. 

Le  citoyen  Leblond,  demeurant  rue  Galande,  section  du 
Panthéon,  dénonce  la  femme  Gerlet  comme  tenant  des  propos 
inciviques  et  faisant  dire  à  sa  fille,  âgée  de  cinq  à  six  ans, 
qu'elle  n*est  ni  citoyenne  ni  patriote,  parce  que  les  patriotes 
sont  des  scélérats  qui  tuent  et  massacrent  tout  le  monde. 

Chose  remarquable  :  aucun  ordre  ni  contre  Tenfimt, 

ni  contre  la  mère  ! 

Du  12. 

Fontenaij'SOuS'Bois,  Le  ci-devant  comte  de  Bontemps,  né 
en  Westphalie,  réside  toujours  dans  cette  commune  avec  dix 
domestiques  dont  cinq  sont  étrangers.  Le  ci-devant  curé  va  tou- 
jours chez  lui;  il  a  causé  des  troubles  religieux.  R  est  suspect. 

En  marge  :  Arrêter  tous  ces  individus. 

Fait  le  13  prairial. 

11  n'était  pas  besoin  de  motifs  exprimés  pour  que 
Tordre  d'arrestation  suivît  la  délation  : 


272    CHÂP.  XXXI.  —  LES  LOIS  DU  12  ET  DU  27  GERMINAL,  ETC. 

1 5  prairial. 

Un  anonyme  dénonce  trois  individus  de  la  commune  d'Es- 
touilly  près  Ham,  département  de  la  Somme.... 
En  marge  :  Faire  arrêter  ces  trois  individus. 

Du  15. 

Houdry,  ancien  fermier  général,  détenu  à  Quingey 
(Doubs),  représente  qu'il  est  inspecteur  général  des  salines 
du  Jura  et  qu'en  cette  qualité  le  comité  Ta  mis  en  réquisi- 
tion, le  25  floréal,  pour  continuer  ses  fonctions. 

Le  citoyen  Uerman  demande  si  ce  Iloudry  doit  être  rendu 
à  ses  fonctions  sous  la  garde  d'un  gendarme,  ou  s'il  doit  être 
traduit  au  tribunal  révolutionnaire. 

En  marge  :  Le  traduire  et  en  faire  part  à  Lindet  pour  le 
remplacer. 

Fait  le  18  prairial. 

Le  talent  aimable  de  Florian  ne  lui  fit  pas  trouver 
grâce  : 

Sceaux,  le  29  prairial. 

La  Société  populaire,  malgré  la  réclamation  des  patriotes, 
a  laissé  monter  et  chanter  à  la  tribune  le  nommé  Florian, 
cy-devant  gentilhomme  du  cy-devant  Penthièvre. 

RobespieiTe  :  Arrêter  Florian  et  le  transférer  dans  une 
maison  d'arrêt  à  Paris. 

Fait  le  14  messidor. 

Le  19  Portalis  fait  robjet  d'une  note  commune  à  lui 
et  à  Hannequin,  qui  provoque  cet  ordre  redoutable  : 

Faire  venir  Portalis  et  Hannequin. 

Le  même  jour,  J.  Davout,  père,  garde-général  des 
forêts  (le  père  du  futur  maréchal)  : 

Arrêter  le  dénoncé. 

Fait  le  7  messidor. 


Ik  POLICE  DU  COMITÉ  DK  SALOT  PUBLIC  (PRAIRIAL).       273 

Les  change*ments  de  nom  rendaient  suspects,  alors 
qu'on  pouvait  invoquer  l'exemple  des  plus  fameux  dé- 
mocrates : 

Le  citoyen  Verinalle  se  plaint  au  comité  de  ce  que  le 
nommé  Rivarolle,  demeurant  rue  des  Victoires  n®  18,  a  quitté 
son  nom  el  se  fait  appeler  Lezcau. 

Il  demande  qu'on  s'informe  des  motifs  qui  l'ont  porté 
à  cela. 

L'enquête  ne  fut  pas  longue;  on  lit  en  marge  : 

Arrêter  Rivarol  se  disant  Lezcau. 
Fait  le  25  prairial. 

En  marge  de  ce  même  rapport  où  il  était  question  de 
deux  détenus,  Michel  et  Blot,  Robespierre  avait  écrit  : 

Mettre  Blot  et  Michel  en  liberté. 

On  lit  au-dessous  : 

Michel  a  élc  mis  en  liberté.  Biotest  mort  ;  —  25  prai 
rial. 

—  Il  avait  été  guillotiné  le  22  ! 

L'exécution  ne  suivit  pas  toujours  Tordre  d'arrêter  : 

Du  22  : 

Rome,  Le  cardinal  Maury,  dans  une  lettre  à  l'abbé  Broal, 
résidant  à  Montigny,  en  Valais,  lui  mande  qu'il  est  impos- 
sible (le  lui  donner  auejin  secours  (quoi  qu'il  manque  du 
nécessaire)  mais  qu'à  si  rentrée  en  France  il  le  dédomma- 
gera du  refus  qu'il  lui  fait. 

En  marge  :  Arrêter  Broal. 

Mais  on  lit  au-dessous  : 

On  observe  que  Broal  est  à  Montigny,  en  Suisse,  dont  le 
Valais  fait  partie. 

TRIB.   RÉVOL.    III  ^8 


274    CHAP.  XXXI.  -  LES  LOIS  DU  12  ET  DU  27  GERMINAL,  ETC. 

Et  encore  du  23  : 

La  commune  de  Faucon  envoyé  au  comité  la  liste  des 
ci-devant  nobles  d'après  le  décret  des  27  et  28  germinal. 

Il  n'y  en  a  qu'un  seul  qui  se  nommoit  jadis  Paul-Henri  de 
Mouret  de  Rcviglias^  chevalier  du  Barroux. 

(Robespierre),  Transférer  cet  ex-noble  à  Paris. 

(Le  Secrétaire).  Il  n'a  pas  été  possible  de  trouver  le  dépar- 
tement où  existe  Faucon. 

Cela  s'était  présenté  souvent,  quand  les  villes  avaient 
changé  leurs  noms  (ce  qu'avaient  fait  la  plupart  de 
celles  qui  portaient  des  noms  de  saints);  et  le  comité 
avait  dû  leur  faire  des  recommandations  pour  qu'elles  se 
rendissent  trouvables.  Mais  ce  n'était  point  le  cas  ici.  Il 
s'agit  probablement  d'un  village  près  de  Barcelonnette 
département  des  Basses-Alpes.  Son  obscurité  trahit  le 
zèle  de  la  municipalité. 

25  prairiaL 

Garnier  de  Xantes  (nom  poétique  et  républicain  de  Saintes); 
commissaire  de  la  Convention  près  Tarmée  de  l'Ouest,  témoi- 
gne au  comité  son  indignation  sur  l'assassinat  des  citoyens 
Robespierre  et  Collot-d'Herbois,  prévient  que  Philippeaux  a 
encore  des  partisans  dans  les  sociétés  populaires. 

La  commune  du  Mans  est  agitée  par  les  conspirateurs 
acquittés  par  le  tribunal  révolutionnaire. 

Il  demande  que  le  comité  prenne  des  mesures. 

(Robespiei^^e) ,  Charger  Garnier  défaire  transférer  les  cons- 
pirateurs à  Paris. 

Voici  une  forme  de  dénonciation  plus  sommaire  :  c'est 
une  simple  indication  d'adresse. 

25  prairial. 

Département  de  Seine-et-Oise.  Le  cy-devant  marquis  de 
Biron-Gontaut  et  sa  femme,  demeurent  près  Saint-Assise, 
district  de  Melun. 


LA  POLICE  DU  COMITÉ  DE  SALUT  PUBLIC  (PRAIRIAL).        275 

Déparlemeijt  de  Paris.  La  cy-devant  marquise  de  Montes- 
son,  veuve  du  cy-devant  duc  d'Orléans  père,  parent  de  l'ex- 
général  Valence,  demeure  à  Neuilly-sur-Seine. 

Département  de  Seine -et-Oise.  Thury  Beauvoir  et  sa 
femme,  d'abord  émigrés,  rentrés  en  France  trois  mois  après 
le  délai,  ont  obtenu  les  papiers  nécessaires  par  la  protection 
de  Lacroix,  ex-député.  Ils  demeurent  au  cy-devant  château 
d'Arse,  près  Oudant,  département  de  Seinc-et-Oise,  apparte- 
nant au  banquier  Leieu  que  Lacroix  a  fait  mettre  en  liberté. 

(Ces  notes  sont  signées  de  Brault.) 

En  marge.  Arrêter  les  individus  indiqués  dans  Tarticle. 

Les  frontières  surtout  étaient  suspectes  : 

25  prairial, 

Les  agents  du  bureau  de  surveillance  sur  les  passeports 
écrivent  de  Bourg-Libre,  département  du  Haut-Rhin. 

Ils  informent  le  comité  qu'on  vient  d'arrêter  quarante 
individus,  tant  hommes  que  femmes  qui  alloient  en  Suisse. 

Ils  sont  livrés  au  tribunal. 

[Robespierre),  Quel  tribunal?  Que  le  commissaire  de  la 
police  générale  prenne  do  promptes  informations  sur  ce  fait. 

On  comprend  l'émotion  de  Robespierre.  Le  cas  était  fré- 
quent. Les  paysans  d'Alsace  allaient  chercher  en  Suisse 
les  secours  religieux  qu'ils  ne  trouvaient  plus  chez  eux. 

Los  réquisitions  qui  pressuraient  les  habitants  des 
campagnes  provoquaient  des  résistances  qui  ne  faisaient 
que  livrer  de  plus  nombreuses  victimes  au  tribunal.  En 
prairial  des  manifestations  de  ce  genre  éclatèrent  dans 
les  communes  de  Sepleuil,  d'Ormoy  et  de  Saint-Martin- 
des-champs,  à  l'occasion  du  blé  qu'on  voulait  mettre  en 
réquisition  pour  Versailles  : 

26  prairiaL 

A  Saint-Martin,  on  demande  s'il  y  a  un  ordre  de  la  Cou* 
vention  ;  qu'on  se  f....  du  district,  du  département,  etc. 


276    CUAP.  XXXI.  —  LES  LOIS  DU  12  ET  DU  27  GERMINAL,  ETC. 

Un  nommé  Rageau,  membre  du  comité  de  surveillance  de 
la  dite  commune,  a  pris  lecture  d'une  lettre  du  comité  de 
salut  public  relative  à  cette  opération,  déclare  qu*il  se  f....  de 
cela,  que  le  comité  de  salut  public  n'étoit  pas  la  Convention 
et  qu'il  faisoit  ce  qu'il  n'avoit  pas  le  droit  de  faire. 

A  Ormoy,  un  individu  a  monté  au  clocher  pour  sonner  le 
tocsin  contre  l(;s  commissaires  qui  curent  la  sagesse  de 
remonter  en  voilure. 

Nota,  Quatorze  accusés  sont  traduits  au  tribunal  révolu- 
tionnaire. 

Autres  exemples  : 

ii7  prairial. 

Garnerin,  agent  du  comité  du  salut  public,  a  rencontré 
a  Colmar  le  représentant  Lacoste.  Ils  sont  convaincus  de  la 
protection  qu'accordent  les  petites  municipalités  aux  émigrés 
et  à  leurs  parents  ainsi  que  Je  l'urgence  de  déployer  des 
mesures  rigoureuses  pour  amener  dans  ce  département  l'ac- 
tion du  gouvernement  révolutionnaire  qui  y  est  tout  à  fait 
méconnu. 

Ils  en  donnent  un  exemple  pour  la  municipalité 
d'Otlmarsheim  à  roccasion  de  l'émigré  Mulsheim,  ou 
Mulskeim  el  de  sa  femme. 

En  marge  :  Arrêter  et  transférer  à  Paris  les  individus 
composant  la  municipalité  deMulskhoim. 

On  prend  ici  le  nom  de  l'homme  pour  celui  du 
village. 

Ensisheim.  Toutes  les  denrées  ne  se  vendent  que  pour  de 
l'argent. 

On  a  refusé  à  souper  et  à  coucher  au  citoyen  Garnerin, 
sous  prétexte  qu'il  est  françois,  c'est-à-dire  qu'il  ne  parle  pas 
allemand  et  que  par  conséquent  il  ne  payeroît  pas  en  argent. 

Le  président  d'un  comité  a  dit  à  ce  citoyen  qu'il  attendoit 
la  loi  officiellement  pour  faire  arrêter  les  gens  suspects. 


LA  POLICE  DU  COMITÉ  DE  SALUT  PUBLIC  (PRAIRIAL).       S77 

Aussi  dans  cette  municipalité  les  parents  des  émigrés,  les 
ci-devant  nobles,  les  aristocrates  prononcés  sont  en  liberté. 

Les  prêti'cs  sujets  à  la  déportation  se  promènent  à  ce  qu'on 
assure,  dans  celte  ville. 

Le  président  du  comité  révolutionnaire,  ivrogne  et  débau- 
ché, a  chez  lui  un  cy-devant  jésuite  qui  lui  a  donné  son  bien 
pour  le  soustraire  à  la  confiscation. 

(Robespierre)  :  Arrêter  les  membres  composant  la  muni- 
cipalité d'Ensisheim  ;  arrêter  les  émigrés  et  prêtres  sujets  à 
la  déportation  de  ce  pays,  ainsi  que  le  jésuite  et  le  président 
du  comité  révolutionnaire  indiqués  dans  rarticlc. 

—  Fait  le  9  messidor*. 

Il  est  curieux  de  voir  sur  ce  chapitre  le  contraste  qu'il 
y  a  entre  les  faits  que  l'on  constate  et  ce  que  Ton  dit  de 
l'opinion  publique  : 

L'esprit  public,  est  à  la  hauteur  de  la  révolution. 
Il  règne  un  contentement  général  sur  nos  succès  et  une 
grande  confiance  dans  le  comité  de  salut  public. 

—  Renvoie  au  commissaire  de  la  police  générale. 

Et  immédiatement  après  : 

L'agent  national  de  Chàteau-Landon  a  refusé  une  lettre  de 
voiture  au  citoyen  Charon,  marchand  de  beurre^  pour  con- 
duire des  marchandises  à  Paris.  Il  favorise  quantité  de  mar- 
chands qui  enlèvent  douze  à  quinze  cents  livres  de  beurre 
qu'ils  n'apportent  point  à  Paris. 

Les  fermiers  n'apportent  rien  et  ne  veulent  pas  exécuter  la 
loi  du  maximum. 

—  Communiquer  à  Lindet. 

Les  arresta lions  continuent: 


1.  Le  mandat  d'arrêt  des  membres  de  la  municipalité  d'Ensishcim,  daté  du 
27  piairial,  jiorlo  It^  signatures  de  Robespierre  et  de  Billaud-Varenncs  (Archi- 
ves, F.  7,  4437,  pièce  58. 


278    CUAP.  XXXI,  —  LKS  LOIS  DU  12  ET  DU  27  GERMINAL,  ETC. 

Le  comité  révolutionnaire  de  Saint-Maur  a  mis  en  arres- 
tation chez  lui  le  citoyen  Foiirnier,  selon  les  ordres  qu'il  a 
reçus  du  comité;  le  scellé  est  sur  ses  papiers. 

(Robespierre)  :  Renvoie  au  commissaire  de  la  police  géné- 
rale qui  écrira  au  comité  de  Saint-Maur  qu'on  ne  met  point 
les  suspects  en  arrestation  chez  eux,  mais  dans  une  maison 
d'arrêt;  faire  apporter  les  papiers  de  Fournier  chez  le  com- 
missaire de  la  police  générale  qui  \e^  fera  examiner. 

Rapport  de  Roussoville  : 

Du  29. 

A  Vaugirard,  Guillaume,  qui  habitoit  autrefois  Montrouge 
et  qui  étoit  maître  de  pension  a  dit  : 

Qu'il  falloit  écraser  les  Jacobins  ; 

Que  si  les  Autrichiens  venoient,  il  mettrait  un  mouchoir 
blanc  au  bout  de  sa  canne. 

Son  fils  et  sa  fille  paroissent  avoir  les  mêmes  principes. 

Robespierre.  Arrêter  Guillaume,  son  fils  et  sa  fille. 

Conforain,  le  maire  de  Montrouge,  à  la  fête  de  l'Être 
suprême,  a  dit,  en  voyant  les  danses  des  citoyens  :  «  Cette 
canaille  n'a  pas  de  chemises,  voyez  comme  elle  danse,  » 
Mais  personne  n'a  osé  le  dénoncer. 

(Robespierre)  :  Arrêter  le  maire  de  Montrouge  et  le  faire 
interroger  par  le  commissaire  de  la  police  générale. 

Une  femme  qui  allait  de  venir  célèbre,  ThérèsaCabarus, 
femmedivorcée  de  Devins,  ci-devant  conseiller  (M^^Tallien) 
avait  été  signalée  comme  arrivant  de  Bordeaux,  lieu 
suspect  (23  prairial).  On  l'arrêta  et  les  scellés  furent 
mis  sur  ses  papiers.  Une  note  du  29  ordonna  de  les 
apporter  au  comité. 

Quand  les  arrestations  se  multipliaient  partout  grâce 
à  cet  appareil  de  dénonciation  et  d^espionnage,  les  renvois 


L:V  POLICE  DU  COMITÉ  DE  SALUT  PUBLIC  (PRAIRIAL).        279 

au  tribunal  et  les  condamnations  devaient  suivre  une 
progression  analogue.  Les  fournées  qui  étaient  Texcep- 
lion  vont  devenir  la  règle,  et  il  y  en  eut  de  fameuses 
dans  le  mois  dont  le  tableau  funèbre  va  être  placé  sous 
les  yeux  du  lecteur. 


CHAPITRE  XXXIl 

FLOHÉAL  (première  DÉCADE) 

I 

Uapporldc  Billau<l-Yarcnncs  (1-'  floréal). 

Le  mois  de  floréal  commençait  par  une  déclaration  de 
principes  qui  annonçait  un  redoublement  de  rigueur 
dans  la  justice  révolutionnaire.  Cette  fois  c'était  Billaud- 
Varennes  «  un  Poignard  sur  la  langue,  p  dit  Courtois*, 
qui  venait  à  la  tribune  de  la  Convention  porter  la  parole 
au  nom  du  comité.  Il  semblait  qu'on  n'eut  rien  fait 
encore  : 

Citoyens,  dit-il,  à  rouverlure  d'une  campagne  qui  sera 
terrible,  car  il  est  temps  de  terminer  cette  lutte  révoltante  de 
la  royauté  contre  la  République,  le  comité  de  salut  public  a 
senti  la  nécessité  de  fixer  enfin  les  bases  du  système  qui  doit 
régler  notre  politique....  Trop  longtemps  nous  avons  marché 
au  hasard.  Qui  n'a  ni  système  arrêté,  ni  plan  tracé,  se  rend  le 
jouet  des  événements.... 

Quand  Rome  brisa  le  trône  et  chassa  les  Tarquins,  Rome, 
pour  assurer  celte  révolution,  n'eut  que  des  ennemis  exté- 
rieurs à  combattre  et  à  vaincre....  Mais  vous,  fondateurs  de 
la  République  française,  vous  en  avez  jeté  les  bases  sous  des 
auspices  bien  autrement  défavorables....  A  Touvcrture  de 
votre  session,  tandis  que  les  Prussiens  se  répandaient  comme 
un  torrent  fougueux  dans  les  plaines  de  la  ci-devant  Ciiam- 
pagne,  que  Léopold  assiégeait  Lille  et  Thionville,  Pitt  mar- 

i.  Notes  publiées  par  M.  J.  Clarelic,  Camille  Desmoulin*,  p.  471. 


RAPPORT  DE  BILLALID-VARENNES  (!•'  FLORÉAL).  281 

chandail  Toulon  et  soulevait  Lyon  et  Marseille.  Enfin  la 
superstition,  remuant  le  limon  impur  des  marais  de  la  Ven- 
dée, réalisait  dans  les  départements  maritimes  de  TOuest  la 
fable  deGédéon. 

La  Révolution  a  vaincu.  Mais  il  s'agit  de  fonder  la 
démocratie  : 

11  faut,  pour  ainsi  dire,  recréer  le  peuple  qu'on  veut  ren- 
dre à  la  liberté,  puisqu'il  faut  détruire  d'nnciens  préjugés, 
... restreindre  des  besoins  superflus,  extirper  des  vices  invé- 
térés. 11  faut  donc  une  action  forte. 

Toujours  la  force  et  la  destruction  pour  commencer! 

* 

Citoyens,  Tinflexible  austérité  de  Lycurgue  devint  à  Sparte 
la  base  inébranlable  de  la  République;  le  caractère  faible  et 
conliant  de  Solou  replongea  Athènes  dans  Tesclavage. 

Suit  une  revue  de  Thistoire  grecque  et  de  l'histoire 
romaine  dans  leurs  actes  de  répression  les  plus  fameux, 
avec  application  aux  temps  présents  : 

Le  consul  Ihutus,  en  condamnant  à  la  mort  ses  deux  fils 
coupables  de  trahison,  prévit  bien  qu'une  telle  sévérité,  frap- 
pant  à  la  fois  d'admiration  et  de  terreur,  étoufferait  pour 

longtemps  tout  germe  de  conspiration Quels  flots  de  sang 

on  eût  épargnés  si,  le  14  juillet,  la  massue  du  peuple  eût  exter- 
miné Todieux  Capet  et  ses  infinnes  courtisans!  Les  révolu- 
tions sont  un  état  de  guerre  politique  entre  une  nation 
poussée  à  bout  et  les  dominateurs  qui  l'ont  opprimée.  Ceux- 
ci  dans  leur  rage  ne  méditent  que  massacres  et  dévasta- 
tions.... C'est  le  meurtre  prémédité  du  corps  social  qu'on  ne 
peut  j)révenir  que  par  la  mort  des  conjurés;  c'est  l'assassin 
qu'on  tue,  pour  ne  pas  tomber  sous  ses  propres  coups. 
X'écliafaud  de  Calilina  (il  aurait  volontiers  dit  la  guillotine) 
sauva  la  vie  au  peuple  romain  et  à  des  milliers  de  victimes. 
Avoir  happé  les  chefs  de  deux  conspirations  également  puis- 


282  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

santés  [le  Père  Duchcsne  et  Danton] ,  c'est  avoir  évité  la  perte 
des  hommes  qu'ils  égaraient,  c'est  avoir  soustrait  au  carnage 
le  peuple  et  ses  rcprésentanls,  etc. 

Il  signale  les  effets  de  la  malveillance,  soit  que  le 
gouvernement  se  relâche,  soit  qu'il  serre  le  frein,  mais 
le  plus  grand  péril  est  dans  le  relâchement  : 

Ainsi,  tant  qu'il  existera  une  race  impie  prolongeant  les 
crises  de  la  Révolution  pour  les  faire  tourner  à  son  profit,  ne 
craignez  point  de  vous  montrer  sévères. 

Et  il  exalte  la  justice  comme  l'entendait  Herman  et 
Fouquier-Tinville  : 

La  justice  est  dans  le  supplice  de  Manlius  qui  invoque  en 
vain  trente  victoires  effacées  par  la  ti*ahison... 

Avis  aux  généraux. 

La  justice  appelle  deux  fois  en  jugement  Pausanias... 
La  justice  s'indigne  de  la  fierté  et  de  l'avarice  de  Coriolan 
et  le  condamne  à  l'exil.... 

C'est  bien  peu! 

La  justice  est  Torgane  de  la  vérité  et  la  foudre  qui  pulvé- 
rise l'imposture. 

La  justice  ahhorre  la  cruauté,  et  son  glaive  ne  frappe  les 
têtes  coupables  que  pour  soustraire  le  peuple  aux  poignards 
assassins. 

Et  foudroyant  les  indulgents  : 

Malheur  donc  à  ceux  pour  qui  le  règne  de  la  justice 
devient  un  signal  de  stupeur!  Ceux-là  sont  les  ennemis  de 
tout  ordre  social,  puisqu'il  n'existe  ni  gouvemement,  ni 
liberté,  ni  prospérité  puhlique  sans  ce  mobile  coercitif  qui 
règle  tous  les  mouvements  du  corps  politique.... 

Si  vous  craignez  l'échafaud,  sachez  qu'on  y  arrive  a  grands 


n APPORT  DE  BILLAID-VARENNES  (l-  FLORÉAL).  283 

pas  en  marchant  crcrreurs  en  écarts,  et  bientôt  de  délits  en 
forfaits.... 

Le  sang  qu'a  fait  couler  la  trahison  de  Montesquiou  est 
déjà  retombé  sur  la  léle  de  Vergniaud  et  de  ses  complices  qui 
surprirent  le  rapport  du  premier  décret  d'accusation  lancé 
contre  ce  général. 

Il  n'avait  pas  attendu  le  second. 

Ce  fut  la  longue  impunité  accordée  à  ce  conspirateur  qui 
enhardit  rinfàme  Brunet  «à  suivre  son  exemple,  qui  inspira 
tant  d'audace  au  scélérat  Custine,  qui  permit  au  fourbe  IIou- 
chard  de  nous  ravir  les  fruits  d'une  victoire  qui  pouvait 
terminer  la  guerre  par  le  cernement  de  l'année  anglaise  et 
par  la  prise  de  son  duc  d'York  *. 

Périssent  comme  ces  traîtres  tous  les  généraux  qui  les 
imitent. 

Si  les  émigrés  ont  été  au  désespoir  en  apprenant  le  sup- 
plice d'Hébert  et  de  Ronsin,  les  rois  ligués  contre  nous  pâli- 
ront, ils  seroi?t  perdus,  le  jour  où  les  états-majors  de  nos 
armées  auront  été  enfin  complètement  épurés. 

On  sait  comment  on  pratiquait  l'épuration  en  ce 
temps-là  ! 

Nous  frapperons  sans  pitié  ceux  dont  les  masques  pour- 
ront tomber  successivement.  C'est  Thécatombe  la  plus  pro- 
pice qu'on  puisse  offrir  à  la  victoire. 

Car  la  victoire  peut  avoir  des  périls  qu'il  faut  conju- 
rer. Si  les  généraux  vaincus  étaient  frappés  comme 
traîtres,  un  général  vainqueur  ne  pourrait-il  pas,  à 
son  tour,  avoir  la  pensée  de  trahir?  L'orateur  en  a  déjà 
l'intuition  ;  celle  pensée  le  poursuit  : 

I.  Voyez  ci-dessus,  t.  H,  p.  82  et  soiv. 


284  FLORÉAL  (PREMIÈRE:  DÉCADE). 

Quand  on  a  douze  armées  sous  la  tente,  ce  ne  sont  pas 
seulement  les  défections  qu'on  doit  craindre,  prévenir;  l'in- 
fluence militaire  et  l'ambition  d'un  chef  entreprenant  sont 
également  à  redouter.  L'histoire  nous  apprend  que  c'est  par 
là  que  toutes  les  républiques  ont  péri  !  et,  dans  une  monarchie, 
la  force  armée  est  le  premier  instrument  et  la  première 
victime  du  dtspolisme;  dans  un  Etat  libre,  les  chefs  qui  la 
commandent  sont  toujours  inquiétants.  11  faut  appréhender 
quelquefois  jusqu'à  leurs  exploits.... 

Exemple  de  Dumouriez. 

Tout  peuple  jaloux  de  la  liberté  doit  se  tenir  en  garde 
contre  les  vertus  mêmes  des  hommes  qui  occupent  des  postes 
éminents....  Le  fourbe  Périclès  se  servit  de  couleurs  popu- 
laires pour  couvrir  les  chaînes  qu'il  forgea  aux  Alhéniens. 

N'oubliez  pas  que  le  premier  tyran  de  Rome,  parti  de  celte 
cité  avec  le  tilre  de  simple  général,  y  rentra,  après  la  con- 
quête des  Gaules,  en  vainqueur  et  en  maître;  n'oubliez  pas 
que  l'armée  de  Fairfax  appuya  l'usurpation  de  Cromwell. 
N'oubliez  pas  les  tentatives  de  Lafayette  pour  faire  marcher 
le  camp  retranché  de  Sedan  sur  Paris. 

Il  faut  cependant  des  généraux  :  car  il  a  beau  s'écrier  : 

Cédant  anna  toyœ; 

il  a  beau  vanter  les  victoires  remportées  sur  l'ennemi 
du  dehors  par  le  tribunal  révolutionnaire  : 

Les  prétentions  de  la  Prusse  et  de  l'Angleterre  sont  ren- 
trées dans  le  néant  avec  Brissot,  Carra,  Hébert,  Danton  et 
Fabre  d'Eglantine  ; 

c'est  toujours  la  guerre  qui  doit  se  continuer  au 
dehors  :  la  Prusse,  les  deux  maisons  d'Autriche  et  de 
Hourbon,  l'Angleterre  (Albion  !)  sont  encore  debout,  et 
la  guerre  doit  se  poursuivre  aussi  à  l'intérieur.  Le  «  ta- 


LES  PARLEMENTAIRES  DE  PARIS  ET  DE  TOULOUSE.         285 

bleau  ravissant  p  qu'il  retrace  de  la  France  régénérée, 
«  la  justice  et  la  vertu  »  mises  «  h  Tordre  du  jour  », 
l'instruction  répandue  partout,  étendue  à  tous  les  âges, 
c(  l'épuration  du  cœur,  p  l'égoïsme  détrui  ,  la  mendicilé 
éteinte,  le  travail  à  tous,  le  bicn-etnî  pour  tous,  le 
triomphe  du  civisme  et  de  la  «  sensibilité  »,  tout  cela 
vient  aboutir  à  ce  décret  voté  d'enthousiasme  : 

La  Convention  nationale,  après  avoir  entendu  le  rapport 
du  comité  de  salut  public,  déclare,  qu'appuyée  des  vertus 
du  peuple  français,  elle  fera  triompher  la  République  démo- 
cratique et  punira  sans  pitié  tous  ses  ennemis^ 


H 

1"'  floréal  :  1"  journée  des  parlemenlniros  de  Paris  et  de  Toulouse. 

Ce  jour-là  même  (1'"'' floréal),  le  tribunal  révolution- 
naire,qui  devait  avoir  une  part  si  large  dans  l'application 
de  ce  décret,  donnait  la  preuve  que  Ton  n'avait  pas 
compté  en  vain  sur  lui.  Aux  dix-sept  victimes  du  29 
germinal,  il  en  joignit  vingt-cinq  autres  (et  je  ne  parle 
que  d'une  seule  section). 

C'est  la  grande  fournée  des  parlementaires  de  Paris  et 
de  Toulouse,  vingt-quatre  magistrats  auxquels  fut  ad- 
joint par  occasion  un  colonel  descolonies*.  Voici  comme 
ils  sont  énumérés  dans  les  pièces  de  la  procédure  : 

1.  Louis  Le  Peletier  RozANBo  (46  ans),  ex-président 
à  mortier  au  ci-devant  parlement  de  Paris. 

2.  Etienne  Pasquier  (58  ans),  conseiller  de  grand* 
chambre. 

1.  Séance  du  1''  floréal,  Moniteur  du  2  (21  avril  1795). 

2.  Archives,  W  549,  dossier  705  bis. 


286  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

3.  J.-B.-Louis  Ounsjx  de  Bure  (i8  ans),  conseiller  aux 
requêtes  du  Palais. 

4.  Henri-Guy  Sallier-Rouiiette  (60  ans),  ex-président 
de  la  cour  des  aides. 

5.  Pierre-Daniel  Boorrée-Corberon  (77  ans),  président 
de  la  première  chambre  des  enquèles. 

6.  François-Mathieu  Duport  (70  ans),  conseiller  de 
grand'chambre. 

7.  Barthélémy-Gabriel  Rolland  (64  ans),  président 
aux  re(|uêtes  du  Palais. 

8.  Charles-Jean-Picrre  Dupiiis  de  Marge  (69  ans),  con- 
seiller de  grand'chambre. 

9.  Léonard-Louis-FAGMER  de  iMardeuil  (59  ans),  con- 
seiller et  procureur  du  roi  au  bureau  des  finances  et 
chambre  des  domaines  de  Champagne  et  Brie. 

lu.  Henri  Louis  Frédy  (74  ans),  conseiller  de  grand' 
chambre. 

11.  J.-B.  Gaspard  Bochaut  de  Saron  de  Gourgue 
(64 ans),  1"''  présidtmt  du  parlement  de  Paris. 

12.  Armand-Guillaume-François Degourgues  (67  ans), 
président  à  mortier. 

15.  Anne-Louis-François-Paul  Lefèvre  d'OrmessOxN 
(4'2  ans),  président  du  parlement,  commissaire  aux  mo- 
numents publics  et  bibliothécaire  nalional. 

14.  Édouard-François-Mathieu  Mole  de  Cuamplatreux 
(54  ans),  président  à  morlier. 

15.  Jean-Louis  Camus  de  Laguidourgère  (46  ans), 
conseiller  de  grand'chambre. 

16.  Michel-Etienne  Lenoui  (51  ans),  conseiller  aux 
enquêtes  de  la  1'**  chambre. 

17.  Anloine-Louis-Hyacinlhe  llocQUART  (55  ans),  pre- 
mier président  de  la  cour  des  aides. 


LES  PARLEMKNÏAIHES  DE  PARIS  ET  DE  TOULOUSE.         287 

18.  NicolaS'Agiiès-François  Nort  (68  ans),  ancien 
comte,  colonel  d'infanterie,  demeurant  aux  Invalides. 

19.  Philip.-Jos.-Marie  Cues\c  (67  ans)  j 

20.  J. -François  Mojntégut  (64  ans)  i  conseillers 
51.  Ant.-Joseph  Lafom  (60  ans)  (  au  parle- 
22.  J.-J. -Balsa  de  Fjrmy  (00  ans)  [  ment  de 
25.  Jos.-Julien-HonoréRjGAULT(45  ans)  i  Toulouse. 

24.  Urbain-Elisabeth  Segla  (57    ans)   ) 

25.  J.-François-Michel  Rouiiette  (27  ans),  conseiller 
aux  requêtes  du  palais 

C'est  à  l'occasion  de  cette  belle  fournée  de  parlemen- 
Unires  que  le  juré  Trinchard  écrivait  à  sa  femme  cetillet 
si  rempli  d'attentions  (et  de  ftmtes  d'orthographe)  : 

Si  tu  n'est  pas  toute  seulle  et  que  le  compagnion  soit  a 
travaher,  tu  peus  ma  chaire  amie  venir  voir  juger  24  me- 
sieui*s  tous  si  deven  président  ou  conselies  au  parlement  de 
Paris  et  de  Toulouse.  Je  t'ainvitc  a  prendre  quelque  choge 
aven  de  venir  parcheque  nous  naurons  pas  fini  de  5  hures. 

Je  teinbrase  ma  chaire  amie  et  epouge. 

Ton  mari, 

TlUNCHARD. 

On  les  accusait  d'avoir  protesté  contre  plusieurs  dé- 
crets rendus  par  l'Assemblée  constituante. 

Le  parlement  de  Toulouse  l'avait  fait  avec  éclat  par 
ses  arrêtés  des  25  et  27  septembre  1790,  et  plusieurs  de 
ses  membres  avaient  été  renvoyés,  par  décret  du  8  octobre, 
devant  le  tj-ibunal  institué  pour  juger  les  crimes  de  lèse- 
nation  ;  mais  ils  s'étaient  dérobés  au  jugement  et  étaient 
rentrés  en  France  à  la  faveur  de  l'amnistie. 

L'amnistie  couvrait  leur  protestation.  Couvrait-elle 
aussi  leur  sortie  de  France?  On  eût  bien  voulu  les  re- 
prendre comme  émigrés.  Mais  ceux  qui  étaient  sortis  de 


288  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

France  prouvaient  qu'ils  y  étnicnt  rcnlrés  avant  le  terme 
inarqué  par  la  loi'. 

Le  parlement  de  Paris  avait  proteste  en  secret  et  re- 
nouvelé ses  protestations  quand  il  dut  inscririi  sur  ses 
regisires  les  décrets  qui  le  supprimaient*.  Plusieurs  qui 
n'avaient  pu  y  apposer  leurs  signatures  y  adhérèrent  par 
des  lettres,  entre  autres  Sallier.  Le  tout,  mis  sous  enve- 
loppe, fut  confié  à  Le  Peletier  de  Rosambo  ;  en  cas  de 
mort,  il  désignait  ceux  qui,  après  lui,  devaient  en  rece- 
voir le  dépôt. 

Ces  pièces  avaient  été  saisies  et  ne  pouvaient  manquer 
de  donner  lieu  à  une  information  contre  les  signataires. 
Ils  expliquèrent  dans  Tinstruction  du  procès  le  vrai  ca- 
ractère de  leur  protestation,  el,  à  cet  égard,  rien  de  plus 
net  que  la  déclaration  faite  par  le  président  Le  Peletier 
de  Rosanbo  dans  son  interrogatoire  : 

I).  S'il  n'a  pas  signé  et  engngé  à  signer  des  protestations 
contre-révolutionnaires. 

R.  Qu'il  a  signé  les  protestations  des  mois  de  novembre 
1789  et  oclobre  1790,  tels  que  le  ei-devant  parlement  étoit 
en  usage  d'en  faire,  mais  que  ces  protestations  n'ont  pas  été 
souscrites  par  lui  dans  des  intentions  contre-révolution- 
naires; que  loin  d'avoir  engagé  personne  à  les  signer,  il  ne 
les  a  signées  lui-même  que  quand  elles  ont  été  arrêtées  par 
la  Chambre'. 

Tous  maintiennent  après  lui  que  ces  sortes  de  pro- 
testations étaient  d'usage,  et  qu'en  les  signant  ils  n'ont 

1.  Intcrix>fc.  de  Rigaud,  de  Balsa-Firmy,  de  Cuesac,  de  Monlcgiit,  de  LaronI, 
Archives,  540,  dossier  703  bis,  3»  partie,  pièces  9-14. 

2.  Piotcslalion  de    la  Cliainbre  dos   vacaliuns,    5    novembre   1780.     Ibi'l., 
4*  partie,  pi«''ce  52  (au  musée  des  Archives);  '2«  proteslation,  ibid.^  pièce  55. 

3.  Ibici.^  5*  pîirlie,  (jÎlcc  1. 


SALUER  PRIS  SCIEMMENT  POUR  SON  FILS.  28y 

eu  aucune  intention  contre-révolutionnaire.  Pasquier 
fait  observer  que  d'ailleurs  elles  n'ont  point  été  enre- 
gistrées, et  plusieurs  déclarent  qu'ils  ne  les  ont  pas 
signées,  et  qu'ils  ne  les  ont  même  pas  connues  :  De- 
gourge,  Bocharl  de  Saron,  d'Orraesson,  etc. 

Il  en  est  un  qui  était  bien  plus  fondé  à  le  dire:  c'est 
Henri-Guy  Sallier,  «  ex-président  de  la  ci-devant  cour 
des  aides.  >  L'arrêté  du  Comité  de  sûreté  générale,  en 
vertu  duquel  se  faisait  ce  procès,  portait  que  Le  Peletier 
Rosanbo,  Sallier  et  plusieurs  autres  ex-présidents  ou 
conseillers  du  parlement  de  Paris,  seraient  traduits  au 
tribunal  révolutionnaire  comme  ayant  signé  ou  adhéré 
aux  protestations  de  la  Chambre  des  vacations  du  parle- 
ment de  Paris.  En  même  temps  les  pièces  avaient  élé 
envoyées  à  l'accusateur  public.  C'était,  en  ce  qui  touchait 
Sallier,  la  lettre  d'adhésion  trouvée  chez  Le  Pelelier  de 
Rosanbo,  dont  j'ai  parlé  tout  à  l'heure.  Le  mandat  d'arrêt, 
décerné  en  conséquence  parFouquier-Tinville,  fut  remis 
à  Henri  Sallier,  détenu  à  Saint-Lazare.  Interrogé  le 
même  jour  devant  l'accusateur  public,  il  déclara  se  notn- 
mer  Henri-Guy  Sallier,  ci-desani président  à  la  cour  des 
aides  :  et  c'est  à  un  Sallier,  conseiller  au  parlement, 
que  s'appliquait  l'arrêté  du  Comité  de  sûreté  générale. 
L'accusation  ne  le  concernait  donc  pas,  et  le  fait  fut 
rendu  évident  par  la  lettre  qu'on  lui  présenta  comme 
pièce  à  conviction  : 

Représenté  une  lettre  datée  du  château  de  la  Roche-cn- 
Breny,  le  25  octobre  1790*.... 

1.  Voici  un  extrait  de  cette  lettre,  écrite  par  Sallier  fils  au  président  Le  Pe- 
lelier : 

a  Uni  plus  particulièrement  à  ceux  de  Messieurs  qui  ont  servi  la  Chambre 
des  vacations,  c'est  un  devoir  pour  moi,  à  celle  époque  de  séparation,  de  rendre 

TRIB.    RÉVOL.    m  19 


290  CHAP.  XXXII.  -  FLORÉAL  (PREBIIÈRE  DÉCADE). 

A  répondu  ne  pas  reconnaître  cette  lettre  pour  être  de  lui, 
mais  bien  de  Guy-Marie  Sallicr,  son  fils,  ci-devant  conseiller 
au  parlement,  dont  il  n'a  pas  de  nouvelles  depuis  un  an,  et 
ce  autant  qu'il  peut  le  croire  ^ 

La  lettre  qui  faisait  le  corps  de  raccusation  était  donc 
de  son  fils  et  ne  pouvait  être  que  de  lui,  bien  que  Henri 
Sallier  ne  s'exprimât  l\  cet  égard  qu'avec  une  réserve 
toute  paternelle.  C'était  bien  le  fils  qui  était  décrété 
d'accusation  par  le  Comité  de  sûreté  générale.  Mais  on 
ne  l'avait  pas  sous  la  main,  et  le  père  était  là.  On  ne  lui 
en  dit  pas  davantage  ;  on  le  fit  descendre  à  la  Concier- 
gerie et  on  le  porta  sur  la  liste  des  accusés  avec  ses 
prénoms  véritables,  son  âge  et  sa  vraie  qualité  ! 

Il  en  était  un  autre  qui  devait  être  bien  étonné  de  se 
trouver  parmi  tant  de  magistrats  dans  cette  affaire  : 
c'était  le  comte  Nort,  ancien  colonel.  Il  y  était  par  affinité. 
Il  avait  connu  les  Sallier;  il  connaissait  Hocquart  qui 
était  l'oncle  de  sa  femme  ;  il  lui  avait  écrit  diverses  lettres 
en  1789  et  1790,  et  en  avait  reçu  de  lui  plusieurs  qui 
étaient  au  nombre  des  griefs  allégués  contre  Hocquart. 
Dans  ces  lettres  Hocquart  ne  désapprouvait  pas  l'émi- 
gration; il  s'inquiétait  de  l'avenir  : 

Heureux,  écrivait-il  à  la  dale  du  5  mai  1790,  heureux 
ceux  qui  pourront  se  sauver  de  ce  naufrage  général,  même 
en  abandonnant  une  partie  de  leur  fortune.  Qui  peut  prévoir 

hommage  à  la  pureté  des  sentiments,  à  l'attachement  aux  vrais  principes  de  la 
monarchie,  à  l'innUôrnhle  fidélité  envers  le  roi  et  à  la  sagesse,  qui  dans  ces 
muinenis  si  diificiles  ont  dicté  toutes  leurs  démarches.  Si  mon  nom  ne  se  trouve 
point  dans  leurs  délibérations,  il  m'«'st  permis  au  moins  de  m'honorer  de  ce  que 
je  puis  me  regarder  comme  ayant  pris  part  implicitement  à  tous  les  actes  émanés 
de  la  Chambre,  etc. 

La  lettre  originale  se  trouve  au  dossier,  \V  349,  700  bis,  4*  partie,  pièce  60. 
Il  est  facile  de  voir  que  ni  l'écriture  ni  la  signature  n'est  celle  du  père.  Voyez 
la  signature  de  ce  dernier  dans  sou  interrogatoire.  5*  partie,  pièce  30 

1.  Ibifi.,  3*  partie,  pièce  30  (â9  germinal). 


Lli:  COLONEL  NORT  ET  IIOCQUART.  291 

ce  que  tout  ceci  deviendra?  On  ne  dit  rien  de  nouveau. 
L'Assemblée  décrète,  décrète,  comme  l'abbé  Trublet  compi 
loit,  compiloit^ 

Nort  reconnaissait  toutes  ses  lettres  ;  il  ne  se  pronon- 
çait pas  sur  celles  de  son  parent  qu'on  lui  représentait*, 
et  Ilocquart  ne  les  avait  pas  reconnues  non  plus  de- 
vant le  Comilé  de  sûreté  générale^.  Mais  il  ne  persista 
point  d.ins  cette  dénégation  devant  le  juge  du  tribunal 
révolutionnaire.  Il  crat  plus  sage  de  les  expliquer. 
Dans  ces  loi  très  de  la  fin  de  89  et  du  commencement 
de  90,  il  avait  ouvert  son  âme  au  citoyen  Nort.  «  A 
cetle  époque,  disait-il,  il  comprenoit  que  ceux  qui  étoient 
affligés  de  la  situation  présente,  quittassent  momentané- 
ment leur  patrie;  et  la  déclaration  des  droits  de 
rhomme  permettoit  d'exprimer  librement  son  opinion; 
mais  la  situation  étoit  changée  depuis  le  10  août  et  Téta- 
blissemcjit  de  la  République.  Son  intention  d'ailleurs 
n'avoit  jamais  été  d'exciter  le  citoyen  Nort.  à  sortir  de 
France;  et  quant  à  lui,  il  s'étoit  montré  fidèle  aux 
principes  de  la  Révolution,  puisqu'il  avoit  employé  une 
grande  partie  de  sa  fortune  à  acheter  des  biens  natio- 
naux*. » 

Les  parlementaires  trouvèrent  un  défenseur  dans  celui 
qui  avait  défendu  Louis  XVf,  Lamoignon-Malesherbes, 
captif  lui-même  :  mais  il  s'oubliait  volontiers  pour  ne 
songer  qu'à  son  gendre,  le  principal  inculpé  dans  cette 
affaire,  I^  Peletier  de  Rosanbo. 

11  écrivit  à  Fouquier-Tinville  : 


1.  buUetin,  4"  partie,  p.  170. 

'i.  Archives,  VV  549,  dossier  703  bit,  4*  partie,  pièce  3'2. 

3.  Ibid.y  3*  partie,  pièce  2^2. 

i.  /6iV/.,  pièce  17. 


29'i  CUAP.  XXXII.  -  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

A  Paris,  le  30  germinal  an  II  de  la  République  une  et  indivisible. 

Citoyen, 

Je  ne  suis  pas  connu  de  vous.  Cependant  je  prends  la 
liberté  de  vous  envoyer  un  mémoire  pour  le  citoyen  Ro- 
sanbo,  mon  gendre  et  mon  ami  intime,  à  présent  accusé  et 
traduit  au  tribunal. 

Son  affaire  m'intéresse  autant  que  ma  \ie;  je  ne  doute 
pas  que  vous  n'y  ayez  grande  influence  et  c'est  en  vous  que 
je  mets  toute  ma  confiance. 

Je  sais  que  ce  n'est  pas  vous  qui  jugez,  mais  étant  aussi 
éclairé  que  vous  Tctes,  c'est  à  vous  à  mellre  sous  les  yeux 
des  juges  les  explications  qui  sont  k  la  décharge  des  accusés 
comme  celles  qui  sont  à  leur  charge. 

Je  suis  très-fraternellement,  citoyen, 

Votre  concitoyen. 

Lamoigkon-Maleshehbes  '. 

Et  le  lendemain  il  était  condamné! 
Dans  ce  mémoire  il  disait  : 

11  n'existoit,  en  1790,  époque  de  ladite  protestation,  ni 
République,  ni  liberté.  Je  le  dirai  même  avec  franchise,  tel 
étoit  le  but  déjà  trop  connu  d'une  faction  dominante  dans 
TAssemblée  constituante,  qu'il  ne  s'agissoit  de  rien  moins 
alors,  comme  Fa  dernièrement  déclaré  Samt-Just  dans  un 
rapport  fait  au  nom  du  Comité  de  salut  public,  que  d'ôtcr  la 
couronne  au  cy-devant  Roi  pour  la  mettre  sur  la  tête  de 
d'Orléans.  Dans  cet  état  de  choses,  les  membres  de  la  cham- 
bre des  vacations,  placés  en  quelque  sorte  entre  l'usurpateur 
et  l'ancien  monarque,  se  rangèrent  du  parti  de  ce  dernier  et 
crurent  devoir  protester  en  sa  faveur.  Les  protestations 
étoient  d'un  usage  constant  et  passoient  mériie  pour  très 
populaires  sous  l'ancien  régime  qui  n'étoit  pas  encore 
détruit. 

i.  Archives,  W.  549,  dossier  703  bUj  S"  partie,  pièce  38,  Cf.  pièce  39,  une 
lettre  de  la  teniiiie  cl  du  fils  de  Le  Pelelier  à  la  niérue  date. 


MÉMOIRE  DE  MALESIIERBES  l»OUR  LES  ACCUSÉS.  295 

Il  expliquait  ensuite  que  le  dépôt  en  avait  élé  fait  chez 
Rosanbo  parce  qu'il  n*y  avait  plus  de  greffe.  Pareils 
dépôts  s'étaient  opérés  lors  de  la  suppression  des  cours 
souveraines  par  le  chancelier  Maupeou.  Il  y  aurait  eu 
faute  s'il  y  avait  eu  publicité.  Mais  les  protestations 
étaient  restées  secrètes  :  nul  lien  à  établir  entre  elles 
et  les  actes  faits  par  les  magistrats,  qui  s'étaient  réfu- 
giés en  pays  étranger;  nuls  rapports  avec  Gilbert  Des 
Voisins  par  exemple.  En  déposant  leurs  fonctions,  les 
protestataires  s'étaient  renfermés  dans  les  devoirs  de  la 
vie  privée  * . 

Le  1"  floréal  les  vingt-cinq  comparurent  devant  le 
tribunal'  : 

c<  D'Ormesson  deNoiseau,  dit  le  commis-greffier Wolff% 
fut  apporté  dans  une  civière,  empaqueté  par  les  jambes 
et  la  tOte,  de  manière  qu'il  ne  pouvoit  être  vu  de  personne. 
On  lui  lit  deux  ou  trois  interpellations  sans  qu'on  pût 
savoir  s'il  les  avoit  entendues.  Il  articula  quelques  mots 
qu'on  ne  put  comprendre;  »  et  tout  fut  dit  pour  lui. 

Les  débats  n'avaient  lieu  que  pour  la  forme.  Le  jeune 
Rouhetle  allégua  qu'il  n'avait  que  vingt-deux  ans  lors  de 
son  admission  en  1789  aux  requêtes  du  palais  : 

Moi,  disait-il,  qui  ai  essuyé  toutes  les  chicanes,  toutes  les 
contradictions  possibles  pour  me  faire  admettre  dans  ce 
corps,  moi  dont  la  voix  ne  comptait  pour  rien  dans  les  déli- 
bérations, qui  n'avais  même  pas  droit  d'émettre  mon  vœu, 
je  ne  puis,  par  une  adhésion  aveugle,  être  considéré  comme 
ayant  voulu  attenter  à  la  souveraineté  du  peuple^. 

1.  Archives,  W,  349,  dossier  703  ftw,  3*  partie,  pièce  40. 

2.  L'accusateur  public  était  Liendoii,  ibid,^  5*  partie,  pièce  93  (procès-Terbil 
<raudiencc. 

3.  Procès  Fouquier,  n*  22,  p.  4. 

4.  Bulletin,  n*  43,  p.  171 


294  ClIAP.  XXXn.  -  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

Mais  l'accusateur  public  lit  remarquer  qu'il  avait 
plusieurs  parents  émigrés,  notamment  un  frère,  et  qu'il 
n'était  pas  vraisemblable,  comme  lui  et  quelques  autres 
le  prétendaient,  qu'ils  eussent  ignoré  le  contenu  des  dites 
protestations.» 

Le  premier-président  Bochart  de  Saron  n'était  pas 
seulement  estimé  dans  la  magistrature  à  l'égal  de  son 
titre  :  il  élait  membre  de  l'Académie  des  sciences, 
mécanicien  et  astronome  tout  à  la  fois,  mettant  libéra- 
lement au  service  des  autres  les  meilleurs  instruments 
qu'il  se  procurait  à  grands  frais,  qu'il  savait  perfeclion- 
ner  de  ses  propres  mains,  sachant  en  user  lui-même 
mieux  que  personne  pour  le  calcul  des  comètes  :  c'est  un 
témoignage  que  Lalande  lui  a  rendu*.  Il  n'observait 
plus  guère,  mais  il  calculait  jusque  dans  sa  prison.  Ses 
jetons  de  l'Académie  des  sciences,  qu'il  gardaitdans  une 
bourse,  furent  saisis  avec  un  étui  de  sa  femme,  d'où  ses 
armoiries  n'élaient  pas  effacées,  et  on  les  emporta  au 
greffe  comme  signe  d'aristocratie.  Il  ne  se  faisait  pas 
illusion  sur  son  sort;  mais  il  ne  voulait  point  paraître 
désespérer  de  l'empire  de  la  justice  jusque  dans  ce  tri- 
bunal. Comme  après  son  interrogatoire  on  lui  deman- 
dait, suivant  la  formule,  s'il  n'avait  rien  à  ajouter  pour 
sa  défense,  il  répondit  :  «  i't  n'ai  que  deux  mois  à  vous 
dire  :  vous  êtes  des  juges  et  je  suis  innocent*.  » 

Mais  ce  qui  fut  vraiment  inouï,  c'est  ce  qui  regarde 
Henri  Sallier.  Si  Fouquier-Tinville,  on  substituant  le 
père  au  fils,  l'eût  accusé  comme  père,  s'il  l'eût  pour- 
suivi comme  président  de  la  cour  des  aides,  s'il  eût 
dit  :  «  La  cour  des  aides  n'a  pas  protesté,  mais  elle  aurait 

1.  Connaissance  des  temps  de  l'an  VU. 

2.  Des  Essarts,  t.  IX,  p.  106. 


BOCHART  DE  SARON;  SALUER  PÈRE.  295 

pu  le  faire,  »  s'il  eût  demandé  sa  tête  pour  cela,  on  le 
compi'endrail  encore  après  ce  qu'on  a  vu  déjà  de  cet 
accusateur  public  et  de  ce  tribunal.  Mais  non.  Henri 
Sallier  est  là  avec  ses  prénoms  et  ^a  qualité  d'ex-prési- 
dent de  la  cour  des  aides,  et  l'acte  d'accusation  porte  à 
sa  charge  le  fait  imputé  à  son  fils*  ;  et  on  lui  représente 
encore  devant  le  tribunal  comme  étant  de  lui,  la  lettre  de 
son  fils  le  conseiller  de  parlement,  lettre  qui  ne  pou- 
vait êlre  écrite  que  par  un  conseiller  du  parlement! 
Que  faire?  11  renouvela  sa  déclaration  et  fournil  la 
preuve  qui  établissait  sa  non-identité  avec  le  prévenu 
mis  en  cause  par  le  Comité  de  sûreté  générale.  Mais 
Coffinhal  le  président  ne  lui  permit  pas  d'en  dire  davan- 
tage; et  Liendon,  qui  remplaçait  Fouquier-Tinville,  per- 
sista à  requérir  sa  condamnation*.  Ainsi  ce  tiibunal 
substitua  arbitrairement  le  nom  du  père  au  nom  du  fils, 
ot  condamna  le  père  sur  une  pièce  signée  du  fils  et  qui 
ne  pouvait  être  que  de  lui.  Le  fils  lui-même  au  procès  de 
Fouquier-Tinville,  comme  le  juge  Dobsent*,  en  porta  lé- 

1.  Archives,  W,  7}V.),  dossier  700  bis,  pièce  91.  C'est  aui^i  avec  son  nom,  ton 
à,'(»  et  sa  qu.ililé  qu'il  ligure  au  proeès-verhal  d'audience  dans  les  quc>tions posées 
:i<i  juryold.msle  jujçeuii'nl,  i6/V/.,  pièces  92.93  el  9i. 

'1.  Le  liulletin  du  trib.  révolui.  [W*  42-44)  garde  le  silence  sur  l'incident. 

.).  Dol>seiit.  qui  Taisait  partie  du  tribunal  révolutionnaire  dans  ce  temps-là,  en 
dépose  ainsi  au  pn)cès  de  Fou*|uicr-Tinville  : 

«  A  l'époipic  de  l'instruction  de  ce  procès,  un  huissier,  la  liste  mortuaire  à  la 
main,  appela  «luis  hîs  prisons  Sallier  et  autres.  Sallier  père  s'y  trouva  cl 
répun  lit  à  l'appel.  Sallier  lils  depuis  dcui  ans  étoit  absent.  On  op{)osa  à  Sallier 
père  la  lettre  de  Sallier  lils,  dont  je  viens  de  parler.  Il  iiffirma  qu'elle  n'cloit 
pas  de  lui.  mai^  de  son  (ils;  n'importe,  il  fut  mis  impiloyablemml  en  jugement, 
l/arrèté  du  comité  du  salut  public,  en  vertu  duquel  les  signataires  de  ces  pro- 
testations éioicnt  traduits  au  tribunal  révolutionnaire,  ne  ix)rloit  que  con'rc 
les  membres  du  parlement  qui  avoient  protesté  contre  les  décrets.  Sallier,  qui 
rtoit  pré<ident  à  la  cour  des  aides,  ne  pouYoit  avoir  signé  ces  protestations,  puis- 
qu'il n'étoil  pas  mendire  du  }>:irlement  de  Paris.  En  vain  ce  respectable  vieillard 
dit  que  la  lettre  ({ui  lui  étoit  présentée  n'éloit  pas  de  lui,  mais  de  son  fils,  en 
vain  il  observa  que  les  prénoms  de  son  fils  étoient  ditféients  des  siens;  en  vain 
argua-t-il  qu'il  ne  pouvoit  avoir  écrit  cette  lettre,  qu'il  étoit  étranger  au  parle- 


200  CllÂP.  WXIl.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

moignage  :  «  Ces  fails,  dit-il,  sont  prouvés  nolammenl 
par  rarnHé  du  Comité  de  sûrelé  générale  en  date  du 
9  germinal,  par  l'interrogatoire  subi  le  29  du  même 
mois  par  Henri  Sallicr,  par  la  lettre  trouvée  chez 
Rosanbo  et  transcrite  en  entier  dans  l'inventaire  des- 
dites jûèces,  et  enfin  par  l'acte  d'accusation  et  le  juge- 
ment :  toutes  lesquelles  pièces  existent  au  greffe  du 
tribunal  révolutionnaire*.  » 

Ce  qu'il  affirmait  alors  on  peut  le  vérifier  encore  aux 
Archives  nationales  aujourd'hui. 

Ils  furent  tous  condamnés  à  mort. 

Fouquier-Tinville  n'avait  pas  mis  un  seul  moment  en 
doute  le  résultat  du  jugement,  et  cette  fois  encore  il  en 
fixe  l'heure.  Il  écrit  le  malin  à  Hanriot  : 

Citoyen, 

Je  te  donne  avis  qu'il  y  a  maintenant  en  jugement  au  tri- 
bunal vingt-cinq  individus  composés  des  ex-présidents  à 
mortier  et  conseillers  au  cy-devant  parlement  de  Paris  et  six 
conseillers  du  cy-devant  parlement  de  Toulouse.  Des  hom- 
mes de  cette  espèce  peuvent  donner  lieu  à  un  rassemblement 
considérable.  Je  t'invite  en  conséquence  à  prendre  dans  ta 
sagesse  les  mesures  que  tu  croiras  nécessaires,  d'autant 
mieux  que  le  jugement  aura  lieu  aujourd'hui  trois  heures  de 
relevée. 

Salut  et  fraternité, 

A.-Q.  FoUQUiER*. 

mciil.  Vaincnienl  denianda-l-îl  la  confrontation  de  celle  lellre  ;  inulilement 
demanda-l-il  à  prouver  qu'elle  n'éloit  pas  de  lui  :  malgré  toutes  ces  réclama- 
tions qui  eussent  dû  le  taire  retirer  des  débata,  ou  plutôt  empêcher  quM  ne  tût 
mis  en  jugement,  puisque  déjà  dans  ses  interrogatoires  il  avoit  donné  tous  ces 
renseignements  et  toutes  ces  explications,  il  fut  condamné  à  mort  et  traîné  au 
supplice  {Proct>s  Fouquirr,  n*  41,  p.  4).  Les  pièces  relatives  à  celte  affaire  sont 
ritéespar  le  subititul  Ardouin,  ibid.,  n*  42,  p.  i. 

1.  Archives,  W  500.  —  La  Lhle  trè*  exacte  des   guillotinée  le  porte  avec 
son  nom,  mais  avec  l'âge  de  48  aus,  qui  est  l'âge  de  son  fils. 

2.  Archives,  AF  ii  4X,  n«200  (armoire  de  fer). 


MADAME  DE  BOULLENC.  297 

Un  des  pins  jeunes  conseillers  de  Toulouse,  Honoré 
Rigaud,  avant  de  marcher  au  supplice,  eut  le  temps  d'é- 
crire à  sa  femme  une  lettre  pleine  des  sentiments  de 
tendresse  et  de  piété  qu'il  renfermait  dans  son  âme.  Il 
lui  envoyait  un  souvenir.  On  ne  se  donna  pas  la  peine 
de  faire  parvenir  à  la  malheureuse  ce  dernier  gage  de 
Taffeclion  de  son  mari.  La  lettre  est  encore  aux  Archives*. 


m 


2  flor<^ni  :  Mme  de  Buullenc;  nellepaume  et  Descamps;  3  floréal  :  Maleslierbe; 

et  sa  famille,  etc. 


I^  2  floréal  (21  avril)  deux  prêtres*  et  une  femme, 
Marie  Lemesle,  femme  de  J.-Jos.  Boullenc,  maréchal 
des  logis  de  la  maison  de  Louis  XV  et  de  Louis  XVI  :  elle 
recevait  des  nobles  et  des  prêtres,  disait  que  sa  sensi- 
bilité ne  se  familiarisait  pas  avec  le  sang  qu'on  ne  ces- 
sait de  verser,  correspondait  avec  les  déportés  et  leur 
envoyait  de  l'argent \ 

Les  lettres  écrites,  l'argent  envoyé,  elle  confesse  tout 
avec  une  franchise  entière*.  Elle  reconnaît,  par  exemple, 
une  lettre  dans  laquelle,  à  propos  de  l'insurrection  des 
déparlements,  ejle  écrivait  à  un  prêtre  déporté  :  «  La 
boule  grossit;  la  liberté  d'écrire  est  décrétée,  mais  il 
faut  en  user  avec  prudence.  »  Elle  recommandait  de  ne 


1.  Voyez  aux  Appendices,  n*  VH. 

2.  Voyez  au  Jouinal  à  cette  date. 

3.  Archives,  \S  350,  dossier  709. 

4.  Ibid.y  pièce  7. 


298  ClIAP.  XXXll.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

nommer  personne  et  elle-même  nommait  plusieurs 
prêtres  déportés  à  qui  elle  demandait  qu'on  la  rap- 
pelîit  : 

Votre  lettre  m'est  parvenue,  ajoutait-elle,  mon  cher  ami, 
et  je  ne  sais  comment  d'après  son  style.  CVst  une  preuve 
qu'elle  n*a  pas  été  décachetée ^ 

Mais  elle  fui  saisie  et  contribua  à  la  faire  con- 
damner. 

Avec  elle,  un  prêtre,  Alexandre  Beaugrand,  curé  d'Or- 
veau-Bellesauve,  qui  n'aurait  pas  pu  renier  davantage  ses 
sentiments  royalistes.  On  avait  saisi  chez  lui  des  écrits 
où  il  déplorait  la  mort  du  roi  et  manifestait,  dans  les 
termes  les  plus  vifs,  la  haine  qui  l'animait  contre  ses 
bourreaux*.  On  y  avait  trouvé  aussi  des  extraits  de  jour- 
naux publiés  à  l'étranger,  qui  se  rattachaient  au  même 
événement  ;  par  exemple,  un  extrait  du  Mercure  français, 
du  8  février  1795,  contenant  c^4te  lettre  adressée  au 
procureur  de  la  commune  de  Paris  : 

Il  vous  est  enjoint  de  la  part  de  tous  les  honnêtes  François, 
notamment  de  Monsieur,  Régent,  et  du  futur  roi  Louis  XVIL... 
de  faire  arrêter  et  écrouer....  tous  les  membres  composant 
la  soi-disant  Convention  nationale,  etc.^. 

Et  un  autre  extrait  du  même  journal,  du  vendredi 
25  février  1795,  mentionnant,  sous  la  rubrique  Wil- 
lingsen,  29  janvier,  le  service  funèbre  célébré  à  la  mé- 
moire de  Louis  XVI,  avec  Tinscription  placée  sur  le 
fronton  du  catafalque  : 


\.  Bulletin,  n"  44.  p.  76. 

2.  Archives,  >V  550.  <lo>sicr  700,  pièce  6,  ol  son  iiiUTrogaloîrc  du  15  j^crminal; 
pièce  14. 

7i,  Ibt'd,,  doss.  712,  pièce  7. 


LE  CURÉ  BEAUGRAND;  BELLEPAUME.  299 

Plis  MAMni'S 
DlLECTISSIMI  GaLLIAE  REGIS 
LUD.  AuG.  DECIMI  SEXTI 
DIK  21  JAN.   1793 
CRUDELITER  ET  IMQUE 
AB  IMPIIS 
TRl'CIDATI 
CONDAEUS 
SeRENISSIMI  PRINCEPS  (sic)  BORBOMÏ 
ET  NORIUUM  Tl'RMAE 
MOERENTES 

El  il  l'avait  fait  suivre  de  ces  mots  : 

L'on  pourrait  ajouter  : 

PROBiQui  Galm 

KECIS  REGIS  INNOXII 
DOLENTES*. 

C'était  une  confession  de  sa  foi  politique  qui  ne  pou- 
vait manquer  de  l'envoyer  rejoindre  son  roi. 

Le  même  jour  et  par  denv  jugements  différents  : 
André-Guillaume  Bellepalme  et  Joseph  Descamps,  pour 
des  écrils  ou  publications  contre-révolutionnaires,  délit 
(jui  diîvenait  rare,  car  on  n'imprimait  plus;  mais  on 
reprenait,  pour  les  incriminer,  des  écrits  imprimés  de 
vieille  date. 

lîellej)aume,  ancien  mercier*,  s'était  contenté  d'en  en- 
voyer a  Cl.-J.  Ogier,  condamné  le  15  pluviôse  :  on  trouve 
au  dossier  le  manifeste  du  duc  de  Brunswick,  la  liste 
des  curés  de  Paris  qui  n'ont  pas  prêté  le  serment  (1791)  • 
«  vinj^t-sipt  sur  cinquante-deux;  vingt-cinq  ont  plié;  » 


1.  Archives,  ^V  550,  dossier  712,  pièce  5. 
i>.  Archives,  \V,  350,  dossier  705. 


300  CHAP.  XXXII.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

une  chanson  contre  d'Orléans  (octobre  1791),  et  des 
extraits  de  diverses  gazettes*. 

Interrogé,  il  dit  qu'il  avait  avec.Ogier  des  relations 
d'affaires,  ayant  à  lui  faire  j3asser  une  petite  renie.  Il 
convient  qu'Ogier  Ini  témoignait  quelquefois  dans  ses 
lettres  du  mécontentement  sur  les  affaires  publiques. 
Il  le  priait,  lui,  de  ne  pas  lui  écrire  ainsi;  mais 
on  avait  de  lui-même  une  lettre  adressée  à  Ogier,  à 
la  date  du  16  mars  1793,  où  il  parlait  de  l'anarchie 
et  du  retour  espéré  du  bon  ordre.  En  fait  d'imprimés, 
ce  qu'on  pouvait  établir  c'est  qu'il  en  avait  envoyé  pour 
six  livres  :  quant  aux  pièces  qu'on  lui  présentait,  il  ne 
les  reconnaissait  pas*. 

Dans  les  questions  posées  au  jury,  on  établissait  en 
fait  qu'Ogier  avait  été  condamné  pour  écrits  et  corres- 
pondances contre-révolutionnaires.  Bellepaume  avait-il 
été  son  correspondant  et  par  suite  son  complice?  Le  jury 
répondit  afflrmativement'\ 

Joseph  Descamps* était  un  imprimeur,  et  il  avait  im- 
primé des  ouvrages  de  sa  composition  :  I**  le  Médiateur; 
2*  le  Nouveau  Médiateur;  3"*  Mémoire  justificatif  pour 
M.  J.-F.  DescatyipSy  et  Mélange  de  poésies^  par  M.  J.-F. 
Descamps^, 

Son  Mémoire  justificatifs  imprimé  en  1791,  avait 
en  1794,  grandement  besoin  d'être  justifié.  On  y  lisait 
(et  ces  parties  sont  notées  au  crayon  rouge  dans  l'exem- 
plaire du  dossier)  : 


1.  Archives  W,  550,  dossier  705, 1"  partie,  pièces  1  bis,  13,  14. 

2.  Ibid.j  pièce  36. 

3.  Ihid.f  V*  partie,  pièce  52.  —  La  seconde  partie  comprend  des  lettres 
diverses. 

4.  Archives  W,  350,  dossier  711. 

5.  Ibid.,  pièce  11. 


L'IMPRIMEUR  DESCAMPS.  301 

Je  conseille  la  modération  comme  un  attribut  inséparable 
de  la  sagesse. 

Je  gémis  de  voir  tant  d'exaltés  décrier  et  vexer  les  reli- 
gieux non-conformistes,  tandis  que  la  liberté  d'opinion  même 
religieuse  a  élé  consacrée  par  TAssemblée  nationale.  Je  ne 
blâme  ni  ceux  qui  prélont  le  serment  ni  ceux  qui  le  refusent. 
Je  dis  qu'en  fait  de  religion,  notre  conscience  doit  être  notre 
seul  législateur. 

Il  est  vrai  que  j'oiïre  un  roi  sujet,  des  sujets  souverains,  la 

vraie  religion   persécutée Mais    il   faut   observer   qu'à 

l'instant  où  je  trace  ce  tableau,  un  parti  de  factieux, 
excité  par  dos  philosophes  égarés,  lente  de  détrôner  le  roi 
et  que  la  multitude  fait  un  crime  à  qui  ose  embrasser  leur 
défense  ^ 

Il  n'avait  fait  que  coopérer  au  Médiateur  et  il  avait 
imprimé  son  Nouveau  Médiateur  pour  calmer  les  esprits. 
Quant  au  Mélange  de  poésies,  n'ayant  rien  à  imprimer, 
il  avait  eu  Tidée  de  publier,  en  février  1792,  un  recueil 
de  chansons,  mais  il  en  avait  brûlé  tous  les  exemplaires 
après  le  10  août*.  Le  Bulletin  du  tribunal  révolution- 
naire cite,  comme  échantillon,  ce  couplet  qui,  sans 
doute,  eut  les  hoimeurs  du  débat  : 

Le  peuple,  \iclime  qu'on  pare, 

Est  conduit  au  trépas. 
Au  sort  qu'on  lui  prépare 

Il  ne  s'attend  pas. 

Tiès  méchants  vers  qui  ne  méritaient  pourtant  pas  la 
mort.  En  v;iin,  la  société  populaire  et  la  garde  nationale 
de  Douai  envoyèrent-ils  des  attestations  en  faveur  de 
leur  compatriole\  En  vain  sollicita-til  lui-même  l'in- 

\.  Arcliives,  ihid.,  pièce  6. 

!2.  Ihitt.,  pure  1 1. 

r>.  Ihtd..  pii'ccs  l)  el  10. 


302  CII\P.  XXMI.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

lervcnlioQ  de  son  concitoyen  Merlin  de  Douai*.  Il  se 
défendit  avec  une  habileté  et  une  force  auxquelles  le 
rédacteur  du  Bulletin  rend  hommage.  «  Il  a  fait  re- 
gretter à  ses  auditeurs  et  à  ses  juges,  dit-il,  de  ne  pas 
reconnaître  en  lui  l'ami  de  la  liberté*.  » 

Pierre  Lafahgue,  brocanteur,  ci-dcvaiit  fermier,  accu'é 
de  correspondîmces  tendant  à  ciilomnior  les  mouvemenls 
du  peuple  :  ces  correspondances,  ajoute  l'accusation, 
étaient  toutes  relatives  au  '20  juin!  Il  av.ât  écrit  en  effet 
à  Antoine  Devalois,  son  ami,  et  par  suite  son  coaccusé, 
qui  lui  avait  demandé  son  sentiment  sur  Taffaire  du 
20  juin.  Dans  sa  lettre  (11  juillet  1792),  il  lui  mani- 
festait aussi  des  craintes  sur  les  ennemis  du  dehors, 
vantait  Lafayette  et  redoutait  que  des  brigands  ne  se 
mêlassent  à  la  fête  de  la  fédération  qui  allait  avoir  lieu'. 

On  lui  demande  pourquoi  il  s'est  absenté  de  son  domi- 
cile quand  les  scellés  y  furent  apposés.  «  N'était-ce  pas  par 
peur  des  arrêts?  —  Non,  c'étaitpour  en  savoir  les  motifs.» 

Les  motifs  connus,  il  ne  s'était  pas  sans  doute  pressé 
d'y  retourner,  car  depuis  loi's  il  avait  logé  tantôt  chez 
l'un,  tantôt  chez  l'autre \ 

Il  était  donc  bien  coupable!  On  le  condamna;  son 
ami  Devalois,qui  n'avait  fait  d'ailleurs  que  lui  demander 
un  renseignement  et  se  vantait  de  ne  lui  avoir  jamais 
écrit  que  dans  un  sens  patriotique  %  fut  acquitté. 

Le  3  (22  avril),  un  autre  procès  qui  était  le  complé- 
ment de  celui  du   P'  floréal,  en  ce  sens  qu'il  allait 

1.  Les  archives  de  Douai  conlieiincnt  plusieurs  pièces  rclalives  à  celle  alTairc. 

2.  Bulletin,  ir  45,  p.  179. 

5.  Arcliives,  ihi<{.,  pièce  3  et  pièce  42  (jugement). 

4.  Ibid.,  pièce  36. 

5.  Ibid.,  pièce  57. 


MALESilERBES  ET  SA  FAMILLE;  D'EPRÉMESNIL,  ETC.       505 

réunir  par  la  morl  plusieurs  de  ceux  que  la  mort  venait 
de  séparer.  Il  comprenait  le  vénérable  défenseur  de 
Louis  XVI,  Guillaume  Lamoignon-Malesiierbes,  ancien 
premier  président  de  la  cour  des  aides,  ancien  ministre; 
sa  fille,  Antoinette-Thérèse,  veuve  depuis  deux  jours  de 
Le  Peletieh  de  Rosanbo;  une  sœur  de  Le  Peletier  de 
Rosanbo,  Anne-Thérèse,  marquise  de  Cuateaubuiant 
(vingt-trois  ans),  et  le  marquis  de  Ciiateaubrjant,  son 
mari;  trois  anciens  constituants:  Duval  d'Éprémesnu., 
conseiller  à  la  grand'chambre,  si  populaire  à  la  veille 
des  États-généraux,  Le  Chapelier  etTHOuuET;  François 
IIell,  ex-noble,  procureur  général  syndic  de  la  ci-devant 
province  d'Alsace,  puis  administrateur  du  département 
du  Ifaut-Rlun;  Marie-Victoire  Boucher,  veuve  de  Roche- 
chouaut-Pontville,  ancien  mousquetaire  et  brigadier  des 
armées  du  roi  ;  Diane-Adélaïde  de  Rocuechouabt,  veuve 
du  duc  du  Chatelet  et  deux  autres  nobles  femmes  : 
Béalrix  de  Ciioiseul,  duchesse  de  Grammokt  et  la  prin- 
cesse LuBOMïHSKA  (vingt-lrois  ans*). 

Ce  n'est  point  ici  le  lieu  de  retracer  la  vie  de  Males- 
lierbes,  âgé  alors  de  soixante-douze  ans  :  il  était  né  le 
0  décembre  1 72 1 ,  «  le  jour,  dit  Des  Essarts,  (curieux  con- 
traste dans  la  sériedeses  procès) ,  où  Cartouche  fut  pendu.  » 
Disons  seulement  qu'investi  fort  jeune  par  son  père,  le 
chancelier  de  Lamoignon,  des  fonctions  de  directeur  de 
la  librairie,  il  aurait  dû,  pour  sa  tolérance,  trouver  grâce 
auprès  des  disciples  de  Jean-Jacques  qui  étaient  au  pou- 
voir. Mais  on  ne  se  rappelait  ni  V Encyclopédie,  publiée 
en  quelque  sorte  sous  son  patronage,  ni  les  mesures 
libérales  de  son  ministère,  ni  sa  paisible  retraite  pen- 

1.  Archives,  \V  551,  dossier  715. 


504  CHAP.  XXXII.  -  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DËGADE). 

(lant  les  premiers  orages  de  la  révolution  :  on  ne  voyait 
que  celui  qui  avait  eu  le  courage  de  se  porter  comme 
défenseur  de  Louis  XVI;  et  c'est  le  titre  qu'il  revendique 
lorsque,  dans  son  interrogatoire,  on  lui  demande  son  nom 
et  ses  qualités  :  <  Chrétien-Guillaume  Lamoignon- 
Malesherbes,  âgé  de  soixante-douze  ans,  ci-devant  noble, 
ex-ministre  d'État,  et  en  dernier  lieu  défenseur  officieux 
de  celui  qui  a  régné  sous  le  nom  de  Louis  XVI*.  »  1! 
trouva  dans  les  prisons,  chez  des  gens  qu'il  n'y  avait 
pas  envoyés  sans  doute,  le  souvenir  du  bien  qu'il  y  avait 
fait.  Riouffe,  un  des  détenus  de  la  Terreur,  en  a  rendu 
témoignage  :  «  Un  citoyen,  dit-il,  l'aperçoit  dans  un 
endroit  écarlé  au  fond  de  l'infirmerie;  il  tombe  à  ses 
pieds,  d'attendrissement  et  d'admiration  :  <  Je  me  suis 
avisé  vers  mes  vieux  ans  d'être  un  mauvais  sujet  et  de 
me  faire  mettre  en  prison,  »  lui  dit  le  vieux  Malesherbes 
en  le  relevant.  Il  conservait  beaucoup  de  sérénité  et 
même  de  gaieté.  Apres  avoir  lu  son  acte  d'accusation,  il 
dit  :  «  Mais  si  cela  avait  an  moins  le  sens  commun  !  » 
En  descendant  l'escalier  pour  aller  au  tribunal,  il  fit  un 
faux  pas.  c(  C'est  de  mauvais  augure,  dit-il,  un  Romain 
serait  rentré  chez  lui*.  » 

L'imputation  commune  à  tous  les  accusés,  c'était  celle 
de  conspiration  :  on  sait  que  pour  eti*e  regardé  comme 
conspirateur,  il  suffisait  d'avoir  été  en  correspondance 
avec  un  émigré.  On  trouve  au  dossier,  à  la  charge  de 
Malesherbes,  des  lettres  d'une  de  ses  filles,  sortie  de 
France  et  qui,  à  la  date  du  7  octobre  1792,  vient  d'y 


i.  Archive!),  W  351,  dossier  713,  4*  parlie,  piàce  42.  La  lettre  de  Malesherbes 
demandant  au  président  de  la  Convention  d'informer  Louis  XVI  qu'il  est  prêta  Icdé- 
fcudre  (IT)  dôcrnibrojaii  I)esl  cxpoéc  au  musée  des  Archives,  vitrine  208,  n*  1527. 

2.  Mém.  sur  irs  pimmi,  t.  11,  p.  )$G. 


LÀ  FAMILLE  MâLESHËRBES.  505 

rentrer  et  lui  écrit  de  Boulogne  :  «  Enfin,  me  voici 
arrivée  à  1res  bon  port,  mon  père*;  —  la  copie  d'une 
lettre  de  La  Luserne  (sans  signature),  qui,  à  la  date  du 
2:2  avril  1793,  lui  annonce  l'intention  d'aller  en  pays 
neutre,  à  Venise  ou  plus  au  nord*;  et  une  lettre  qui  lui 
annonce  (5  novembre  1790)  qu'on  a  trouvé  aux  archives 
l'extrait  de  baptême  de  Robespierre  : 

Maximilicn-Marie-Isidore,  né  le  6  mai  1758,  de  M.  Maxi- 
iiiilien-Barthélemy-François  de  Robespierre,  avocat  au  Conseil 
d'Artois,  et  de  demoiselle  Jacqueline  Carraut.  Son  pan*ain 
M.  Maximilien  de  Robespierre,  aussi  avocat  au  Conseil  d'Ar- 
tois, son  grand-père  paternel,  et  sa  marraine,  demoiselle 
Marie-Marguerite  Cornu,  femme  de  Jacques-François  Carraut, 
sa  grand-mère  maternelle.  »  J'ignore  absolument,  ajoute-t-on 
méchamment,  si  les  Carraut  tiennent  par  quelque  côté  à 
Damicn^. 

Sa  fille,  Mme  Le  Peletier  de  Rosanbo,  dit  qu'elle  n'a 
eu  de  correspondance  qu'avec  sa  sœur  et  le  mari  de 
cette  sœur  retirés  à  Lausanne,  correspondance  qui  n'avait 
d'autre  objet  que  de  se  donner  réciproquement  des  nou- 
velles de  leur  santé  \  On  lit  pourtant  dans  une  lettre  de 
son  beau-frère  Monbossier,  datée  de  Londres,  22  jan- 
vier 1792  : 

A  tout  prix  ceux  qui  sont  dehors  doivent  rester  dehors 
jusqu'à  la  fin  de  la  crise  actuelle*. 

Les  lettres  écrites  à  la  jeune  marquise  de  Chateau- 
briant  sont  aussi  des  lettres  de  famille,  mais  plus  vives 

1.  Archives,  \\  551,  dossier  713,  A'  partie,  pièces  54  cl  suiv. 

2.  Ibid.,  pircc  57. 
5.  Ihtd.^  pièce  59. 

i.  Arclûves,  W  r>49,  dossier  705  bis  (dossier  de  son  mari),  5«  partie,  pièce  H. 
Cr.  c.irlon  551,  dossier  715,  pièce  4(»  et  suiv, 
5.  Ibid,,  pièce  4r>. 

TRIB.   RÉ  VOL.    lU  tM 


306  CIIâP.  XXXn.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

quelquefois  dans  leurs  allusions  à  la  situation  présente. 
En  voici  quelques  passages  : 

Je  voudrois  bien  vous  voir  aussi,  ma  chère  petite,  sous- 
traite au  pouvoir  national;  vous  vous  trouveriez  fort  bien 
d'habiter  un  pays  d'esclavage  où  règne  encore  le  fanatisme 
et  les  préjugés.  Il  arrive  du  monde  tous  les  jours;  le  nombre 
des  François  qui  est  ici  ne  se  conçoit  pas... 

Nous  avons  eu  des  redoutes  tout  ce  carnaval.  Elles  ne 
sont  pas  fort  agréables.  Il  y  a  un  monde  afTreux  et  l'usage 
immodéré  que  les  Flamands  font  des  punchs  et  des  bis- 
chops  rend  fâcheux  de  danser  avec  eux  ;  mais  comme 
nous  sommes  beaucoup  de  François  on  peut  éviter  cet  in- 
convénients 

Je  ne  suis  pas  persuadée  autant  qu'on  l'est  à  Paris  qu'il 
soit  possible  de  revenir  bientôt.  J'espère  néanmoins  qu'on 
vous  laissera  le  temps  de  faire  vos  couches  tranquillement. 
Les  événements  ne  me  paroissent  pas  pouvoir  être  très  pro- 
chains*. 

Je  vous  trouve  heureuse  de  ne  pas  être  sortie  de  France.  11 
n'y  a  rien  de  pire  que  d'être  obligé  d'y  rentrer  ;  et  cependant 
tôt  ou  tard,  il  faudra  linir  par  là,  si  nous  ne  sommes  promp- 
tement  secourus,  ce  qui,  quoi  qu'on  en  dise,  me  paroit  difficile 
à  espérer. 

Il  y  a  beaucoup  d'hommes  qui  partent  ces  jours-ci  pour 
Paris.  MM.  de  Montmorency  s'en  vont  mercredi  ou  jeudi. 
Voire  société  va  être  augmentée  pendant  quelque  temps*. 

Dans  une  autre  lettre  datée  de  Bruxelles,  17  avril 
(1792),  sa  correspondanle  lui  reprocheses  plaisanteries  à 
l'égard  des  émigrants  : 

1.  Archives,  W  351,  dossier  715,  pièce  49« 

2.  îbid.,  pièce  51 . 

ôi  Ibid.,  3*  partie^  piw-e  *2\h 


M.  ET  MADAME  DE  GHATEAUBRIANT.  507 

Je  conviens  que  le  succès  n'a  pas,  jusqu'à  présent,  répondu 
à  leur  courage  et  à  leur  dévouement,  mais  ils  n'en  sont  pas 
moins  estimables,  et  il  est  indigne  à  ceux  qui  habitent  Paris 
et  qui  n'ont  pensé  qu'à  conserver  leur  fortune  et  à  se  diver- 
tir, d'oser  insulter  à  leur  malheur.... 

Je  ne  vous  accuse  pas,  ma  chère  petite,  de  partager  cette 
insensibilité,  mais  je  voudrois  ne  vous  voir  adopter  aucun 
des  travers  de  Paris  ;  malheureusement  l'air  qu'on  y  respire 
est  empoisonné;  car  les  gens  qui  pensoient  le  mieux  y  per- 
dent leur  opinion  et  s'accoutument  à  l'idée  de  plier  sous 
le  joug*. 

Et  encore  : 

Bruxelles,  ce  14  juin  179â. 

Mon  Dieu,  ma  chère  Aline,  qu'il  y  a  donc  longtemps  que 
je  n'ai  eu  de  vos  nouvelles!.... 

C'est  très  bien  fait  de  se  soumettre  nu  décret  de  l'Assem- 
blée dite  nationai/e  et  de  peu  communiquer  avec  les  pauvres 
émigrés;  mais  il  n'y  a  pas  encore  de  décret  rendu  ou  du 
moins  je  ne  le  connois  pas,  qui  ordonne  d'abandonner  tout  à 
fait  ses  amis^. 

Mme  de  Chateaubriant^  dans  son  interrogatoire»  dit 
que  les  lettres  qu'elle-même  a  écrites  sont  antérieures 
à  la  loi  qui  les  défendait,  et  que  cette  correspondance 
n'a  eu  lieu  qu'entre  femmes  \  M.  de  Chateaubriand 
affirma  également  qu'il  n'avait  entretenu  avec  les  émi- 
grés aucune  correspondance  criminelle  ou  contraire  aux 
intérêts  de  la  République  depuis  la  loi  qui  l'interdisait  ^; 

i.  Archives,  \S  351,  dossier  7i3,  pièce  30. 

2.  Ibid.,  pièce  39. 

3.  Ibid.f  4*  partie,  pièce  70. 

4.  Ibid.,  3**  partie,  pièce  43.  Toute  celte  correspondance  de  la  famille  Males' 
1icrbe>  est  pleine  d'intérêt  et  de  charme.  Elle  nous  fait  rivre  dans  cet  intérieur 
calme  cl  honnête,  que  la  Terreur  ravagea  si  cruellement.  Aux  piâees  réunies 
dans  le  dossier  de  Ualesherbcs,  il  faut  joindre  les  lettres  pins  nomlnrettses  eneore 
qui  tiennent  une  si  grande  place  dans  la  4*  et  la  5*  partie  du  dossier  de  Le  Pelé-* 
tier  de  Uosanbo  et  des  parlementaires,  Archives,  W,  340«  dossier  703  bis< 


508  CILVP.  XXXll.  -  FLOREAL  (PREMIÈRE  DÉCADK). 

et  Ton  n'avait  aucune  pièce  à  lui  opposer.  Mais  qu'im- 
porte ! 

Marie-Victoire  Boucher,  veuve  Rochechouart-Pontvillc 
avait  voulu  soustraire  à  la  destruction  cinq  caisses  rem- 
plies (le  titres  féodaux*;  elle  était  de  plus  accusée  de 
correspondance  avec  les  émigrés.  Elle  avait  un  fils,  que 
l'on  supposait  émigré*.  On  la  soupçonnait  de  lui  en- 
voyer de  l'argent;  et  on  croyait  en  avoir  trouvé  la  preuve 
dans  une  lellre  datée  de  Dusseldorf,  contenant  ces  mots  : 

J'ai  reçu  le  remède  que  vous  m'avez  adressé...  C'est  un 
opiat  dont  on  fait  le  plus  grand  cas  ici.  Vous  nous  marquez 
que  vous  m'en  envoyez  deux  cent  quarante  grains,  mais  je 
n'en  ai  reçu  que  cent  quatre-vingt-dix-huit  et  demi,  le  por- 
teur ayant  été  obligé  d'employer  le  surplus  pour  se  tirer 
d'une  crise  dangereuse  où  il  se  trouvoit  en  route;  il  fut 
obligé  d'employer  jusqu'à  quarante-deux  grains  1/2  pour 
sortir  d'affaire. 

tt  il  est  évident,  dit  l'accusateur  public  (et  il  paraît 
bien  avoir  raison)  que  les  grains  d'opiat  ne  sont  autres 
que  du  numéraire  en  or''.  » 

Thouret,  Le  Chapelier,  d'Éprémesnil  et  Hell  étaient 
signjilés  comme  ayant  participé  aux  trames  et  complots 
formés  par  Capet.  Hell  se  croyait  fort  contre  une  pareille 
accusation  :  Loin  d'avoir  conspiré,  disait-il  dans  son  in- 
terrogatoire, il  avait  travaillé  à  faire  reconnaître  le  gou- 
vernement républicain.  Il  avait  dénoncé  dos  tr.iîlres, 
comme  le  prouvaient  ses  lettres  aux  Jacobins,  établi 
des  clubs,  prêché  contre  le  fédéralisme  et  contre   la 

1.  Arcliives,  W  351,  dossier  713,  i"  parlic,  pièce  3. 

2.  /6«V/.,  pièce  48. 

3.  Bullethiy  hr  parlic,  ii"  47,  p.  185.  —  J'ai  corrij»é  quelques  mots  «l'apics 
l'original  de  la  lettre  datée  de  DusscldorlT  15  mars  171)3,  Archives,  uièiue  du5- 
sier,  !'•  partie,  pièce  24. 


THOUKKT,  LE  CHAPELIER,  D'ÉPRÉMESNIL,  HELL.  309 

levée  (les  forces  déparlcmentales.  Il  déflait  qu'on  le  sur- 
prît en  COI  respondance  avec  les  ennemis  de  la  République, 
n'ayant  eu  de  correspondance  suivie  qu'avec  les  Jacobins. 
—  «  Âvez-vousun  défenseur?»  luidit  le  juge*.Etilen 
avait  grand  besoin;  car  il  oubliait  que  cette  justice 
poussait  loin  son  enquête  sur  les  antécédents  d'un 
homme.  Or  il  avait  été  constituant.  Et  quel  constituant 
n'avait  pas  été  royaliste!  On  avait  contre  lui  au  dossier 
cette  lettre  (probablement  de  1791)  à  Malesherbes  : 

Je  prends  la  liberté  de  présenter  à  M.  de  Malesherbes  une 
pnrtic  des  opinions  que  j'ai  mises  sur  le  bureau  de  TÂssem- 
blée  nationale  constituante,  que  j'ai  fait  imprimer  et  distri-    . 
huer  aux  députés  dans  le  temps. 

Si  M.  de  Malesherbes  daignoit  y  jeter  les  yeux,  il  verroit 
que  je  n'ai  jamais  varie  dans  mes  principes. 

Député  du  peuple,  je  me  suis  oublié  moi-même;  je  n'ai  eu 
en  vue  que  son  salut.  Mais  j'ai  toujours  pensé  qu'il  n'y  avoil 
point  de  salut  a  espérer  sans  la  justice  et  sans  la  force  abso- 
lue dans  les  mains  du  roi.  J'ai  toujours  professé  cette  doc- 
trine et  j'en  suis  si  pénétré,  que  si  je  le  pouvois,  je  ferois 
croire  au  peuple  que  le  roi  qui  fait  exécuter  la  loi  est  infail- 
lible; que 'c'est  un  Dieu  auquel  on  ne  peut  désobéir  sans 
encourir  des  peines  dans  ce  monde  et  dans  l'autre. 

Hell*. 
Et  cette  lettre  à  Custine  : 

4  octobre  Tan  1*'  de  la  République. 

Salut,  honneur  et  gloire,  amour  et  reconnaissance  au 
lirave  citoyen  général  Custine  de  la  part  de  Fr.  Hcll,  son  an- 
cien collègue  à  l'Assemblée  constituante. 

Je  vous  adresse,  mon  cher  général,  le  citoyen  Hcrzog',  etc. 

1.  Anliivcs,  W  351,  dossier  713,  2«  partie,  pièce  22. 

2.  Ihif/.,  pièce  51. 

r».  Ihift.,  2*  pnrlie,  pièce  1. 


310  CHAP.  XIXII.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

Ajoutez  (les  caricatures  :  un  jacobin  à  double  face  et 
un  feuillant,  chacun  à  une  potence  avec  cette  légende  : 

Pas  de  deux  entre  un  jacobin  et  un  feuillant^. 

Et  encore  : 

Grand  convoi  funèbre  de  leurs  majestés  les  jacobins,  en 
leur  vivant  nos  seigneurs  et  maîtres,   décédés  en  leur 

palais  de  la  rue  Saint-Honoré  * . 

« 

Le  Chapelier  à  qui  le  juge  demandait  a  quel  était  son 
état  avant  la  Révolution  >  s'écria  avec  humeur  :  «  Qu'im- 
porte !  »  puis  il  ajouta  qu'il  était  défenseur  de  la  veuve 
et  de  l'orphelin,  c'est-à-dire  avocat'.  Ce  qu'il  avait  été 
pendant  la  Révolution  tout  le  monde  le  savait.  Mais 
l'accusateur  public  le  traduisait  à  sa  manière. 

Le  Chapelier  était  principalement  rendu  responsable 
de  cette  a  prétendue  constitution  qui  devoit  rendre  le 
despotisme  plus  pesant  que  jamais  sur  le  peuple  et  lui 
donner  des  fers  qu'il  n'auroit  jamais  pu  briser,  t  — 
C'est  ainsi  que  Ton  parlait  des  actes  de  89  en  l'an  II. 

Thouret  avait  répondu  au  juge  dans  son  interrogatoire 
qu'il  n'avait  jamais  conspiré  contre  la  République  et 
que  son  premier  désir  était  que  la  Révolution  démo- 
cratique s'achevât*.  Mais  l'accusateur  public,  tournant 
contre  lui  les  honneurs  qu'il  avait  reçus  de  l'Assemblée, 
répliquait  :  «  Thouret  ne  fut  continué  président  de 
l'Assemblée  constituante  jusqu'à  la  clôture  que  pour 
récompenser  des  services  par  lui  rendus  au  despote  lors 
du  travail  de  la  révision  ».  Il  avait  demandé  à  être  son 

1.  Archives,  \V  351,  dossier  713,  pièce  20. 

2.  Ibid.,  pièce  24. 

3.  /6iV/.,  2*  partie,  pièce  67. 

4.  Ibid,,  pièce  71. 


LA  DUCHESSE  DE  GRAMMÛNT,  LA  PRINCESSE  LUBOMIRSKA.    511 

défenseur,  «  il  n'avoit  pas  cessé  d'être  son  esclave.  » 
D'Éprémesnil  avait  à  répondre  comme  les  autres  à 
Taccusation  de  conspiration  ^  Révolutionnaire  en  quel- 
que sorte  avant  la  Révolution,  il  avait  bien  changé  de- 
puis; et  l'accusateur  public  le  transformait  encore 
davantage  : 

D'Éprémesnil  n'avait  cherché  «  qu'à  contrarier  les 
opérations  de  l'Assemblée  constituante  dans  tout  ce 
qui  intéressoit  le  bonheur  du  peuple  ».  Il  était  le 
28  février  1791  au  nombre  des  chevaliers  du  poignard 
et  le  20  juin  1792  parmi  les  défenseurs  du  roi. 

Hell  avait  écrit  à  Malesherbes  la  lettre  que  Ton  a  vue. 

Lamoignon-Malesherbes  présentait  tous  les  caractères 
d'un  conspirateur  et  d'un  conlre-révoiutionnaire.  «  Il 
étoit  le  centre  autour  duquel  se  réunissoient  les  conspi- 
rateur qui  venoient  d'être  frappés  par  la  loi  »  ;  et  c'est 
«  par  l'effet  d'une  intrigue  ourdie  dans  le  cabinet  de 
Pitl  avec  ses  parents  émigrés  à  Londres  »  qu'il  s'était 
proposé  et  avait  été  accepté  pour  défenseur  du  roi. 

Tous  les  autres,  parents  d'émigrés,  étaient  en  corres- 
pondance avec  des  émigrés  et  leur  envoyaient  de  l'argent. 

Béatrice  de  Choiseul,  duchesse  de  Grammont  (soixante- 
quatre  ans)  et  Rosalie  Ghodkiewicz,  femme  d'Alexandre 
Lubomirski  (vingt-trois  ans)  étaient  à  d'autres  titres,  sans 
doute,  accusées  aussi  de  conspirer.  La  duchesse  de  Gram- 
mont répondit  par  une  simple  dénégation  •  ; 

La  princesse  Lubomirska  : 

R.  Que  bien  loin  d'avoir  conspiré,  elle  a  fui  son  pays  pour 
respirer  un  air  libre  et  qu'elle  a  même  été  chassée  de  la 


i.  Archives,  W  351,  dossier  713,  pièce  70. 
2.  Ibid. ,  pièce  69 


512  CHAP.  XXXIl.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

Suisse  pour  cause  de  démocratie,  et  que  depuis  qu'elle  est 
en  France,  elle  s'est  plu  à  vivre  au  milieu  des  artistes  *. 

Respirer  un  air  libre!  —  Mais  elle  avait  aussi  respiré 
l'air  de  la  cour.  Elle  avait  connu  Mme  Du  Barry.  Dans 
l'interrogatoire  de  cette  dernière  il  avait  été  fait  allusion 
à  une  lettre  de  la  princesse,  aujourd'hui  accusée,  où 
se  trouvaient  ces  mots  : 

Je  ne  vous  dirai  rien  de  bien  intéressant  sur  les  nouvelles 
du  jour.  La  fête  qui  a  eu^  lieu  hier  rappelle  singulièrement 
la  majesté  du  peuple,  etc. 

La  reine  est  encore  à  la  Conciergerie;  il  est  faux  que  l'on 
aye  le  projet  de  la  ramena  au  Temple.  Cependant  je  suis 
tranquille  sur  son  sort.  Nos  souverains  sont  las  de  gloire  et 
voudront,  je  présume,  se  reposa  sur  leurs  lauri^s*. 

«  Preuve  évidente,  ajoute  l'accusation,  qu'elle comptoit 
sur  le  succès  des  trames  formées  alors  par  l'archidu- 
chesse d'Autriche  pourTarracher  des  bras  de  la  justice 
et  lui  assurer  l'impunité  de  ses  crimes".  » 

La  princesse  essaya  de  détourner  d'elle  les  induc- 
tions que  Ton  voulait  tirer  de  celte  lettre.  Elle  écrivit  k 
Fouquier-Tinville,  le  matin  même  du  jugement  : 

Citoyen, 

En  relisant  mon  acte  d'accusation,  j'ai  eu  lieu  d'être  sur- 
prise d'être  confondue  avec  une  personne  qui  n'a  rien  de 
commun  avec  moi  que  la  ressemblance  du  nom  que  je  porte. 
Je  demande  donc,  citoyen,  un  répit  de  quelques  jours  pour 
constante  mon  innocence  et  prouver  à  des  juges  éclaires  que 
je  ne  suis  pas  indigne  de  leur  intérêt. 

Salut  et  fraternité. 

Ce  3  floréal,  des  prisons  de  la  Conciergerie*. 

1.  Archives,  ^V  551,  dossior  713,  2*  partie,  piiHîc  35. 

2.  /6iV/.,  2*  partie,  pièce  31. 

3.  Buiielin,  n*»  47,  p.  185.  —  4.  IbûL,  pièce  30. 


TÉMOIN  RÉUNI  AUX  ACCUSÉS  ET  CONDAMNÉ.  513 

Mais  on  avait  d'autres  pièces  signées  d'elle  qui,  par 
la  conformité  de  récriture  devaient  lui  faire  attribuer  la 
lettre  récusée;  par  exemple  ce  billet  à  Mme  Du  Barry  : 

Je  viens  d'apprendre,  madame,  et  votre  retour  à  Lucienncs, 
et  l'injuste  persécution  que  Ton  vous  fait  éprouver. 

Et  elle  lui  offre  ses  services. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ces  lettres,  un  séjour  parmi  les 
émigrés  avant  les  lois  sur  Témigration  (car  pourquoi  ne 
la  Iraite-t-on  pas  comme  émigrée  elle-même?)  une  parole 
d'espérance  sur  le  sort  de  la  reine,  voilà  tout  ce  dont 
on  l'accusait  !  El  son  défenseur  officieux  ne  trouve  rien 
d'autre  à  dire  pour  elle  que  ces  mots,  les  seuls  au  moins 
que  l'on  trouve  au  Bulletin  : 

On  a  remarqué  beaucoup  de  franchise  dans  la  justification 
de  l'accusée  que  je  suis  charge  de  défendre ,  et  elle  s'est 
annoncée  l'amie  invariable  de  la  vérité,  puisqu'elle  vous  a 
déclaré  ne  vouloir  pas  défendre  sa  vie  aux  dépens  d'un  men- 
songe, et  c'est  la  remarque  la  plus  favorable  que  je  puisse 
présenter  en  sa  faveur*. 

Tous  les  accusés  furent  condamnés  à  mort  :  tous, 
plus  un,  si  je  puis  dire.  Pierre  Parmentier,  âgé  de  vingt- 
neuf  ans,  commis  du  «  ci-devant Dumont», receveur  des 
rentes,  entendu  comme  témoin,  fut  joint  aux  accusés 
comme  leur  complice  dans  les  envois  d'argent,  et  com- 
pris, sans  plus  déformes,  dans  le  jugement*. 

1.  Bulletin,  4-  partie,  n*  47,  p,  187. 

2.  Archives,  /.  /.,  4*  parlie,  pièce  85.  Le  procès-verbal  d'exécution  marqueté 
r»  floréal  5  heures  Çs\  527).  M.  Michclet  fait  observer  que  beaucoup  de  condamna- 
tions furent  l'application  très  dure  mais  très  littérale  des  lois,  a  H.  de  Malcshcrbes, 
ajoutc-t-il,  périt  pour  awir  envoyé  fie  l'argent  aux  émigrét,  ce  qui  entraînait 
la  peine  de  mort  (Hist.  de  la  Péwl.^  t.  Vil,  p.  347).  ■  —  Assurément  les  juge- 
ments du  tribunal  étaient  motivés,  mais  les  motifs,  quand  il  s'agissait  d'un  père, 
d'une  nit''re,  adressant  une  lettre  ou  même  de  l'argent  à  un  enfant  émigré, 
étaient  odieux,  et  les  lois  qui,  poar  de  pareils  motifs,  punissaient  de  mort,  atroces. 


514  CHAP.  XXXII.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

Parmi  les  papiers  trouvés  chez  Robespierre,  il  y  a 
une  leKre  omise  par  Courtois  dans  son  recueil  et  que, 
pour  l'honneur  de  Le  Chapelier,  on  aurait  pu  laisser 
aussi  de  côte  dans  la  publication  complémentaire  faite 
beaucoup  plus  tard.  Il  reconnaît  qu'il  n'est  qu'un  répu- 
blicain du  lendemain  (et  Robespierre,  Tétait-il  de  la 
veille?)  mais  il  déclare  qu'il  n'en  a  pas  moins  accepté 
la  République.  La  France  est  menacée  par  l'étranger. 
Il  demande  qu'on  l'autorise  secrètement  à  se  rendre  en 
Angleterre.  Il  n'inspirera  de  défiance  à  personne  et, 
sans  réclamer  du  gouvernement  aucune  confidence,  il 
pourra  l'éclairer  par  ses  informations  (24  pluviôse 
an  II)  *.  —  Mais  ses  offres  furent  dédaignées.  On  l'envoya 
avec  les  autres  à  l'écliafaud.  On  lui  prête  cette  parole 
à  D'Espréménil  :  <k  Monsieur  D'Espréménil  on  nous 
donne  dans  nos  derniers  moments  un  terrible  problème 
à  résoudre.  — Quel  problème?  —  C'est  de  savoir,  quand 
nous  serons  dans  la  charrette,  à  qui  de  nous  deux  s'a- 
dresseront les  huées.  —  A  tous  les  deux'.   » 

La  princesse  Lubomirska  ne  fut  pas  exécutée  avec  les 
autres  :  elle  s'était  dite  enceinte  et  les  médecins  avaient 
suspendu  leur  jugement;  mais  le  12  messidor  ils  décla- 
rèrent qu'elle  ne  l'était  pas,  et  le  même  jour  le  tribunal 
ordonna  que  la  sentence  fût  exécutée  *. 

i.  Papien  iiu'dits  trouvés  chez  Robespierre  et  omis  par  Courtois^  tome  I, 
p.  27i. 

2.  Mt^m.  sur  les  prisons,  t.  I,  p.  86;  Cf.,  Des  Ëssarts,  t.  VI,  p.  107. 

3.  An'IuTos,  /.  /.,  4*  partie,  pièces  87  et  88. 


œNSPIRATION  PAR  PROPOS  ISOLÉS.  315 


IV 

4  (loréal  :  accusés  élrangcrs  les  uns  aux  autres  réunis  dans  le  même  jugement. 

Marie-Louise  Coutelet,  tcuvc  Ncuvéglise. 

Le  4  (23  avril)  un  procès  où  Ton  trouve  réunis  dix 
accusés  qui  n'ont  d'autre  lien  entre  eux  que  d'avoir 
tenu,  chacun  pour  son  compte,  des  propos  conlre-révolu- 
tionnaires  : 

Louis-Benjamin  Calmer  avait  distribué  des  médailles 
de  Lafayette; 

François  Gallay,  garçon  frotteur,  Suisse  d'origine, 
entendant  le  tocsin  le  10  août,  avait  dit  :  «t  Voilà 
la  musique  des  honnêtes  gens!  »  et  c  il  s'éloit  per- 
mis d'improuvcr  la  fêle  des  Suisses  de  Château- 
Vieux  ; 

Marguerite  Horion,  femme  Farizol  «  le  jour  de  la  puni- 
tion d'Hébert,  upplaudissoit  à  la  mort  de  ces  gens  comme 
ayant  volé  la  mort  du  roi,  et  annonçoit  que  tous  ces 
votants  auraient  le  même  sort;  » 

Jean  Chemin  avait  «  traité  les  marchands  de  coquins  et 
les  Parisiens  de  scélérats  parce  (ju'il  avoient  fait  mourir 
le  roi  ;  » 

Louis  Roux  avait  présenté  la  journée  du  10  août 
comme  un  véritable  assassinat  du  roi  et  de  la  reine;  il 
disait  «  que,  si  tout  le  monde  lui  ressembloit,  la  Républi- 
que ne  dureroit  pas  longtemps,  et  qu'il  avoit  un  moyen 
sûr  pour  rétablir  la  royauté;  »  c'était  de  distribuer 
aux  citoyens  des  pois  blancs  et  des  pois  noirs,  en  leur 
enjoignant  de  les  déposer  dans  un  tronc  public.  On 
déciderait  ainsi  entre  la  continuation  du  gouverne- 
ment   républicain    ou    du   gouvernement    monarchi- 


516  CUAP.  XXMI.  -  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

que.  —  On  se  passa  de  son  procédé  plébiscitaire*. 
Une  femme  qui,  dans  le  nombre,  excite  plus  particu- 
lièrement rintérét,  c'est  Marie-Louise  Coutelet,  \e\\vQ 
Neuvéglise,  (trente-six  ans),  chef  de  Tatelier  de  filature 
des  Jacobins,  rue  Sainl-Jacques*,  déjà  depuis  cinq  ou 
six  mois  suspecte  :  c'est  en  voulant  faire  une  perqui- 
sition chez  elle  qu'on  était  allé  par  erreur  chez  sa  sœur 
Madeleine  Coutelet  et  que  l'on  y  trouva  ce  brouillon  de 
lettre  qui  suffit  pour  faire  envoyer  la  malheureuse  à 
l'échafaud  (14  brumaire)*.  La  veuve  Neuvéglise  avait 
toutefois  gardé  sa  place  dans  cette  maison.  Mais  elle  y 
élait  surveillée  et  on  l'accusa  de  propos  dont  on  a  peine 
à  la  défendre  :  car  que  de  gens  devaient  alors  penser 
ainsi  !  Un  de  ses  dénonciateurs  déclarait  qu'il  y  avait 
quinze  ou  dix-huit  mois  il  avait  vu  chez  elle  un  nommé 
Lacombe,  ancien  garde  du  corps,  lequel  disait  que 
les  biens  que  l'on  ôtait  aux  nobles  et  au  clergé  pro- 
venaient de  dons  qui  leur  avaient  été  faits  par  le  roi 
et  la  noblesse  ;  que  l'Assemblée  se  composait  de  scé- 
lérats ;  qu'ils  le  paieraient  :  et  la  veuve  Neuvéglise  en 
était  tombée  d'accord.  Un  autre,  que  la  veuve  Neuvé- 
glise, le  voyant  rentrer  en  costume  de  garde  national, 
avait  dit  :  »  Quand  est-ce  que  je  ne  verrai  plus  d'habits 
bleus?  »  que  la  présence  d'un  homme  comme  Lacombe 
était  un  scandale  dans  une  maison  de  piété  comme  la 
filature.  Une  femme,  définissant  ce  scandale,  disaitque  la 

1.  Voyez  l'aclc  d'accusation  repitMiuit  au  jugement  :  Archives,  \V  351,  dos- 
sier 717,  picee  101,  et  leurs  interrogatoires,  pièces  95,  105,  5i,  18  et  43.  A 
j)ropos  de  la  Temme  Farizol,  l'administrateur  de  police  Godard  fait  preuve  de 
z«de.  La  chose  était  du  4.  11  écrit  à  Fouquier-Tinvillc  que  la  prévenue  ne  lui  a  été 
amenée  que  le  0,  et  il  renvoie  les  pièces  le  7,  afin  que  prompte»  justice  soit  faite 
dos  conspirateurs.  Archives,  W  500,  4*  dossier,  pièce  22. 

2.  Archives,  W  351,  dossier  717. 

3.  Voyez  ci-dussus,  t.  II,  p.  175-178. 


M\RIE-LOUISE  COUTELET,  VEUVE  NEUVfiCLÏSE.  317 

ciloyciine  Ncuvéglisc  avail  de  Lacombc  un  cnfanl  de 
deux  ans;  qu'elle  avait  approuve  les  massacres  du 
Champ  de  Mars;  qu'elle  avait  dit  sur  le  20  juin  a  qu'un 
tas  de  gueux  étoicnt  entrés  chez  le  ci-devant  roi  pour 
le  voler;  »  et  sur  le  10  août  «  que  les  Marseillois  éloient 
des  scélérats,  des  échappés  de  galères  »  qu'elle  avait 
plaint  le  sori  du  roi  enfermé  au  Temple,  et  qu'à  propos 
de  l'assassinat  de  Marat  elle  s'était  écrié  :  «  C'est  un 
scélérat  de  moins  >.  Elle  aurait  dit  encore  :  «  Voilà  votre 
liberté  !  voilà  votre  République!  Vive  la  nation  !  il  n'y  a 
pas  de  pain  à  la  maison^  ». 

La  veuve  Neuvéglise,  interrogée  devant  la  section 
régénérée  de  Beaurepaire,  dit  qu'en  1790  elleétait  resiée 
veuve  avec  cinq  enfants  ;  elle  avait  placé  l'aîné,  âgé  de 
sept  ans,  dans  une  maison  d'éducation  à  Popincourt,  où 
elle  avait  connu  Lacombe  et  sa  femme  qui  avaient  trois 
enfants  dans  cet  établissement.  Au  mois  d'août  1790, 
elle  avait  obtenu  la  direction  de  la  filature,  comme  mère 
de  cinq  enfants  sans  soutien.  Lacombe  et  sa  femme 
avaient  continué  de  la  venir  voir.  Kn  1791,  ils  étaient 
relournés  en  Limoisin  et  elle  ne  savait  ce  qu'ils  étaient 
devenus.  Elle  repoussa  toute  imputation  de  relations 
d'une  autre  sorte  avec  Lacombe.  Personne  ne  demeu- 
rait dans  la  filature  après  dix  heures  ;  son  père  couchait 
à  coté  de  son  lit.  Elle  soutint  que  tous  les  propos  dont 
elle  était  accusée  étaient  faux  : 

Que  personne  n'avoit  plus  qu^elle  regretté  Marat  du  fond 
de  son  cœur. 

La  pauvre  femme!  —  Elle  ne  fréquentait  que  les 

1.  Aichivo,  >V  :ù}\.  .I.ssier  717,  piicc  11,  Cf.,  pièce»  10  et  24.  Trois  signa- 
laires  «iil  vu  Lacombe  en  «avatcs  dans  le  Jardiii  de  la  filature. 


518  CMAP.  XXXIÏ.  -  FLORÉAL  (PREMifeRE  DÉCADE). 

personnes  de  la  maison.  On  se  communiquait  les  jour- 
naux; pas  de  réflexions: 

Elle  a  trois  enfants  à  faire  souper  et  coucher  ainsi  que 
son  père. 

Les  ouvriers  et  les  ouvrières  de  la  filature  rédigèrent 
une  protestalion  en  sa  faveur.  Il  y  a  deux  pages  et 
demie  de  signatures  à  quatre  colonnes  pour  les  ouvriers, 
une  page  et  demie  pour  les  femmes,  avec  déclaration 
que  beaucoup  d'autres  regrettent  de  ne  savoir  signer  ; 
et  quand  le  juge  du  tribunal,  Masson,  l'interrogea  à  son 
tour  et  lui  cita  les  noms  des  témoins,  elle  dit  que  son 
atelier  était  composé  de  douze  cents  femmes,  et  que 
toutes  pourraientrépondre  de  ses  principes  civiques  ainsi 
que  tous  les  chefs  de  la  maison  ^  Mais  un  témoin  à 
charge  valait  bien  plus  que  cent  témoins  à  décharge. 
Elle  fut  condamnée  comme  les  cinq  précédents.  Quatre 
autres  furent  acquittés. 

Le  lendemain,  5  iloréal,  venait  l'aftaire  de  la  capitu- 
lation de  Verdun. 

V 

5  floréal  (24  avril)  :  les  victimes  de  Vcriluii. 

La  capitulation  de  Longwy  avait  eu  sa  victime  dans 
celui  qui  l'avait  signée,  le  malheureux  Lavergne,  et  dans 
Mme  Lavergne  qui  voulut  partager  le  sort  de  son  mari 
sur  l'échafaud.  La  capitulation  de  Verdun  devait  donner 
lieu  à  un  plus  sanglant  sacrifice  :  ce  n'est  pas  seulement 
le  dernier  commandant  de  la  place  qui  devait  y  figurer, 

1.  Archives,  \V  551,  dossier  717,  pièce  7. 


LES  VICTIMES  DE  VERDUN.  5i9 

c*cst  la  ville  elle-même  par  Télite  de  sa  population  : 
anciens  militaires,  prêtres,  bourgeois,  femmes,  et  jusqu^à 
sept  jeunes  fliles*. 

On  sait  la  vive  impression  que  la  perte  de  celte  ville 
avait  faite  dans  Paris.  Rien  que  la  nouvelle,  facile  à  pré- 
voir, qu'elle  allait  succomber,  avait  donné  prétexte  aux 
journées  de  septembre.  C'est  le  2  septembre,  au  moment 
où  la  place  était  livrée,  que  les  massacres  (on  n'en  savait 
rien  encore)  commencèrent  dansles  prisons.  Lorsqu'on  eut 
reçu  les  pièces  de  la  capitulation,  et  que  l'on  sut  que 
le  capitaine  Beaurepaire,  commandant  par  ancienneté 
de  grade,  s'était  brûlé  la  cervelle  pour  ne  pas  la  signer, 
rirritiition  fut  grande  et  contre  celui  à  qui  était  échu  le 
droit  fatal  de  commander  quand  il  fallait  se  rendre,  et 
contre  les  habitants  que  la  garnison,  sortie  de  la  place 
avec  tous  les  honneurs  de  la  guerre,  accusait  volontiers 
d'à voi  r  pesé  sur  la  déterm i nation  de  ses  officiersMJn  décret 
du  7  septembre  autorisa  les  commandants  de  place  à 
raser  les  maisons  et  à  brûler  les  meubles  de  tout  bour- 
geoisqui,  la  ville  étant  assiégée,  parlerait  de  se  rendre; 
et  un  autre  du  14  suspendit  les  effets  de  la  loi  du  rem- 
boursement des  ofGces  pour  tout  habitant  de  Verdun  et 
de  Longwy  \  Mais  la  ville  de  Verdun  avait  dû  tout  parti- 
culièrement exciter  l'indignation  publique.  Les  journaux 
avaient  publié  l'adresse,  anonyme  d'ailleurs,  présentée 
au  roi  de  Prusse  sous  les  murs  de  laplaceS  et  l'on  parlait 


1.  Archives,  Vf  552,  dossier  718. 

2.  Sur  les  actes  qui  préccdeal  la  capitulation,  voyez  ibid,,  1**  partie,  pièces 
23-45. 

5.  Séances  des  7  et  li  septembre  1792,  Moniteur  du  9  et  du  16. 

4.  Sire, 

Le  Dieu  par  qui  régnent  tous  les  rois,  ses  plus  parfaites  images  sur  It  terre, 
a  choisi  votre  majesté  pour  rétablir  sur  son  trône  notre  bfortuné  monarque 


320  CHAP.  XXXII.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

d'une  députalion  de  dames  et  déjeunes  filles  qui  éUiient 
allées  lui  offrir  des  dragées  dans  son  camp;  on  parlait 
même  d'un  bal  qu'elles  y  auraient  donné  aux  officiers  en- 
nemis. Aussi  lorsqu'après  la  bataille  de  Valmy,  les  Prus- 
siens firent  retraite,  et  que  leur  garnison  de  Verdun  cul 
capitulé  à  son  tour,  une  enquête  fut  immédiatement 
ouverte  pour  chercher  les  coupables. 

Les  documents  recueillis  dans  celte  enquête,  en  oc- 
tobre et  novembre,  par  la  commission  municipale  pro- 
visoire de  la  ville  reconquise*  furent  envoyés  au  Comité 
de  sûreté  générale,  et  c'est  au  nom  de  ce  Comité  que  le 
représentant  Cavaignac  fit  son  rapport  devant  la  Conven- 
tion, dans  la  séance  du9  février  1795*.  1/ irritation  contre 
la  population  de  Verdun  était  tombée.  On  avait  reconnu 
que  la  ville  n'était  pas  en  état  de  résister;  belle  occasion 
d'incriminer  la  négligence  du  pouvoir  exécutif,  qui  l'avait 
laissée  sans  défense,  et  la  trahison  de  Lafayette,  (jui  n'a- 
vait pas  renforcé  la  garnison,  voulant,  disait  le  rapport, 
«  frayer  jusqu'à  Paris  une  route  facile  aux  armées  com- 
binées de  la  Prusse  et  de  l'Autriche.  »  C'est  contrôles 
membres  du  pouvoir  exécutif  et  contre  Lafayette  que  por- 
tait donc  surtout  le  réquisitoire  de  Cavaignac;  mais  on 


cl  pour  rendre  à  la  couronne  et  à  toute  In  Franco   son  ancienne   splendeur. 

Oui,  Sire,  nous  nous  faisons  gloire  d'ôlrc  les  p!us  fidèles  sujets  do  notre  bon 
roi,  cl  nous  regarderons  comme  le  plus  beau  de  nos  jours  celui  qui  nous  rendra^ 
à  la  suite  do  votre  armée  triomphante,  no$  princes,  nos  paslerirs  el  nof  braves 
émijjrds,  etc.  {Ihhi.,  i'*  pjrlie,  pièce  34,  Cf.,  Moniteur  du  5  octobre  17112). 

I.  C'est  dans  cette  enquête  que  l'on  trouve  le  plus  de  détails  sur  les  faits  qui 
donnent  lieu  à  Tacciisation.  Voyez  /7»iV/.,  2"  el  T\*  parties.  Notons  ce  trait  do  l'in- 
toiTOgatoirc  de  Noyon  (."*  novembre  1792)  :  Lors  de  la  première  sonnnation,  le 
héraut  d'armes  demanda  des  dragées  :  elles  étaient  renommées!  L'oflicier  de 
gendannerie  en  iil  venir  pour  12  livres  et  en  refusa  le  paiement  :  —  on  allait 
envoyer  des  boulets  en  échange.  A  la  deuxième  sommation  le  héraut  d'armes, 
atîriandé,  demanda  des  liqueurs.  Le  lieulenanl-culonel  du  bataillon  de  la  Charente 
lui  en  lit  donner  aus^i  gratuitement  (Archives,  même  dossier,  1'*  partie,  pièce  35). 

"l.  Monilvur  du  11  février  17<J3. 


RAPPORT  DE  CAVAIGNAC.  321 

ne  les  avail  pas  sous  la  main,  el  il  fallait  des  victimes 
expiatoires.  Le  rapporteur  signalait  l'administration  du 
district  el  la  municipalité  qui  étaient  restées  en  fonctions 
sous  la  domination  étrangère;  le  commissaire  Pichon, 
radjudant-gcnéral  Brunelly*  et  plusieurs  gendarmes  qui 
avaient  aussi  continué  leur  service;  les  prêtres  qui  étaient 
revenus,  les  chanoines  qui  étaient  rentrés  en  possession 
de  leurs  bénéfices,  les  religieuses  qui  avaient  obtenu  le 
rétablissement  de  leur  monastère,  et  les  femmes  qui 
avaient  fait  un  si  scandaleux  accueil  à  l'ennemi.  Il  faisait 
de  tous  ces  prévenus  deux  catégories  : 

l""  Ceux  qui  ont  contribué  directement  ou  indirectement  à 
la  contre-révolution  dans  Verdun  ; 

2''  Ceux  qui,  avant  la  redlition,  ont  excité  le  peuple  à  for- 
mer des  attroupements  séditieux,  et  ceux  qui,  après  la  reddi- 
tion, ont  manifeslc  leur  joie  sur  les  succès  des  Prussiens  par 
quelque  acte  répréliensible. 

Après  rétablissement  du  tribunal  révolutionnaire,  on 
n'eût  pas  eu  besoin  de  distinguer;  mais  on  n'était  qu'en 
février  1795.  Le  Comité  de  sûreté  générale  estimait  que 
les  premiers  devaient  être  traités  comme  criminels  de 
lèse-nation  et  se  bornait  à  renvoyer  les  autres  devant 
les  tribunaux  ordinaires. 

Dans  la  seconde  catégorie  se  trouvaient  «  les  femmes 
qui  furent  offrir  des  bonbons  au  roi  de  Prusse,  t  Sans 
estimer  alors  leur  crime  digne  de  mort,  le  rapporteur  en 
prenait  au  moins  occasion  de  faire  contre  les  femmes,  en 
général,  un  réquisitoire  qui  plus  tard  devait  aboutir  à 
tant  de  sanglantes  conclusions  : 


1.  Voyez  rinlciTogatoiredc  Bruntîlly,  21  octobre  1792,  môme  dossier,  3*  partie, 
pièce  5. 

TRiB.  RÉvoL.  m  )l 


822  CItAP.  XXXU.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DfiCADË). 

«  Jusqu'ici,  disait-il,  ce  sexe  en  général  a  hautement 
insulté  à  la  liberté.  La  prise  de  Longwy  fut  célébrée  par  un 
bal  scandaleux.  Les  flammes  qui  embrasaient  Lille  éclairaient 
aussi  les  danses  et  les  jeux. 

Ce  sont  les  femmes  surtout  qui  ont  provoqué  rémigration 
des  Français;  ce  sont  elles  qui,  d'accord  avec  les  prêtres, 
entretiennent  l'esprit  de  fanatisme  dans  toute  la  République, 
et  appellent  la  contre-révolution. 

Cependant,  citoyens,  c'est  aux  mères  que  la  nature  et  nos 
usages  ont  confié  le  soin  de  l'enfance  des  citoyens,  cet  âge  où 
leur  cœur  doit  se  former  à  toutes  les  vertus  civiques.  Si  vous 
laissez  impuni  l'incivisme  des  mères,  elles  inspireront  à 
leurs  enfants,  elles  leur  prêcheront  d'exemple  la  haine  de  la 
liberté  et  l'amour  de  l'esclavage. 

Il  faut  donc  que  la  loi  cesse  de  les  épargner,  et  que  des 
exemples  de  sévérité  les  avertissent  que  l'œil  du  magistrat 
les  surveille,  et  que  le  glaive  de  la  loi  est  levé  pour  les  frap- 
per, si  elles  se  rendent  coupables.  » 

Les  conclusions  du  rapport  furent  pourtant  amendées 
dans  la  discussion.  Pons  (de  Verdun),  prenant  la  cause 
de  ses  concitoyens,  fit  déclarer  d'abord  qu'ils  n'avaient 
point  démérité  de  la  patrie,  et  il  présenta  les  excuses  des 
corps  administratifs  :  si,  après  l'occupation,  ils  étaient 
restés  dans  la  ville,  c'était,  disait-il,  pour  le  bien  des 
habitants.  On  acceptait  encore  ces  raisons  alors,  et  on  se 
borna  à  déclarer  qu'ils  seraient  inéligibles  aux  fonctions 
publiques  tout  le  temps  de  la  guerre.  On  maintint  l'ac- 
cusation contre  les  gendarmes  qui  avaient  continué  leur 
service  sous  les  Prussiens  ;  contre  l'ancien  évoque  que 
l'ennemi  avait  ramené;  contre  quelques  chanoines  et 
quelques  religieuses  rentrés  avec  lui  ;  contre  Neyon,  le 
commandant  de  la  place,  ainsi  que  plusieurs  autres  per- 
sonnes   particulièrement  compromises  et  nommément 


DÉCRET  DU  9  FÉVRIER  1793.  ENQUÊTE.       325 

désignées  dans  le  môme  article.  Ils  étaient,  au  nombre  do 
vingt-cinq,  renvoyés  devant  les  tribunaux  compétents. 
L'information  commencée  devait  se  continuer  aussi 
par  les  mêmes  tribunaux  <c  pour  le  procès  être  fait  et 
parfait  aux  accusés  qui  y  sont  dénoncés,  et  notamment 
à  ceux  qui  se  portèrent  en  attroupement  à  l'hôtel  de  la 
commune  pour  presser  la  capitulation  et  aux  femmes 
qui  furent  au  camp  de  Bar  haranguer  le  roi  de  Prusse  et 
lui  offrir  des  présents  ;  »  et  tous  les  autres,  chanoines, 
religieux,  ecclésiastiques  ou  fonctionnaires  publics, 
rentrés  à  la  suite  des  Prussiens,  mais  non  compris  dans  le 
décret  d'accusation,  étaient  simplement  expulsés*. 

L'information  avait  donc  élé  reprise  par  le  tribunal 
criminel  de  la  Meuse;  mais  il  n'y  mit  pas  une  grande 
activité.  C'est  après  plus  de  neuf  mois,  le  29  brumaire 
seulement  (19  novembre  1793),  que  l'accusateur  public 
requit  la  mise  en  accusation  des  prévenus  ;  et  pour  éviter 
les  frais  de  transport  d'un  si  grand  nombre  de  personnes, 
il  proposa  de  transférer  le  tribunal  à  Verdun  même,  sauf 
à  mettre  les  prévenus  en  arrestation  provisoire  jusqu'à 
ce  que  le  ministre  de  la  justice  consulté  y  eût 
donné  son  assentiment*.  Mais  à  Paris  on  n'était  pas  si 
ménager  des  deniers  de  l'Étal  en  cette  matière.  Le  mi- 
nistre Gohier  répondit  en  invitant  le  tribunal  de  la  Meuse 
non  pas  à  faire  venir  les  prévenus  devant  lui  à  Verdun, 
mais,  ce  qui  élait  tout  autre  chose,  à  les  renvoyer  devant 
le  tribunal  révolutionnaire  (1*'  nivôse)'.  Ce  fut  pour  pré- 
parer cet  envoi  que  le  tribunal  nomma  deux  délégués, 


1.  Décret  du  9  février  1795,  Moniteur  du  11.  Voyei  le  décret  aux  Appen- 
dices,  n«  VIII. 

2.  Archives,  W  552,  dossier  718,  5*  partie,  pièce  64. 

3.  Ibid. .  pièce  65. 


324  CUAP.  XXXII.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

avec  mission  d'aller  à  Verdun  rechercher  les  coupables 
(18  nivôse)  *,  et  ce  fut  en  vertu  de  cette  délégation  que  le 
président  et  l'accusateur  public  s'y  rendirent  de  leur 
personne  et  y  firent  cetle  enquête  (21  nivôse)'. 

Les  prévenus  n'avaient  donc  pas  gagné  beaucoup  à 
attendre.  Le  25  nivôse  (14  janvier)  Ilerbillon,  G.  Lefebvrc 
et  La  Corbière  s'adressèrent  aux  représentants  du  peuple 
dans  le  département  de  la  iMeuse,  réclamant  contre  la 
décision  minislérielle,  si  contraire  au  décret  du  9  février 
qui  les  avait  renvoyés  devant  le  tribunal  criminel  du 
département'.  Le  représentant  Mallarmé  prit  quelques 
informations  sur  leur  compte,  et  il  en  est  qui,  par  suite 
decesrenseigncmenis,  furent  laissés  provisoirement  dans 
leur  prison  (16  ventôse)  *.  L'enquête  touchait  alors  à  son 
terme.  Le  24  ventôse  le  tribunal  arrêta  la  liste  et  de  ceux 
qu'il  envoyait  au  tribunal  révolutionnaire  et  de  ceux  qui 
seraientmisprovisoirementen  liberté.  Ces  derniers  étaient 
les  moins  compromis  des  habitants  qui  avaient  été  à  la 
maison  commune,  demandant  la  reddition  de  la  place. 
Dans  la  première  catégorie  se  rangeaient  ceux  qui  étaient 
nominativement  compris  dans  le  décret  du  9  février 
1793,  les  gendarmes  et  de  plus  les  femmes  prévenues 
d'avoir  été  au  camp  prussien.  Comme  plusieurs  n'étaient 
pas  désignées  par  leurs  prénoms  et  qu'il  y  avait  plus 
d'une  personne  du  môme  nom  à  Verdun,  le  président  et 
un  juge  du  tribunal  étaient  autorisés  à  faire,  après  un 
supplément  d'enquête,  les  rectifications  nécessaires". 

i.  Archives,  même  dossier,  5*  parlic,  pièce  02. 

2.  Ibid.^  !'•  partie,  pièce  2K. 

3.  Ibid.^  p.  Cl. 

4.  L'arrêté  est  cité  dans  la  pièce  suivante. 

5.  Ibid,,  2»  partie,  pièce  67.  Cf.  pièce  68  (29  vcniôsc)  la  lettre  du  pi-ésident  à 
l'accusateur  public  du  tribunal  révolutionnaire,  en  lui  envoyant  les  prévenus,  et 
pour  la  liste  des  prévenus,  l'appendice  n""  IX  à  la  fin  du  volume. 


LES  PRÉVEiNUS  DE  VERDU.N  ENVOYÉS  A  PARIS.  325 

Toutes  les  pièces  recueillies  parle  tribunal  furent  donc 
renvoyées  à  Paris,  et  les  prévenus  s'étaient  empressés 
d'y  faire  parvenir  à  leur  tour  nombre  de  mémoires  ten- 
dant à  les  défendre*.  Eux-mêmes  ne  tardèrent  pas  à 
suivre.  On  a  le  récit  du  voyage  dans  quelques  pages  d'un 
mémoire  qu'une  jeune  femme,  jeune  fille  alors  de  seize 
ans,  Tune  des  deux  survivantes  de  la  catastrophe,  rédigea 
plus  lard  pour  sa  propre  fille,  et  qu'un  éloquent  écri- 
vain a  conservé  dans  un  écrit  destiné  à  venger  contre 
d'indignes  mépris  les  vierges  de  Verdun*. 

«  Le  10  mars  au  matin  (20  ventôse)  des  charriots 
découverts  arrivèrent  devant  la  prison;  nous  y  mon- 
tâmes toutes  trois  avec  les  trois  sœurs  Vatrin,  ma 
tante,  la  baronne  de  Lalance,  Sophie  Tabouillot  avec 
sa  mère,  et  vingt-sept  autres,  lant  hommes  que  femmes, 
que  l'on  acheminait  tous  ensemble  vers  Paris  sous 
l'escorte  d'un  fort  détachement  de  gendarmerie. 

c<  Le  voyage  se  fit  assez  gaiement  ;  nous  savions  bien  le 
sort  qui  nous  était  réservé,  et  cependant  nous  n'en  étions 
pas  troublées.  Le  voyage  va  faire  pleuvoir  sur  nous  des 
insultes,  des  vexalionsde  tout  genre,  et  nous  sommes  pai- 
siblement résignées  à  tout  ceque  le  Seigneur  permettra... 

1.  Voyez  ibid.,  ô"  partie,  pièce  49  (3  pluviôse),  dt'position  contre  Grîinoard 
(il  a  injurié  un  gendarme  national  ;  on  Ta  vu  aller,  à  l'heure  de  la  parade,  voir 
le  camp  prussien,  s'entretenir  avec  des  ofliciers  prussiens^;  —  pièce  66,  dénon- 
ciation pnr  lettre  contie  Drench;  —  pièce  00  (30  germinnl),  dénonciation  contre 
Margueiitc  Croule  :  qu'cliccsl  souvent  dans  l'ivresse  et  que  dans  ce  moment  elle 
ne  cesse  de  s'étcnilrc  en  propos,  incmc  contre  la  Convention  nationale;  —  p.  02, 
autre  de  l.i  même  date  contre  la  même. 

Pièce  08,  ménioiic  justificatif,  par  Hcrbillon;  —  pièce  69  :  Nie.  Martin,  ci- 
devant  chanoine  de  la  Magdcleinc  de  Verdun,  aux  représentants  du  peuple  dans  le 
département  de  la  Meuse  ;  —  pièce  70,  mémoire  justificatif  de  Claude  de  La  Cor^ 
bière;  —  pièce  7i,  lettre  de  Grimoard  aux  représentants  du  peuple;  — pièce 72. 
mémoire  justificatif  pour  Barlhe  cl  Lamèie*;—  et  pièces  73-82,  attestations  de 
plusieurs  lialiitanls  de  Verdun  en  faveur  de  Thuillcux. 

2.  Cuvillicr-Fleury,  Porlraifn  politiques  et  rivolutiounaireu  (Pans,  1851). 


326  GUAP.  XX\n.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

«  Les  gendarmes,  pendant  la  route,  se  conduisii^nl 
envers  tous  les  prisonniers  avec  autant  d'égards  et 
d'humaniléque  la  crainte  de  se  compromettre  et  de  nous 
compromettre  nous-mêmes  le  permettait. . .  » 

—  Ce  n'est  pas  la  seule  circonstance  où  la  conduite 
des  hommes  de  ce  corps  d'élite  ait  fait  contraste  avec 
celle  des  agents  même  les  plus  élevés  de  cette  justice. 

«  Quelquefois,  lorsqu'ils  étaient  assurés  qu'aucun 
danger  ne  nous  menaçait,  ils  nous  laissaient  sortir  pour 
nous  délasser  de  la  fatigue  que  nous  occasionnaient  les 
cahots  des  chariots  sur  lesquels  nous  étions  montées. 
Comme  tous  les  jours  on  en  changeait,  nous  ne  trou- 
vions jamais  de  paille  pour  nous  asseoir.  Quelques-unes 
étaient  assises  sur  les  petits  paquets  qui  renfermaient  le 
peu  de  linge  que  nous  avions  emporté  ;  mais  les  autres 
étaient  obligées  de  rester  droites  et  seulement  appuyées 
sur  les  côtés  des  chariots.  Cependant  nos  conducteurs 
faisaient  ce  qu'ils  pouvaient  pour  nous  :  mais  tout  le 
monde  sait  qu'en  Champagne  il  est  difûcile  de  se  pro- 
curer du  fourrage,  surtout  au  printemps*.  » 

Dès  leur  arrivée  les  prévenus  avaient  été  conduits  à  la 
Conciergerie  :  c'est  un  sîgne  qu'on  ne  voulait  plus  les 
faire  longtemps  attendre.  Quatre  autres  les  y  vinrent 
rejoindre  par  suite  d'un  arrêté  de  Mallarmé  du  6  germi- 
nal':  Fortin,  Chotin,  Petit  et  la  fille  Croûte,  une  fille 
publique  presque  toujours  ivre  :  elle  avait  tenu  des  pro- 
pos injurieux  pour  la  milice  qu'elle  appelait  «  crapauds 
bleus;  »  rien  de  commun  avec  l'affaire  de  Verdun;  mais 


i .  Cuvillier-Fleury,  PortraiU  politiques  et  révolutionnairei,  append.  n»  IV, 
p.  440. 

2.  Arr^lé  pris  à  la  suite  d'une  information  faite  par  le  conseil  général  de 
Venlun  le  23  ventôse.  (Archives,  même  dossier,  l"*  partie,  pièces  12  et  16.) 


INFORMATION  AU  TRIBUNAL  RÉVOLUTIONNAIRE.  327 

il  ne  déplaisait  pas  de  la  joindre  aux  dames  el  aux  jeunes 
filles  qui  allaient  paraître  devant  le  tribunal  :  c'était, 
en  souillant  les  autres  par  cette  association,  une  bonne 
occasion  de  s'en  débarrasser. 

Quant  à  Fouquier-Tinville,  dès  le  9  germinal,  son 
siège  était  fait.  Un  mandat  d'arrêt,  lancé  contre  trente  des 
prévenus,  marqua  le  commencement  des  nouvelles 
procédures*,  et  le  12  les  interrogatoires  commencèrent 
devant  les  juges  du  tribunal. 

Le  commandant  de  la  place  Joseph  de  Neyon  retraça 
le  tableau  de  la  détresse  qui  l'avait  forcé  à  capituler'.  Le 
capitaine  de  gendarmerie  Pelegrin  avait  d'autres  excuses. 
[1  n'était  pas  compris  dans  la  capitulation,  et  il  en  vou- 
lait proGter  comme  le  reste  des  troupes  ;  mais  quand  il 
sortit  avec  ses  gendarmes  il  fut  rencontré  par  un  déta- 
chement ennemi,  ramené  de  force  et  contraint  au  ser- 
ment de  ne  rien  entreprendre  contre  le  roi  de  Prusse  et 
de  rester  fidèle  au  ci-devant  Louis  XVP.  Il  en  convenait, 
ainsi  que  les  quatre  gendarmes  arrêtés  avec  lui  et  con- 
traints au  même  serment  :  Joulin,  Milly,  Leclerc,  Des- 
prezMJn  cinquième  gendarme,  P.  Thuilleux,  était  incri- 
miné pour  un  autre  fait  :  il  avait  porté  une  lettre  de 
l'émigré  Breteuil,  alors  à  Verdun,  à  d'autres  émigrés; 
mais  il  ne  l'avait  fait  que  sous  la  menace  d'être  pendu, 
—  et  pour  cela  il  était  menacé  de  la  guillottino\  Le 
vieux  Grimoard  (70  ans),  ancien  colonel  d'artillerie, 
signalé  comme  ayant  porté  l'écharpe  blanche  après  Toc- 
cupation,  disait  qu'il  ne  l'avait  portée  que  comme  insigne 

1.  Ai-cliivcs,  W  352,  dossier  718,  2«  partie,  pièce  50. 

2.  ibid.,  !'•  partie,  pièce  31.  Cf.  son  interrogatoire  à  Verdun»  3  novembre 
1792,  ibid.y  pièce  33.  —  3.  Ibid.,  2*  partie,  pièce  50. 

4.  Ibid.,  2-  partie,  p.  50-53. 

5.  Ibid.t  pièce  56. 


328  CHAP.  XXXn.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

de  vétéran  et  qu'il  l'avait  ainsi  portée  pendant  le  siège  *. 
Daubermesnil,  plus  âgé  encore  (75  ans),  major  de  la  cita- 
delle de  Verdun,  de  1765  au  l"août  1791,  époque  où  la 
charge  fut  supprimée,  afGrmait  qu'il  n'avait  pas  repris 
de  service  sous  la  domination  prussienne;  mais  il  recon- 
naissait qu'il  avait  été  employé  à  délivrer  aux  habitants 
des  permis  d'entrer  dans  la  citadelle,  sur  la  réquisition 
expresse  du  gouverneur,  M.  deCourbière*.  H.-Fr.  Croyé, 
capitaine  d'ouvriers  d'artillerie,  qui  ne  se  trouvait  pas 
à  Verdun  pendant  le  siège,  mais  à  Regret,  protestait 
contre  l'accusation  d'avoir  aidé  les  ennemis  à  établir  une 
batterie  à  Saint-Barthélémy  contre  la  citadelle'. 

Indépendamment  de  ces  militciires  plusieurs  bourgeois 
étaient  impliqués  dans  les  événements  qui  avaient  amené 
la  capitulation  ou  qui  Tavaienl  suivie  : 

Philippe  Périn,  droguiste,  signalé  comme  le  principal 
promoteur  du  rassemblement  qui  pesa  sur  les  détermi- 
nations du-Conseil  de  défense*  ;  Jacques  Petit,  vigneron; 
François  Fortin,  marchand  cirier,  accusés  de  l'avoir 
secondé'. 

Chotin  fils,  perruquier,  suspect  d'avoir  été  en  relation 
avec  les  émigrés  :  il  était  en  quelque  sorte  trahi  par  son 
état*. 

Nicolas  Lamèles,  receveur  du  district,  et  J.-B.  Barthe, 
receveur  de  la  commune  et  juge  de  paix,  avaient,  après  la 
capitulation,  reçu  ordre  du  maire,  au  nom  du  gouverne- 
ment prussien,  de  se  rendre  au  conseil  général  de  la 


1.  Archives,  Vf  352,  dossier  718,   2*  partie,  pièce  54,  cf.  son  interrogatoire  du 
21  octobre  1702. 

2.  Ibid.,  pièce  58.  —  3.  Ibid,,  pièce  54. 

4.  Ibid.,  p.  31. 

5.  Ibid.,  1"  partie,  pièces  19  et  20. 
0.  Ibid,,  pièce  21. 


LES  MILITAIRES,  LES  HABITANTS,  LES  ECCLÉSIASTIQUES.   329 

commune  pour  y  remplir  leurs  fondions  d*adjoinls. 
Dans  l'enquôtc  faile  en  octobre  1792,  à  Verdun,  La  mêles 
avait  dit  qu'il  avait  prolesté,  refusant  de  reconnaître 
rautorilé  prussienne  et  d'exercer  aucune  fonction;  et  il 
afGrmail  qu'en  effet  il  n'en  avait  rempli  aucune  *.  Barlhe 
avouait  qu'il  s'était  rendu  commo  Lamèles  à  la  munici- 
palité, où  sa  présence  était  requise  pour  assister  à  toutes 
lesopérationsenmatièred'administration  et  d'imposition, 
à  peine  de  nullité.  11  l'a  fait  pour  ne  pas  être  cause  d'un 
retard  ou  d'une  inexécution  préjudiciable  à  la  ville',  et 
le  18  germinal  il  dit  qu'il  a  su  tirer  parti  de  sa  position 
pour  lui  rendre  des  services.  Il  est  allé  chez  le  comman- 
dant prussien  pour  obtenir  des  réductions  sur  les  contri- 
butions exigées  et  a  fait  plusieurs  autres  démarches  en 
faveur  de  ses  concitoyens*. 

Puis  les  chanoines  ou  ecclésiastiques,  religieux  ou  re- 
ligieuses, compromis  à  divers  litres  pendant  l'occupa- 
tion : 

Jean  Gossin  (69  ans),  chanoine  de  la  Magdeleine  à 
Verdun,  y  était  resté  pendant  le  bombardement  et  s'était 
borné,  après  le  siège,  à  faire  visite  à  l'évêque  qui  venait 
de  rentrer  à  la  suite  de  l'ennemi*;  Jean-Miçhel  Colloz 
(72  ans),  ci-devant  bénédictin,  prieur  de  Saint-Fïéry, 
archiviste  et  bibliothécaire  de  Verdun,  se  défendait  d'a- 
voir fait  cette  visite.  S'il  avait  vu  l'évêque,  c'élait  mandé 
par  son  ordre,  pour  lui  rendre  compte  de  l'état  des  ar- 
chives de  sa  maison  '.  Claude-Elisabeth  Lacorbière,  ci- 


1.  Archives,  W  352,  dossier  718,  2*  partie,  pièce  60. 

2.  Ibid.,  pièce  62. 

3.  Ibid.,  pièce  63.  Voyez  en  outre  les  mémoires  justificatirs  de  Bartlic  et  de 
Lamèles,  ibid.,  i'*  partie,  pièce  60. 

4.  Ibid.,  2»  partie,  p.  32. 

5.  Ibtd.,  pièce  33. 


330  CHAP.  XXXH.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

devant  doyen  du  chapitre  de  la  cathédrale,  interrogé  s'il 
avait  reçu  Tévèque  chez  lui,  disait  qu'il  l'avait  vu  dans 
sa  voiture  sur  une  place.  L'évêque  lui  avait  dit  qu'il 
venait  chez  lui  <c  en  vertu  d'une  lettre  de  logement.  » 
C'est  à  ce  titre  qu'il  l'avait  logé  en  effet'.  C'est  par  la  mu- 
nicipalité et  le  district  qu'il  avait  été  rétabli  le  14  septem- 
bre dans  ses  fonctions  à  la  cathédrale.  C'est  de  la  mémo 
sorte  que  Christophe  Herbillon  (76  ans),  curé  de  Saint- 
Médard,  avait  été  réintégré  dans  son  église;  Guillaume 
Lefèbvro,  bénédictin,  était  resté  ce  qu'il  était  lors  de  la 
prise  de  Verdun  '. 

Quant  aux  femmes,  il  y  en  avait  un  premier  groupe, 
signalé  comme  ayant  porté  au  camp  prussien  les  trop 
fameuses  dragées  de  Verdun:  Mme  Lalance  et  la  veuve 
Masson,  qui  les  avaient  achetées  chez  le  conûseur  Tous- 
saint ;  MmeTabouillot  et  sa  fille  Claire  Tabouillot,  et  les 
trois  demoiselles  Henry  (Suzanne,  Gabrielle  et  Barbe). 
Dans  leur  premier  interrogatoire,  à  la  fin  d'octobre,  de- 
vant la  commission  municipale  provisoire,  Mme  Lalance 
et  Mme  veuve  Masson  avaient  reconnu  qu'elles  avaient 
acheté  des  dragées  chez  le  confiseur  Toussaint,  qu'elles 
les  avaient  déposées  dans  la  voiture  pour  aller  au  camp 
prussien  avec  l'intention  de  les  offrir  au  roi  et  aux  offi- 
ciers, ajoutant  toutefois  qu'en  route  elles  avaient  changé 
de  résolution  et  s'étaient  abstenues  de  les  offrir'. 
Mme  Tabouillot  et  sa  fille  avaient  avoué  qu'elles  avaient 
accompagné  Mmes  Lalance  et  Masson,  et  confirmaient 
leurs  déclarations  sur  les  dragées^  ;  les  demoiselles  Henry 


1.  Archives,  \V  352,  dossier  7iK.  2«  partie,  pii'ceSD. 

2.  Ihid.,  pii'ce  34. 

3.  /fciV/.,  pièce  28  (30  oclobrc  1702). 

4.  !bid.  (27  octobre). 


LES  FEMMES  ET  LES  JEUNES  FflXES.  531 

n'avaient  su  qu'il  y  avait  des  dragées  qu'en  voyant  lo 
panier  dans  la  voiture*. 

Devant  le  juge  du  tribunal  révolutionnaire  (12  ger- 
minal), sachant  à  qui  elles  avaient  afCaire  maintenant  et 
comment  la  moindre  inconséquence  devenait  crime  ca- 
pital, elle  essayèrent  de  revenir  sur  ces  déclarations'. 
Claire  Tabouillot  seule  avoua  qu'il  y  avait,  avec  les  rafraî- 
chissements contenus  dans  un  panier,  quelques  livres 
de  dragées  qu'on  avait  eu  l'intention  d'offrir  aux  ofGciers 
logés  chez  elle;  mais  elle  maintenait  qu'on  n*y  donna 
pas  suite  et  qu'on  rapporta  les  dragées  à  Verdun*. 

Un  autre  groupe  de  femmes  étaient  allées  au  camp 
une  autre  fois  et  sans  dragées:  c'étaient  la  demoiselle 
Lagirouzicre  et  les  trois  demoiselles  Vatrin  (les  dames 
qu'elles  avaient  accompagnées,  et  qui  avouèrent  en  oc- 
tobre leur  visite  au  roi  de  Prusse,  ne  figurent  pas  au 
procès)  et  avec  elles  une  veuve  Brigand  qui  niait  même 
sa  visite  au  camp\  La  demoiselle  Lagirouzière  et  les 
demoiselles  Vatrin  ne  nièrent  pas  cette  imprudence; 
elles  étaient  allées  au  camp  par  curiosité  et  comme  tout 
le  monde,  sans  doute  dans  l'espoir  de  voir  ces  batteries 
dont  les  projectiles  les  avaient  tant  effrayées*.  Hélène 
Vatrin,  la  plus  jeune  des  trois  sœurs,  avouait  même 
c(  qu'elle  avoit  parlé  au  roi  de  Prusse  qui  lui  demanda 
s'il  y  avoit  comédie  à  Verdun,  et  qu'elle  lui  avoit  répondu 
que  non  »  ;  elle  ajoutait  que  «  c'étoit  à  cela  que  s'étoit 
bornée  toute  la  conversation®.  >  Le  prétendu  bal  où  les 


1.  Archives,  W  552,  dossier  718,  2*  partie,  pièce  28  (27  octobre  1792). 

2.  Ibid.,  y^'ièccs  41,46,40. 
5.  Ibîd.^  pièce  4.'5. 

4.  Ibid.,  pièce  40. 

5.  Ibid.,  p.  40  et  57-50. 
Ti.  //>/>/.,  pièce  57. 


352  aiAP.  XXXÏI.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DfXADE). 

femmes  de  Verdun  avaient  dansé  avec  les  Prussiens,  il 
n'en  était  même  plus  question  alors.  Mais  le  juge  veut 
grossir  la  conspiration.  On  ne  peut  que  lever  les  épaules 
de  pitié  quand  on  Tentend  demander  à  la  jeune  Bari)e 
Henry  : 

Si  pendant  le  siège  de  la  ville  elle  n*a  pas,  par  ses  intri- 
gues, forcé  les  autorités  constiiuées  et  la  garnison  à  rendre 
cetle  place  aux  ennemis  de  la  France  *  ? 

Elle  avait  alors  quinze  ans! 

A  cette  même  question,  Anne  Vatrin  répond  ingénu- 
ment : 

Qu'elle  avoit  trop  peur  pour  cela;  qu'elle  s'étoit  cachée 
dans  son  jardin  pour  voir  tomber  les  bombes*. 

La  curiosité  plus  forte  que  la  peur  !  Sans  doute,  quand 
elle  en  voyait  une,  elle  se  cachait  les  yeux  de  ses  deux 
mains  pour  en  éviter  les  éclats! 

L'accusateur  public,  dans  son  réquisitoire,  divisa  les 
accusés  en  trois  classes  : 

La  première  comprenant  d'abord  les  militaires  :  le 
lieutenant-colonel  Neyon,  commandant  de  Verdun;  Gni- 
MOARD,  ancien  colonel  du  régiment  provincial  de  l'artil- 
lerie de  Metz;  Pelegiun,  capitaine  de  gendarmerie,  avec 
les  cinq  gendarmes  Îiiuilleux,  Jodlln,  Milly,  Leclerc  et 
Gérard  Desprez  ;  puis  ceux  dont  les  manifestations  avaient 
hiUé  la  capitulation  de  la  ville  ou  qui  y  avaient  rempli  des 
fonctions  pendant  l'occupation  prussienne:  Crové,  capi- 
taine d'ouvriers  d'artillerie;  Daubermesnil,  major  de  la 
place,  qui  était  resté  dans  la  citadelle  pendant  l'occupa- 


1.  Arrliivcs,  \V  rjr)2,  dossier  718,  2*  partie,  pièce  40. 

2.  Ibû/.,  pièce  39. 


ACTE  D'ACCUSATION.  353 

lion;  Lamèles  et  Bahtiie,  adjoints  à  la  municipalilé  dans 
le  même  temps;  Periun,  droguiste,  signalé  comme  l'in- 
stigateur du  mouvement  populaire  ;  enfin  les  trois  indi- 
vidus associés  par  Mallarmé  au  funèbre  convoi,  pour  des 
sentiments  ou  des  propos  anti-civiques  :  François  Foutin, 
marchand;  François  Ciiotin,  perruquier;  Petit,  vi- 
gneron. 

La  seconde  classe  où  se  rangeaient  les  cinq  ecclésias- 
tiques qui,  bien  qu'insermentés,  avaient  repris  à  Verdun 
l'exercice  de  leur  état  :  Cl.  Lacorbière,  doyen  du  chapi- 
tre; CoLLOz  (72  ans),  et  G.  Lefebvre,  anciens  bénédictins; 
Chr.  FIerbillon  (76  ans),  curé  de  Saint-Médard,  et  J.  Gos- 
siN  (69  ans),  chanoine  de  la  Magdeleine.  «  Si  nous  consi- 
dérons la  conduite  des  prêtres,  dit  l'accusateur  public 
dans  son  réquisitoire,  nous  ne  voyons  pas  qu'ils  aient 
attaqué  la  liberté  à  force  ouverte,  mais  au  moins  nous 
connoissons  toutes  leurs  intrigues,  toutes  leurs  menaces, 
leurs  efforts  pour  ressusciter  leur  charlatanisme*  ;  »  — 
et  c'était  assez. 

La  3*  classe  comprenait  les  femmes,  «  un  sexe  foible, 
comme  dit  Taccusnteur  public,  parmi  lequel  se  trouvent 
des  femmes  que  l'âge  a  mûries,  et  d'autres  qui  sont  en- 
core dans  loute  l'ingénuité  de  la  nature  et  qui  devraient 
en  avoir  la  vérité,  »  phrase  à  effet  qui  répond  à  la  fois 
à  ceux  qui  ont  exagéré  ou  qui  ont  voulu  réduire  à  rien 
l'histoire  des  ce  vierges  de  Verdun  »;  et  la  liste  des  accu- 
sées y  répond  mieux  encore  :  on  y  compte  sept  femmes*  et 
sept  jeunes  ûlles  :  les  trois  sœurs,  Suzanne,  Gabrielle  et 

1.  Bullclin^nr  50,  p.  200. 

*i.  Gcncvièvc-Elisabelh  Dauphin,  feiiiine  Brigand,  50  ans;  —  Margucrile-An- 
géliquc  Ij^  GiRooziÈRE;  48  an»;  —  Anne  Grandfebvre,  femme  Tabouillot;  — 
Tlicrcsc  PiERsoN,  Temnic  Bestel  ;  —  Maric-Fraiiçuisc  Ue.nrt,  femme  Lala5ce  ; 
—  Franijoisc  Herbilu».  veuve  K asson  ;  —  Marguerite  Croûte,  48  ans. 


S34  CIIAP.  XXXlî.  —  FLORÉ\L  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

Barbe  Uenuy  (26,  25  et  17  ans);  les  trois  sœurs  Anne, 
Henriette  et  Hélène  Vatrin  (25,  25  et  22  ans),  et  Claire 
Tabouillot  (17  ans),  les  six  premières,  orphelines  de  père 
et  mère*;  la  septième,  orpheline  de  père,  voyait  sa  mère 
(Anne  Grandfebvre) ,  auprès  d'elle,  sur  les  bancs  des  ac- 
cusés. Ceux,  du  reste,  qui  de  nos  jours  ont  voulu  vieillir 
ces  pauvres  jeunes  ûlles,  pour  diminuer  l'intérêt  que 
leur  âge  inspire,  peuvent  se  recommander  de  l'exemple 
de  ce  président  du  Comité  révolutionnaire  de  Verdun, 
moine  défroqué,  qui,  interrogeant  la  plus  jeune,  lui 
disait  : 

Comment  t'appelles-tu?  —  Barbe  Henry.  —  Quel  àgc  as- 
tu  ?  —  Seize  ans.  —  (S'adrcssant  au  greffier  :)  —  Écris  :  fille 
majeure,  —  Non,  citoyen,  je  ne  suis  pas  majeure,  puisque 
je  n'ai  que  seize  ans.  —  Tais-toi.  Tu  aimes  les  Capcts,  puisque 
tu  as  offert  des  dragées  et  des  fleurs  au  tyran  prussien.  (Au 
greffier  :)  Citoyen,  écris  fille  majeure  I 

Elle  eut  grand'peine  à  faire  écrire  son  àgc  véritable. 
On  l'écrivit  pourtant.  Respect  enfin  pour  le  procès-ver- 
bal! 

L'accusateur  public  reprenait  les  griefs  sur  les(iuels 
les  accusés  de  ces  trois  classes  avaient  eu  à  répondre  dans 
leurs  précédenls  interrogatoires. 

Quant  aux  femmes,  ce  qu'on  leur  reprochait  surtout, 
c'était  leur  démarche  solennelle  au  camp  des  Prussiens, 
et  les  présents  qu'elles  y  auraient  portés.  A  cet  égard  la 
légende  s'évanouissait  devant  le  témoignage  fort  grossier 
et  malveillant  d^ailleursdu  charretier  qui  les  avait  con* 
duites  au  camp  : 


1.  La  mère  des  demoiselles  Henry,  qui  ligure  dans  riiifurniation  de  170^, 
était  morte  depuis. 


LA  VISITE  AU  CAMP  PRUSSIEN.  3S5 

J.  N.  Bourguignon  a  dit  et  dépose  que,  quelques  jours  après 
le  hoinhardemcnt  de  ladite  commune,  il  lui  a  été  ordonné  de 
mettre  les  chevaux  au  charc/  de  triomphe  pour  conduire  au 
camp  du  ttran,  Roy  de  Prusse,  à  Bras  les  nommées  femme 
Tabouillotet  sa  fille,  la  femme  et  la  fille  Lalance  de  Mongaut, 
les  trois  demoiselles  Henry,  Dcspondrian  (Bcrmont  d'Espon- 
deilhan),  la  femme  Lalance  qui  a  son  mari  émigré  et  la  Sam- 
son,  ayant  accompagné  derrière  le  char,  à  pied;  lesquelles 
dénommées  ont  été  au  camp  du  roi  de  Prusse  à  Bras,  distance 
d'une  lieue,  avec  deux  chevaux  attelés,  et  beaucoup  d'autres 
qui  ne  connolt  pas;  dans  ledit  chard  de  triomphe  il  y  avoit 
un  panier,  qui  a  été  pris  chez  (la)  nommée  Lalance  de  Fromc- 
rcville  ;  a  dit  aussi  que  le  nommé  Despondrian,  qui  a  été 
invité  à  faire  la  même  partie,  a  monté  sur  le  dit  char  et  s*est 
laissé  conduire  jusqu'au  front  de  bandière  du  dit  camp  ouïes 
factionnaires  du  liran prussien  ont  fait  arrêter  la  dite  voiture; 
par  ordre  ou  non,  il  n'a  été  permis  qu'aux  femelles  scélérates 
d'entrer  et  parcourir  dans  le  camp  et  non  au  scélérat  du  sexe 
masculine 

Et  raccusateur  public  lui-même  confirmait  le  carac- 
tère fort  peu  solennel  de  celte  visite  quand,  usant  d'une 
image  beaucoup  moins  flatteuse  pour  le  sexe  faible  dont 
il  parlait  plus  haut,  il  ajoute  : 

«  On  vous  a  dit  que  ce  char  n'était  autre  chose  qu'une 
misérable  charrette  ouverte  de  tous  côtes,  un  char  à  fu- 
mier. Eh  bien  !  en  appréciant  à  leur  juste  valeur  ces 
femmes  rampantes,  montées  dans  leur  voiture  à  fumier, 
je  dis  que  jamais  cette  charrette  «'en  voitura  tant  que 
lorsque  ces  femmes  allèrent  visiter  le  tyran.  » 

Il  était  pourtant  difficile  de  les  comprendre  toutes  dans 
celte  prétendue  procession,  portant,  en  cet  équipage,  au 
roi  de  Prusse  des  compliments  et  des  dragées:  des  trois 

1.  Archives  W  3524  dossier  718,  3*  partici  pièce  48  (23  pluviôse). 


356  CUAP.  XXXÏI.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉaDE). 

demoiselles  Vatrin,  par  exemple,  l'une  n'était  pas  allée 
au  camp  et  les  deux  autres  y  étaient  allées  un  autre  jour 
que  les  demoiselles  Henry  et  Tabouillot.  Mais  deux  des 
trois  sœurs,  Anne  et  Henriette,  étaient  convenues  que, 
pendant  l'occupation,  elles  avaient  donné  4000  livres 
à  un  ancien  ami  de  leur  famille,  Rodes,  ci-devant  pré- 
sident au  parlement  de  Metz,  qui  revenait  sans  ressour- 
ces^  Elles  renouvelèrent  leurs  déclarations,  chacune  des 
deux  revendiquant  pour  soi  ce  que  l'on  qualifiait  crime 
dans  cet  acte  de  générosité,  afin  d'en  décharger  Taiitrc. 
On  aurait  voulu  obtenir  des  autres  des  déclarations  qui 
leur  servissent  d'excuse,  en  rejetant  la  faule  sur  leurs 
parentes  qu'elles  se  seraient  bornées  à  suivre.  Mais  elles 
refusiTenl  de  sauver  leur  vie  à  ce  prix;  et  ce  noble^dé- 
vouement  laissa  les  juges  insensibles  : 

«  Malheureusement  pour  le  triomphe  de  rinnocence,  dit 
le  Bulletin  du  tribunal,  ces  jeunes  personnes,  soit  par  une 
opiniâtreté  mal  entendue,  soit  par  attachement  pour  leurs 
mères  et  leurs  coaccusées,  n'ont  point  seconde  le  tribunal  qui 
s'eiTorçoit  de  les  soustraire  au  glaive  de  la  loi.  » 

Le  verdict  du  jury  fut  aflirmatif  contre  tous  les  accu- 
sés. Seulement,  vu  le  jeune  âge  de  Barbe  Henry  cl  de 
Glaire  Tabouillot,  le  tribunal  se  borna  à  les  condamner 
à  vingt  ans  de  réclusion  et  à  six  heures  d'exposition  sur 
l'échafaud. 

Les  trente-cinq  autres  furent  condamnés  à  mort*. 

Les  feuilles  du  temps  ont  enregistré  celte  sanglante 
hécatombe  comme  tant  d'autres  qui  désormais  se  succé- 

1.  Archives,  W  352,  dossier  718,  2«  partie,  pièce  28  (30  et  31  octobre  1792). 

2.  Ibifi.,  5*  partie,  pièces  100  et  102.  Cf.  Moniteur  du  13  Horéal  (2  mai 
1794).  —  Procès-verbal  d'exécution,  5  floréal,  7  heures  de  relevée.  (Archives, 
W  527.) 


LES  VICTIMES  DE  VERDUN.  537 

daicnt  journellement  sans  s'y  arrêter  davantage.  Le  sou- 
venir pourtant  en  était  demeuré  et  la  poésie  n'y  est  pas 
restée  insensible.  Bornons-nous  à  citer  les  vers  de  Delille  * 
et  Tode  de  Victor  Hugo.  Quand  aux  beaux-arts,  peut-on 
y  songer  sans  se  rappeler  qu'un  grand  sculpteur,  s'in- 
spirant  trop  ici  du  grand  peintre,  son  homonyme,  a  osé 
toucher  non  pas  comme  artiste,  grâce  à  Dieu!  mais 
comme  journaliste  ou  chroniqueur,  à  cette  page  d'histoire 
pour  justifier  les  hommes  de  la  Terreur?  Ne  nous  en 
plaignons  que  pour  lui-même,  puisque  cette  tentative 
malheureuse  a  provoqué  une  réplique  aussi  décisive. 
M.  Cuvillier-Fleury  ne  paraît  pas  avoir  connu  le  dossier 
qui  confirme  irrévocablement  ses  assertions.  Mais  il  a 
publié  ces  pages  touchantes  où  nous  retrouvons  le  souve- 
nir de  ces  jeunes  filles  conservé  par  une  des  deux  qui 
furent  soustraites  à  la  guillotine,  sinon  entièrement  à 
réchafaud.  L'une  des  deux,  celle  précisément  qui  écrit, 
faillit  bien,  malgré  le  jugement,  y  accompagner  les 
autres.  Comme  elle  était  restée  avec  ses  deux  sœurs  dans 
leurs  derniers  moments,  un  des  aides  du  bourreau,  ne 
distinguant  pas  les  condamnées,  s'apprêtait  à  lui  couper 
les  cheveux,  quand  l'aînée  des  deux  qui  allaient  mourir 
l'arracha  de  ses  mains. 

Le  sacrifice  s'accomplit  sans  elle  ;  et  son  récit  ne  peut 
aller  au  delà  de  cette  lugubre  séparation.  Mais  on  peut 
conjecturer  que  le  public  ne  partagea  point  contre  les 
condamnées  les  sentiments  que  Fouquier-Tinville  avait 
cherché  à  exciter  par  son  réquisitoire.  Lorsque  le  lende- 
main elles  furent,  elle  et  Claire  Tabouillot,  exposées  sur 
l'échafaud   pendant   six  heures,  en  face  de  celui  où 

1.  Malheur  cl  Pilié,  chanl  I1I«. 

TRIB.   RÉVOL.  III  22 


338  CHAP.  XXXn.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

avaient  péri  la  veille  la  mère  de  l'une  et  les  sœurs  de 
Tautre,  on  avait  alûché  au-dessus  de  leur  tétc  un  écriteau 
qui  les  accusait  c  d'avoir  livré  la  ville  de  Verdun  à  V en- 
nemi en  lui  fournissant  de  l'argent^  des  vivres  et  des 
munitions  de  guerre.  » 

a  Nous  ne  pouvions,  dil-elle,  lire  cette  inscription,  et 
ce  ne  fut  que  longtemps  après  que  nous  avons  connu  ce 
ridicule  libelle.  Les  spectateurs,  en  le  parcourant,  haus- 
saient les  épaules  de  pitié  et,  malgré  la  foule  du  peuple 
qui  environnait  Téchafaud,  nous  ne  reçûmes  pas  d'in- 
sultes*. > 

VI 

5  floréal  :  amalgame  pour  propos  ou  écrits;  6  floréal  :  Anisson-Dupcrron. 

Ce  n'était  pas  assez  des  trente-cinq  victimes.  Le  même 
jour,  une  autre  fournée  de  neuf  comparaissait  devant  le 
tribunal  pour  propos  ou  écrits  contre-révolutionnaires*. 
Des  accusés  de  toute  origine  se  trouvaient  encore  réunis 
là,  sans  autre  rapport  que  ceci  :  les  propos  étant  contre- 
révolutionnaires,  ils  faisaient  donc  partie  de  la  grande 
conspiration  contre  la  Révolution. 

Ainsi  la  femme  Bertheaux  avait  trouvé  une  prétendue 
lettre  de  Fouquier-Tinville  à  Robespierre,  l'avait  ouverte, 
puis  communiquée  à  d'autres  personnes,  parce  qu'elle 
ne  pouvait  pas  la  déchiffrer  :  la  lettre  fut  portée  au  comité 
révolutionnaire  du  Panthéon.  On  l'accusa  de  l'avoir  écrite 
et  colportée'.  Or,  dans  cette  lettre,  Robespierre  était 
accusé  de  conspiration  :  «  Robespierre,  le  plus  ferme 

i.  Cuvillier-Fleury,  Portrait t  politiques  et  révolutionnaires ,  p.  401. 

2.  Archives  W  351,  dossier  719.  Dulletin,  n"-  51  cl  52. 

3.  Archives,  ibid.^  pièce  53. 


ATTAUUES  CONTRE  ROBESPIERRE.  330 

appui  de  la  liberlé  ut  l'clTroi  des  eoiispiraleurs  ;  » 
quand  «  c'est  à  lui  principalement  que  la  République  est 
redevable  de  la  découverte  des  complots  sans  nombre 
formés  pour  rétablir  la  tyrannie.   » 

François  Bomnin,  ouvrier  imprimeur,  avait  dit  que  t  les 
complots  de  Robespierre  ne  tarderoient  pas  à  être  dévoi- 
lés. »  L'accusateur  public,  de  peur  de  blasphème,  n'ose 
pas  citer  sa  phrase.  Il  avait  dit,  selon  un  témoin,  que  <  ia 
tétc  de  Robespierre  ne  tarderoit  pas  à  passer  à  la  fenêtre 
(la  guillotine  !]  ;  a  que  dans  peu  la  tèle  de  Robespierre 
tomberait  ou  qu'il  y  perdrait  son  nom  de  Bonnin';  et 
lui-même  interrogé  s'il  l'adil,  il  répond  : 

Que  oui  et  qu'il  étoit(;ris. 

Griii  ou  non,  évidemment  il  faisait  partie  du  même 
complot  que  la  femme  Bertheaux,  et  on  y  pouvait  rat- 
tacher encore  Malh.  Schweyer,  un  Autrichien,  établi 
depuis  quinze  ans  à  Paris,  qui  avait  écrit  et  qui  avait 
placardé  sur  un  arbre  des  Tuileries  cette  affiche  forte- 
ment timpmnte  de  son  origine  germanique  : 

Ropcrspicre  membre  de 

la  Convention  national 

voleur  publiquement 

du  gabine  secret  complis 

avec  du  baignier  •  [du  vol)  de 

diamant,  procureur 

du  Roy  de  Brusse*,  etc. 

Qui  avait  pu  luiiuspii'er  celte  audace?  Le  juge  ilarny 
le  i-clourne  de  toute  façon  dans  son  interrogatoire  : 

I.  Veut-il  dire  Depegroaf 

3.  Arehivei,  W  351,  dosiier  719,  piècâ  17.  A  celte  tfGche  reate  ippliqud  un 


340  aiAP.  XXXII.  —  FLORÉAL  (PREMIÈUE  DÉCADE). 

D.  Lisez-vous  souvent  les  journaux? 

R.  Très-peu. 

D.  Allez-vous  souvent  dans  les  cafés? 

R.  Je  ne  sors  guère. 

D.  Allez-vous  souvent  à  votre  section? 

R.  Je  n*y  vais  point. 

D.  Je  vous  observe  comment  cst-il  possible  que  ne  lisant 
point  les  journaux,  ne  sachant  pas  le  François,  ne  connoissant 
personne,  vous  avez  pu  imaginer  ce  qui  est  dans  le  placard  et 
pourquoi  avez -vous  dit  spécialement  que  Robespierre  éloit 
un  voleur? 

R.  C'est  qu'on  m'a  fait  du  tort. 

D.  Est-ce  Robespierre  qui  vous  a  fait  du  tort  ? 

R.  Oui. 

D.  Comment  vous  a-t-il  fait  du  tort? 

R.  Parce  qu'ayant  fait  ma  déclaration  pour  me  mettre  en 
règle,  je  n'ai  pas  eu  ma  carte  de  citoyen  et  j'ai  été  eu  arresta- 
tion deux  jours. 

D.  Ce  n'est  point  Robespierre  qui  est  cause  de  votre 
arrestation.  Pourquoi  l'avez-vous  attaqué,  pourquoi  avez-vous 
écrit  qu'il  étoit  un  voleur,  qui  vous  a  dit  qu'il  l'étoit? 

R.  Personne  ne  m'a  dit  qu'il  fût  un  voleur,  mais  je  persibte 
à  dire  qu'il  m'a  fait  du  tort. 

D.  Avez-vous  été  engagé  par  quelqu'un  à  faire  le  placard 
que  vous  avez  affiché? 

R.  Non. 

D.  Est-ce  vous  qui  l'avez  écrit? 

R.  Oui. 

D.  Avez-vous  fait  plusieurs  copies  de  ce  placard? 

R.  Je  n'ai  fait  que  celle-là? 

D.  Pourquoi  Tavcz-vous  affiché  plutôt  aux  Tuileries? 

R.  C'étoit  mon  idée,  etc.  *. 

Un  facteur  de  clavecins,  Adam  Fintzel,  qui  passait  par 
les  Tuileries  pour  aller  accorder  un  de  ces  instruments, 

1.  Archives,  W  351,  dossier  719,  pièce  23. 


ANISSON-DUPERRON.  541 

se  trouvant  près  de  là  quand  on  arrêlait  Schweyer,  fut 
arrêté  lui-même  comme  son  complice.  On  avait  rais  dans 
la  même  fournée  Jean  Pommeraye,  canonnier,  perruquier 
de  son  état,  accusé  d'avoir  voulu  soulever  les  prisonniers 
à  TAbbaye;  Jean-François  Noël,  potier  d'étain,qui  avait 
tourné  en  dérision  la  fête  civique  célébrée  à  Meaux  pour 
l'acceptation  de  la  Constitution,  et  trois  autres,  Jacques- 
Louis  Gelis  dit  Pellissier,  J.-B.  Philipp,  et  Antoine  Cos- 
TREJEAN,  pour  propos  plus  ou  moins  malsonnants  tenus 
dans  l'ivresse*.  Les  trois  ivrognes  et  Fintzel  furent  acquit- 
tés, les  cinq  autres  condamnés  *. 

Le  procès  d'AjvissoN-DcPERRON,  directeur  de  l'impri- 
merie nationale  du  Louvre,  qui  eut  lieu  le  lendemain 
6  floréal  (25  avril'),  est  an  des  plus  grands  scandales 
judiciaires  de  cette  époque.  On  voit  les  habitants  de  la 
commune  dont  il  avait  été  seigneur  profiter  de  ce  qu'il 
est  en  prison  pour  le  rançonner,  et  le  tribunal  saisir  le 
prétexte  de  l'abandon  qu'il  a  dû  faire  d'une  partie  de  ses 
biens  pour  lui  prendre  le  reste  avec  sa  tête. 

Anisson-Duperron,  seigneur  de  Ris,  aurait  pu  croire 
qu'en  raison  de  ses  grands  biens  et  du  libéral  usage  qu'il 
en  faisait  il  garderait  de  l'influence  dans  sa  commune, 
même  après  qu'elle  venait  de  prendre  le  nom  de  Brutus. 
Lors  de  la  constitution  des  municipalités  et  de  la  nomi- 
nation des  officiers  municipaux,  le  corps  municipal  se 
composa  de  ses  partisans  (6  décembre  1789);  mais 
il  y  eut  protestation,  nomination  d'une  municipalité 
nouvelle.  L'Assemblée  constituante  les  cassa   Tune  et 


i.  Même  dossier,  pièces  72,  50  et  62. 

2.  Ibid.,  pièce  77. 

3.  Archives,  W  355,  dossier  723,  Bulletin,  n-  52  et  53. 


342  CHAP.  XXXII.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DfiCADE). 

Tautre,  et  en  fit  nommer  une  troisième  où  Anisson  tenta 
vainement  de  faire  arriver  ses  amis  (24  mai  1790).  II 
n'avait  pas  mieux  réussi  à  se  faire  nommer  commandant 
de  la  garde  nationale  du  district,  et  dès  loi^  il  renonça 
à  ses  vues  politiques.  Ses  adversaires  ne  s'en  tinrent  pas 
pour  satisfaits.  On  lui  chercha  chicane  pour  les  réserves 
de  bois  qu'il  avait  chez  lui.  Il  avait  283  arpents  de  bois. 
Il  avait  cru,  au  lieu  de  vendre  sur  place  comme  faisait 
son  père,  pouvoir  garder  le  produit  de  ses  coupes  pour 
ses  ateliers  et  ses  manufactures.  On  l'accusa  d'accaparer^ 
Il  n'était  pas  marchand.  11  ne  se  croyait  pas  tenu  à  des 
déclarations;  néanmoins  le  maire  (son  régisseur  J.-B. 
Lebault  insistant)  en  ût  une  approximative.  On  la  jugea 
insuffisante  et  le  propriétaire  fut  cité  devant  le  tribunal 
de  Corbeil.  Mais  le  tribunal  le  renvoya  par  un  arrêt  de 
non-lieu*. 

Alors  on  reprit  contre  lui  l'affaire  des  élections  muni- 
cipales. Ces  élections,  faites,  cassées  et  refaites,  ne  s'étaient 
point  passées  sans  quelque  agitation.  On  l'en  rendit  res* 
pensable,  et  les  autorités  de  Corbeil  le  firent  metti*e  en 
arrestation,  quatre  ans  après  les  faits  incriminés'. 

C'est  ici  que  commencent  les  viles  intrigues  dont  il 
devint  la  victime. 

Pour  désarmer  les  animosités  de  sa  commune,  Anisson- 
Duperron  n'avait  négligé  aucune  occasion  de  s'y  montrer 
généreux.  On  allait  y  célébrer  une  fête  patriotique  :  il 
l'apprend  (il  était  détenu  depuis  six  semaines)  et  il  y 

1.  Voyez  pour  tous  ces  faiU  les  deux  pièces  25  et  27.  Cette  dernière  du 
14  Tentôse  est  la  dénonciation  du  comité  de  surveillance  du  district  de  Corbeil 
contre  Auisson-DupeiTon. 

2.  Môme  dossier,  pièces  31  et  33  (interrogatoire  d'Anissou-Dupcrron,  25 
venlôsc)  ;  pièce  19  (interrogatoire  de  Lebault). 

5.  Ibid.,  pièce  27,  comité  de  surveillance  de  Corbeil,  14  vcntâse  an  H 
(4  mars  1794). 


ANISSON-DDPERRON.  343 

envoie  pour  sa  contribution  10000  livres.  Son  ami 
Jacquetavaitctéchargé  de  porter  son  offrande  et  il  espérait 
qu'à  ce  prix  Jacquet,  dont  il  connaissait  Thumeur  conci- 
liante, saurait  obtenir  le  désistement  de  la  commune,  la 
rendre  même  favorableà  son  élargissement.  Mais  ce  n'était 
point  par  ces  libéralités  d'une  portée  générale  qu'il  pou- 
vait triompher  des  intérêts  particuliers.  Il  ne  faisait  même 
par  là  qu'exciter  les  convoitises. 

Jacquet  avait  pu  s'en  convaincre,  et  à  son  retour  il  fit 
connaître  au  détenu  la  vérité  de  la  situation.  Il  y  avait 
à  Ris  des  gens  qui  avaient  subi  des  pertes  par  d'anciens 
procès  avec  son  père  ;  d'autres  étaient  ou  voulaient  être 
ses  fermiers  et  réclamaient  des  baux  à  long  terme.  Jac- 
quet lui  dit  que  le  désistement  pourrait  bien  tenir  à  des 
concessions^  Anissonnes'y  refusa'point.  Jacquet  retourna 
à  Ris,  je  veux  dire  à  Brutus,  et  il  a  raconté  lui-même 
l'histoire  de  son  message*.  Une  réunion  des  principaux 
de  la  commune  eut  lieu  chez  le  maire;  ils  lui  déclarèrent 
que,  a  si  Anisson,  qui  avait  eu  tort  de  ne  pas  fraterniser 
avec  eux  (il  leur  avait  envoyé  10  000  fr.  pour  une  fête  !), 
voulait  restituer  les  terres  dont  il  les  avait  privés  en  les 
cédant  aux  habitants  à  rente  perpétuelle,  et  donner  à  la 
commune  une  somme  de  10000  livres  payées  comptant, 
ils  viendraient  tous  réclamer  son  élargissement.  »  Jacquet 
accueillit  la  proposition,  et  Raby,  un  des  meneurs,  se 
chargea  de  lui  apporter  le  lendemain  l'état  des  terres.  Il 
fut  exact  à  remettre  cet  état  et  ajouta  lui-même  au  dos 
la  désignation  des  terres  qu'il  réclamait  en  son  propre 
nom  c  comme  ayant  perdu  20  000  livres  avec  [par  le 
fait  d'I  Anisson.   > 


1.  Munie  (la<«ici\  pièces  51  et  33  (interrogatoire  d'AiûssoD-Doperron). 

2.  Ibid.f  pièce  44  (interrogatoire  de  Jacquet). 


544  aiAP.  XXXII.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

La  note  fut  remise  à  l'ancien  seigneur  prisonnier.  Il 
n*y  avait  pas  à  marchander;  Jacquet  apporta  les 
10  000  livres  réclamées  par  la  commune.  11  ne  s'agissait 
plus  que  de  s'entendre  pour  le  reste  :  des  terres  ne  se 
donnent  pas  comme  de  l'argent.  C'est  une  réflexion 
qu'avait  faite  aussi  Raby,  et  deux  jours  après  il  vint  dire 
à  Jacquet  «  qu'un  député  du  Comité  de  sûreté  générale 
lui  avait  conseillé  de  ne  pas  accepter  des  promesses  du 
détenu.  »  En  conséquence  il  lui  demandait  en  numéraire 
les  20  000  liv.  auxquelles  il  avait  évalué  son  dommage  ; 
c'était  20  000  liv.  à  ajouter  aux  10  000  déjà  données. 

Anisson s'exécuta  encore:  il  envoya  les200001ivres^ 
Rendez-vous  fut  pris  à  l'auberge  de  l'Égalité.  Raby  y 
conduisit  dix  ou  douze  des  chefs  de  la  commune.  Us  re- 
çurent 20  000  livres  et  prirent  une  délibération  pour  venir 
le  lendemain  au  Comité  réclamer  l'élargissement  de  Du- 
perron.  Dans  cette  réunion,  Raby  et  le  maire,  tirant  à  part 
Jacquet,  lui  dirent  que  les  autres  10  000  liv. —  leslO  000 
liv.  réclamées  pour  la  commune  —  «  étoient  pour  indem- 
niser les  autres  habitants  qui  avoicntle  plus  souffert.  > 

Jacquet  avait  regagné  Paris,  peu  édifié  sans  doute  de 
ce  tripotage,  quand,  le  lendemain,  il  vit  venir  trois  habi- 
tants de  la  commune,  se  disant  commissaires  et  excusant 
Raby  qui  n'avait  pu  se  joindre  à  eux  comme  quatrième. 
Us  dirent  qu'ils  voulaient  être  payés  pour  leurs  frais  par- 
ticuliers et  demandèrent  chacun  1000  livres.  Ils  se 
rabattirent  à  500  que  Jacquet  leur  donna*. 

Ces  choses  étant  connues,  que  lit  le  Comité  de  sûreté 
générale?  Renvoya-t-il  ces  escrocs,  maire  et  autres,  au 
tribunal  criminel  qui  devait  les  punir?  Non,  ce  fut  Anis- 

1 .  Même  '22  000,    craignant,   sans  doute,  quelque  nouvelle  chicane.  M(^mc 
dossier,  pièce  44  (interrogatoire  de  Jacquet).  —  2.  Ihùf. 


ANISSON-DDPERRON,  JACQUET,  ETC.  345 

son-Duperron  qui  fut  traduit  au  tribunal  révolutionnaire 
avec  Jean-Claude  Jacquet,  son  ami,  J.-B.  Lebault,  son 
régisseur,  Emmanuel  Escoffier,  qui  avait  été  55  ans 
concierge  et  économe  de  la  terre  de  Ris  ;  François  Gou- 
RON,  lié  d'affaires  avec  Duperron,  et  Louis  Gouffé  de 
Beauregard  qui  connaissait  Jacquet. 

Devant  le  juge  du  tribunal,  Anisson-Duperron  n'eut  pas 
de  peine  à  dissiper  les  prétendues  raisons  de  son  arresta- 
tion. 11  y  avait  eu  à  Ris  partage  d'opinion  sur  son 
droit  à  l'éligibilité  ;  il  n'y  avait  pas  eu  de  trouble,  et 
pour  la  question  d'accaparement  l'ordonnance  de  non- 
lieu  du  tribunal  de  son  district  y  avait  répondu.  On 
l'accusait  d'avoir  cherché  à  gouverner  en  despote  dans 
sa  commune  ;  et  c'étaient  les  officiers  de  cette  commune 
qui  le  faisaient  détenir  sans  raison  !  Quant  à  l'affaire 
d'argent,  il  l'exposa  dans  toute  sa  sincérité.  Ce  n'étaient 
pas  des  geôliers  qu'il  avait  tenté  de  corrompre,  c'était 
une  persécution  injuste  qu'il  avait  tâché  de  désarmer  à 
ses  propres  dépens*.  Jacquet  complétait  par  les  détails 
qu'on  a  vus  plus  haut  le  récit d' Anisson-Duperron,  en  ce 
qui  lui  était  personnel,  affirmant  «  qu'il  ne  s'était  chargé 
de  celle  commission  que  pour  un  bien  de  paix,  et  qu'il  se 
glorifiait  d'avoir  concilié  les  esprits*.  >  Lebault  soutenait 
qu'il  n'y  avait  pas  eu  de  troubles  à  Ris,  d'octobre  1791 
à  août  1792,  époque  où  il  s'y  trouvait\  Escoffier  n'avait 
contre  lui  que  son  vieil  attachement  à  la  maison  de  son 
maître.  On  l'accusait  d'avoir  intrigué  pour  le  faire  nom- 
mer commandant  de  la  garde  nationale  du  canton  :  il 
dit  que  ceux   qui  le  chargeaient  étaient  ses  ennemis 

1.  25  ventôse,  même  dossier,  pièces  31  et  33. 

2.  Ibid.f  pièce  44. 
7k  Ibùl.,  pièce  19. 


3iC  CIIAP.  XXXll.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

déclarés,  et  qu'il  leur  répondrait  aux  débats  *.  Malheureux 
qui  ne  savait  pas  que  d'aller  jusqu'aux  débats  c'était 
courir  au  précipice!  Gouron  était  étranger  à  tout,  excepté 
à  une  manufacture  où  Ânisson  avait  des  fonds  et  que 
lui-même  administrait*.  Gouffé  de  Beauregard  ne  con- 
naissait même  pas  Anisson-Duperron.  Il  n'avait  été  mis 
en  cause  que  parce  que  Jacquet  l'avait  désigné  comme 
lui  ayant  fait  connaître  plusieurs  des  habitants  de  Ris'. 
Plusieurs  comités  ou  sociétés  populaires  étaient  inter- 
venus en  sa  faveur*:  il  fut  acquitté,  et  encore  y  eut-il 
dans  le  jury  quatre  voix  pour  l'envoyer  à  léeliafaud*. 
Ânisson  et  les  quatre  autres  furent  condamnés*.  Ce  qui 
perdait  ces  derniers,  c'étaient  leurs  relations  avec  Anis- 
son; ce  qui  perdit  Anisson,  ce  fut  surtout  son  magni- 
fique domaine  de  Ris  dont  sa  condamnation  faisaitla  pro- 
priété de  la  République.  0  ma  terre  (VAlhel  C'est  tou- 
jours le  mot  du  proscrit  de  Sylla. 


VII 

7  florénl  :  Mme  de  Rcllecise  ;  le  onpilaine   Tiinquelague;   le   cocher  Mangin, 

8  floréal  :  ouvriers  et  paysans. 

A  chaque  jour  son  crime  — et  s'il  n'y  en  avay,  qu'un  ! 
Le  7  floréal  (26  avril),  une  jeune  femme  de  18  ans, 
Armande  de  Troussebois,  femme  de  Bellecise,  ex-nobic, 
était  condamnée  comme  complice,  disons  plutôt  comme 


1 .  Archives,  \V  351 ,  dossier  725,  pièce  45. 

2.  Ibid.,  pièce  43. 

3.  Ibid.,  pièce  101,  interrogatoire. 

4.  Jbid.f  pièce  83,  etc. 

5.  Ihicl.,  pièce  G,  questions  posées  au  jury. 
C.  Ibid.t  pièces  3  et  4. 


MADAME  D£  BELLEGISE,  TRINQUKLAGUE.  547 

fille  de  son  père  déjà  condamné.  Son  dossier  ne  porte 
aucune  trace  d'interrogatoire,  et  les  questions  sont  ainsi 
posées  : 

11  est  constant  par  la  déclaration  du  jury,  en  date  du 
19  pluviôse  dernier,  qu  il  a  été  entretenu  des  inlelligencei 
contre-révolutionnaires  avec  les  ennemis  extérieurs  de  la 
République,  notamment  par  la  famille  Troussebois  avec  les 
émigrés  et  les  ci-devant  princes  à  Turin. 

Armande-Amédée- Victoire  Raillard  Troussebois,  femme 
Bellecise,  a-t-elle  été  complice  de  ces  intelligences  en  émigrant 
avec  son  père  au  mois  d'avril  1791,  en  communiquant  avec 
les  émigrés,  avec  les  conspirateurs,  avec  la  cour  du  ttran 
sarde,  avec  la  femme  du  traître  d'Artois,  et  rentrant  en  France 
en  novembre  1792*? 

Réponse  affirmative  et  envoi  à  Téchafaud. 

Gabriel  Tiunquelague,  capitaine  au  34*^  régiment  d'in- 
fanterie, était  accusé  d'avoir  voulu,  après  la  capitulation 
de  Longwy,  entraîner  ses  soldats  à  la  désertion*.  Voici 
comment  il  raconte  lui-même  la  chose  : 

En  sortant  de  Longwi  nous  avons  été  escortés  par  Tar- 
méc  autrichienne  et  prussienne.  Au  bout  d'une  ou  deux 
heures  de  marche  je  vis  un  officier  prussien  dans  le  dépôt  de 
Lauzen,  lequel  étoit  prisonnier  comme  nous.  Je  demandai  à 
haute  voix  à  Simon  trompette  :  Que  vous  dit  cet  officier?  —  Il 
nous  propose  de  passer  de  l'autre  côté.  —  Qu'est-ce  que  vous 
lui  avez  répondu  ?  —  Que  nous  étions  tous  bons  patriotes  et 
qu'il  n'en  amèneroit  aucun  avec  lui.  —  Vous  êtes  un  brave 
soldat;  il  seroit  à  désirer  que  tous  les  soldats  françois  pensas- 
sent comme  vous. 

C'est  alors  qu'il  eut  l'idée  de  mettre  ses  compagnons  à 
l'épreuve,  et,  pourqu'on  ne  se  méprît  pas  sur  ses  inten- 

1.  Archives,  NV  55i,  Jos^.  733,  pièce  3.  Bulletin,  n"  .55. 

2.  Archives,  W  353,  dossier  730  (et  non  530). 


348  GHAP.  XXXII.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

lions,  il  en  avait  parlé  à  d'autres  officiers.  Il  demande  à 
ses  soldats  s'ils  veulent  passera  l'ennemi?  —  Non  ;  — 
s'ils  veulent  laisser  leur  capitaine  passerseul?et  il  affecle 
de  prendre  son  porle-manteau  pour  rester  avec  les  Prus- 
siens. Mais  immédiatement  il  rejoint  les  autres*. 

C'était  jouer  un  jeu  fort  dangereux,  et  il  en  fit 
Texpérience.  Accusé  de  tentative  d'embauchage,  il 
fut  rendu  à  la  liberté  par  une  ordonnance  de  non- 
lieu  du  jury  d'accusation  tenu  à  Rennes',  mais  repris  et 
condamné  à  mort  par  le  tribunal  révolutionnaire  de 
Paris*. 

François-Albert  Mangin,  cocher. 

D.  S'il  n'a  pas  dit  à  un  jeune  homme  qu'il  étoit  bien 
sot  de  partir? 

R.  Non. 

D.  S'il  n'a  pas  dit  en  montrant  un  gros  bâton  :  «  Voilà  un 
juge  de  paix  qui  servira  à  casser  la  barre  du  col  à  tous  les 
Jacobins? 

R.  Non*. 

Condamné  à  mort. 

Le  7  floréal  Arthur  Mangin  avait  prouvé  par  son 
exemple  que  les  prolétaires  avaient  leur  place  auprès 
de  la  noblesse  dans  les  jugements  du  tribunal.  Le  8  (27 
avril)  ce  sont  eux  qui  ont  tous  les  honneurs  de  la  séance. 

Six  ouvriers  ou  cultivateurs  comparaissaient,  accusés 
de  propos  contre-révolutionnaires*  : 

Claude-Toussaint  Leclerc,  vigneron,  aurait  dit  en 
voyant  les  dégâts  commis  dans    les   propriétés     que 

i.  Archives,  W  355,  dossier  700,  pièce  7. 

2.  Ibid.,  pièce  19. 

3.  Ibid.,  pièce  3. 

4.  /6tW.,  dossier  735  bis,  pièce  1  bis. 

5.  Archives,  W  354,  dossier  734. 


PROPOS  TENUS  DANS  L'IVRESSE.  349 

«  Tarbre  de  la  liberté,  au  lieu  de  proléger  les  honnêtes 
gens,  encourageoit  les  libertins.  » 
On  Taccusait  de  ne  s'en  être  point  tenu  là  : 

D.  S'il  a  dit  qu'à  la  Convention  nationale  c'étoient  tous 
voleurs  ? 

R.  J'ai  dit  que  l'on  disoit  tout  cela  à  Paris. 

D.  S'il  s'est  permis  de  dire  en  parlant  d'un  fonctionnaire 
public  que,  s'il  ne  pouvoit  pas  venir,  il  enverroit  son  cheval  à 
sa  place? 

R.  C'est  une  plaisanterie  que  je  me  suis  permise  à  l'égard 
de  mon  neveu*. 

Jean-Pierre  Lambert,  garçon  boucher,  était  accusé 
d'avoir  crié  Vwe  le  roi^  la  reine  et  la  famille  royale  : 
Il  n'en  a  aucun  souvenir.  Il  dit  : 

Qu'il  a  été  arrêté  un  jour  qu'il  étoit  très  pris  de  boisson, 
mais  qu'il  ne  conçoit  pas  comment  il  a  pu  tenir  des  propos 
qui  ne  sont  pas  dans  son  àme". 

Des  témoins  rapportaient  pourtant  qu'avant  de  crier 
Vive  le  roil  il  avait  crié  vive  la  République!  association 
de  vivats  qui  du  moins  aurait  pu  conflrmer  son  dire 
qu'il  était  ivre.  Il  aurait  dit  encore  que  le  roi  n'était 
pas  mort,  que  c'était  un  prisonnier  qui  avait  été  guillo- 
tiné à  sa  place'  :  ceci  était  plus  grave  et  on  en  pouvait 
induire  qu'il  le  regrettait. 

Pierre  Guenot,  autre  vigneron  :  <c  queMarat  et  Lepelle- 
ticr  étoient  des  coquins  et  que  sous  quinze  jours  leurs 
bustes seroient  détruits  ».  — Il  répond  qu'il  était  tellement 
ivre  qu'il  ne  s'en  souvient  plus*. 

1.  Même  dossier,  pièce  14 
'2.  Ibid.,  pièce  6. 

3.  Ibid.  y  pièce  2. 

4.  Ibid.j  pièce  2. 


350  CUAP.  XXXU.  —  FLOKÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

François-Germain  Savoye  en  dit  autant  pour  les  propos 
qu'on  lui  attribue  ^ 

Tous  quatre  pourtant  furent  condamnés  à  mort.  Les 
deux  autres,  Aug.  Cotet  et  P.  Censjer,  ivrognes  aussi, 
mais  estimés  bons  patriotes,  furent  acquittés*. 


VIII 

0  floréal  :  grande  fournée  lie  trcntc-lrois  :  hommes  de  cour  et  lionmies  du 
peuple,  arislocralcs  et  sans-c'uloUes;  aristocrates  presque  sans-culotlcs  :  le 
duc  de  Yilleroy,  l'amiral  d'Estaing. 

Le  9  (28  avril),  fournée  considérable  et  comptant  des 
noms  plus  illustres  ;  elle  comprenait  trente-trois  accusés  : 

En  tête  Louis-Gabriel  deNEUFviLLE,  ducde  Villeroy,  IV 
miral  Charles-Henri  D'Estaing,  le  comte  Jean-Frédéric 
de  LvTOUR-DupiN,  et  le  marquis  Philippe-Antoine  de  La- 
TouR-DupiN-GouvERNEY,  le  premier  ancien  ministre  de  la 
guerre,  tous  deux  anciens  lieutenants  généraux; 

Puis  Charles Grangier  la  Fekrière,  général  de  brigade; 

Marie-Marguerite  Bragelongne,  veuve  de  Paris-Mom- 
BRUN,  et  Marie-Nicole  Bragelongne,  ancienne  religieuse  ; 

Catherine  -  Louise  Lamoignon,  veuve  Destourelles 
(soixanle-dix-huit  ans); 

Le  comte  Armand  de  BétiiuiNe-Charost  (vingt-trois  ans); 

Le  vénérable  Aymar  de  Nicolaï  (soixante-sept  ans), 
ci-devant  président  du  grand  Conseil  ; 

Louis  TniROUX  de  Crosne,  ex-lieutenant  de  police, 
Denis  Angran  d*ALLERAY,  ex-lieutenant  civil  :  et  plusieurs 
autres  résidant  en  divers  lieux  : 


i.  Archives,  ^V  r>a4,  dossier  ITtAf  pièce  M. 
2.  Ibifi, ,  pièce  5i-55.  BuUelin,  n**  50  et  57. 


LE  DUC  DEIVÏLLEROY,  ETC.  351 

Gharles-Picrre    Mergot-Momergo    (cinquante   ans), 
ancien  garde  du  roi  ; 

Nicolas  Despallières,  chanoine  de  Montpellier; 

Madeleine  Tourret,  de  Moulins,  ancienne  religieuse; 

Thomas  Gouffé,  ancien  avocat  ; 

Charles-Hyacinthe  Humbert,   ancien  sous-lieutenant; 

Jean-Louis  Bravards-Deissat,  comte  Duprat; 

François-Joseph  Feydeau,  ancien  capitaine  dans  le 
régiment  ci-devant  Dauphin  ; 

François-Jean  Piciiarddu  Page,  homme  de  loi  et  pro- 
cureur général  syndic  du  département  de  la  Vendée; 

Claude  Le  Melletier,  chirurgien  de  Trévoux; 

Jean-Marie  Gabet,  membre  du  tribunal  de  Trévoux; 

Jean  Chopinet  dit  Chevalier  (vingt-trois  ans),  maré- 
chal des  logis  au  1^  hussards; 

Pierre-Louis  Deveyle,  ex-noble,  cultivateur; 

Charles  Jardin  (soixante  et  onze  ans)  ex-greffier  du 
Châtelet  ; 

Alexandre-Benjamin  Ropiquet,  marchand  de  toile  cl 
de  tabac; 

Jacques-Joseph  Jocaille,  fabricant  de  linon; 

Pierre  Martin,  cuisinier; 

Marie-Louise-Victoire  Sourciies,  veuve  de  Vallière; 

Joseph-Fidèle  Ginot,  ancien  avocat; 

Louise-Antoinette  Fahgeon,  veuve  du  comte  de  Bussy; 

Antoine-Jean  Terray,  ex-intendant  de  Lyon,  et  Marie- 
Nicole  Peurney,  sa  femme  \ 

On  devine  quel  devait  être  le  crime  de  semblable 
compagnie  :  <k  complicité  dans  les  trames  et  complots 
du  traître  Capet  et  de  Marie-Antoinette  > ,  et  tout  au  moins 

1 ,  Archives,  W  35i,  dossier  737. 


352  CIIAP.  XXXII.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

intelligences  et  correspondances  avec  les  ennemis  de 
la  République;  propos  tendant  à  la  dissolution  de  la 
Convention  nationale  et  au  rétablissement  de  la  royauté. 

Pour  un  grand  nombre  des  prévenus,  l'interrogatoire 
qui  précédait  encore  la  mise  en  accusation  se  bornait  à 
Tune  ou  l'autre  de  ces  questions  :  «  Avez-vous  émigré, 
avcz-vous  entretenu,  écrit  ou  envoyé  de  l'argent  à  des 
émigrés  ?»  ou  d'une  manière  plus  générale:  «Avez-vous 
conspiré?  »  Latour-Dupin ,  ancien  ministre,  Latour- 
Dupin-Gouverney,  Bétliune-Cliarrost,  Jardin,  Deveyle, 
Nicolaï,  Mme  de  Yallière,  Ginot,  Thiroux  de  Crosne, 
Angran  d'Alleray,  la  comtesse  de  Bussy,  Ant.  Tcrray 
et  sa  femme,  M.-Marg.  Bragelongne,  veuve  deParis-Mont- 
brun,  cl  sa  sœur  Marie-Nicole  Bragelongne,  ex-religieusc, 
J.-L.  Bravards-Dcissat-Dupral,  Grangier  La  Ferrièrc, 
Mergot-Moiitergon,  Madeleine  Tourret,  Thomas  Gouffé, 
n'eurent  guère  à  répondre  sur  autre  chose*. 

Us  le  nient.  «  Mais,  dira  Fouquier-Tinville,  la  femme 
Vallière  croyait  si  bien  à  la  contre-révolution  qu'elle 
avait  conservé  soigneusement  tous  les  attributs  dislinc- 
tifs  de  la  noblesse  et  de  la  féodalité.  Mme  de  Montbru]i 
avait  avoué  qu'elle  n'avait  jamais  pu  se  persuader  que 
Louis  XVI  eût  mérité  son  supplice;  et  Ton  avait  trouvé 
chez  sa  sœur,  la  religieuse,  outre  ses  papiers  et  ses 
argenteries  armoriées  qu'elle  y  avait  mis  en  dépôt,  une 
prière  à  J.-C.,  une  prière  pour  le  roi,  le  bref  du  pape 
à  tous  les  cardinaux  Charitas  qux  docente  Paulo  apomtolo 
(Rome,  12  avril  1791)*  et  une  lollrc  de  M.  le  curé  du 
bourg  d'Argenteuil,  adressée  i\  la  municipalité  de  ladite 
paroisse  sur  le  serment  qu'il  devait  faire  le  dimanche 

1.  Archives,  \\  554,  dos>icr  757,  1"  partie,  pièces  '20-4*J,  48,  49. 

2,  Ibitt.t  pièce  07. 


IIUMBERT,  JOGAnXE,  MARTIN,  DESPALLIÈRES.  555 

50  janvier  1791  »,  lettre  très  ferme  et  très  courageuse 
dont  Vexesse  religieuse,  comme  il  est  écrit  dans  une 
autre  pièce,  partageait  sans  doute  les  sentiments^ 

D'autres  purent  un  peu  plus  se  défendre,  qui  n*en 
eurent  guère  plus  d'avantage. 

Humbert  était  sorti  du  service  en  1791  «  parce  qu'il 
avait  vu  qu'on  n'avait  plus  confiance  dans  les  ci-devant.  » 
Après  sa  démission  il  s'était  retiré  dans  sa  famille  jus- 
qu'en septembre  de  la  même  année,  puis  il  était  allé  au 
Fay,  près  de  Mons,  domaine  qui  lui  appartenait,  pour 
toucher  un  remboursement;  mais  il  était  rentré  en 
France  dès  le  mois  de  décembre  et  avait  ses  certificats  de 
résidence  en  règle  depuis  lors.  Feydeau,  frère  utérin 
d'Humbert,  n'avait  pu  empêcher  l'émigration  d'un  frère 
de  ce  dernier  et  de  son  cousin;  mais  il  n'avait  eu,  non 
plus  qu'Humbert,  aucune  correspondance  avec  eux". 

A  ces  deux  «  ci-devant  »  qui  avaient  touché  de  près  à 
l'émigration,  l'accusation  joignait  deux  roturiers  sus- 
pects de  crime  analogue  :  l'un,  Jocaille,  fabricant  de 
linon,  qui  voyageait  souvent,  pour  son  commerce,  de 
Cambrai  à  Valenciennes  (Valenciennes  était  alors  occupée 
par  les  Autrichiens)  ;  l'autre,  Martin,  cuisinier,  congédié 
comme  révolutionnaire  de  la  maison  anglaise  où  il  ser- 
vait, et  qui  s'était  vu  arrêté,  lorsqu'il  revenait  de 
Londres  afin  de  se  placer  en  France  après  dix  ans 
d'absencc\  Il  fut  fort  étonné  d'apprendre  qu'il  était 
émigré  et  qu'il  n'y  avait  plus  de  place  pour  lui  que  sur 
la  charrette  menant  à  l'échafaud. 

Le  chanoine  Despallières,  qui  avait  été  mis  sur  la  liste 

1.  Archives,  W  554,  dossier  737,  ibid.,  1"  partie,  pièces  65-70. 
t2.  Ibid  ,  pi.Vcs46  et  47. 
3.  Ibid.,  pièce  52. 

TRID.  RivoL.   III  ^ 


%4  CUAP.  XXXII.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DËCADE). 

des  émigrés,  avait  plus  de  raison  de  ne  pas  savoir  pour- 
quoi :  il  avait  quitté  Montpellier  le  25  ou  le  26  juin,  sé- 
journé huit  jours  à  Lyon  pour  se  reposer  et  gagné  Paris 
le  15  juillet  :  il  avait  fourni  des  certificats  de  i*ésidence. 
Que  pouvait-on  vouloir  de  plus?  —  J.  Pichard  du  Page 
connaissait  moins  bien  encore  les  motifs  de  sa  mise 
en  jugement.  Procureur  général  syndic  de  la  Vendée 
en  1791,  il  avait  donné  sa  démission  pour  raison  de 
santé  et  vivait  dans  la  retraite.  Il  saura,  quand  lui 
viendra  son  acte  d'accusation,  et  en  ce  moment-là  seule- 
ment, que  c'est  parce  qu'on  l'accuse  d'avoir  livré 
Fontenai. 

Chopinet  dit  Chevalier  et  le  gendarme  Ropiquet  de- 
vaient être  moins  rassurés.  Cliopinet  avait  pris  la  qualité 
d'aide  de  camp  du  ministre  de  la  guerre  et  distribuait  des 
congés;  et  Ropiquet  avait  quille  son  corps,  démission- 
naire, dil-il,  mais,  il  ne  pouvait  le  nier,  sans  autre  pièce 
qu'un  de  ces  congés  distribués  par  Chopinet.  Toute  son 
excuse,  c'est  qu'il  le  croyait  bon,  Chopinet  lui  ayant  dit 
qu'il  le  tenait  du  ministre  de  la  guerre  \ 

Plusieurs,  en  raison  des  fonctions  qu'ils  avaient  exer- 
cées, pouvaient  savoir,  sans  attendre  leur  acte  d'accusa- 
tion, à  quel  titre  ils  étaient  poursuivis. 

Thiroux  de  Crosne,  qui  avait  été  lieutenant  de  police 
jusqu'à  la  i)rise  de  la  Bastille,  aurait  vainement  renié 
ses  rapports  avec  l'ancien  régime;  il  était  spécialement 
accusé  d'avoir  été  le  complice  de  Berlicr  et  deFlosselles  : 
on  voulait  se  dédommager  de  ce  qu'il  n'avait  pas  été 
mis  à  la  lanterne  avec  eux.  Rien  ne  lui  servait  de  s'être 
effacé  depuis  le  14  juillet,  de  ne  s'être  signalé  que  par 

i.  Arcllivcj,  W  351,  dossier  737,  1''  partie,  pièces  43  et  53. 


TUIROUX  DE  CROSNE;  VEUVE  PARIS-MONTBRUN ;  YILLEROY.  555 

des  dons  pralrioliques  :  «  L'expérience,  disait  Fouquier- 
Tinville,  ne  nous  prouve-t-elle  pas  tons  les  jours  que  les 
contre-révolutionnaires  les  plus  dangereux  sont  les  plus 
patriotes  en  apparence,  les  plus  familiers  avec  les  sacri- 
fices pour  la  chose  publique  '7  » 

Ce  raisonnement  de  Fouquier-Tinville  aurait  pu  dé- 
terminer les  rojalistes  bien  connus  à  chercher  moins  à 
se  dérendre.  Quelques  femmes  dédaignèrent  de  rien 
dissimuler  dans  les  débats  : 

Le  président  à  la  veuve  Paris.  Reconnoissez-vou9  cette 
lettre  corrnne  émanée  de  vous  ? 

II.  Je  la  rcconnois  comme  Tayant  écrite  le  21  juin  1793. 

Le  Président,  Voici  ce  que  vous  écriviez  à  celte  éfioquc  : 

i(  Louis  XVI  a  souffert  le  martyre  sur  la  place  de  la  Révo- 
lution. Dieu  veuille  le  récompenser  des  maux  qu'il  a  soufferts 
et  du  jugement  injuste  que  les  représentants  de  la  nation  ont 
prononcé  contre  lui.  Dieu  veuille  nous  délivrer  des  turbu- 
lents, favoriser  le  suca*s  des  armes  de  nos  princes  et  ramener 
Tordre  et  la  Iranquillilé.  » 

R.  Je  croyois  au  martyre  de  Louis  XVI,  et  mon  opinion  étoit 
fondée  sur  ses  vertus*. 

Quelques  hommes,  les  plus  en  honneur  auprès  du 
roi,  n'avaient  pas  eu  dans  leur  interrogatoire  prélimi- 
naire la  même  simplicité  ni  la  même  franchise. 

Le  duc  de  Villeroy  dit  et  pouvait  dire  qu'il  n'avait  ni 
émigré  ni  con^^piré  :  il  avait  résidé  continuellement  à 
sa  campagne  d'Kssonncs  ou  à  Paris  depuis  la  Révolution, 
et  avant  cette  époque  il  passait  annuellement  trois  mois 
à  Vei'sailles,  à  raison  de  son  service.  Qu'avait-il  besoin 
d'ajouter  : 


i.  1)l's  EssarU,  t.  X,  p.  85. 
ïi.  liuUclin,  11'  j8,  p.  251. 


556  CHAP.  XXXn.  —  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

Qu*'\l  partoit,  deux  heures  après  minuit,  de  son  quartier 
pour  deux  raisons  :  la  première,  c'est  qu'il  étoit  mal  vu  par 
icî  cy-devant  [il  n'ose  pas  dire  roi  et  répugne  à  dire  fyran], 
ctla  seconde,  c'est  qu'il  n'en  partageoit  aucunement  les  senti- 
ments; qu'au  surplus  il  s*cn  rapporte  aux  sentiments  de  sa 
section  dans  le  sein  de  laquelle  il  a  toujours  vécu  calme  et 
paisible;  qu'il  n'a  entretenu  ni  activement  ni  passivement 
aucune  correspondance  ni  intelligences  avec  les  ennemis  de 
ce  pays  de  telle  qualité  qu'ils  soient  *. 

L'amiral  d'Estaing,  dans  un  interrogatoire  plus  pro- 
longé, tient  un  plus  triste  langage  *  : 

D.  Depuis  la  révolution  et  lors  du  séjour  du  tyran  à  Ver- 
sailles fréqucnliez-vous  la  cour  du  despote  Louis  XVI? 

R.  Je  Tai  fré(]ucntéc  autant  que  ma  place  de  commandant 
de  la  garde  nationale  l'exigeoit. 

D.  Assistiez-vous  quelquefois  au  conseil  de  Capet  et  de  ses 
ministres  ? 

R.  Jamais. 

D.  Avez-vous  été  invité,  avez-vous  assisté  aux  orgies  des 
gardes  du  tyran  les  jours  qui  ont  précédé  ceux  des  5  et  6 
octobre  1789  (V.  st.)"? 

R.  J'ai  assisté  à  un  des  grands  repas  des  gardes  du  corps, 
après  m'y  être  opposé,  autant  qu'il  éloit  en  moi,  et  seule- 
ment en  ma  qualité  de  commandant  de  la  garde  nationale. 

D.  A  ce  repas  vous  aperçùtes-vous  de  quelques  outrages  faits 
à  la  souveraineté  du  peuple? 

R.  J'eus  le  chagrin  de  voir  qu'on  n'yavoitpas  bu  à  la  santé 
de  la  nation, malgré  la  demande  expresse  que  j'en  avois  faite 
avant  de  m'y  rendre,  et  que  lorsque  les  ci-devant  roi  et  reine 
et  la  ci-devant  famille  parurent,  avec  enthousiasme  on  but  h 
leur  santé;  ce  qui  augmenta  mon  chagrin,  attendu  qu'on 
étoit  convenu  de  ne  boire  à  la  santé  de  personne,  sinon  des 
convives  entre  eux. 

X.  Archi\c:»,  W  554,  doss.757, 1"'  |).irilc,  [)icce  47.  —2   Ibid.,  pii^cc  51» 


L'AMIRAL  D'ESTAING.  357 

D.  Lors  (le  la  descente  des  bons  citoyens  de  Paris  à  Yersaillcs, 
le  5  octobre  89,  prîtes-vous,  en  votre  qualité  de  commandant 
de  la  garde  nationale  versaillaise,  toutes  les  mesures  néces- 
saires, et  donnàles-vous  en  même  temps  les  ordres  convenables 
pour  que  le  peuple  insurgé  n'éprouvât  aucune  atteinte  contraire 
à  ses  droits  et  pour  favoriser  une  cour  perfide  et  corrompue? 

La  réponse  est  honteuse  : 

R.  Je  pris  les  ordres  de  la  municipalité;  je  fis  ranger  les 
troupes  vis-à-vis  Tune  de  l'autre  présentant  leur  flanc,  bor- 
dant la  haie  et  dans  la  position  dans  laquelle  on  voit  passer  : 
je  pris,  tout  le  temps  que  j'eus  le  commandement,  toutes  les 
précautions  qui  étoient  en  mon  pouvoir  pour  empocher  qu'il 
ne  fût  fait  aucune  opposition  à  l'intention  du  peuple.  Lafayettc, 
à  son  arrivée,  exigea  que  mon  commandement  cessât,  et 
depuis  cet  instant  je  ne  repris  mon  activité  que  pour  la  con- 
duite du  ci-devant  roy  et  sa  famille  à  Paris,  et  ce  par  l'ordre 
de  la  municipalité. 

D.  Âvcz-vous  quelquefois  fait  visite  à  Capet  et  à  sa  famille 
durant  son  séjour  aux  Tuileries? 

R.  Oui,  environ  une  fois  par  semaine,  à  ce  que  Ton  appelle 
son  lever. 

D.  Depuis  la  destruction  du  tyran  et  de  la  tyrannie  à  quel 
dessein  conserviez-vous  les  effigies  des  ci-devant  Roy,  Reine, 
d'Artois  et  Monsieur,  qui  se  sont  trouvés  dans  votre  domicile 
lors  de  la  perquisition  qu'on  y  a  faite? 

R.  Je  ne  les  conservois  pas,  je  les  ai  oubliés  ;  ils  étoient 
mêlés  avec  de  vieilles  clefs.  Toute  ma  conduite  a  prouvé  ma 
haine  pour  ces  individus  ;  ce  qui  étoitécrit  dès  1790  sur  la 
porte  de  ce  même  domicile  annonçoit  à  tout  le  monde  combien 
mon  opinion  étoit  prononcée  :  le  nom  sacré  de  l'égalité  y 
étoit  écrit;  et  le  lis,  symbole  de  la  royauté,  y  étoit  désigne 
comme  appartenant  dès  lors  à  la  nation. 

D.  Avcz-vous  un  défenseur? 

Il  en  aurait  grand  besoin  devant  l'histoire  ! 


358     aiAP.  XXXn.  -  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

J.-B.  Begclv-Peuceval,  ancien  aide  de  camp  de  d'Es- 
taing,  ne  conserve  guère  plus  de  dignité  !  Il  n'était  pas 
du  repas  des  gardes  du  corps,  mais  il  est  entré  dans  la 
salle.  Voyant  qu'on  y  chantait  0  Richard,  ô  mon  roil 
il  est  parti  immédiatement  par  un  escalier  dérobé. 

On  lui  demande  où  il  était  les  5  et  6  octobre.  —  A 
Versailles,  à  son  poste,  prenant  les  ordres  de  d'Estaing 
qui  ne  lui  en  donna  pas. 

Le  jour  du  massacre  du  Champ  de  Mars  (17  juil- 
let 1791)  ?  —  Rue  St-IIonoré,  où  il  dînait. 

Le  10  août? —  xVvec  les  sans-culottes,  place  de  la 
Révolution. 

Les  51  mai  et  2  juin  î  —  Do  garde  à  la  Monnaie,  avec 
son  bataillon. 

Est-il  attaché  à  Lalayelle?  —  Il  est  son  ennemi  juré. 

Avec  quels  députés  est-il  lié?  — Avec  Albert  Lccoinlre, 
(le  Versailles,  et  Reauharnais,  qui  l'ont  fait  nommer  ce 
qu'il  est  devenu,  commissaire  des  ports  ^ 

A  côté  de  ces  déclarations  d'hommes  de  cour  qui  s'effa- 
cent on  trouve  cet  interrogatoire  d'un  homme  obscur  : 

Claude  Le  Melletier,  trente-sept  ans,  natif  de  Com- 
mune affranchie  (fjyon),  demeurant  à  Trévoux. 

D.  S'il  n'a  pas  employé  tous  ses  soins  pour  faire  remettre 
à  la  fille  du  tyran,  détenue  au  Temple,  une  lettre  datée  du 
25  ventôse. 

R.  Oui. 

D.  S'il  n'a  pas  également  fiut  ses  efforts  pour  lui  faire 
remettre  avec  cette  lettre  vingt-quatre  louis  de  quarante-huit 
livres  chacun  et  deux  de  vingt-quatre. 

i.  Archives,  i7;tV/.,  piôcc  50.— Il  mérita  do  ne  pas  cire  rais  en  jugement.  U 
parait,  di$|>araît,  reparaît  tour  à  tour  et  disparaît  enfin  dans  l'acte  d'accusation, 
et  on  ne  le  trouve  plus  ni  dans  le  pi*ocès-vcrbal  d'audience,  ni  dans  les  questions 
posées  au  jury,  ni  dans  la  sentence  (ihnf.,  2*  partie,  pit'Ci's  1 10,  il7  et  118). 


CLAUDE  LE  MELLETIER.  550 

R.  Oui,  dans  un  gant  de  couleur  yiolette. 

D.  Si  cet  envoi  n'avoit  pas  pour  objet  de  mettre  la  fille  du 
tyran  dans  le  cas  de  corrompre  ses  gardiens  et  de  lui  procurer 
son  évasion  ? 

R.  Oui,  si  cela  avoit  été  possible. 

D.  S'il  n'avoit  pas  l'intention,  en  supposant-  la  réussite  de 
ses  projets,  de  conduire  la  iillc  du  tyran  aux  puissances  coali- 
sées contre  la  Republique? 

R.  Que  pensant  que  la  République  n'étoit  pas  l'ordre  de 
choses  qui  pût  convenir  aux  François,  il  Tauroit  fait. 

D.  Quelles  sont  les  pci*sonncs  qui  lui  ont  donné  le  conseil 
de  tenter  rexéculion  de  ce  projet? 

R.  Qu'il  a  pris  conseil  de  lui-même,  mais  qu'il  a  cru  voir 
que  c  etoit  Tintcntion  des  personnes  qu'il  fréqncntoit. 

D.  Si  le  nommé  Gabet  ne  l'a  pas  aidé  dans  ses  desseins  et 
tentatives  ? 

R.  Oui. 

Dcciaralion  qui  avait  fait  arrêter  Gabet  avec  lui. 

Il  est  vrai  que  c'était  un  de  ces  hommes  dont  les 
grandes  catastrophes  de  la  Révolution  avaient  troublé  la 
tôtc,  comme  on  le  peut  voir  par  la  déposition  du  capo- 
ral do  garde  au  Temple,  à  qui  il  s'était  adressé  pour 
faire  parvenir  la  lettre  et  Targenl  5  leur  destination  dans 
la  Tour. 

n  lui  dit  que  c*étoit  Tamour  qu'il  avoit  pour  la  fille  de 
Capot  qui  le  portoit  à  ce  point.  Le  dit  déclarant  lui  demanda 
s'il  étoitdc  la  noblesse  ;  ledit  particulier  lui  répondit  qu'il 
ctoit  sans-culottes  comme  lui.  Ledit  déclarant  lui  dit  qu'il 
étoit  surpris  qu'un  individu  comme  lui  voulût  épouser  la 
fille  d'un  Roy.  Sur  quoi  ledit  déclarant  lui  demanda  s'il 
aimoit  les  pieds  de  veau  fricassés,  et  ledit  déclarant  à  cet 
instant  descendit  prévenir  le  traiteur  qu'il  avoit  chez  lui  un 
homme  suspect  dont  il  lui  avoit  remis  cinquante  louis  d'or  et  une 
lettre  pour  remettre  à  la  fille  de  Capet,  et  ledit  déclarant 


560  CUAP.  XUII.  -  FLORÉAL  (PREMIERE  DÉCADE). 

invita  sur-le-champ  le  marchand  de  vin  à  aller  chercher  la 
garde;  c'est  ce  qu'il  fit^ 

Le  Melletier  lui-môme,  dans  l'interrogatoire  qui  suivit 
immédiatement  son  arrestation,  avait  montré  quelle 
était  sa  folie  : 

A  lui  demandé  (pour)  quelle  raison  il  avoit  cherché  à  sur- 
prendre un  homme  de  garde  au  Temple  pour  faire  remettre 
à  la  fille  Capet  cinquante  louis  et  une  lettre  ? 

A  répondu  que,  s'intéressent  à  son  malheur,  il  vouloit  lui 
faire  la  cour  comme  tout  homme  a  droit  de  faire  à  une  femme. 

A  lui  demandé  s'il  avoit  précédemment  cherché  à  lui  écrire? 

A  répondu  que  oui,  et  qu'il  ne  savoit  pas  si  les  lettres  lui 
étoient  parvenues. 

D.  Quels  étoient  les  moyens  qu'il  s'étoit  servi  pour  lui  faire 
parvenir? 

R.  Par  la  voie  de  la  poste. 

D.  Pourquoi  il  lui  trouvoit  son  sort  malheureux? 

R.  Ayant  perdu  son  père  et  sa  mère  et  la  voyant  récluse. 

D.  S'il  ne  s'étoitpas  servi  d'autres  voies  que  celles  ci  dessus 
indiquées  par  lui  pour  lui  faire  par\'enir  ces  lettres? 

R.  Qu'il  s'informoit  (de)  temps  eu  temps  à  la  sentinelle 
de  ce  qui  se  passoit. 

D.  Quelle  étoit  la  proposition  qu'il  avoit  faite  au  caporal 
ci-dénommé  pour  lui  faire  parvenir  cette  lettre  et  les  cinquante 
louis  d'or? 

R.  Qu'il  le  croyoit  au-dessus  de  toute  récompense. 

Après  diverses  questions  sur  ses  moyens  d'existence  : 
s'il  avait  eu  une  place  avant  la  République?  depuis 
quand  il  était  à  Paris'?  où  il  avait  résidé  jusque-là?  on 
lui  demande  encore  : 

i.  Ardiivcs,  W  354,  dossier  737,  i"  partie,  pièce  55. 
2.  ■  lly  élail  depuis  cinq  ou  six  jours  pour  rélahlir  s.i  sanlu  et  conlinuerson 
instruction  et  la  démarche  qu'il  fait  en  ce  moment.  » 


CLAUDE  LE  MELLETŒR.  361 

D.  Quelles  étoient  ses  opinions  sur  le  moment  actuel? 

R.  Qu'il  croyoit  avoir  vu  que  Topinion  générale  étoit 
d'avoir  un  chef  pour  qu'il  (y)  eût  un  bon  ordre  de  choses. 

D.  S*il  a  fait  des  propositions  à  plusieurs  personnes  pour 
porter  sa  lettre  ? 

R.  Oui. 

Et  il  désigna  un  jeune  homme  qui  lui  avait  opposé  un 
refus. 

Ce  qui  montre  le  plus  combien  son  cerveau  était  dé- 
traqué, c'est  cette  lettre  elle-même  dont  on  retrouva  chez 
lui  plusieurs  brouillons*,  outre  l'original  ainsi  conçu  : 

L'amour  armé  de  ses  ailes,  son  carquoî  garni  de  nom- 
breuses flèches,  complètement  aveugle,  reçut  des  ordres  pour 
courir  à  l'aventure  faire  des  conquêtes.  Arrivé  dans  l'isle  de 
Cithère,  maintes  beautés  le  séduisirent.  Le  champ  libre 
partout  où  il  vit  des  appas  où  il  reconnut  sa  mère  se  jet/er 
dans  ses  bras.  S'il  parut  inconstant,  ce  ne  fut  que  pour  grossir 
son  escorte.  A  l'ombre  de  ses  lauriei*s,  lui  surprenant  une 
anne  en  main  dont  il  faignit  de  se  saisir,  d'un  vol  se  porta 
à  sa  hauteur,  sourit  de  se  trouver  son  égal;  s'entre  serrant 
ils  promirent  de  ne  former  qu'un,  de  faire  partager  leur  sort 
à  ceux  qui  voudroient  en  jouir.  Mon  récit  vous  egaye; 
recevez-le  en  bouquet.  Je  vous  envoie  ce  que  je  possède  de 
plus  cher;  s'il  est  quelque  chose  de  plus  noble,  il  n'est 
point  à  ma  disposition,  vous  connoltrez  mes  intentions. 

COITLET  : 

L'on  dit  qu'à  quinze  ans  Ton  plaît  Ton  se  marie- 
J'ai  plus  dû  trente  ans,  c'est  bien  éloigné. de  quinze  ans. 
Dites  moi  je  vous  prie,  comment  on  abrège  le  temps 
Car  j'aurais  grande  envie  de  presser  les  instants. 

Je  suis. 
Votre  frère  de  cœur  et  d'armes,  Melletier. 

i.  Archives,  i6iV/.,  pièces  50  cl  0(K 


362  CHAP.  XXXn.  -  FLORÉAL  (PREMIÈRE  DÉCADE). 

Et  pour  adresse  : 

A  Madame, 

Madame,  fille  du  ci-devant, 

à  la  tour  du  Temple, 

à  Paris*. 

Le  malheureux  fou  entraînait  après  lui  un  de  ses 
compatriotes  qu'il  avait  signalé  comme  ayant  connu  et 
approuvé  ses  projets,  ce  dont  Tautrc  se  défendit  avec 
énergie,  mais  sans  succès*. 

Il  n'était  pas  facile  à  Fouquier-Tinville  de  se  recon- 
naître parmi  tant  d'accusés,  et  par  le  (ait,  il  savait  si 
peu  ce  qui  revenait  à  chacun  dans  cette  foule  qu'il  lui 
arriva  d'en  confondre  deux  en  un  seul  : 

«  Pichard-Despallièrcs  et  Laferrièrc,  dit-il,  en  excitant  l'un 
et  l'autre  des  troubles  dans  les  départements,  le  premier 
dans  la  ville  de  Montpellier,  le  second  dans  le  département 
de  rAvcvron.  » 

Or  ce  Pichard-Dcspallières  se  compose  :  l°de  Pichard- 
Dupage,  qui  figure  au  n°  15  de  la  liste  (quaranle-fjuatre 
ans,  natif  de  Fontenay-le-Peuple,  Vendée),  et  2**  d'Olivier 
Despaillères,  au  n*'  7  (soixante  et  un  ans,  ci-devant  cha- 
noine de  Montpellier)  :  donc,  deux  accusés  en  un;  ce  qui 
n'en  fit  pas  moins  tomberdeux  tétes\ 

Mais  ce  qui  le  mettait  à  l'aise,  c'est  que  dans  sa  pensée, 
tous,  quelle  que  fut  la  diversité  de  leur  origine  et  de 
leur  mise  en  cause,  étaient  réunis  dans  un  même  senti- 
ment contraire  à  la  Uévolution.  Aussi  concluait-il  avec 
confiance  : 


1.  Archive:*,  WHSi,  dossior  7û7,  l'*"  parlie,  i>iècc  59. 
^2.  Ihid.^  pièce  i5. 

5.  Voyez  le  buUdin.  i'  partie,  n*  58,  p.   2l>0.  "ITt,  et  les  pièces  55  et  3i, 
I  ^  parlie,  \V  354,  dossier  757. 


CONDAMNATION.  IMPRESSION  DANS  LE  PUBLIC.  36S 

Citoyens  jurés,  Tliorloge  patriotique  a  sonné  le  trépas  de 
tous  les  contre-rcvolutionaires,  et  c^cst  ici  le  cas  de  n*cn 
épargner  aucun,  de  les  frapper  tous  du  glaive  de  la  loi. 

Aucun  ne  fut  épai'gné  en  effet.  Tous  les  trente-trois, 
même  les  vieillards  de  soixaute-quinzc  ans,  Mme  Des- 
tournelles,  Angran  d'Alleray,  furent  condamnes  à  mort. 

Angrun  d'Alleray  qui,  comme  lieutenant  civil  du  Châ- 
tclet  de  Paris,  avait  la  pratique  des  jugements  criminels, 
voyant  qu'à  peine  on  prenait  les  noms  et  qualités  des 
accusés,  n'en  pouvait  croire  à  ses  yeux  :  «  Est-ce  ainsi  », 
disait-il  à  l'un  des  compagnons  d'infortune  assis  près 
de  lui,  cf  est-ce  ainsi  qu'on  rend  à  présent  la  justice?  » 
et  quand  il  fut  condamné  :  «  Je  n'ai  d'autre  regret  que  de 
voir  ma  patrie  livrée  aux  forfaits  les  plus  inouïs.  »  Il 
conserva  en  allant  au  supplice  sa  ferme  contenance  et 
la  sérénité  que  lui  inspirait  sa  foi.  Il  disait  à  ceux  qui 
étaient  dans  la  même  charrette  :  «  Prenons  courage, 
dans  quelques  instants  nous  recevrons  la  récompense  du 
bien  que  nous  aurons  pu  faire  '.  » 

Cette  grande  exécution"  fit,  selon  un  rapport  de  la 
police,  une  impression  profonde  ;  mais  le  rapporteur  y 
applaudit  d'autant  plus  : 

La  plus  grande  consternation  régnoit  hier  dans  différents 
caf/ës  et  notannnent  dans  ceux  de  la  maison  nommée  mal  à 
propos  Égalité:  dos  soupirs  [qui]  ontéchappéinvolontaireTncntà 
quelques  individus  faisoient  Tcloge  du  tribunal  révolution- 
naire. 

Le  sans-culotte  au  contraire  é(oit  au  comble  de  la  joie. 
Ça  ira,  vive  la  Republique  !  Vive  la  Convention  !  nous  ne 
serons  plus  trahis.  Voilà  le  refrain  de  chaque  républicain". 

i.  De^  EssnrU.  t.  X,  p.  I"2à.  1*20. 

2.  EIlo  eul  lieu  \o.  joui-  iiM*'ine  à  4  liciircs^  do  relevée  (ApcIiîvm.  AV  5*27  u 

.".  ArcliivL'*',  W  l'jl,  h'ilco  IIV. 


CHAPITRE  XXXIII 

FLOUÉAL    (deuxième    DÉCADe) 


iO  (lorual  :  Indemnité  au  bourrcmi  ;  11  :  Montagnards  incompris;  12  :  une  four, 
née  de  famille  (famille  de  Pomnieuse),  et  une  fournée  par  amalgame;  13 
et  14  :  Diacon,  Gorbilli.'t  et  le  curé  Pctra  ;  les  bataillons  des  Filles  Saint-Tho- 
mas et  des  Petits-r%cs  au  10  août. 


Le  9  floréal  Fouquier-Tinville  fit  une  démarche  signi- 
ficative. Il  adressait  au  Comité  de  salut  public  les  doléances 
de  Sanson.  Comme  exécuteur  des  jugements  du  tri- 
bunal criminel  de  Paris,  Sanson  recevait  «  une  somme 
annuellement.  »  Mais  on  n'avait  pas  prévu  qu'il  serait 
l'exécuteur  des  jugements  du  tribunal  révolutionnaire: 

Suivant  les  mémoires  fournis  par  le  réclamant,  ajoutait 
Fouquier,  c'est  lui  qui  est  chargé  de  pourvoir  à  tous  les 
uslcnsiles  nécessaires  aux  exécutions  tels  que  charrettes, 
chevaux,  etc.  Depuis  un  an  et  plus  qu'il  est  chargé  de  l'exé- 
cution des  jugements  du  tribunal  révolutionnaire  il  ne  lui  a 
encore  été  alloué  aucune  indemnité. 

Il  convient  vous  observer,  citoyens,  que  les  individus 
qu'il  emploie  lui  coûtent  fort  cher,  d'après  son  rapport.  Celte 
partie,  toute  désagréable  qu'il  soit  de  s'en  occuper,  mérite  d& 
n'être  pas  négligée  à  raison  de  son  utilité. 

J'appelle  en  conséquence  votre  attention,  citoyens,  sur 
l'indemnité  provisoire  et  par  forme  d'à-compte  que  l'exécu- 
teur reclame. 

Le  métier  allait  si  bien  qu'on  s'y  ruinait  ! 


INDEMNITÉ  AU  BOUKREAU;  PATRIOTES  ACQUrTTËS.        365 

Fouquier-Tinviile  demandait  donc  pour  Sanson  une 
indemnité  de  15  à  20000  livres*. 

I^  Comité  accorda  20000  livres  sans  marchîinder". 

Si  le  tribunal  avait  des  rigueurs,  it  y  avait  pourtant 
des  accusés  à  l'égard  desquels  le  jury  se  sentait  plus 
d'indulgence  :  c'étaient  ceux  qui  appartenaient  à  cette 
classe  de  prétendus  contre-révolutionnaires,  où  Ton 
avait  rangé  Hébert  et  Chaumette,  et  avec  laquelle  plus 
d'un  juré  se  sentait  quelque  affinité.  On  en  vit  un  exemple 
le  premier  jour  de  cette  nouvelle  décade  (50  avril).  L'ac- 
cusation poursuivait  des  patriotes  évidemment  méconnus 
et  des  fournisseui^  plus  ou  moins  infidèles. 

Les  premiers  étaient  dix  citoyens  de  la  Sarllic, 
membres  de  la  Société  populaire  :  Pierre  Turbat,  ex- 
moine (vingt-deux  ans);  Bazix,  agent  national  (vingt- 
trois  ans);  Louis  Sallet, ci-devant  noble  et  ancien  pro- 
fessiîurde  philosophie;  René Guesdon-Dubourg,  ex-prêtre; 
Jacques  Jourdain,  ex-prùtre,  etc.  ;  accusés  de  complot 
pour  avoir  lait  l'éloge  de  Philippeaux,  Tami  de  Danton'. 
Mais  c'étaient  d'ardents  montagnards  :  à  tel  point  qu'on 
les  donnait  comme  unis  d'intention  à  la  faction  d'Hébert 
et  de  Chaumette  ;  car  ils  n'avaient  pas  fait  seulement 
l'éloge  de  Philip|)eaux  :  témoin  l'ex-prctre,'  non  plus 


1.  ArchiTcs»,  AF  ii'22,  dossier  09,  pièces  81. 

2.  Du  10  llurcal  au  2  rép.  fr.  et  indiv. 

U'  Comité  de  salut  public,  sur  la  réclamation  présentée  par  l'accusateur  public 
du  tribunal  révolulionnuirc  pour  le  payement  de«  dépenses  extraordinaires  de 
rexécutiun  des  jugements  criminels  de  ce  tribunal,  arrête,  d*apr6s  les  mémoires 
produits  i  raccusatcur  public,  qu'il  sera  payé  à  l'exécuteur  des  jugements 
criminels  la  somme  de  vin^t  mille  livres  pour  l'indemniser  des  ayances  et  frais 
exlraui-tltnaircs  qu'il  a  faits  depuis  treize  mois. 

CoLLOT  it'IlERDois,  B.  Barjiae,  Billacd-Vabexscs,  Cahnot. 

(Archives,  AF  n  22,  dossier  00,  pièce  80.) 
5.  Aicliives,  \\  350,  doss.  744. 


366  GILVP.  XWHI.  ^  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

Jacques,  mais  Marat-Cincinnatus  Jourdain,  qui,  le  dé- 
cadi 10  pluviôse,  avait  prononce  ces  paroles  :  ce  Liberté, 
fille  de  la  nature,  nous  t'adorons.  Dans  ce  temple  où 
le  mensonge  et  Teneur  ont  eu  longtemps  leurs  prêtres 
et  leurs  victimes,  »  etc.  *. 

Le  jury  les  acquitta. 

Le  12  (l"mai),  Langlois  de  Pommeuse,  ancien  conseiller 
de  la  grand'chambre  au  Parlement  do  Paris,  sa  femme 
Sophie  CiiuPLN,  son  frère  La.nglois  de  Resy,  son  chape- 
lain Etienne  Vioé,  son  fermier  Claude-Louis  Dklignt, 
son  domestique  Gen'ais  Seurre  dit  Joinville  et  six 
aulres  personnes  attachées  à  sa  maison,  étaient  traduits 
au  tribunal  comme  fanatiques,  contre-révolutionnaires, 
receleurs  d'or,  enfouisscurs  de  bijoux  et  accapareurs, 
parce  qu'ils  avaient  pris  certaines  mesures  de  précaution 
afin  de  n'être  pas  dépouillés  de  leurs  biens*.  Ces  mesures, 
il  est  vrai,  étaient  Iroj)  compliquées  et  avaient  employé 
trop  de  bras  pour  avoir  la  chance  de  rester  secrètes. 
Tout  s'y  rencontrait  à  la  fois  :  objets  précieux  mis  dans 
une  cache  bien  maçonnée,  argenterie  d'église  ou  de 
maison  enveloppée  de  plomb,  serrée  dans  une  boîte  et 
jetée  à  la  rivière;  malles  emportées;  assignats  distribués 
par  forme  de  dépôt  entre  plusieurs  dos  domestiques^. 
Quelques-uns  avaient  parlé  :  la  cache  fut  ouverte,  la  ri- 
vière fouillée  au  lieu  désigné,  et  avec  les  objets  de  prix 
on  avait  trouvé  dos  papiers  d'une  grande  valeur  pour 
l'accusateur  j)ublic;  aw  c'étaient  des  titres  certains  à 
la  confiscation  de  tout  le  reste  :  leltres  ou  écrits  contro 


1.  ArcbÎTCs,  \V  3564  dossier  744,  *2'  partie,  pièce  23;  3*  partie,  pièce  79.  Pour 
les  autres,  Toycz  le  Juurnal  à  In  fin  de  ce  volume. 
S.  Archives,  AV  356,  dossier  745. 
5.  Ibid.f  pièce  4.  (Pix>cès-verl)ul  {général  de  pcrtpii^ilioii.) 


LA  FAMILLE  LANGLOIS    DE  POldMEUSE.  567 

rcvolulionnaircs  et,  par  exemple,  cette  inscri|)tion  de 
style  antique,  mais  d'un  accent  amèrement  actuel  : 

nUNCIPIBlTS    F[T.ATIS 

FIDE   MILITARI   CORHITTA 

PLEBE    AHMATA    DIPElLVrSTE 

VECTIGALinrS    NEGATIS 

VACrO  AEHARIO 

INCERTA    ET    IMPEDITA    AN>0>A 

CASTELLIS  NOItILICM  INCENSIS 

SACE1U)0TIBLIS    MISERRIMO   LUDIBRK)    TRADITIS 

CONFL'SIS   oRDr.xrBis 

JURIBTS     ADAEQUATIS 

PERMLXTIS    PHOVINCIIS 

STUPE>iTE  AC    DETESTANTE   EIROPA 

IMER    SUSPENDrA,    LM:EM)IA,    C AEDES 

GALLIA  DELIHAME   ET  LAETABUNDA 

FELICITAS    PI.BLICA 

1789». 

Après  cela  rinterrogatoire  paraissait  inutile.  Ou  ne 
parle  même  plus  des  objets  enfouis.  Le  prévenu  a-t-il  été 
en  intelligence  ou  en  correspondance  avec  les  ennemis? 
C'est  pour  tous  les  onze,  même  pour  les  jardiniers  et 
le  cocher,  la  môme  question.  Et  à  l'audience  publique, 
pas  de  témoins*  :  les  accusés  en  tiendront  lieu  '. 

Six  dont  les  révélations  avaient  aidé  ou  désarmé  la 
justice  :  deux  jardiniers,  une  domestique,  un  charpen- 

i.  An-lÛTcs,  \V  ù^iC},  dossier  745,  1'*  parlic,  pièce  i 8.  (Extrait  des  registres 
du  comité  de  surveillance  de  Crécy.)  En  voici  la  traduction  : 

Les  princes  chassés,  —  la  foi  militaire  corrompue,  —  la  plèbe  armée  régnant, 
—  les  impôts  refusés,  —  le  ti-ésor  vide,  —  les  subsistances  incertaines  et  entra- 
vées, —  les  châteaux  des  nobles  incendiés,  —  les  piètres  livrés  aux  plus  odieux 
outrages,  —  les  ordi-es  confondus,  —  les  droits  nivelés,  —  les  provinces  mêlées 
ensemble,  —  l'Europe  stupéfaite  ot  détestant,  —  au  milieu  des  penderies,  des 
incendies  et  des  meurtres,  —  la  France  délirante  et  folle  de  joie, 

Bonheur  pdblic. 
1789. 

2.  Ibid.,  pièce  39. 

Tt,  Ibid,,  2*  partie,  pièce  102. 


568  CHAP.  XXXIII.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

lier,  un  garde-chasse  et  le  cocher,  furent  acquittés.  Les 
sixautreSv  nommés  plus  haut,  condamnés  à  mort'. 

Le  môme  jour,  l'accusation  réunissait  devant  le  tri- 
bunal comme  auteurs  d'une  même  conjuration  :  Chal- 
METON,  d'Uzès;  Bernard,  Poulet  et  Nogaret,  de  Besançon  ; 
MouTiiON,  du  Mont-Blanc,  et  IUbact,  de  Marseille.  Gom- 
ment avaient-ils  conspiré  à  ces  distances  les  uns  des 
autres?  Ils  étaient  accusés  d'avoir  pris  part  au  mouve- 
ment de  réaction  provoqué  dans  toule  la  France  par  la 
révolution  du  31  mai*. 

François-Joseph  Mouthon,  «  ex-garde  du  tyran  sarde», 
lieutenant  de  gendarmerie,  avait  imprimé  un  discours 
très  violent  contre  la  rovauté,  contre  les  Bourbons  et 
d'Orléans,  mais  aussi  contre  Marat  et  Robespierre: 

Oui,  frères  et  amis,  le  parti  d'Orléans,  Marat  et  Robes- 
pierre et  autres  leurs  vils  adhérents,  est  le  plus  terrible 
ennemi  de  notre  libcrlc  '*  ! 

Louis-Joseph-Ignace  Ghalmeton,  ex-procureur  syndic 
du  district  d'Uzès,  était  signalé  comme  «  bon  catho- 
lique »  et  n'ayant  jamais  siégé  dans  la  Société  popu- 
laire; Glaude-Anloine  Bernard,  ex-juge  au  tribunal  de 
commerce  de  Besançon;  Jean-Antoine  Poulet  et  Jean- 
Guillaume  NoGARET  étaient  accusés  d'avoir  signé  la  lettre 
de  l'assemblée  générale  des  sections  de  Besançon*;  Jac- 
ques Rabaud,  armateur,  d'avoir  prêté  cinq  canons  5  la 
municipalité  de  Marseille*.  Il  le  niait  et  les  autres  pré- 
sentaient (les  excuses.  Mais  leurs  sentiments  étaient  con- 
nus. G'est  un  des  holocaustes  que  le  fédéralisme  devait 

i.  Archives,  ï7;/rf.,  pièce  104-106. 
2.  Archivos.  SV  557,  dossier  740. 
5.  Ihid.y  pièce  35. 

4.  Ibid.,  pièces  2  et  15. 

5.  Ihid.,  p.  17. 


LE  CIRÉ  PÉTRA.  369 

fournir  à    la   justice  révolulionnaire.  Ici,   aucun  des 
accusés  n'y  fil  défaut  :  ils  furent  (ous  condamnés  à  mort\ 

Le  même  jour,  chose  rare,  une  condamnation  jus- 
tifiée, —  sauf  la  disproportion  de  la  peine  au  délit. 

Jean  Glutron,  entrepreneur  de  convois  militaires,  et 
Pierre  Landois,  huissier,  son  homme  d'affaires,  furent 
convaincus  de  prévarication  :  des  feuilles  de  route  pré- 
sentaient des  surcharges  dont  Landois  se  reconnaissait 
Tauteur,  disant  qu'il  les  avait  faites  à  la  demande  de 
Glulron*. 

Pierre  Diacon  (cinquante  ans),  ancien  militaire  charge 
de  l'inspection  des  armes  à  feu  à  Tarsenal»  était  accusé 
d'avoir  tiré  dans  l'affaire  du  Champ  de  Mars  (il  avait 
tiré  deux  coups  en  l'air)';  et  Denis  Corbillet  (cinquante- 
deux  ans),  menuisier,  d'avoir  été  au  fameux  dîner  des 
Champs-Elysées  (50  juillet  1792),  dîner  où  Ton  pré- 
tendait que  «  les  suppôts  de  la  tyrannie  »  avaient  projelé 
le  massacre  des  Marseillais,  venus  pour  le  10  août  et 
qui  banquetaient  au  voisinage \  Mais  on  reprochait  de 
plus  à  Tun  et  à  l'autre  d'avoir  outragé  la  Convention  et 
les  autorités  constituées,  en  représentant  la  Convention 
«  comme  composée  d'une  troupe  de  scélérats,  et  les 
autorités  constituées  comme  des  intrigants  qui  n'étoient 
parvenus  à  ces  places  qu'à  force  de  bassesse  et  de  dénon- 
ciations plus  fausses  les  unes  que  les  autres;  comme  un 
tas  de  gens  sans  principes,  sans  éducation,  sans  aucune 


i.  Anhivcs  W  55S,  dossier  740,  pièce  51. 

2.  Archives  W  357,  dossier  747,  pièce  40  (interrog.)  et  pièce  44  (jugement). 
On  peut  noter  déjà  dans  ce  jugement  ccnnio  dans  beaucoup  d'autres  que  la 

formule  de  condamnation  €  fait  et  prononcé  »,  etc.,  a  été  rédigée  à  ravauce.— 
Nous  approchons  des  jugements  en  blanc. 

3.  Archives  ^Y  357,  dossier  748,  pièce  4. 

4.  ////</.,  pièce  7. 

TRIB.   KÉVOL.   m  94 


370  ClIAP.  XXXin   —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DECADE). 

aptitude  pour  les  fonclions  qui  leur  étaient  confîées.  » 
Apres  eux  Laurent  Petra,  curé  de  Levemont,  qui 
n'avait  été  ni  aux  Champs-Elysées  ni  au  Champ  de  Mars. 
On  Taccusait  d'avoir  arraché  les  placards  affichés  à  la 
porte  de  son  église  et  d'avoir  provoqué  ses  paroissiens  à 
la  résistance  contre  la  loi  qui  ordonnait  de  faire  l'inven- 
taire des  objets  sacrés.  Il  niait  ce  dernier  point.  Quant 
aux  placards,  il  avouait  les  avoir  arrachés  le  4  novem- 
bre 1792,  mais  sans  violence,  c  ayant  invité  les  officiers 
municipaux  à  le  faire  eux-mêmes,  parce  qu'on  inter- 
rompait l'office.  » 

On  lui  demanda  si,  après  la  mort  du  roi,  il  n'avait 
pas  proposé  de  dire  la  messe  pour  lui. 

R.  Qu'en  priant  pour  les  trépassés  il  avoit  ajouté  :  «r  Et 
aussi  pour  Tàmc  du  dernier  roi  des  François;  »  qu'en  disant 
cela,  il  ravoit  dit  expressément  pour  faire  entendre  à  ses 
paroissiens  qu'il  n'y  auroit  plus  d'autre  roi  et  que  nous  se- 
rions républicains  à  l'avenir*. 

Comme  un  exemple  de  son  mépris  pour  les  autorités, 
on  lui  opposait  encore  cette  lettre  : 

Dans  un  moment  de  violence  la  plus  impudente  qui  ait 
encore  eu  lieu  de  la  part  du  sieur  Charles  Fontaine,  officier 
municipal,  Duhautpas,  greffier,  et  Duhamel,  chirurgien,  en 
présence  de  François  Petit,  sa  femme,  la  femme  de  Denis  Fon- 
taine et  Catherine  Martin,  le  citoyen  Petra,  curé  de  Levemont, 
déclare  qu'il  se  moque  et  se  moquera  toujours  des  susdits  et 
de  leurs  adhérents.  Ce  jourd'hui,  12  novembre  1792. 

Petra,  curé*. 

Ce  Petit,  tailleur,  et  sa  femme  Elisabeth  Leleu,  qu'il 
prenait  à  témoin,  avaient  été  accusés,  ainsi  que  lui,  d'in- 

1.  Arcliivos  W  r>57,  dossier  748,  pièce  28. 

2.  Ibid.f  piccc  31. 


LES  BATAILLONS  DES  FILLES  S.  THOMAS  ET  DES  P.  PÈRES.  371 

jures  envers  les  autorités  établies.  Petit,  à  qui  on  de- 
mande s'il  cs(  lié  avec  le  curé,  répond  : 

Oui,  comme  tailleur  et  comme  paroissien  ^ 

Lui  et  sa  femme  niaient  d'ailleurs  les  injures  dont  on 
les  accusait.  Ils  furent  acquittés;  mais  le  curé  Petra  et 
les  deux  autres  condamnés  à  mort*. 

Les  13  et  14  floréal  un  procès  nous  ramène  au 
10  août  et  nous  montre  le  triste  rôle  qu'y  a  joué  la 
garde  nationale,  même  dans  ses  bataillons  les  plus  fidèles. 
Mais  cette  quasi-fidélité  était  une  cause  de  condamnation 
et  de  mort.  Il  s'agissait  de  quatorze  officiers,  sous-offi- 
cicrs  et  soldats  des  bataillons  des  Filles  Saint-Thomas  et 
des  Petits-Pères  :  Gabriel  Tassin  de  Létak g,  Daniel  Tassin, 
Joseph-Louis  Maulgué,  Thomas-Simon  Bérard,  Jean- 
Philippe  Wenmaring,  Simon  Piquet,  Pierre-Etienne  Angi- 
BAULT,  François-IIenri  Laurent,  François  Parizot,  Charles- 
J.-B.  Desciiamps-Tresfontaine,  Pierre-Jacques  Perree, 
Louis-Gabriel  d'HANGEsr,  Étienne-Jean-Àrmand  Rouge- 
nont,  François  Salneuve'.  Ils  étaient  accusés  d'avoir  dé- 
fendu le  roi  dans  la  journée  du  10  août. 

C'était  leur  devoir  :  chacun  s'en  excuse.  Bérard\qui 
se  trouvait  alors  capitaine  de  la  3*  compagnie  du  ba- 
taillon des  Filles  Saint-Thomas,  rejette  tout  sur  le  com- 
mandant Tassin.  C'est  Tassin  qui  a  reçu  l'ordre  de 
Mandat,  et  qui  harangua  les  compagnies;  qui,  lors  de  la 

i.  ArchÎTCS,  W  357,  dossier  748,  pièce  28. 

%  Bulletin,  n«*  67  cl  68. 

5.  Archives,  W  357,  doss.  750.  Bulletin,  n**  63-65. 

4.  Il  avait  figuré  comme  témoin  dans  raiïaire  de  Menard  de  Cboasy,  etc. 
(29  germinal),  et  l'accusateur  public  Tarait  fait  mettre  en  arrestation  à  Tao- 
diencc  («our  les  faits  dont  il  eut  à  répondre  les  13  et  14  fkiréal  (ArchÎTes,  W  348, 
dossier  7'J^   /'i«,  ^  partie,  pièce  112,  procès-Tcrbal  d'audience). 


372  CHAI».  XXXllI.  -  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉaDE). 

revue  du  bataillon  aux  Tuileries,  se  trouvait  auprès  de 
«  Gapet  ».  Il  déclare  que  c'est  avec  répugnance  qu'il 
était  allé  aux  Tuileries  : 

Que  sur  les  cinq  heures  du  matin,  toujours  inquiet,  il 
est  sorti  sur  la  place  du  Carrousel  pour  voir  s*il  trouveroit 
des  patriotes  auxquels  il  pût  faire  connoître  sa  situation  ;  que 
n'ayant  trouvé  personne,  il  étoit  revenu  à  son  poste. 

C'est  alors  que  Louis  XVI  avait  passé  en  revue  la  garde 
nationale.  Bérard  ajoute  : 

Que  le  bataillon,  quelques  instants  après,  est  rentré  dans 
la  cour  des  Princes  et  (s'est)  divisé  en  différents  pelotons; 
qu'une  partie  des  grenadiers  sont  sortis  du  bataillon  sans 
savoir  où  ils  alloient;  que,  les  grenadiers  partis,  le  reste  du 
bataillon  s'est  rapproché  de  la  porte  où  il  est  resté  quelque 
temps  ;  que  là,  il  prit  la  résolution  de  se  joindre  aux  patriotes 
qui  étoient  déjà  aux  portes  et  y  heurtoient  et  d'essuyer  même 
leur  feu  sans  le  rendre;  qu'au  reste,  il  s'expliquera  plus 
au  long  aux  débats. 

D.  S'il  a  tourné  les  armes  contre  les  patriotes,  ainsi  que  le 
bataillon  ? 

R.  Qu'il  les  auroit  plutôt  tournées  contre  lui-même  et  qu'il 
n'a  pas  de  connoissance  que  le  bataillon  en  eût  fait  autre- 
ment; qu'au  surplus,  Tassin  et  lui  frayoient  mal  ensemble 
depuis  le  principe  de  la  révolution,  et  qu'il  est  le  seul  officier 
du  bataillon  qui  ait  été  conservé  après  le  10  août. 

G.  Tassin,  chargé  comme  on  l'a  vu,  aurait  dû  être 
hors  de  cause  :  il  avait  été  mis  en  liberté  par  arrêt  du 
tribunal  du  17  août,  établi  précisément  pour  frapper  ce 
que  l'on  appelait  la  conspiration  du  10  août.  Mais 
qu'est-ce  que  cela,  aux  yeux  du  tribunal  révolution- 
naire? Il  avait  donc  été  repris  et  longuement  interrogé 
(4  ventôse).  Il  répéta  sans  doute  les  raisons  qui  avaient 


LKS  BATAILLONS  DES  FILLKS  S.  THOMAS  ET  DES  P.  PÈRES.  575 

décidé  en  sa  faveur  les  premiers  juges.  I^e  bataillon 
n'avait  pas  tiré  sur  le  peuple,  puisqu'au  moment  de  la 
lutte  il  se  trouvait  à  TÂssemblée  nationale^  ;  et  le  lende- 
main de  son  interrogatoire,  il  écrit  à  Fouquier-Tinville. 
11  lui  rappelle  (Fargument  devait  toucher  Thomme)  que 
ce  jury  qui  l'acquitta  au  tribunal  du  17  août,  c'est 
Fouquier-Tinville  qui  le  présidait.  Aucun  fait  nouveau 
ne  s'est  produit  :  qu'il  se  fasse  représenter  les  pièces  et 
qu'il  jugeV 

Le  capitaine  du  bataillon  des  Petits-Pères,  P.-J.  Perrée, 
trouvait  moyen  de  réduire  son  rôle  bien  plus  encore. 
C*est  aussi  à  l'Assemblée  nationale  que  son  bataillon 
était  allé.  Il  ajoutait  : 

Qu'une  très  petite  portion  s'étoit  placée  avec  une  seule  pièce 
de  canon  dans  la  cour  de  Marsan;  que  lorsqu'ils  avoient  vu 
monter  les  Suisses  au  château  et  qu'ils  n'aperçurent  plus  per- 
sonne dans  les  cours,  il  s'étoit  retiré  et  étoit  allé  se  coucher. 

Salneuve,  sous-lieutenant  des  grenadiers  des  Filles- 
Saint-Thomas,  avait  été  envoyé  en  détachement  dans 
Tune  des  salles.  Il  n'avait  rien  vu,  ni  entendu.  Laurent, 
autre  sous-lieutcnant,  dit  comme  les  autres  qu'on  n'a 
pas  tiré,  puisque  le  bataillon  s'en  est  allé  à  l'Assemblée 
nationale  avec  le  roi. 

Armand  Rougcmont  déclare  que,  quand  il  a  vu  qu'on 
voulait  faire  feu  sur  le  peuple,  il  s'est  retiré*. 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  d'avoir  tiré  sur  le  peuple, 
c'est  d'avoir  reconnu  Louis  XYI  comme  roi,  le  10  août, 
avant  la  déchéance,  d'avoir  crié  :  c  Vive  le  roi!  »  de 
lui  avoir  rendu  les  honneurs  dus  au  roi,  qu'on  fait  un 

1.  Archives,  \V  357,  dossier  750,  pièce  27. 

2.  Ibid,,  pièce  25. 
7t.  Jhid.^  pièce  39. 


374  GHAP.  XXXllI.  —  FLORËÂL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

crime  alors.  Aussi  tous  s'ea  défendent.  Wenmaring,  capi 
taine  des  grenadiers,  dit  : 

Qu'au  moment  de  la  revue  le  bataillon  étoit  sous  les 
armes,  mais  qu'elles  n'ont  pas  été  présentées;  qu'il  a  véri- 
tablement  entendu  crier  Vive  le  roi  !  que  sur-le-champ  il  a 
imposé  silence  à  la  compagnie  et  que  personne  des  grena- 
diers n'a  crié  Vive  le  roi!  non  plus  que  le  bataillon \ 

Bérardy  autre  capitaine,  avait  tenu  le  même  langage; 
le  sous-lieutenant  Laurent  avait  ajouté  à  sa  déclaration  : 

Qu'aucun  de  la  section  qu'il  commandoit  n'a  présenté  les 
armes  et  n'a  crié  Vive  le  Roy  !  et  qu'il  leur  a  dit  qu'il  ne 
falloit  flagorner  personne '. 

C'est  ce  que  confirme  Angibault,  simple  grenadier, 
qui,  lui,  <K  étant  sorti  sur  les  neuf  heures  et  ayant  vu  un 
gendarme  blessé  sur  la  place  de  la  Révolution,  l'avoit 
conduit  au  garde-meuble,  et  de  là  à  l'hôpital  du  Gros- 
Caillou  D  :  —  bon  moyen  pour  n'être  pas  à  la  bataille  : 

D.  Si  lorsque  le  dernier  des  tyrans  de  la  France  a  passé  sa 
revue  dans  la  matinée  du  10,  le  répondant  n'étoit  pas  du 
nombre  de  ces  lâches  qui  lui  présentèrent  les  armes  et  crièrent 
Vive  le  roi  ? 

R.  Que  bien  loin  de  là,  il  avoit  les  armes  aux  pieds  ^. 

Pour  les  autres,  Piquet,  Maulgué,  Parizot,  d*Hangest, 
ils  étaient  ou  absents  de  Paris,  ou  retenus  chez  eux  par 
quelque  maladie.  Deschamps-Tresfontaines  était  démis- 
sionnaire depuis  douze  jours» 

On  trouve  au  dossier  le  plan  du  réquisitoire  que  se 
proposait  de  prononcer  le  substitut  Naulin  et,  ce  qui  est 

1.  Archives,  Yf  357,  dossier  750,  pièce  53. 

2.  Ibid.,  pièce  28. 
%.  Ibtd.   pièce  29. 


LES  BATAILLONS  DES  FILLES  S.  THOMAS  ET  DES  P.  PÈRES.  575 

plus  curieux,  les  notes  qu'il  a  prises  au  cours  du  débat 
sur  les  deux  principaux  accusés,  Tassin  et  Perrée.  Ses 
notes  s'arrêtent  au  milieu  de  la  déposition  des  témoins 
qui,  interrompue  le  13,  se  continua  le  lendemain. 

Résultat  du  débat  sur  Tassin  de  t Étang. 

Intelligences  avec  la  cour.  A  côté  du  petit  Capet  lors  de  la 
journée  du  20  juin.  Improbation  de  la  démarche  du  peuple  à 
cette  époque,  dans  le  café  de  Chrétien  ;  participation  indirecte 
au  repas  des  Champs-Elysées  et  complicité  des  suites  de  ce 
dîner,  prouvées  par  sa  démarche  à  la  section  où  il  provoqua 
rinsurrection,  en  criant  :  «  Que  les  Marseillois  viennent 
égorger  les  grenadiers.  »  Fermeture  des  boutiques,  canons 
braqués,  etc. 

A  la  journée  du  10  août,  concert  avec  Mandat  et  tous  les 
agents  de  la  cour.  Bataillon  assemblé  le  9  au  soir,  marche 
aux  Tuileries,  d'après  l'ordre  de  Tassin,  qui  s'excuse  sur 
ceiui  du  traître  Mandat.  Harangues  de  Tassin,  qui  ne  pouvoit 
ignorer  ce  projet  d'insurrection  populaire  et  parce  que  Pélion 
Favoit  annoncé,  et  d'après  ses  démarches  au  château  où  il 
conduisoit  des  patrouilles  joumalici*es,  depuis  l'événement 
du  20  juin.  —  Rapport  deColotsur  la  déchéance  ;  conduitede 
Tassin  qui  conduit  Capet  à  cette  époque.  Cris  de  Vive  le  roi! 

Yenmaring,  affidé  de  Capet,  déchire  les  feuillets  du  registre 

—  (d'une  autre  encre  :  adresse).  Perret,  commandant  du 
bataillon  des  Petits-Pères,  imite  la  conduite  de  Tassin  dans  le 
sien.  Ordre  pour  porter  le  corps  de  Duhamel  à  l'Assemblée. 
Conférences  à  cette  époque  avec  Capet.  Quitte  son  lit  pour  se 
mettre  à  la  tête  du  bataillon,  le  9  août,  d'après  l'ordre  de 
Mandat.  —  L'un  des  provocateurs  du  diner aux  Champs-Elysées, 
mène  son  bataillon  aux  Tuileries,  le  9  août  au  soir.  Dispa- 
raît. Joue  au  billard  avec  l'Autrichienne,  selon  le  bruit  public. 

—  Candeur  du  témoin  Blouette^ 


i.  Archives,  W  357,  dossier  750,  pièce  51.  Blouet  est  le  douzième  témoin, 
▼oyez  procès-verbal  d'audience,  ibid.t  pièce  32. 


376  CHÂP.  XXXIII.  —  FLORÉAL  (DEUXIEME  DÉCADE). 

CequeNaulin  a  pu  dire,  à  Tappui  de  raccusalion. 

Sur  la  constitution  monarchique,  sur  les  principes  et  les 
motifs  des  reviseurs,  sur  le  système  de  Lafayettc,  voulant  le 
gouvernement  militaire,  sur  l'état  de  la  majorité  des  accusés, 
tels  que  Tassin  de  TÉtang,  L.-Dan.  Tassin,  Venmaring,  Pic- 
quet,  Parizot,  Rougemont,  Perret,  tous  tenant  directement 
ou  indirectement  à  la  finance  ;  sur  d*IIangest,  ex-mousquetaire: 

ce  qu'il  a  pu  dire  après  ces  «  réflexions  générales,  » 

Sur  la  conduite  révolutionnaire  de  chacun  des  accusés, 
notamment  aux  époques  marquantes  de  la  révolution, 

comme  ce  que  purent  dire,  après  ce  réquisitoire,  les  dé- 
fenseurs officieux  en  leur  faveur,  tout  cela  fut  probable- 
ment sans  influence  sur  la  détermination  du  jury.  La 
défense  (et  quelle  défense!)  du  château  des  Tuileries, 
au  10  août,  réclamait  des  victimes  expiatoires.  Tous^ 
excepté  Salneuve,  dont  l'alibi  fut  sans  doute  constaté, 
furent  condamnés  à  mort. 


II 

15  iloréal  :  fourni**  aristdcraliqiio  et  fuurnéo  populnirc. 

Le  15  (4  mai),  dix  accusés,  dix  condamnés  :  Claude- 
Antoine  Clkriag,  marquis  de  Cuoiseul-Ladaume,  ancien 
lieutenant-général,  Antoine  Dutailly,  homme  de  loi  h 
Besançon,  et  Philippe  Monmotte  (soixante-treize  ans), 
juge  du  tribunal  de  cette  ville,  accusés  de  royalisme  et 
de  correspondance  avec  les  émigrés*. 

c  Choiseul  était  un  des  agents  de  Capet  et  de  sa 

1.  Apchivfts,  W  558,  «losRÎer  755,  ïiufUtin,  n"  08-71. 


CHOISEUL-LABAUME,  DUTAILLY,  MQNNIOTTE.  377 

femme.  Le  tyran  n'a  pas  formé  un  plan  de  conspiration 
dont  Choiseul  n'ait  été  le  complice  et  ^instrument^  » 

Dutailly,  agent  de  Choiseul-Labaume,  était  venu  à 
Paris  en  avril  1791  pour  suivre  un  procès  de  Choiseul 
et  de  Mme  de  Ligncville,  sa  sœur,  contre  Durfort  de 
Lorges  ;  il  y  était  resté  jusqu'en  octobre,  et  pendant  ce 
temps  il  avait  entretenu  avec  Faure,  procureur  au  par- 
lement de  Besançon,  une  correspondance  qui,  selon  lui, 
était  toute  d'affaires,  mais  dans  laquelle  il  donnait  aussi 
les  nouvelles  répandues  par  les  papiers  publics  ;  et  Tac- 
cusation  y  signalait  (les  extraits  qu'elle  en  donne  en 
témoignent)  un  grand  mépris  et  une  grande  haine  pour 
le  régime  nouveau;  il  avait  pu  calomnier  même  la 
journée  du  10  août*. 

Monniotte  ne  parlait  pas  mieux  des  clubs,  notam- 
ment dans  sa  correspondance  avec  Dulailly.  Il  donne 
pour  excuse  qu'il  a  dit  ce  qu'il  entendait  dire,  mais  il 
avait  aussi  exprimé  son  opinion  personnelle  sur  diverses 
choses.  Le  juge  lui  demanda  comment  il  avait  envisagé 
le  voyage  de  Varennes  : 

R.  Que  vivant  ci-devant  dans  un  état  monarchique,  il  avoit 
cru  être  obligé  d'aimer  et  de  respecter  son  souverain;  que  du 
moment  qu'il  a  appris  sa  trahison  et  son  arrestation  h  Va- 
rennes,  il  Ta  autant  détesté,  ainsi  que  tout  son  sang,  qu'il  se 
croyoit  auparavant  obligé  de  les  aimer  et  respecter. 

Mais  on  lui  opposa  une  de  ses  lettres  où  il  parlait  tout 
autrement  du  départ  du  roi  et  de  son  retour  forcé*. 

i  Voyez  l'acte  d'accusation  (Archives,  W  358, dossier  753,  4*  partie,  pièee  lOi); 
ses  lettres,  ibid,,  Z"  partie,  pièce  29,  et  4*  partie ,  pièces  i-25,  et  son  interroga- 
toire, ibid.,  pièce  91. 

2.  Ibid.f  4*  partie,  pièce  i04;  pièce  20  (interrof?.)  et  les  lettres  qui  lui  aoot 
représentas  et  qu'il  reconnaît. 

3.  Ibid.,  pièce  17. 


378  CHAP.  XlXm.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

Au  nombre  des  accusés  se  trouvaient  encore  : 

Jacques-Louis  Lebègue  (I'Oyseville  et  François  liEBè- 
GUE  BoYS^  frères  de  Tancien  ministre  Duportail  :  c'était 
déjà  un  grief;  on  les  accusait  d'avoir  correspondu  avec 
lui^ 

Autre  client  de  Fouquier-Tinville  :  Marie-Pierre-Tho- 
mas Mauviel,  qui  n'accordait  pas  une  confiance  illimitée 
au  régime  nouveau,  autant  qu'on  en  peut  juger  par 
une  lettre  du  19  juillet  1792,  où,  faisant  allusion  aux 
bandes  armées  qui  arrivaient  à  Paris  (les  futurs  héros 
du  10  août),  il  écrivait  :  «  Gare  aux  poches  et  fermez  les 
boutiques;  »  ajoutant  que,  «si  de  pareilles  troupes  se  por- 
taient au  Palais-Royal,  ce  serait  une  belle  occasion  pour 
les  escrocs.  »  Ailleurs,  il  faisait  des  Jacobins  un  portrait 
peu  flatté.  Mais  quand  on  lui  demande  pourquoi  ces 
diatribes  contre  les  patriotes,  il  répond  :  c  Parce  que  ce 
n'étoient  pas  de  vrais  patriotes.  J'ai  toujours  regretté, 
ajoute-t-il,  que  l'avis  de  Brissot  ait  prévalu  aux  Jacobins 
et  fait  décider  la  guerre  contre  le  sentiment  de  Robes- 
pierre qui  ne  la  vouloit  pas*;  et  Mauviel  est  de  l'avis  de 
Robespierre  !  >  Malheureusement  pour  ce  nouveau  cham- 
pion de  Robespierre,  on  avait  trouvé  chez  lui  des  prières 
à  la  sainte  Vierge  et  un  gobelet  portant  cette  inscription  : 
Dieu  et  le  roi^. 

Georges  Le  Bensais  de  Wiéval  (le  Bulletin  l'appelle  à 
tort  Jouvencet  Laviéval),  ancien  lieutenant  colonel  de 
cavalerie,  âgé  de  soixante-seize  ans,  qui  avait  deux  en- 
fants nés  en  Pologne  et  demeurés  au  service  de  ce 
royaume.  Ils  n'étaient  donc  pas  des  émigrés,  et  il  n'a- 

1.  Archives,  ibid,^  i'*  partie,  pièces  i  biê  et  107. 

2.  Ibid.^  2*  partie,  pièce  47. 

3.  Ibid,y  pièce  24. 


LES  FRÈRES  LEBÈGUE,  MAUYIEL,  ETC.  579 

vail  d'ailleurs  jamais  eu  avec  eux  qu'une  correspondance 
toule  paternelle;  mais  il  élail  chevalier  de  Saint-Louis  et 
on  n'avait  trouvé  chez  lui  que  le  ruban  de  l'ordre. 
Qu'avait-il  fait  de  la  croix?  Il  l'avait  cachée  sans  doute 
dans  l'espoir  de  s'en  parer  encore  bientôt.  Il  allégua  en 
vain  que,  donnée  à  raccommoder  avant  la  révolution, 
elle  s'était  trouvée  égarée  par  suite  de  la  mort  du  bi- 
joutier*. 

Le  comte  Marc-Antoine  de  Levis  Laviéval,  maréchal 
de  camp  et  constituant,  avait  protesté  contre  la  consti- 
tution de  1791,  c  protestation,  dit  Taccusateur  public, 
qui  n'avoit  pas  pour  objet  d'étendre  les  droits  du  peuple 
et  de  propager  sa  liberté,  mais  bien  au  contraire  de  res- 
serrer ses  chaînes,  d'augmenter  son  esclavage.  >  Et 
pourtant  Levis  avait  dit  dans  son  interrogatoire  : 

J'ai  protesté,  la  croyant  contraire  au  bien  du  peuple,  classe 
à  laquelle  j'ai  toujours  été  attaché,  et  me  suis  empressé  de 
reconnoitre  la  constitution  républicaine. 

Il  avait  voyagé  en  Allemagne,  d'octobre  1791  à 
mars  1792,  avant  Fépoque  où  il  aurait  été  tenu  pour 
émigré,  et  dans  tout  son  voyage  il  affirmait  qu'il  n'avait 
pas  vu  d'émigrés*. 

Théodose-Joseph  Boissard,  procureur  de  la  commune 
de  Pontarlier,  faisait  l'objet  d'un  acte  d'accusation  spé- 
cial  et  motiva  aussi,  quoique  jugé  avec  les  autres,  un 
jugement  particulier.  Suspendu  provisoirement,  le  25 
avril  1796,  parles  représentants  Michaud  et  Siblot,  il 
avait  répondu  à  cet  acte  par  quatre  libelles  dirigés  contre 

1.  Archives,  W  358,  dottier  753,  ihid.,  4*  partie,  pièce  18. 
2-  Ibid.,  4*  partie,  pièce  93. 


380  CHAP.  XWni.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

les  deux  conventionnels.  C'était  engager  trop  forte  partie. 
Ceux  qu'il  traitait  de  Verres  et  de  triumvirs  raccusèrent 
de  fédéralisme,  ce  qui  était  un  bien  autre  monstre!  Le 
tribunal  révolutionnaire  le  lui  flt  bien  voir. 

L'audience  n'avait  commencé  qu'avec  neuf  accusés. 
Elle  en  compta  dix  à  la  fm  et  autant  de  victimes.  Le 
notaire  Jérôme  Martin,  entendu  comme  témoin,  ayant 
paru,  par  la  suite  des  débats,  c  avoir  reçu  une  procu- 
ration donnée  par  Duporlail  à  ses  deux  frères,  à  l'effet 
de  percevoir  ses  revenus  »,  se  trouva  convaincu  d'avoir 
contribué  à  frustrer  la  nation  des  sommes  qui  lui  appar- 
tenaient par  suite  de  l'émigration  de  Duportail,  et,  sur 
le  réquisitoire  de  Taccusateur  public, il  fut  c  rangé  au 
nombre  des  accusés,  pour  son  procès  lui  être  fait  et  par- 
fait conjointement  avec  eux*.  »  Venu  paisiblement  de  sa 
maison  au  tribunal  pour  déposer^  il  en  sortait  quelques 
heures  après  pour  aller,  avec  les  neuf  autres,  à  Técha- 
faud". 

Le  même  jour,  dans  l'autre  section  (salle  de  l'Éga- 
lité), une  fournée  beaucoup  moins  titrée  :  un  employé 
à  la  loterie  nationale,  une  limeuse  de  clous,  un  mar- 
chand de  chevaux,  un  instituteur,  un  gendarme  et  un 
aubergiste  \  tous  étrangers  les  uns  aux  autres. 

Trois  étaient  particulièrement  accusés  d'avoir  crié 
Vice  le  roi  I  C'étaient  Jean-François  Durand  (vingt- 
quatre  ans),  François  Lacroix  (cinquante-deux  ans)  et 
Auguste-Joseph  Salntenoy  (dix-huit  ans  et  demi). 

Durand,  conduit  devant  le  commissaire  de  police 
pour  un  autre  fait,  était  accusé  d'avoir  dit  :  «  qu'il 

1.  Archives,  ibid.^  A"  partie,  pii^ce  97  (procès-verbal  d'audience). 

2.  Ibid.,  pièces  103  et  104. 

5.  Archive**,  W  559,  dossier  754. 


J.  DURAND;  FR.  LACROIX;  A.  SALNTENOY.  381 

ne  changerait  pas  de  sentiment  :  Vive  le  roil  vive  Condél 
vive  le  comte  d'Artois  ! 

Il  le  nie*. 

Lesdeux  autres  ne  s'en  souviennent  pas  :  ilsétaient  ivres. 

Lacroix  était  dans  un  café  où  sa  femme  était  venue  le 
chercher  :  le  langage  qu'on  lui  prête  est  bien  d'un 
homme  saoul  : 

Qu'il  feroit  sortir  les  boyaux  du  ventre  à  la  nation,  qu'il 
crieroit  Vive  le  roi!  quand  même  il  auroit  la  tcte  sur  la 
guillotine,  que  tous  ceux  qui  alloient  combattre  les  rebelles 
étoient  des  gens  f...,  et  Vive  le  roi*  ! 

Saintenoy,  lui,  était  en  prison  : 

D.  Si,  étant  dans  la  maison  d'arrêt  des  Madelonnettes,  il 
n'a  pas  dit  qu'il  avoit  son  père  et  son  frère  émigrés;  s'il  ne 
sVst  pas  plaint  de  la  nourriture  de  cette  maison  et  s'il  n'a 
pas  crié  Vive  le  roi! 

K.  Qu'il  ne  le  croit  pas,  que  le  jour  en  question  il  avoit 
bu  considérablement  du  vin  et  deux  bouteilles  d'eau-de-vie  ; 
qu'il  se  rappelle  qu'il  chautoit  le  refrain  de  la  chanson  qui 
dit  :  En  détestant  les  rois^  etc. 

1).  Si,  lors  de  son  premier  interrogatoire,  il  n'a  pas  dit 
qu'il  se  f...  autant  du  roy  que  de  la  république?* 

R.  Qu'il  n'y  avoit  pas  une  heure  qu'il  étoit  sur  son  lit 
pour  se  dégriser,  et  qu'il  ne  se  rappelle  pas  d'avoir  fait  une 
pareille  réponse^. 

Tous  les  trois  furent  condamnés  à  mort\ 
Unequatrième,Marianne-ÂntoinetteDupRESsoiR,femme 
Meurlne,  déclarée  coupable,  mais  acquittée  sur  la  ques- 
tion intentionnelle,  vu  son  patriotisme  habituel  et  son 

i.  Archives,  W  559,  dossier  754,  pièce  7i 

2.  Ibid.^  pièce  43. 

3.  Ibid.,  pièce  4. 

4.  Ibid.,  p.  40. 


382  CHAP.  XXXra.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

état  d'ivresse  constaté,  fut  renvoyée  en  prison  pour  y 
rester  jusqu'à  la  paix  :  trois  autres,  Anne-Françoise 
FnÉviLLE^Paul  Pinson,  et  Toussaint  Bluet,  accusés  d'inG- 
déiités  dans  les  fournitures,  mais  dont  la  fraude  n'avait 
pasélé  prouvée,  furent  acquittés*. 


III 

Une  prolcsUition  publique  contre  la  guillotine  :  Françoise  Loissillier;  Marie- 
Madeleine  Yirolle  et  Mélanie  Enouf  (16  floréal). 

Le  spectacle  de  ces  hécatombes  journalières  attirail 
encore  une  foule  hébétée  sur  le  théâtre  des  exécutions. 
Mais  il  y  eut  aussi  des  âmes  généreuses,  des  femmes,  de 
simples  jeunes  filles,  qui  ne  purent  réprimer  leurs  sen- 
timents d'horreur  et  éprouvèrent  le  besoin  de  les  mani- 
fesler  même  au  prix  de  leur  vie. 

Le  11  floréal  une  c  faiseuse  de  modes  »,  Claude-Fran- 
çoise lioissillicr  (quarante-sept  ans),  voulut  faire  appel 
à  la  population  de  Paris  pour  mettre  un  terme  à  ce 
régime  de  sang,  et  elle  afficha  un  placard  miinuscrit 
ainsi  conçu  : 

Peuple,  habitants  de  Paris,  armez-vous  donc  de  courage 
pour  sauver  la  vie  à  ces  innocentes  victimes  que  Ton  fait 
périr  tous  les  jours,  et  faire  finir  la  guillotine.  C'est  attaquer 
tout  à  la  fois  le  Créateur  et  la  créature  :  le  Créateur,  en 
détruisant  son  ouvrage  ;  la  créature,  en  la  privant  du  bienfait 
de  Dieu.  —  Craignez  surtout  que  cela  n'attire  sur  vous  et  sur 
cette  grande  ville  les  grands  fléaux  de  Dieu,  en  laissant  faire 
cela  plus  longtemps.  Allez  dans  les  prisons  en  faire  sortir 
les  innocentes  victimes*. 

i.  Archives,  \V350,  dossier  754,  pièces  22,  31,  34  et  50. 

2.  Nous  en  reproduisons  Torlhographe  :  <  Peuples  ahitcn  de  Parie  armé  tous 


FEMMES  PROTESTANT  CONTRE  LA  GUILLOTINE.  585 

Suit  une  exhortation  à  désarmer  le  courroux  de  Dieu 
par  la  prière,  le  jeûne  et  Taumône.  Elle  finit  ainsi  : 

Vous  voyez  les  grands  maux  de  la  guerre.  Craignez  surtout 
les  autres.  Car  il  est  un  Dieu  vengeur  des  innocents  oppri- 
mes  qui  vous  traiterait  comme  vous  laissez  traiter  les  au- 
tres :  car  TOUS  manquez  d'humanité  ^ 

Elle  avait  préparé  un  autre  placard  qu'elle  destinait 
sans  doute  au  lieu  où  était  enfoui  Louis  XVI  : 

Au  Ceimetiere  de  la  Madelaine  de  la  Yillevéque. 

Ame  juste  isy  repeausse  le  innocent  opprimé  le  plus  grand 
des  rois  chrétiens.  Dieu,  écoute  la  voix  du  sang  innocent  si 
cruellement  répandu!  etc.*. 

On  trouva  encore  chez  elle  plusieurs  versions  ou  répé- 
titions du  même  thème';  une  exhortation  au  peuple 
d'aller  à  la  guerre  en  chrétien  à  l'exemple  de  Clovis*,  etc. 

Un  procès-verbal  du  comité  révolutionnaire  de  la 
section  de  la  Maison  commune  constatait  qu'elle  avait 
été  arrêtée  comme  elle  venait  d'afficher  un  placard 
qu'elle  avait  enlevé  aussitôt.  Le  comité  l'interrogea  sur 
ses  parents  et  connaissances,  puis  sur  le  fait  principal  : 

D.  Pourquoi  elle  a  affiché  ce  papier? 
R.  Qu'elle  Ta  fait  par  mouvement  d'humanité  et  parce 
qu'elle  voyoit  que  Ton  répandoit  trop  de  sang. 
D.  Si  elle  n'a  pas  été  conseillée  ou  payée? 

donc  de  courage  pou  sauré  la  rie  a  set  innocente  Tictimcs  qoe  Ton  fct  periro 
tout  les  jour,  de  Ter  finira  la  guillotine....  Set  attaqué  tout  à  la  fois  le  créateur 
et  la  créature.  Le  créateur  en  détruisant  son  ourrage,  la  créature  en  la  prÎTant 
du  bienrait  de  Dieu....  Craingé  sur  tou  que  sa  natire  sur  tous  et  sur  set  grand 
Tilles  les  grend  ffleauz  de  Dieu  en  lèsent  fer  sa  plu  lonten.  Aie  dans  les  prisoo 
en  fer  sorlire  ces  innocentes  Tictimes .... 

i.  Archives,  W  359,  dossier  759,  pièce  49,  Cf.  pièoe51,  même  thème  ;  pièces 
48,  65,  66,  autres  afCches  avec  même  commencement. 

2.  Ibid.f  pièce  44. 

r».  Wid.t  pièces  45,  46.  ^4.  Ibid.,  pièce  47. 


384  GHAP.  XXXIII.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

R.  Je  n'ai  été  conseillée  par  personne,  ce  n'est  que  par  un 
mouTcment  du  sang  que  Ton  répand,  tant  sur  la  place  de  la 
Résolution  que  dans  les  combats  qui  se  font  aux  armées.  Et 
que  cela  est  bien  fait  pour  que  Ton  gémisse  sur  le  sort  de 
ceux  qui  en  sont  les  victimes. 

Une  telle  hardiese  trahissait  des  principes  religieux. 
On  lui  demande  s'il  y  a  longtemps  qu'elle  a  été  à  la  messe 
ou  à  confesse. — Elle  s'est  confessée  à  Pâques  1792;  elle  a 
été  à  la  messe  en  novembre  1792;  elle  ajoute  que  d'ail- 
leurs on  n'y  peut  plus  aller. 

A  elle  demandé  pourquoi  elle  regrette  le  tyran? 

R.  Je  n'ai  d'autre  motif  que  le  regret  de  voir  répandre  le 
sang  et  j'ai  grand'peur  que  cela  ne  cause  bien  des  maux  à 
l'État. 

A  elle  demandé  ce  qu'elle  a  pensé  de  la  liberté  que  l'on  a 
donnée  aux  ci-devant  religieux  et  religieuses  du  culte  qu'elle 
professoit? 

R.  J'en  ai  été  très  satisfaite ^ 

Le  15  floréal,  veille  du  jugement, c*est  le  juge  Deliège 
qui  rinterroge  : 

D.  Si  elle  n'a  pas  affiché  des  placards  contre-révolution- 
naires ? 

R.  Que  oui. 

D.  Qui  l'a  engagée  à  faire  ces  affiches? 

R.  Elle  seule,  folie  qui  lui  a  pris  dans  des  moments 
d'ennui  '. 

Et  des  témoins  avaient  déclaré  qu'elle  leur  avait  paru 
avoir  l'esprit  aliéné'. 

Deux  autres  femmes^  deux  jeunes  filles^  Marie-Made^ 

i.  Archives,  ibid.,  pièce  55. 
2;  Ibid,,  pièce  58. 
3.  Ibid.,  pi(H:c  35* 


MARIE-MADELECSE  VÏROLLE  ET  MÉLANIE  ENOUF.  385 

leinc  ViROLLE,  coiffeuse  (vingt-cinq  ans),  et  Félicilé- 
Mélanie  Enouf  (vingt-un  ans),  arrêtées  dans  des  circon- 
stances analogues,  ne  pouvaient  pas  être  censées  avoir 
agi  par  hallucination,  et  elles  n'en  cherchèrent  pas  l'ex- 
cuse, lue  rapport  du  commissaire  de  police  sur  leur 
arrestation  au  poste  des  Feuillants  portait  : 

Que  le  citoyen  Clérambault  étoit  en  faction  environ  les  onze 
heures  et  demi  du  soir;  il  a  crié  Qui  vive!  sur  les  deux  par- 
ticulières ici  présentes  ;  que  ces  deux  particulières  ont  pré- 
senté au  citoyen  Mas,  aubergiste,  marché  des  Quinze-Vingts, 
sergent  de  garde  au  susdit  poste,  un  papier,  en  annonçant 
que  c'éloit  leur  carie  de  citoyen;  qu'ayant  examiné  cedit 
papier,  ils  ont  reconnu  que  ledit  papier  manifestoit  le  désir 
du  rétablissement  de  la  royauté*. 

Et  il  donnait  les  extraits  des  deux  pièces  écrites  par 
chacune  des  deux  femmes  : 

La  première  de  Mélanie  Enouf,  dont  voici  la  trans- 
cription : 

Vive  Louis  XVII!  Il  faut  qu'il  soit  avant  peu  sur  le  trône. 
Peuple,  ouvrez  les  yeux.  Ne  vous  laissez  pas  induire  en  erreur 
plus  longtemps  par  les  brigands  qui  sont  à  la  tête  du  gouver- 
nement :  car  c'est  pour  régner,  et  vous  serez  malheureux. 
Ceux  que  Ton  vous  dit  qui  sont  des  malveillants  sont  pour  la 
bonne  cause.  Tournez  vers  eux  et  vous  serez  heureux.  J'aime 
mon  Roy,  je  le  regrette  tous  les  jours  et  veux  le  suivre  et  me 
jeter  dans  les  mains  de  ces  vils  sarrasins.  Ils  aiment  les  vic- 
times :  qu'ils  s'abreuvent  du  sang  pur  des  agneaux. 

Félicité  Mélanie*. 


1.  Archives,  W  359,  dossier  759,  pièce  26. 

2.  Viv  Louis  17  il  Taut  qu'il  soit  avan  peut  sur  le  trânc.  Peuple  ourrô  les 
sieiix  ne  vous  lesses  pas  en  duire  en  nerreur  plus  longtemps  par  les  brigans  qui 
son  n  la  téic  du  gouvernement,*  c^ir  c'est  pour  régné  et  vous  seres  toujour 
nulcureuz.  Ceux  que  l'on  vous  di  qui  sont  des  malveyanls  sont  pour  la  bonne 

TRIB.  RÉVOL.    m  t5 


3$6  CUâP.  XXXUI.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

Quant  à  Tautre,  j'aime  autant  ne  la  donner  que  dans 
son  orthographe  : 

Yoisi  ma  carte  de  citoyen.  Toute  la  con  ven  sion  est  un  tas 
de  se  lé  ras,  un  tas  de  gueus.  Robes  pier  est  un  a  boyeur  ;  dan 
les  tri  bune  il  fais  son  bon  re  publi  quain;  mai  la  re  pu  blique 
aist  une  chauje  in  famé.  Se  pauvre  roi  qui  feses  le  bone  ur  de 
la  Fran  se;  aujour  d^hui  ce  son  des  jacobin  qui  son  les  roi. 
Ce  pan  dan  il  i  en  nora  un  a^en  qui  sois  lonten.  Ces  jacobain 
qui  son  des  vanupic  on  lair  dé  tre  des  jans  honaite  Ce  ne  son 
que  des  selera.  Ye  nés,  mes  cher  conte  et  marquis,  vene  aves 
46  canon  charjes  a  mi  tra  le  pour  ba  li  xes  toute  se  te  canales; 
que  les  de  puté  jetés  de  la  poudre  dans  les  sieuy  du  pau  vre 
peu  pies  :  il  fos  faire  dan  sais  la  con  van  sion  a  cous  de  canon 
ém  aitre  Louis  (sci  se  ^)  17  il  faus  un  roi  il  le  faus  ces  né  se  re 
poin  le  salut  publis  tans  que  ses  tas  de  jacobin  insi  que  tous 
ces  cochon  de  dé  pute  ;  au  foutre  la  re  publi  que  é  vive  mon 
bon  roi!  Je  son  portrait  dans  mon  sain,  je  le  con  serverejus 
que  a  la  mor  !  vive  louis  1 7  !  vive  louis  16.  Vene,  ran  tre  prandre 
toute  vau  propietes  qui  son  dan  des  main  de  séleras.  Fai  par 
moi  moimaime.  You  aite  tous  des  pla  bougre  des  mâchoire 
dane 

(Sans  signature.*) 

Dans  rinterrogaloire  qu'on  lui  fit  subir  le  lendemain 
Félicité-Mélanie  refusa  de  donner  son  nom  et  sa  de- 
meure; elle  dit  que  depuis  deux  mois  elle  habitait 
dans  les  bois.  Elle  reconnut  le  papier  signé  d'elle  :  il 
a  été  écrit  dans  un  café  qu'elle  ne  veut  pas  indiquer. 
—  Quelle  a  été  son  intention?  —  De  se  faire  arrêter. 

eose.  Tournez  vers  eux  et  vous  seras  seureux.  J'emmc  mon  Roy,  je  le  regrette 
tou  les  jours  et  veux  le  suivre  et  me  gcté  dcn  les  nien  de  ses  villes  Sarasen.  U 
•emme  les  victimes  :  qu'ille  s'abreuve  du  scn  pur  des  agnos. 

Félicité  MiUNii. 
(Archives,  W  559,  do6;iier759,  pièce  29.) 
i.  Elle  avait  écrit  disait  (dix-sept). 
2.  Ibid,,  pièce  30. 


MARIË-MADELËLNË  YIROLLE  ET  MÉLANIE  ËNOUF.  387 

D.  Qu'est-ce  qui  vous  a  excilé  à  tracer  ces  expressions 
contre-révolutionnaires  ? 

R.  Que  c'étoit  d'elle-même,  parce  qu'elle  vouloit  un  roi, 
et  pour  réponse  a  crié  Vive  le  Roi! 

Interpellée  de  dire  son  nom,  déclare  s'appeler  Fuone  et 
signe  ainsi. 

Mais  le  lendemain,  15  floréal,  rappelée  devant  le 
juge,  elle  dit  qu'elle  se  nommait  Félicité-Mélanie  Enouf, 
vingt-un  ans,  ouvrière  en  modes,  chez  la  citoyenne 
Poulain  ;  que  la  nommée  Virolle  a  couché  avec  elle  la 
nuit  du  12  au  13.  C'est  chez  elle  que  les  deux  écrits 
ont  été  faits.  Elle  persiste  à  dire  que  c'est  d'elle-même, 
non  par  désespoir,  et  refuse  un  défenseur.  —  On  lui 
donne  pour  conseil  Chauveau-Laga^de^ 

Quant  à  Marie-Madeleine  Virolle,  elle  dit  dès  le  pre- 
mier jour  son  nom,  son  âge  et  ses  qualités  :  qu'elle 
a  servi  chez  le  ci-devant  comte  de  Galla,  comme 
femme  de  chambre;  qu'elle  a  quitté  cette  maison  depuis 
deux  ans  et  a  voyage  au  service  de  plusieurs  autres 
personnes  ;  qu'elle  a  été  chez  le  marquis  Gheverlai  jus- 
qu'en germinal  ;  depuis  elle  a  couché  avec  la  personne 
qui  a  été  arrêtée  en  même  temps  qu'elle. 

D.  Si  depuis  environ  deux  mois  elle  parcourt  tous  les 
bois  environnant  Paris  avec  sa  camarade? 
R.  Que  non. 

On  lui  demande  quelle  a  été  son  intention. 

R.  Que  leur  intention  étoit  de  se  faire  arrêter,  ne  pouvant 
pas  souffrir  le  régime  actuql  ;  que  l'effigie  du  tyran  (c'est  le 
greffier  évidemment  qui  écrit  tyran)  et  de  sa  famille  qu'elle 

i .  Archives,  AV  55U,  dossier  750,  pièce  28. 


388  GHâP.  XXXm.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

reconnoit  avoir  eue  sur  elle,  ainsi  qu'un  papier,  démontre  aisé- 
ment quelle  étoit  son  intention. 

A  elle  observé  qu^à  tort  elle  persiste  à  tiire  sa  véritable 
qualité;  car  on  ne  persuadera  jamais  qu'une  femme  née  dans 
la  classe  qu'elle  se  donne  ait  manifesté  encore  l'intention 
d'avoir  un  roy,  lorsqu'il  est  évident  que  les  malheurs  qu'a 
essuyés  la  France  viennent  des  faits  des  tyrans  qui  Tout 
dominée  pendant  tant  de  siècles. 

R.  Qu'elle  persiste  à  en  vouloir  toujours  un,  parce  que  la 
France  seroil  plus  heureuse  et  qu'on  ne  tveroit  pas  tant  de 
monde^ . 

C'est  le  cri  public  étouffé  par  la  Terreur,  mais  qui 
suffoque  les  âmes  généreuses.  Qu'il  retentisse  une  fois, 
même  au  prix  de  leur  sang  I 

Avec  ces  trois  femmes  comparaissait  une  autre  jeune 
fille  de  vingt-un  ans,  Jeanne  Jarny,  cuisinière  chez 
le  citoyen  Bouvier,  qui  avait  crié  Vive  le  roi  I  Elle  l'avoue, 
et  elle  s'en  excuse. 

D.  Qui  a  pu  l'engager  à  le  faire? 

R.  Le  désespoir  d'avoir  quitté  ses  maîtres,  d'après  une 
querelle  qu'elle  a  eue  avec  la  femme  de  Bouvier. 

Elle  ajoute  qu'elle  se  garderait  bien  de  le  faire  aujour- 
d'hui et  qu'elle  est  bien  fâchée  d'avoir  occasionné  ce 
scandale. 

Deux  hommes  étaient  compris  avec  ces  quatre  femmes 
dans  la  même  poursuite. 

Jacques  Duchesne,  accusé  d'avoir  dit  que,  s'il  tenait 
tous  les  députés,  il  les  couperait  par  morceaux  ;  que  la 
commune  était  composée  de  scélérats.  —  Il  alléguait 
qu'il  avait  diné  à  la  Maison-Rouge  avec  deux  amis,  qu'il 
était  ivre  avant  le  dîner;  qu'il  ne  se  rappelait  rien  : 

1.  Arcliifes,  ibid,,  pièce  27. 


JEANNE  JARNY,  J.  DUCHESNT,  J.  SAUVAGE.  389 

A  lui  observé  qu'il  n'a  pas  pu,  même  dans  l'ivresse,  tenir 
de  pareils  propos,  sans  les  avoir  enlendu  dire  auparavant? 
Qu'il  ne  les  a  entendu  dire  à  personne. 

Et  il  ajoute  qu'il  dépassait  toutes  les  sections  en 
civisme*. 

Jean  Sauvage  (trente^quatreans),  canonnier  de  la  sec* 
tion  du  Panthéon,  parti  pour  la  Vendée  avec  son  bataillon 
et  revenu  sans  congé.  Cela  était  fort  commun  ;  mais  on 
l'accusait  d'avoir  dit  que,  pour  se  soustraire  à  la  révolu- 
tion, il  irait  en  Angleterre;  qu'il  aimerait  mieux  être 
guillotiné  que  de  partir. 

D.  S'il  n'a  pas  dit,  en  mettant  la  main  sur  un  bonnet 
blanc  qui  étoit  sur  la  tète  d'un  citoyen  :  «  Voilà  le  bonnet 
que  j'aime;  quant  au  bonnet  rouge,  je  n'en  veux  pas  »? 

R.  Que  loin  d'avoir  tenu  ces  propos,  il  en  portoit  un  rouge 
journellement,  etc.* 

L'interrogatoire  de  Sauvage  est  du  1 3  septembre  1 793  ; 
celui  de  Duchesne  du  17  ventôse  (7  mars  1794).  On  ne 
s'était  donc  pas  beaucoup  pressé  pour  eux,  surtout  pour 
le  premier.  L'incident  de  la  femme  Loissillier  et  des  trois 
jeunes  fllles  les  remit  en  mémoire;  et  pour  elles  on 
n'avait  pas  perdu  de  temps.  C'est  le  13  floréal  que 
Félicité  Enouf  et  Marie-Madeleine  ViroUe  avaient  été 
arrêtées;  le  14  et  le  15  on  les  interroge,  et  le  16  hommes 
et  femmes  comparaissent  devant  le  tribunal. 

La  jeune  Jarny  n'avait  agi  que  dans  un  moment  d'éga- 
rement et  elle  s'en  était  excusée  tout  d'abord. 

La  femme  Loissillier  avait  laissé  entrevoir  ce  dont  les 
témoins  avaient  déposé  sur  l'état  de  son  esprit,  et  c'était 


1 .  Archives,  W  359,  dossier  759,  pièce  10. 

2.  Ibid,  y  pièce  14. 


390  CHAP.  XXXm.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

aussi  une  excuse.  Les  deux  jeunes  filles  Félicité-Mélanîe 
Enouf  et  Marie-Madeleine  Virolle  n'avaient  jamais  pré- 
tendu se  justifier;  et  telles  elles  s'étaient  montrées  dans 
l'instruction,  telles  elles  parurent  aux  débats.  Il  faut 
citer  leur  interrogatoire  d'après  le  Bulletin  lui-même  : 

Vdccusateur  public  à  ladite  Henouf.  Reconnoissez-vous 
cet  écrit? 

R.  Je  suis  Tauteur  de  cet  écrit. 

Vaccusdteur  public.  Les  sentiments  contenus  dans  cet 
écrit  sont-ils  bien  les  vôtres,  et  jouissiez-vous  de  toute  votre 
présence  d'esprit  lorsque  vous  vous  êtes  permis  de  critiquer 
le  gouvernement  républicain  et  de  manifester  vos  regrets  sur 
la  destruction  de  cette  famille  qui  a  fait  le  malheur  de  la 
France? 

R.  Mes  sentiments  n*ont  jamais  varié  et  je  jouissois  de 
toute  ma  présence  d*esprit,  lorsque  je  les  ai  déposés  dans 
récrit  qui  m'est  représenté. 

D.  Quelles  sont  les  disgrâces  qui  ont  pu  vous  affecter,  au 
point  de  devenir  l'ennemie  déclarée  de  votre  patrie  et  de 
calomnier  les  représentants  du  peuple  qui  s'occupent  de 
poser  les  bases  de  sa  félicité? 

R.  Il  est  vrai  que  j'ai  éprouvé  quelques  disgrâces,  mais 
elles  n'ont  jamais  influé  sur  les  opinions  que  je  devois  avoir 
de  ma  patrie,  et  ces  disgrâces  sont  mon  secret  avec  lequel  je 
dois  mourir. 

Vaccusateur  public  à  la  fille  Virolle.  Reconnoissez-vous 
cet  écrit  comme  étant  émané  de  vous? 

R.  C'est  moi  qui  l'ai  écrit. 

D.  Qui  vous  a  suggéré  les  opinions  dans  lesquelles  il  est 
conçu,  et  sont-ce  bien  les  vôtres? 

R.  Ces  opinions  sont  les  miennes,  elles  ont  toujours  été 
les  miennes  et  je  n'en  suis  redevable  à  personne. 

D.  De  qui  étes-vous  née? 

R.  Celui  qui  m'a  donné  le  jourétoit  un  perruquier  et  je 
ne  compte  aucun  noble  dans  ma  famille. 


MÉLVME  ENOUF  ET  MARIE-M.  VIROLLE  AD  TRIBUNAL.      39i 

D.  Quels  sujets  aviez-vous  de  vous  plaindre  de  la  Conven 
tioQ  nationale  et  des  autorités  constituées  pour  leur  prodi- 
guer,  comme  tous  Tavez  fait,  les  épithèles  odieuses  et  réToI- 
tantes  de  gueux  et  de  scélérats,^  et  quels  ont  pu  être  vos 
motifs  pour  demeurer  si  constamment  attachée  au  roya- 
lisme? 

R.  J'ai  vu  sacrifier  des  personnes  qui  m'étoient  chères  et 
je  n'ai  pu  voir  de  bon  œil  une  révolution  qui  m*en  privoit. 
D'ailleurs,  je  ne  dois  compte  de  mes  sentiments  qu'à  moi- 
même. 

D.  Le  premier  sentiment,  celui  qui  doit  faire  taire  tous  les 
autres,  ou  au  moins  avoir  la  préférence,  c'est  Tamour  de  la 
patrie  :  comment  avez-vous  donc  pu  cesser  d'aimer  votre 
patrie,  parce  qu'elle  a  été  forcée  de  retrancher  de  son  sein 
des  êtres  qui  lui  étoient  nuisibles,  et  qualifier  de  gueux,  de 
scélérats,  ceux  qui  ont  renversé  le  trône,  et  calomnier  d'une 
manière  aussi  atroce  Robespierre  et  autres  représentants  du 
peuple,  continuellement  occupés  des  intérêts  de  la  chose 
publique? 

R.  J'ai  détesté  Robespierre  depuis  le  commencement  de  la 
révolution.  J'abhorre  ses  principes  et  je  ne  reconnois  aucune 
autorité  légitime  que  celle  du  roi. 

D.  Vous  n'ignorez  pas  sans  doute  quelle  est  la  récompense 
réservée  à  de  pareils  sentiments? 

R.  J'ai  fait  le  sacrifice  de  mon  existence  ;  elle  m'est  odieuse 
et  je  bénirai  la  main  qui  saura  m'en  délivrer*. 

L'audience  était  présidée  par  Subleyras.  Ce  juge,  un 
des  moins  compromis,  voulant  préparer  les  voies  à  Tin- 
dulgence,  posa  pour  chacune  des  quatre  femmes  la  ques- 
tion subsidiaire  : 

L'a-t-elle  fait  sciemment  et  jouissant  de  la  plénitude  de 
sa  raison? 


1.  Bulletin,  4*  ptrtie,In«  72,  p.  285-286. 


3dS  GHAP.  XXXIH.        FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

Pour  les  femmes  et  non  pour  les  hommes  dont  un  était 
notoirement  ivre. 

Le  jury  n'y  répondit  négativement  que  pour  une  seule, 
la  jeune  cuisinière  Jeanne  Jarny ,  qui  avait  crié  Vive  le  roit 
dans  un  moment  de  désespoir.  Pour  les  autres  comme 
pour  les  hommes  la  réponse  fut  affirmative  sur  toutes  les 
questions,  et  le  tribunal  prononça  la  peine  de  mort.  — 
La  fille  Jarry  acquittée  fut  néanmoins  détenue  comme 
suspecte  et  envoyée  à  l'hospice  de  la  Salpêtrière  «jusqu'à 
ce  qu'il  en  ait  été  autrement  ordonné  \  » 


IV 

17  floréal:  les  administrateurs  de  la  Moselle,  les  prisonniers  de  Dijon; 
18  floréal  :  nouvelles  fournées;  défenseurs  du  Château,  et  abus  de  pouvoir 
dans  les  prisons  ;  l'ancien  député  Rameau,  etc.  —  Témoins  confondus  avec  les 
accusés. 

Les  condamnations  en  masse  allaient  se  succédant 
sans  interruption. 

Le  17  floréal  on  en  compta  deux  :  Tune  de  onze;  l'autre 
de  treize  victimes;  le  18,  deux  autres  :  dix-huit  accusés 
d'une  part,  et  sept  de  l'autre. 

Quelques  mots  seulement  sur  chacune  de  ces  deux 
fournées  : 

La  première  comprenait  Henri-Jacques  Poulet,  pro- 
cureur syndic  du  département  de  la  Moselle,  et  dix  admi- 
nistrateurs ou  membres  du  directoire  du  département', 

1.  Archives,  W  359,  dossier  759,  pièces  71,  73  et  74. 

2.  Michel  Wagner,  Jacques-^tfrr^  (jadis  Louis  sans  doute)  Dbund,  Jean-Bap* 
tiste-Micolas  Flossb,  Jean-Jacqucs-Lt^r^  Pieraon,  Alexandre  Courtois,  Matthieu 
Séqubrt,  Jean-Christophc  Thibault,  Martin  Boler,  Jean-Claude  Géafit,  François 
CoLLiN  (Archives,  W  360,  doss.  7(Ki).  La  plupart  des  pièces  sont  au  dossier  772 
(1~,  2*  et  3*  partie),  carton  301,  sous  le  titre  Affaire  Fcrret.  La  protestation 
est  dans  la  3*  partie,  pièce*  14. 


ADMINISTRATEURS  DE  LA  MOSELLE;  PRISONNIERS  DE  DIJON.  395 

coupables  d'avoir  suspendu,  en  1791  et  1792,rexécution 
de  la  loi  de  confiscation  à  Tégard  de  l'abbayede  Wadgasse, 
confiscation  qui  pouvait  soulever  un  conflit  avec  le  prince 
de  Nassau-Saarbruck  ;  et  en  outre,  plusieurs  avaient 
signé  une  protestation  contre  la  journée  du  20  juin. 
Le  second  jugement  frappait  Le  Jolivet,  archi- 
tecte, ingénieur  du  roi,  le  marquis  de  Jaucourt  et  onze 
autres  personnes*  :  Pioche-Fer*  Bernard  les  avait  expédiés 
des  prisons  de  Dijon  au  tribunal  révolutionnaire,  pour 
faire  pendant  à  la  conjuration  des  Hébert,  des  Dan- 
ton, etc.  Ils  furent  condamnés  sans  interrogatoire  préa- 
lable (il  n'y  en  a  aucune  trace  au  dossier)  sur  ce  chef 
d'accusation  qui  est  résumé  dans  la  première  question 
posée  au  jury  : 

Est-il  constant  que  dans  les  maisons  de  détention  de  Dijon 
il  a  été  formé  des  complots  et  pratiqué  des  manœuvres  ten- 
dant à  la  dissolution  de  la  représentation  nationale,  au  réta- 
blissement en  France  de  la  royauté  et  de  tout  autre  pouvoir 
attentatoire  à  la  souveraineté  du  peuple'? 

Le  18  (7  mai),  dans  la  première  section,  François- 
Louis-René  CiiEVANDiER,  natif  de  Valdrôme,  lieutenant 
de  gendarmerie,  et  cinq  autres,  accusés  :  le  premier, 
d'avoir  secrètement  protégé,  les  cinq  autres,  d'avoir  ou- 
vertement défendu  le  château  de  Besignan  que  les  pa- 
triotes voulaient  incendier  dans  la  nuit  du  9  au  10  août*. 

i.  Denis  LAMAGuiÈnE(76  ans),  Etieone  Guellaud,  troué,  Joseph  Galleton,  Claude 
JoDDRiER  et  Jcan-Baptisle  Tuierrt,  tous  trois  perruquiers;  Jacques  Tistaro,  an- 
cien procureur;  François  Bille,  perruquier;  Jean- Baptiste  Sallez,  limonadier; 
Jean-Baplislc  Guenot,  buraliste;  Claude  Cuaossibr,  marchand  de  bois,  et  Char- 
lolle  IUmoiseau,  femme  de  Tex-noble  Montherault  (Archires,  >V  360,  doss.  765). 

2.  Pioc/ie  et  Fer  étaient,  on  l'a  tu,  les  noureaux  patrons  qu*il  avait  pris  dans 
le  calendrier  républicain. 

3.  Archives,  W  500,  dossier  765,  pièce  3. 

4.  Wid.,  dossier  767.  Voyez  leur  interrogatoire.  pitVc»  40. 


394  CHAP.  XXXm.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

lis  furent  coadamnés  à  mort^  Les  douze  autres  amenés 
avec  eux  sur  les  mêmes  bancs  étaient  accusés  de  tout 
autre  chose.  Il  s'agissait  d*une  conspiration  de  prisons 
à  Paris.  L'un,  Gency,  s'était  introduit  à  la  Salpêtrière 
et  aux  Anglaises,  a  abusant  du  signe  caractéristique  de 
la  magistrature  pour  y  faire  des  menaces  et  y  commettre 
des  violences,  des  indécences';  >  les  autres  étaient  encore 
une  queue  de  la  conspiration  d'Hébert;  mais  Gency  fut 
acquitté  comme  bon  patriote',  et  à  l'égard  des  autres  les 
charges  n'étaient  pas  encore  arrivées  à  l'accusateur  pu- 
blic. Comment  donc  les  avait-il  mis  en  jugement?  Ils 
furent  renvoyés  en  prison  *. 

La  seconde  section  comprenait  deux  séries  d'accusés  : 
dans  la  première  Jean-François  Rameau,  ancien  député  à 
l'Assemblée  législative;  Jean-Louis  Rameau,  son  frère, 
assesseur  du  juge  de  paix;  Jean-François  Guillaumot, 
juge  de  paix  à  Cosne  (Nièvre),  et  la  belle-mère  de  ce 
dernier,  Françoise-Perpétue  Foing,  veuve  Guillaumot*. 
«  Pétitions  incendiaires  au  Corps  législatif;  éloge  outré 
ou  révoltant  du  scélérat  Lafayette;  défense  du  gouver- 
nement monarchique,  comme  le  plus  stable,  le  plus 
solide,  le  moins  susceptible  de  variations  et  de  secousses 
violentes;  propos  royalistes,  >  etc.;  tels  furent  les  prin- 
cipaux  chefs  d'accusation  de  cette  série  :  ils  concer- 
naient principalement  l'ancien  député  qui,  pourtant, 
dans  son  interrogatoire,  avait  dit  : 

J*ai  voté  contre  le  premier  décret  d*accusation  qui  fut  pro- 
posé contre  Lafayette,  et  j'ai  voté  pour  le  second  décret  d'ac- 

1.  Archives,  ibid,^  pièce  i05,  et  Bulletin,  n»  76. 

2.  Ibid.,  pièce  88.  Cf.  la  déposition  d*une  tille  Marguerite  Duplessis,  pièce  90. 

3.  Ibid,,  pièce  104. 

4.  Ibid.f  pièce  106  (procès-rerbal  d'audience). 

5.  Archives,  W  360,  dossier  768. 


L.  CHEVJLNDIER,  ETC.  LES  FRÈRES  RAMEAU,  ETC.  395 

cusation  onze  jours  après,  parce  qu'alors  il  étoit  reconnu 
traître  à  la  patrie. 

J'ai  regardé  la  journée  du  20  juin  comme  une  réclamation 
du  peuple  qui  m'a  rendu  plus  suspectes  les  intentions  de  Capet^ 

À  Jean-Louis  Rameau,  le  juge  s'était  contenté  de  de- 
mander : 

N'avez-vous  pas  dit  que,  si  Ton  en  vouloit  à  votre  frère, 
cx-Iégislateur,  c'est  qu'il  n'avoit  jamais  fréquenté  les  coquin» 
de  jacobins? 

Et  le  prévenu  l'avait  nié. 

Pour  Guillaumot,  voici  le  grief  auquel  on  Tinvitait  à 
répondre  : 

D.  S'il  n'a  point  molesté  et  vexé  le  citoyen  Martin,  dénon- 
ciateur de  la  fille  Lacour,  qui  avoit  dit  que  ceux  qui  avoient 
jugé  Capet  étoient  tous  des  coquins. 

Il  répondit  qu'il  n'avait  molesté  personne.  La  ûlle 
Lacour  avait  été  mise  en  liberté  faute  de  preuves,  et  dans 
l'ordonnance  qu'il  avait  rendue,  il  était  assisté  de  ses 
quatre  assesseurs.  On  l'avait  lui-môme  arrêté  déjà  pour 
divers  propos,  et  le  tribunal  de  Nevers  l'avait  aussi  ren- 
voyé faute  de  preuves*. 

C'est  cette  première  arrestation  qui  avait  amené  celle 
de  sa  belle-mère,  la  veuve  Guillaumot.  On  accusait 
celle-ci  de  l'avoir  voulu  faire  enlever  de  vive  force.  Elle 
s'était  borné  à  prier  quelques  jeunes  gens,  partant  pour 
la  défense  de  la  République,  de  demander  aux  corps 
constitués  la  liberté  de  GuilIaumot\ 


i.  Archives,  W  360,  dossier  768,  ibid.,  pièce  28. 

2.  /6iV/.,  pièce  16. 

5.  Ibid.,  pièce  3.  ' 


396  CHAP.  XXXUl.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCADE). 

La  veuve  Guiilaumot  seule  fut  acquittée. 

Nicolas  LouAULT,  ex-curé  de  Saint-Âmand-en-Puisaye, 
et  Jean-François  Magnier,  maître  d'école  et  chantre  de 
Saint-Thomas,  formaient  Tautre  série.  On  les  accusait 
de  propos  séditieux  et  fanatiques.  L'ancien  curé  s'en 
défendait  \  le  chantre,  maître  d'école,  avouait  qu'il  avait 
pris  part  à  une  réunion  tenue  dans  la  maison  commune 
de  Saint-Âmand  : 

D.  Avez-vous  eu  la  parole  dans  cette  assemblée  ? 

R.  Oui,  d'après  Tagrémcnt  du  maire,  président-né  de  pa- 
reille assemblée  :  j'ai  dit  que,  s*il  nous  étoit  libre  comme  par 
le  passé  d'assister  à  la  messe,  d'avoir  un  curé,  et  que  si  la 
nation  ne  le  payoit  plus,  la  commune  se  proposoit  de  le  payer 
à  ses  frais*. 

Dans  les  débats,  au  rapport  du  Bulletin^  ils  réussirent 
à  faire  prévaloir  un  autre  système.  Ils  prouvèrent  que, 
loin  d'avoir  soulevé  le  peuple  pour  avoir  des  messes,  ils 
avaient  cherché  à  lui  persuader  que  <c  l'Être  suprême 
n'exigcoit  pas  de  sa  créature  un  culte  extérieur'.  » 

Ils  furent  acquittés*. 

Un  incident  qui  se  rattache  à  ce  procès  montre  à  quel 
péril  étaient  exposés  les  témoins  envoyés  avec  les  pré- 
venus de  la  pi'ovince,  pour  obéir  à  la  loi  du  27  ger- 
minal . 

Il  y  avait  eu  quatre  témoins  dans  l'affaire  de  Louault 
et  Magnier.  On  a  une  feuille  de  roule  portant  pour  en- 
tête :  Liberté,  égalitéy  inort  mix  traîtres I  qui  ordonne 
de  conduire  ces  quatre  témoins  avec  les  deux  accusés, 


1.  Archives,  ibid..,  pièce  65. 

2.  Ibid.^  piî'ce  8i. 

5.  Bulletin  du  tribunal  révolutionnaire,  4*  partie,  n*  77,  p.  305. 
4.  Archives,  ibid.^  pièces  60  et  01. 


DANGER  DES  TÉMOINS  AMENÉS  A  PARIS.  397 

(le  brigade  en  brigade,  au  tribunal  révolutionnaire. 
Les  témoins  avaient  été  logés  avec  les  accusés  dans  la 
prison  et  ils  y  étaient  restés.  Il  s'agissait  de  les  en  faire 
sortir  :  c'est  l'objet  d'un  Mémoire  trè$  snccincl  sur  la 
détention  de  quatre  sans-culottes  de  la  commune  de 
Saint'Amandy  district  de  Cosne  *  : 

Louault,  curé  de  Saint-Amand,  et  Magnier,  son  maître 
d*école,  ayant  été  traduits  au  tribunal  révolutionnaire  pour 
cause  de  fanatisme,  y  ont  été  acquittés  le  18  de  ce  mois.  Ce- 
pendant J.-B.  Bichereauy  cultivateur,  Fr.  Gourdet,  tanneur, 
Foutrier,  laboureur  et  Plançon,  bûcheron,  de  la  même  com- 
mune, continuent  de  languir  dans  les  fers,  malgré  leur  inno- 
cence. Ils  ne  sont  pas  les  complices  du  curé  et  de  son  maître 
d^école  et  n'ont  été  traduits  à  Paris  pour  paroître  dans  leur 
aiïaire  que  comme  témoins  nécessaires  et  non  comme  des 
accusés.  Cependant,  lors  du  jugement  de  ces  derniers,  ils 
n'ont  pas  été  entendus,  et,  quoique  l'acquittement  du  curé  ci 
de  son  maître  d'école  dût  leur  procurer  la  liberté,  ils  ont  pour- 
tant été  transférés  de  la  Conciergerie  à  la  maison  d'arrêt  du 
Plessis,  sans  qu'on  ait  pu  en  savoir  le  motif  et  la  durée  de 
leur  détention. 

Leur  innocence  les  rend  tranquilles,  mais  le  désagrément 
qu'ils  éprouvent  dans  les  chaînes  et  le  besoin  qu'ils  ont  de  se 
rendre  dans  leur  famille,  qui  ne  subsiste  que  de  leur  travail, 
leur  font  réclamer  leur  liberté. 

Jamais  leur  patriotisme n'a^été  douteux;  ils  ont^contribué  vo- 
lontairement à  tous  les  sacriGces  des  sans-culottes  de  la  Nièvre. 

Ainsi  les  accusés  étaient  libres;  et  les  témoins,  dé- 
tenus (on  ne  savait  pourquoi),  couraient  la  chance  d'être 
enveloppés  dans  la  première  conspiration  des  prisons. 

Un  jugement  du  22  floréal  les  fît  mettre  en  liberté*. 

1.  Archives,  Vi  565,  dossier  700,  pièce  2. 
3.  Ibid.,  pièce  3. 


398  CUAP.  XXim.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈIIIE  DÉCADE). 


19  floréal  :  La?ois1er  et  les  fermiers  généraux. 

Le  19  floréal  (8  mai)  avait  lieu  le  procès  des  fer- 
miers généraux,  au  nombre  de  vingt-huit  : 

Clément  Delaage  père  (70  ans); 

Louis-Balthasar  Dângers-Bagkeux; 

Jacques  Pauue  (71  ans); 

Antoine-Laurent  Lavoisier,  âgé  de  5U  ans,  natif  de  Paris, 
ex-noble,  membre  de  la  ci-devant  Académie  des  sciences, 
régisseur  des  poudres  et  salpêtres,  député  suppléant  à  l'As- 
semblée constituante; 

François  Puissant; 

Alexandre-Victor  SAîNT-AMA^D  (74  ans); 

Georges  Gilbert  Montcloux  (08  ans)  ; 

Antoine-François  Parcel  Saint-Cristan  ; 

Louis-Marie  Lebas-Courmont  ; 

Jean-Baptiste  Boullomgne  ; 

Cliarles-René  Parceval-Frileitse  ; 

Nicolas-Jacques  Papillon  d'Alteroche  (Ci  ans) ; 

Jean-Germain  Maubert-Neuillv  (iii  ans)  ; 

Jacques-Joseph  Brac-Laperrière  (68  ans)  ; 

Claude-Franck  Rougeot  (75  ans)  ; 

François-Jean  Vente  ; 

Denis-IIenry  Fabus-Vernand  ;  • 

Nicolas  Devisle  ; 

Louis-Antoine  Prévost-d'Arlincourt  ; 

Claude  Cugnot-Lépinay  ; 

Jérôme-François-IIector  Saleure  de  Giuzieux  (64  ans)  ; 

Êtienne-Marie  Delahaie  ; 

François  Ménage  de  Pressigny  (61  ans)  ; 

Guillaume  Coititrier; 

Louis-Philippe  Duvaugel  ; 

Alexandre-Philiberl-Pierre  Parseval  ; 


LES  FERMIERS  GÉNÉRAUX,  LAYOISIER,  ETC.  399 

Jean-François  Didelot; 

Jean-Louis  Loiseau-Berenger  (62  ans). 

Et  trois  adjoints  : 

René-Âlbert  Saulot  ;  Clément-François-Philippe  Delaage  fils 
et  É tienne-Marie  Delahante  ^ 

L'acte  d'accusation  produisait  contre  eux  le  rapport 
des  réviseurs  chargés  d'examiner  leurs  comptes*.  Il  eût 
été  diflicile  d'entrer  dans  cet  examen  sans  y  découvrir 
bien  des  abus;  mais  cela  n'eût  exposé  les  accusés  qu'à 
une  poursuite  devant  les  tribunaux  criminels.  Pour  les 
amener  au  tribunal  révolutionnaire,  pour  les  frapper  de 
mort  —  et  de  confiscation,  —  il  fallait  un  complot,  et 
voici  le  biais  que  Ton  trouva  : 

Si  lesdits  fermi'ers  généraux  n'avoient  pas  attendu  avec 
impatience  le  retour  de  Tancien  régime,  auroient-ils  difTéré 
pendant  deux  ans  à  obéir  à  vos  décrets  en  s'occupant  sérieu- 
sement de  la  reddition  de  leurs  comptes? 

C'est  celte  résistance  à  la  loi  qui  amena  la  Convention  à 
rendre  le  4  frimaire  un  décret  de  rigueur  contre  eux^. 

Ils  avaient  été  consignés  (on  peut  dire  détenus)  à 
l'hôtel  des  Fermes,  sous  prétexte  de  se  mieux  concerter, 
ainsi  réunis,  pour  rendre  leurs  comptes;  et  les  commis- 
saires de  la  comptabilité  n'ayant  point  été  plus  satisfaits 
des  pièces  qu'ils  leur  fournissaient,  on  les  traduisit 
devant  le  tribunal  révolutionnaire  :  c'était  une  manière 
expédilive  et  sûre  d'en  finir.  Le  fait  est  que  le  décret  ne 

i.  Archives,  W  362,  dossier  785.  Bulletin,  n"  7S-81. 

3.  Voyez  ce  rapport  présenté  par  Dupin  dans  la  séance  du  16  floréal  (5  mai 
1794)  et  le  décret  rendu  en  conséquence  qui  renfoio  les  fermiers  généraux 
devant  le  tribunal  révolutionnaire  (Moniteur  du  17).  Fouquier-Tinville,  on  le 
voit,  n'avait  pas  perdu  de  tjinps. 

3.  Bulirtin,  n»  81,  p.  320. 


400  CUÀP.  XXXm.  —  FLORÉAL  (DEUXIÈME  DÉCilDE). 

simplifiait  pas  ces  comptes.  Pour  satisfaire  aux  plus 
grandes  exigences,  ils  avaient  offert  deux  millions  sur 
leurs  biens  ^  :  mais  on  aimait  mieux  tous  leui*s  biens. 

Au  nombre  des  vexations  dont  on  les  accusait,  il  y 
avait  une  fraude  sur  laquelle  on  comptait  pour  ameuter 
contre  eux  la  multitude  :  c'était  «  d'avoir  introduit  dans 
le  tabac  de  l'eau  et  des  ingrédients  nuisibles  à  la  santé 
des  citoyens  qui  en  faisaient  usage.  > 

Les  fermiers  généraux  avaient  répondu  aux  griefs 
articulés  contre  eux  par  de  nombreux  mémoires.  Mais 
le  tribunal  révolutionnaire  n'entrait  pas  dans  de  pa- 
reilles discussions.  Les  juges  qui  les  interrogèrent  avant 
les  débats  (Scellier  et  Dobsent)  se  bornent  à  leur  deman- 
der où  était  leur  ferme*.  Quelques-uns  en  profilent  pour 
montrer  à  quoi  se  réduit  leur  participation.  Duvaucel 
n'a  aucun  emploi,  n'étant  que  depuis  peu  de  temps  dans 
le  corps''.  Fabus  a  été  pendant  deux  mois  seulement 
chargé  de  la  correspondance  avec  l'Anjou*.  Boullongne 
n'a  aucun  département  et  n'a  fait  aucune  tournée*.  La- 
voisier,  qui  avait  pour  département  la  Lorraine,  les 
ci-devant  évêchéset  le  domaine  de  Flandre,  dit  que  quand 
il  a  cx)nnu  quelques  abus  il  les  a  annoncés  au  ministère 
des  finances,  notamment  relativement  au  tabac,  ce  qu'il 
est  en  état  de  prouver  par  pièces  authenliques  *. 

Mais  la  cause  était  entendue.  On  s'en  référait  à  ces 
amas  de  dossiers  où  personne  ne  serait  tenté  d'aller 
voir  : 


i.  Des  Ëssarts,  t.  X,  p.  88. 

2.  Archives,  W  302,  dossier  785,  pièces  0-1 1 . 

3.  Ibid.^  pièce  0. 

4.  Ihid.^  pièce  8. 

5.  Ihid.,  pièce  H. 
0.  Ibid.f  pièce  0. 


SURSIS  DEMANDÉ  PAR  UYOISIER.  401 

c(  Tous  les  différents  chefs  d'accusation  portés  contre 

les  ci-devant  fermiers  généraux,  dit  le  Butletirij  étoient 

établis  d'une  manière  incontestable  et   complètement 

prouvés  par  des  preuves  écrites,  émanées  même  desdits 

fermiers. 

c<  En  conséquence,  les  débats  ont  été  fermés.  » 

Dans  le  cours  de  l'audience,  le  greffier  lut  un  décret 

qui  venait  d'être  rendu  par  la  Convention  le  jour  même* 

et  qui  mettait  hors  des  débats  (il  était  temps)  trois  des 

accusés,  simples  adjoints  :  Saulot,  Delaage-Bellefaye  et 

Delahante,  et  les  faisait  provisoirement  réintégrer  dans 

leur  prison*. 

Pour  les  autres,  le  jury  déclara  : 

1®  Qu'il  est  constant  qu'il  a  existé  un  complot  contre  le 
peuple  frangois,  tendant  à  favoriser  par  tous  les  moyens  pos- 
sibles les  succès  des  ennemis  de  la  France,  notamment  en 
mêlant  au  tabac  de  l'eau  et  des  ingrédients  nuisibles  à  la 
santé  de  ceux  qui  en  faisoient  usage,  etc. 

El  tous  furent  condamnés  à  mort. 

J'ai  dit  que  «  le  jury  déclara  :  »  du  moins  il  faut  le 
croire,  car  on  a  bien  les  questions  signées  de  GofHnhal, 
mais  on  n'a  pas  la  réponse.  Pour  la  réponse,  Coffinhal 
avait  signé  en  blanc  au  bas  de  la  pièce  et  le  blanc  n'a  pas 
été  rempli'.  Légalement,  la  réponse  n'existe  pas. 

Lavoisier,  prévoyant  son  arrêt,  avait  demandé  un 
délai  de  quinze  jours  :  a  J'ai  besoin,  dit-il,  de  ce  temps 
pour  terminer  des  expériences  nécessaires  à  un  travail 
important  dont  je  m'occupe  depuis  plusieurs  années.  Je 

i.  Moniieufdn  !21  (10  man  1704). 

2.  Procès-verbal  d'audience,  ibid,,  pièce  2.  Cf.  Procès  Fouquier,  n*  45,  dépo* 
sillon  de  Dobsen. 

3.  Ibid.,  pièce  16. 

• 

Tr.iB.  BivoL.  m  iG 


402  CHAP.  XVXIY.  -  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

ne  regretterai  point  alors  la  vie.  J'en  ferai  le  sacrifice  à 
ma  patrie.  > 
Mais  Goffinhal  qui  présidait  lui  fit  cette  fière  réponse  : 
m  La  République  n'a  pas  besoin  de  savants  ni  de  chi- 
mistes :  le  cours  de  la  justice  ne  peut  être  suspendue  )» 
Et  ils  furent  tous  exécutés  le  même  jour*. 

1.  Des  EssarU,  t.  lY,  p.  201.  —  <  Lafoisier,  dit  M.  Louis  Blanc,  fut  frappa, 
quoique  savant,  i  une  époque  qui  poussa  jusqu'au  fanatisme  le  culte  du  principe 
de  régalilé  {Hist.  de  la  Révolution^  t.  X,  p.  407).  »  —  La  chose  est  vraie,  mais 
l'excuse  est  médiocre. 

2.  Le  bulletin  de  lexécution  de  La?oisier  est  aux  Archives,  W  527,  n*  2073. 
Grand  nombre  de  pièces  relatives  aux  fermiers  généraux  sont  au  carton  521. 


CHAPITRE  XXXIV 

FLORÉAL    (troisième    DÉCÀDE) 

I 

Proclamation  de  l'existence  de  Dieu  et  de  l'immortalilé  de  l'ftme  :  fétct  annuelles 
fêtes  décadaires  ;  —  fête  journalière  :  la  guillotine. 

La  troisième  décade  de  floréal  s'ouvrait  sous  des  aus- 
pices qui  devaient  donner  de  grandes  espérances.  La 
République  était  triomphante.  La  victoire  avait  repoussé 
l'étranger  de  nos  frontières,  et  à  l'intérieur  ceux  qu'on 
avait  signalés  comme  les  derniers  ennemis  de  la  Consti- 
tution avaient  succombé.  Une  ère  nouvelle  allait  donc 
s'ouvrir,  et  le  18  floréal,  Robespierre,  montant  à  la  tri- 
bune, en  devait  faire  la  proclamation.  Que  venait-il  pro- 
poser en  effet?  A  la  suite  d'un  rapport  où  il  exaltait 
l'empire  de  la  raison  et  de  la  vertu,  constatant  les  pi*o- 
grès  accomplis  depuis  les  hiéroglyphes  jusqu'aux  miracles 
de  l'imprimerie,  depuis  c  le  voyage  des  Argonautes  » 
jusqu'à  «  celui  de  La  Pérouse  »,  —  accomplis,  par  les 
Français  qui  semblaient  avoir  devancé  le  reste  de  l'espèce 
humaine  de  deux  mille  ans  ;  —  après. de  longs  développe- 
ments, tirés  de  la  situation  de  l'Europe,  à  l'appui  de  cette 
thèse,  il  venait  proposer  de  proclamer,  au  nom  du  peuple 
français,  l'existence  de  Dieu  et  l'immortalité  de  l'âme  et 
tout  un  ensemble  de  fêtes  propres  à  consacrer  tout  ce 
qui  est  bon  et  honnête,  tous  les  dévouements,  toutes  les 
vertus.  Quelle  plus  magniûque  occasion  de  couvrir  lo 


404  GilÀP.  XXXIY.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉaDË). 

passé  du  manteau  de  Toubli  (pour  prendre  le  style  du 
temps),  ou,  selon  notre  langage,  de  faire  une  entière 
amnistie;  de  fermer  le  tribunal  révolutionnaire  et  d'en 
finir  du  même  coup  avec  cette  fantastique  conspiration 
du  10  août,  au  nom  de  laquelle  tant  de  victimes  conti- 
nuaient d'être  chaque  jour  envoyées  par  lui  à  Técha- 
faud?  Mais  il  y  avait  plus  d'un  passage  dans  le  rapport 
où  Ton  sentait  que  les  haines  du  passé  restaient  toujours 
vivantes  dans  Tâme  de  l'orateur.  Il  ne  lui  suffit  pas  que  ses 
ennemis  soient  abattus,  il  refait  leur  procès,  il  veut  se 
donner  la  joie  de  les  condamner  encore  et  d'exécuter 
leur  mémoire.  Lafayette,  Dumouriez,  qui  lui  ont  échappé, 
Brissot  et  les  Girondins  dont  il  a  fait  tomber  les  tètes, 
sont  ainsi  ramenés  devant  ce  grand  jury  qui  a  immolé 
liOuis  XYl;  et  la  faction  d'Hébert,  et  Danton  dont  il  ose 
dire  :  «  Danton  qui  eût  été  le  plus  dangereux  des 
ennemis  de  la  patrie,  s'il  n'en  avait  été  le  pluslâche^  !  > 
Il  ne  les  accable  pas  seulement  comme  politiques  ;  de 
la  haute  position  qu'il  a  prise  il  les  foudroie  comme 
penseurs  :  et  «  l'académicien  Condorcet,  jadis  grand  géo- 
mètre, dit*on,au  jugement  des  littérateurs,  et  grand  litté- 
rateur, au  dire  des  géomètres,  depuis  conspirateur  timide, 
méprisé  de  tous  les  partis  >,  qui  a  travaillait  sans  cesse  à 
obscurcir  la  lumière  de  la  philosophie  par  le  perûde 
fatras  de  ses  rapsodies  mercenaires;  >  et  les  Girondins 
(parmi  lesquels  il  mèïelléheri.lii  Père  Dtichesnel),  nom- 
mément Yergniaud,Gensonné,  «  qui  pérorèrent  avec  cha- 
leur pour  bannir  du  préambule  de  la  Constitution  le 
nom  de  l'Être  suprême  que  vous  y  avez  placé  »,  dit-il; 

i.  Danton,  tgoute-t-il,  ménageant  tous  les  crimes,  lié  à  tous  les  complots, 
promettant  aux  scélérats  sa  protection  «  aux  patriotes  sa  fidélité;  habile  à  expli- 
quer ses  traliisons  par  des  prétextes  de  bien  public,  à  juslilier  ses  vices. 


PROCLAMATION  DE  L'EXISTENCE  DE  DIEU.  405 

et  Danton  sur  lequel  il  revient  avec  un  acharnement  par- 
ticulier : 

Danton,  qui  souriait  de  pitié  aux  mots  de  vertu,  de  gloire, 
de  postérité;  Danton  dont  le  système  était  d'avilir  ce  qui 
peut  élever  l'âme;  Danton,  qui  était  froid  et  muet  dans  les 
plus  grands  dangers  de  la  liberté.... 

Avec  de  tels  retours  sur  le  passé,  on  ne  pouvait  guère 
compter  qu'il  désarmerait  dans  le  présent;  et  il  le  décla- 
rait dans  son  rapport  : 

Ennemis  du  peuple,  qui  que  vous  soyez,  jamais  la  Con- 
vention nationale  ne  favorisera  votre  perversité.  Aristocrates, 
de  quelque  dehors  spécieux  que  vous  veuillez  vous  couvrir 
aujourd'hui,  en  vain  chercheriez-vous  à  vous  prévaloir  de 
notre  censure  contre  les  auteurs  d'une  trame  criminelle 
[Hébert  et  Chaumette]  :  vous  n'avez  pas  le  droit  d'accuser,  et 
la  justice  nationale,  dans  les  orages  suscités  par  les  factions, 
sait  discerner  les  erreurs  des  conspirations  ;  elle  saisira  d'une 
main  sûre  tous  les  intrigants  pervers  et  ne  frappera  pas  un  seul 
homme  de  bien. 

Fanatiques,  n'attendez  rien  de  nous..  . 

Tels  étaient  les  préambules  du  fameux  décret  : 

Art.  1 .  Le  peuple  français  reconnaît  l'existence  de  l'Être 
suprême  et  l'immortalité  de  l'âme. 

Le  décret  sanctionnait  sur  d'autres  points  la  pensée 
qui  s'était  fait  jour  dans  le  rapport  : 

Art.  3.  11  met  au  rang  de  ces  devoirs  de  détester  la  mau- 
vaise foi  et  la  tyrannie,  de  punir  les  tyrans  et  les  traîtres. 

Déclaration  irréprochable  en  soi,  mais  qui  permettait 
de  tout  comprendre  sous  le  nom  de  traîtres.  Il  instituait 
des  fêtes  : 


406  CHAP.  XXXIV.  -  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

Art.  6.  La  République  française  célébrera  tous  les  ans  les 
fêtes  du  14  juillet  1789  —  [nous  y  sommes],  —  du  10  août 
1792  _  [on  y  va],  —  du  21  janvier  1793,  du  31  mai  1793 
—  [on  y  viendra]. 

Dans  ce  décret  qui  proclamait  TEtre  suprême,  la 
liberté  des  cultes  était  consacrée  d'une  manière  vrai- 
ment formidable  : 

Art.  11 .  La  liberté  des  cultes  est  maintenue  conformément 
au  décret  du  18  frimaire. 

Art.  12.  Tout  rassemblement  aristocratique  et  contraire  à 
Tordre  public  sera  réprimé. 

Art,  13.  En  cas  de  troubles  dont  un  culte  quelconque 
serait  l'occasion  ou  le  motif,  ceux  qui  les  exciteraient  par 
des  prédications  fanatiques  ou  par  des  insinuations  contre- 
révolutionnaires,  ceux  qui  les  provoqueraient  par  des  vio- 
lences injustes  et  gratuites,  seront  également  punis  selon  la 
rigueur  des  lois. 

La  rigueur  des  lois,  c'est  l'idée  qui  persiste;  punis 
selon  la  rigueur  des  lois  :  décidément,  le  tribunal  révo- 
lutionnaire n'était  pas  à  la  veille  d'être  supprimé. 

Quelques  jours  auparavant,  Fouquier-Tinville  avait 
adressé  au  Comité  de  salut  public  la  lettre  suivante  : 

Paris,  ce  14  floréal  de  Tan  H. 

Citoyens  représentants, 

Je  crois  devoir  vous  rappeler  que  verbalement  et  par  écrit 
je  vous  ai  exposé  que  les  affaires  dévolues  au  tribunal,  no- 
tamment d'après  le  décret  du  27  germinal  dernier,  se  multi- 
plioient  malgré  la  rapidité  du  travail  du  tribunal,  et  que 
pour  les  expédier  avec  la  même  rapidité  il  devenoit  indispen- 
sable que  les  employés  au  parquet  fussent  augmentés  de 
quatre,  savoir  :  deux,  capables  de  rédiger  et  de  suivre  la 
correspondance,  aussi  active  qu'étendue,  avec  tous  les  dépar- 


NOUVEAUX  AGENTS  DONNÉS  A  FOUQUIER-TINVILLE.        407 

tements,  à  raison  de  3000  liv.,  et  les  deux  autres,  copistes  et 
expéditionnaires  des  actes  d'accusation  et  autres  objets  néces« 
saires,  à  raison  de  2000  livres*. 

Il  demandait,  en  outre,  que  le  nombre  des  copistes  ou 
expéditionnaires  au  grefle  et  aussi  celui  des  huissiers 
fussent  portés  de  huit  à  dix.  £t  le  Comité  avait  pris  un 
arrêté  conforme  (16  floréal)*. 

Le  tribunal  avait  justifié  déjà  et  les  déclarations  de 
son  accusateur  public  et  la  confiance  du  Comité.  Le  19, 
le  lendemain  du  rapport  de  Robespierre  et  de  son  décret 
sur  l'Être  suprême,  il  avait  envoyé  en  une  fois  à  la  mort 
vingt-cinq  fermiers  généraux,  y  compris  Lavoisier.  Le 
21 ,  la  nouvelle  décade  s'ouvrit  par  une  aussi  nom- 
breuse hécatombe,  et  pour  relever  l'éclat  du  sacrifice  le 
sang  royal  y  était  mêlé  au  sang  des  plébéiens  comme 
au  sang  des  plus  nobles  familles  :  Madame  Elisabeth 
allait  rejoindre  son  frère  et  sa  sœur. 


II 

21  floréal  :  Madame  Elisabeth  et  ses  compagnons  et  compagnes.] 

Les  ressentiments  qui  avaient  amené  la  mort  du  roi 
étaient  bien  plus  violents  encore  contre  la  reine,  et  Ton 
comprend  qu'elle  en  ait  été  aussi  la  victime.  Pour 
Madame  Elisabeth,  la  sœur  de  Louis  XVI,  qu'avait-on  à  lui 
reprocher?  Mais  quand  l'attachement  au  roi  et  à  la  reine, 
le  regret  de  leur  mort  et  l'affection  pour  leurs  enfants 
étaient  un  crime,  qui  plus  qu'elle  pouvait  en  être  tenue 

1 .  Archives,  AF  ii  22,  dossier  69,  pièce  87. 
"2.  Ihid.,  pike  W'». 


408  CUAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DËCàIffi). 

coupable?  Elle  n'avait  pas  voulu,  lorsqu'elle  le  pouvait, 
quitter  son  frère.  Elle  avait  partagé  sa  prison,  elle  y  était 
restée  la  consolation  de  sa  veuve,  elle  demeurait,  après 
la  mort  de  Marie-Antoinette,  le  soutien  de  sa  fille;  elle 
ne  cessait  pas  de  témoigner  de  la  sollicitude  pour  son 
fils,  ce  ûls  voué  à  la  mort  par  la  fatalité  de  sa  naissance, 
et  pis  qu'à  la  mort,  à  ces  traitements  ignominieux  qui, 
pour  ravaler  dans  l'héritier  du  roi  le  caractère  royal, 
allaient  jusqu'à  corrompre  (crime  inexpiable  1)  la  pu- 
reté du  corps  et  de  l'âme  dans  l'enfant! 

Hébert  avait  été  l'instigateur  de  cette  infernale  poli- 
tique, et  il  avait  cherché,  on  s'en  souvient,  à  rejeter  cette 
accusation  de  corruption  sur  cette  (ille  angélique.  Il  avait 
vu,  lui,  Hébert,  l'atrocité  de  son  âme  peinte  dans  de» 
traits  d'elle,  qu'il  se  chargeait  de  reproduire.  Dès  le 
7  brumaire  (28  octobre),  douze  jours  après  le  supplice  de 
la  reine,  il  exprimait  aux  Jacobins  son  indignation  qu'elle 
fût  encore  en  vie.  H  la  précéda  pourtant  à  l'échafaud. 
Mais  Robespierre  devait  bien  cette  victime  à  ses  mânes. 
On  ne  différa  pas  davantage.  Aussi  bien,  son  emprison- 
nement au  Temple  était  un  privilège  qui,  depuis  trop 
longtemps,  violait  le  principe  de  l'égalité  républicaine, 
et  qui  coûtait  trop  à  la  nation. 

«  Jusqu'au  9  mai,  »  dit  la  ûllede  Louis  XVI,  dernier 
témoin  des  vertus  de  la  princesse  dans  cette  prison  qu'elle 
partageait  avec  elle,  «il  ne  se  passa  rien  de  remarqua- 
ble\  Ce  jour-là,  au  moment  où  nous  al  lions  nous  mettre 


1.  Elle  raconte  dans  les  pages  qui  prÀ:èdent  les  vexations  misérables  aux- 
quelles on  soumettait  l'auguste  captive  qui  voulait,  sous  l'empire  même  de  ses 
geôliers,  observer  les  lois  de  sa  religion  :  «  N'ayant  pas  de  poisson,  elle  de- 
manda des  œufs  ou  d'autres  plats  pour  les  jours  maigres;  on  les  lui  refusa  eo 
disant  que  pour  l'égalité  il  n'y  avait  pas  de  difTcrence  dans  les  jours;  qu'il  n*y 
Qvnit  plus  de  semaines^  mais  des  décades.  On  nous  apporta  un  nouvel  almanach  ï 


MADAME  ELISABETH  :  —  l**  INTERROGATOIRE.  iO 

au  lit,  on  ouvrit  les  verrous  et  on  vint  frapper  à  notre 
porte.  Ma  tante  dit  qu'elle  passait  sa  robe;  on  lui  ré- 
pondit que  cela  ne  pouvait  pas  être  si  long,  et  on  frap- 
pa si  fort,  qu'on  pensa  enfoncer  la  porte.  Elle  ouvrit 
quand  elle  fut  habillée.  On  lui  dit  :  a  Citoyenne,  veux- 
«  tu  bien  descendre?  —  Et  ma  nièce?  —  On  s'en  occupera 
a  après.  >  Ma  tante  m'embrassa  et  me  dit  de  me  cal- 
mer, qu'elle  allait  remonter,  ce  Non,  citoyenne,  tu  ne 
m  remonteras  pas,  lui  dit-on;  prends  ton  bonnet  et 
«  descends.  » 

c  On  l'accabla  alors  d'injures  et  de  grossièretés;  elle 
les  souffrit  avec  patience,  prit  son  bonnet,  m'embrassa 
encore,  et  me  dit  d'avoir  du  courage  et  de  la  fermeté, 
d'espérer  toujours  en  Dieu,  de  me  servir  des  bons  prin- 
cipes de  religion  que  mes  parents  m'avaient  donnés,  et 
de  ne  point  manquer  aux  dernières  recommandations  de 
mon  père  et  de  ma  mère.  Elle  sortit  :  arrivée  en  bas, 
on  lui  demanda  ses  poches,  où  il  n'y  avait  rien;  cela 
dura  longtemps,  parce  que  les  municipaux  ûrent 
un  procès-verbal  pour  se  décharger  de  sa  personne. 
Enfin,  après  mille  injures,  elle  partit  avec  l'huissier 
du  tribunal,  monta  dans  un  fiacre,  et  arriva  à  la  Con- 
ciergerie où  elle  passa  la  nuit*  »  (9  mai,  20  floréal). 

11  ne  lui  fut  pas  donné  de  prendre  si  vite  son  repos. 


nous  n'y  regardâmes  pas.  »  {Récit  des  évétiemenU  arrivé»  au  Temple^  p.  238.) 

Et  encore  : 

c  Elle  fit  son  caréoïc  entier,  quoique  privée  d'aliments  maigres  ;  elle  ne 
dé'eunail  pas  ;  elle  prenait  à  dincr  une  écuelle  de  café  au  lait  (c'était  son  déjeu- 
ner qu'elle  gardait),  et  le  soir  elle  ne  mangeait  que  du  pain.  Elle  m'ordonnait  de 
manger  ce  qu'on  m'apportait,  n'ayant  pas  l'âge  porté  pour  faire  abstinence  ;  mais 
pour  elle,  rien  n'était  plus  édifiant  :  depuis  le  temps  où  on  lui  avait  refusé  du 
maigre,  elle  n'avait  pas  pour  cela  interrompu  les  devoirs  prescrits  par  la  religion, 
Au  commencement  du  printemps  on  nous  6ta  la  chandelle,  et  nous  nous  cou- 
chions lorsqu'on  n'y  voyait  plus.  »  (Ibid,,  p.  243.) 

\ .  Récit  deê  événementê  arrivé»  au  Temple,  p.  246. 


410  CHAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

Arrivée  à  la  Conciergerie  à  huil  heures  et  déposée  au 
greffe,  elle  fut  menée  à  dix  heures  au  tribunal  dans  la 
salle  du  Conseil,  où  elle  subit  devant  le  juge  Deliège  son 
premier  interrogatoire. 

Après  les  questions  d'usage,  le  juge  lui  dit  : 

Avez-Yous,  avec  le  dernier  tyran,  conspiré  contre  la  sûreté 
et  la  liberté  du  peuple  français? 

R.  J'ignore  à  qui  vous  donnez  ce  titre,  mais  je  n'ai  jamais 
désiré  que  le  bonheur  des  Français. 

D.  Avez-vous  entretenu  des  correspondances  et  des  intelli- 
gences avec  les  ennemis  extérieurs  et  intérieurs  de  la  Repu- 
bUque,  notamment  avec  les  frères  de  Capet  et  les  vôtres,  et 
ne  leur  avez-vous  pas  fourni  des  secours  en  argent? 

R.  Je  n'ai  jamais  connu  que  des  amis  des  Français.  Jamais 
je  n'ai  fourni  de  secours  à  mes  frères,  et  depuis  le  mois 
d'août  1792  je  n'ai  reçu  de  leurs  nouvelles  ni  ne  leur  ai 
donné  des  miennes. 

D.  Ne  leur  avez-vous  pas  fait  passer  des  diamants? 

R.  Non. 

On  l'interroge  ensuite  sur  le  projet  de  voyage  à  Saint- 
Cloud,  sur  la  fuite  à  Varennes  : 

R.  N'est-ce  pas  pareillement  à  votre  sollicitation  et  à  celle  de 
Marie-Antoinette,  votre  belle-sœur,  que  Capet,  votre  frère,  a 
fui  de  Paris,  dans  la  nuit  du  20  au  21  juin  1791  ? 

R.  J'ai  appris  dans  la  journée  du  20  que  nous  devions 
tous  partir  la  nuit  suivante  et  je  me  suis,  à  cet  égard,  con- 
formé aux  ordres  de  mon  frère. 

D.  Le  motif  de  ce  voyage  n'était-il  pas  de  sortir  de  France 
et  de  vous  réunir  aux  émigrés  et  aux  autres  ennemis  du  peu- 
ple français? 

R.  Jamais  mon  frère  ni  moi  n'avions  eu  l'intention  de 
quitter  notre  pays. 

D.  Avez-vous  connaissance  qu'il  ait  été  tenu  des  concilia- 


MADAME  ELISABETH  ;  —  !•'  INTERROGATOIRE.  4ii 

bules  secrets  chez  Marie-Antoinelte,  ci-devant  reine,  lesquels 
s'appelaient  conciliabules  autrichiens? 

R.  J'ai  parfaite  connaissance  qu'il  n'y  en  a  jamais  eu. 

D.  N'étiez-vous  pas  aux  Tuileries  le  28  février  1791, 
20  juin  et  10  août  1792? 

R.  J'étais  au  château  ces  trois  jours,  et  notamment  le 
10  août  1792,  jusqu'au  moment  où  je  me  suis  rendue  avec 
mon  frère  à  l'Assemblée  nationale. 

D.  Ledit  jour,  28  février,  n'avez-vous  pas  eu  connaissance 
que  le  rassemblement  des  ci-devant  marquis,  chevaliers  et 
autres,  armés  de  sabres  et  de  pistolets,  était  encore  pour 
favoriser  une  nouvelle  évasion  de  votre  frère  et  de  toute  la 
famille,  et  que  FafTaire  de  Yincennes,  arrivée  le  même  jour, 
n'a  été  imaginée  que  pour  faire  diversion  ? 

R.  Je  n'en  ai  aucune  connaissance. 

D.  Qu'avez-vous  fait  dans  la  nuit  du  9  au  10  août? 

R.  Je  suis  restée  dans  la  chambre  de  mon  frère,  et  nous 
avons  veillé. 

D.  Je  vous  observe  qu'ayant  chacun  vos  appartements,  il 
parait  étrange  que  vous  vous  soyez  réunis  dans  celui  de  votre 
frère  ;  et  sans  doute  cette  réunion  avait  un  motif  que  je  vous 
interpelle  d'expliquer. 

R.  Je  n'avais  (l'autre  motif  que  celui  de  me  réunir  tou- 
jours chez  mon  frère  lorsqu'il  y  avait  du  mouvement  dans 
Paris. 

D.  Et  cette  même  nuit  n'avez-vous  pas  été  avec  Marie*An<- 
toinette  dans  la  salle  où  les  Suisses  étaient  occupés  à  faire 
des  cartouches,  et  notamment  n'y  avez-vous  pas  été  de  neuf 
heures  et  demie  à  dix  heures  du  soir? 

R.  Je  n'y  ai  pas  été  et  n'ai  nulle  connaissance  de  cette 
salle. 

D.  Je  vous  observe  que  cette  réponse  n'est  point  exacte, 
car  il  est  encore  établi  dans  différents  procès  qui  ont  eu  lieu 
au  tribunal  du  17  août  1792  que  Marie-Antoinelte  et  vous 
aviez  été  plusieurs  fois  dans    la   nuit  trouver  les  gardes 


41  s  GHAP.  XXXIY.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

suisses,  que  vous  les  aviez  fait  boire  et  les  aviez  engagés  à 
confectionner  des  cartouches  dont  Marie-Antoinette  avait 
mordu  plusieurs. 

R.  Cela  n'a  pas  existé  et  je  n'en  ai  aucune  connaissance. 

D.  Lors  de  l'évasion  du  20  juin,  n'est-ce  pas  vous  qui 
avez  amené  les  enfants? 

R.  Non,  je  suis  sortie  seule. 

D.  Avez-vous  un  défenseur  ou  voulez- vous  en  nommer  un? 

R.  Je  n'en  connais  pas. 

Pour  quoi  lui  avons  donné  le  citoyen  Chauveau  pour 
conseil  K 

Voilà  tout  le  procès  de  Madame  Elisabeth.  Les  pièces,  ce 
sont  celles  qui  ont  été  fournies  contre  le  roi  et  la  reine; 
les  témoignages,  ceux  qui  ont  été  entendus  «  dans  diffé- 
rents procès  qui  ont  eu  lieu  au  tribunal  du  17  août.  » 
Et  sans  plus  d'information,  elle  est  traduite  le  lende- 
main devant  le  tribunal. 

Quant  au  défenseur  qu'on  lui  octroyait  si  généreuse- 
ment, voici  ce  qu'il  en  dit  lui-même  : 

«  Sept  mois  après  le  jugement  de  la  Reine,  je  fus 
instruit  de  la  part  de  Madame  Elisabeth  de  France 
que  j'étais  nommé  pour  la  défendre;  et  je  n'en  fus  pré- 
venu, comme  cela  était  arrivé  pour  la  Reine,  que 
la  veille  même  de  son  jugement^  c'est-à-dire  le  9  mai 
1794. 

(X  Je  me  présentai  à  l'instant  à  la  prison,  pour  m'en- 
tretenir  avec  elle  de  son  acte  d'accusation.  On  ne  voulait 
pas  que  je  lui  parlasse.  Fouquier-Tinville  eut  la  perGdie 
de  me  tromper,  en  m'assurant  qu'elle  ne  serait  pas  jugée 
de  sitôt,  et  il  me  refusa  l'autorisation  de  conférer  avec  elle. 

c(  Le  lendemain,  quelle  fut  ma  surprise,  lorsque,  m'é- 

i.  Procèê  des  Baurbom,  t.  II,  p.  396-402. 


MADAME  ÉLIZABETH  ET  SES  œAGGUSÉS.  413 

tant  rendu  au  tribunal,  j^aperçus  Madame  Elisabeth,  en- 
vironnée d'une  foule  d'autres  accusés,  sur  le  haut  des 
gradins,  où  on  l'avait  placée  tout  exprès  la  première, 
pour  la  mettre  plus  en  évidence*  !  » 

Ces  coaccusés  étaient  au  nombre  de  vingt-quatre  : 

Anne  Duvair,  veuve  de  L'Aigle  ; 

Le  comte  Leneuf-Sourdeval  ; 

Anne-Nicole  Lamoignon,  sœur  de  Malesherbas  et  veuve 
du  marquis  de  Senozan  ; 

La  marquise  de  Grussol  d'AMBOise  (Angélique  Bessin); 

Cinq  membres  de  la  famille  de  Loménie  :  Louis  de 
[>0MÉNiE,  ancien  ministre  de  la  guerre;  le  comte  Alexan- 
dre de  Loménie,  ancien  colonel  de  chasseurs;  Martial  de 
LoMÉME,  ancien  coadjuteur  de  Farchevêque  de  Sens; 
Chnrles  de  Loméme  et  Charlotte  de  Loménie  (vingt-neuf 
ans),  épouse  divorcée  de  Canisy,  émigré  ; 

Françoise  de  Canisy,  veuve  de  Montmorin,  Tancien  mi- 
nistre, acquitté  par  le  tribunal  du  17  août  et  massacré 
dans  sa  prison,  aux  journées  de  septembre,  et  son  fils 
Antoine  de  Montmorin  (vingt-deux  ans),  sous-lieutenant 
de  chasseurs  ; 

Antoine  Mégret-Sérilly,  ancien  trésorier-général  de 
la  guerre,  et  Antoine  Mégret-Détigny,  ancien  aide-major 
des  gardes  françaises; 

Les  dames  de  Rosset  (Elisabeth  Luermitte),  et  de 
Rosset-Cercy  (Marie-Anne  Rosset)  ; 

Mme  de  Sérilly  (Anne  Thomas,  trente  et  un  ans)  ; 

Denise  Buard; 

Louis-Claude  Lhermitte  de  Chambertrand,  chanoine 
de  Sens  ; 

1.  Chaiivcaii-Lagardc,  Note  httlortoue  êur  lr$  Procèê  de  Mane-Anfoinetie  et 
de  Madame  Éli$atfeth,  p.  50. 


AU  CHAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIEME  DÉCADE). 

Georges  Follope,  ancien  officier  municipal  de  la  com- 
mune de  Paris; 

Louis-Pierre-Marcel  LETELUER,dit  Bultier  (vingt-deux 
ans),  ex-noble,  ci-devant  employé  à  Thabillement  des 
troupes; 

Charles  Cresst-Champmillom,  ancien  sous-lieutenant  de 
marine  (trente-trois  ans); 

Théodore  Halle,  négociant  (vingt-six  ans)  ; 

Jean-Baptiste  Lhost,  domestique  de  Mégret-Sérilly,  et 
Antoine  Dubois,  domestique  de  Mégret-Détigny*. 

Fouquier-Tinville,  devant  cette  angélique  figure  de 
Madame  Elisabeth,  devait  se  surpasser  en  violence  : 

....  Expose  que  c'est  à  la  famille  de  Capet  que  le  peuple 
françois  doit  tous  les  maux  sous  le  poids  desquels  il  a  gémi  de- 
puis tant  de  siècles.  C'est  au  moment  où  l'excès  de  l'oppres- 
sion a  forcé  le  peuple  de  briser  ses  chaînes  que  toute  cette 
famille  s'est  réunie  pour  le  plonger  dans  Tesclavage  plus 
cruel  encore  que  celui  d'où  il  vouloit  sortir.  Les  crimes  de 
tout  genre,  les  forfaits  amoncelés  de  Capet,  de  la  Messaline 
Antoinette,  des  deux  frères  Capet  et  d'Elisabeth,  sont  trop 
connus  pour  qu'il  soit  nécessaire  d'en  retracer  ici  l'horrible 
tableau  ;  ils  sont  écrits  en  caractères  de  sang  dans  les  annales 
de  la  Révolution,  et  les  atrocités  inouïes  exercées  par  les  bar- 
bares émigrés  ou  les  sanguinaires  satellites  des  despotes,  les 
meurtres,  les  incendies,  les  ravages,  enfin  ces  assassinats 
inconnus  aux  monstres  les  plus  féroces,  qu'ils  commettent 
sur  le  territoire  françois,  sont  encore  commandés  par  cette 
détestable  famille.,. 

Elisabeth  a  partagé  tous  ces  crimes. 

Elle  a  coopéré  à  toutes  les  trames,  à  tous  les  complots 
formés  par  ses  infâmes  frères,  par  la   scélérate  et  impudique 

1.  Archives,  \V  363,  dossier  787  (armoire  de  fer).  Builetin,  n«  81-83. 


MADAME  ELISABETH  :  —  ACTE  D'ACCUSATION.  415 

Antoinette,  et  toute  la  horde  des  conspirateurs  qui  s'étoit 
réunie  autour  d*eux  ;  elle  est  associée  à  tous  leurs  projets  ; 
elle  encourage  les  assassins  de  la  patrie  ;  les  complots  de 
juillet  1789,  la  conjuration  du  6  octobre  suivant...,  enfin 
toute  cette  chaîne  non  interrompue  de  conspirations  pendant 
quatre  ans  entiers  ont  été  suivis  et  secondés  de  tous  les 
moyens  qui  étoient  au  pouvoir  d'Elisabeth.  C'est  elle  qui,  au 
mois  de  juin  1791,  fait  passer  les  diamants,  qui  étoient  une 
propriété  nationale,  à  cet  infâme  d'Artois,  spn  frère,  pour  le 
mettre  en  état  d'exécuter  les  projets  concertés  avec  lui  et 
soudoyer  des  assassins  contre  la  patrie  ;  c'est  elle  qui  entre- 
tient avec  son  autre  frère  devenu  aujourd'hui  l'objet  de  la 
dérision,  du  mépris  des  despotes  coalisés  chez  lesquels  il  est 
allé  déposer  son  imbécile  et  lourde  nullité,  la  corres- 
pondance la  plus  active;...  c'est  elle  enfin  qui  prodiguoit  des 
soins  aux  assassins  envoyés  aux  Champs-Elysées  par  le 
despote  [pour]  provoquer  les  braves  Marseillois,  et  pansoil  les 
blessures  qu'ils  (les  assassins?)  avoient  reçues  dans  leur  fuite 
précipitée. 

Elisabeth  avoit  médité  avec  Capet  et  Antoinette  le  mas- 
sacre des  citoyens  de  Paris  dans  l'immortelle  journée  du 
10  août.  Elle  veilloit  dans  l'espoir  d'être  témoin  de  ce  car- 
nage nocturne  ;  elle  aidoit  la  barbare  Antoinette  à  mordre 
les  balles  et  encourageoit  par  ses  discours  des  jeunes  person- 
nes que  des  prêtres  fanatiques  avoient  conduit[es]  au  château 
pour  cette  horrible  occupation.  Enfin,  trompée  dans  l'espoir 
que  toute  cette  horde  de  conspirateurs  avoit...,  elle  fuit  au 
jour  avec  le  tyran  et  sa  femme  et  va  attendre  dans  le  temple 
de  la  souveraineté  nationale  que  la  horde  des  esclaves  sou- 
doyés et  dévoués  aux  forfaits  de  cette  cour  parricide  ait  noyé 
dans  le  sang  des  citoyens  la  liberté  et  lui  ait  fourni  les 
moyens  d'égorger  ensuite  ses  représentants  au  milieu  desquels 
ils  avoient  été  chercher  un  asile. 

Enfin  on  l'a  vue,  depuis  le  supplice  mérité  du  plus  coupable 
des  tyrans  qui  ont  déshonoré  la  nature  humaine,  provoquer  le 
rétablissement  de  la  tyrannie,  en  prodiguant  avec  Antoinette 


-416  CHAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

au  fils  de  Capet  les  hommages  de  la  royauté  et  les  prétendus 
honneurs  du  trône^ 

Les  autres,  parents,  amis  ou  serviteurs  d'émigrés, 
devaient  naturellement  souhaiter  la  (in  du  régime  nou- 
veau et  être  en  correspondance  avec  les  émigrés  :  c'est 
ce  que  Fouquier  voulait  établir  dans  le  reste  de  son  acte 
d'accusation. 

L'interrogatoire  commença  par  Madame  Elisabeth  :  ce 
sont  les  violences  et  les  monstruosités  de  l'acte  d'accu- 
sation mises  en  forme  de  demandes*  : 

D.  Où  étiez-vous  dans  les  journées  des  12,  13  et  14  juil- 
let? Avcz-vous  eu  connaissance  des  complots? 

R.  J'étois  dans  le  sein  de  ma  famille.  Je  n'ai  connu  aucun 
des  complots  dont  vous  me  parlez,  et  ce  sont  des  événements 
que  j'étois  bien  loin  de  prévoir  et  de  seconder. 

D.  Lors  de  la  fuite  du  tyran,  votre  frère,  à  Varennes,  ne 
Tavez-vous  pas  accompagné? 

R.  Tout  m*ordonnoit  de  suivre  mon  frère,  et  je  m'en  suis 
fait  un  devoir  dans  cette  occasion,  comme  dans  toute  autre. 

D.  N'avez- vous  pas  figuré  dans  Torgie  infâme  et  scanda- 
leuse des  gardes  du  corps,  et  n'avez-vous  pas  fait  le  tour  de 
la  table  avec  Marie-Antoinette  pour  faire  répéter  à  chacun 
des  convives  le  serment  affreux  d'exterminer  tous  les  patrio- 
tes, pour  étouffer  la  liberté  dans  sa  naissance  et  rétablir  le 
trône  chancelant? 

R.  J'ignore  absolument  si  l'orgie  dont  il  s^agit  a  eu  lieu, 
mais  je  déclare  n'en  avoir  été  aucunement  instruite  et  n'y 
avoir  pris  part  en  aucune  manière. 

D.  Vous  ne  dites  pas  la  vérité,  et  votre  dénégation  ne  peut 
vous  être  d'aucune  utilité  lorsqu'elle  est  démentie  d'une  part 
par  la  notoriété  publique,  et  de  l'autre  par  la  vraisemblance. 


i.  ArchiTes,  W  363,  dossier  787,  pièce  7.  Bulletin,  m  82,  p.  323-324. 
1.  Bulletin,  n*  83,  p.^328-330.  Cf., Procès  des  Bourbons,  t.  U,  p.  408. 


MADAME  ÉLÎSABETU  AU  TRIBUNAL.  -417 

qui  persuade  à  tout  homme  sensé  qu'une  femme  aussi  inti- 
mement lice  que  vous  l'étiez  avec  Marie-Antoinette,  et  par 
les  liens  du  sang  et  par  ceux  de  Tamitié  la  plus  étroite,  n'a 
pu  se  dispenser  de  partager  ses  machinations,  d'en  avoir  eu 
communication  et  de  les  avoir  favorisées  de  tout  son  pouvoir. 
Vous  avez  nécessairement,  d'accord  avec  la  femme  du  tyran, 
provoqué  le  serment  abominable,  prêté  par  les  satellites  de 
la  cour,  d'assassiner  et  anéantir  la  liberté  dans  son  principe; 
vous  avez  également  provoqué  les  outrages  sanglants  faits  au 
signe  précieux  de  la  liberté,  la  cocarde  tricolore,  en  la  fai- 
sant fouler  aux  pieds  par  tous  vos  complices. 

R.  J'ai  déjà  dit  que  tous  ces  faits  m'étoient  étrangers;  je 
n'y  dois  pas  d'autre  réponse. 
D.  Où  étiez-vous  dans  la  journée  du  10  août  1792? 
R.  J'étois  au  château,  ma  résidence  ordinaire  et  naturelle 
depuis  quelque  temps. 

D.  N'avez-vous  pas  passé  la  nuit  du  9  au  10  août  dans  la 
chambre  de  votre  frère,  et  n'avez-vous  pas  eu  avec  lui  des 
conférences  secrètes  qui  vous  ont  expliqué  le  but,  les  motifs 
de  tous  les  mouvements  et  préparatifs  qui  se  faisoient  sous 
vos  yeux? 

R.  ,rai  passé  chez  mon  frère  la  nuit  dont  vous  parlez. 
Jamais  je  ne  l'ai  quitté  ;  il  avoit  beaucoup  de  confiance  en 
moi,  et  cependant  je  n'ai  rien  remarqué,  ni  dans  sa  con- 
duite, ni  dans  ses  discours,  qui  pût  m'annoncer  ce  qui  s'est 
passé. 

D.  Votre  réponse  blesse  tout  à  la  fois  la  vérité  et  la  vrai- 
semblance, et  une  femme  comme  vous,  qui  a  manifesté, 
dans  le  cours  de  la  Révolution,  une  opposition  aussi  frappante 
au  nouvel  ordre  de  choses,  ne  peut  être  crue  lorsqu'elle  veut 
faire  croire  qu'elle  ignore  la  cause  des  rassemblements  de 
toute  espèce  qui  se  faisoient  au  château  la  veille  du  10  août. 
Voudriez-vous  nous  dire  ce  qui  vous  a  empêché  de  vous  cou- 
cher dans  la  nuit  du  9  au  10  août? 

R.  Je  ne  me  suis  pas  couchée  parce  que  les  corps  consti- 
tués étoient  venus  faire  part  à  mon  frère  de  l'agitation,  de  la 

TRIE.  RÉ  VOL.   m  tt 


448  CHAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

fermentation  des  habitants  de  Paris  et  des  dangers  qui  pou- 
Yoient  en  résulter. 

D.  Vous  dissimulez  en  vain,  surtout  d*après  les  différents 
aveux  de  la  femme  Capet  qui  vous  a  désignée  comme  ayant 
assisté  à  Torgie  des  gardes  du  corps,  comme  l'ayant  soutenue 
dans  ses  craintes  et  ses  alarmes  du  10  août  sur  les  jours  de 
Capet,  et  de  tout  ce  qui  pouvait  Fintéresser.  Mais  ce  que  vous 
nieriez  infructueusement,  c'est  la  part  active  que  vous  avez 
prise  à  l'action  qui  s'est  engagée  entre  les  patriotes  et  les 
satellites  de  la  tyrannie  :  c'est  votre  zèle  et  votre  ardeur  à 
servir  les  ennemis  du  peuple,  à  leur  fournir  des  balles  que 
vous  preniez  la  peine  de.  mâcher  comme  devant  être  dirigées 
contre  les  patriotes,  comme  destinées  à  les  moissonner;  ce 
sont  les  vœux  bien  publics  que  vous  faisiez  pour  que  la  vic- 
toire demeurât  au  pouvoir  des  partisans  de  votre  frère  ;  les 
encouragements  en  tout  genre  que  vous  donniez  aux 
assassins  de  la  patrie  :  que  répondez-vous  à  ces  derniers 
faits? 

R.  Tous  ces  faits  qui  me  sont  imputés  sont  autant  d'indi- 
gnités dont  je  suis  bien  loin  de  m'étre  souillée. 

Il  en  vient  ensuite  aux  diamants  de  la  couronne  :  les 
mettre  en  sûreté  à  la  veille  de  la  fuite  de  Varennes  était, 
selon  raccusation,  un  vol;  et  la  suite  montra  s'il  était 
superflu  de  les  mettre  en  sûreté!  mais  le  zèle  aveugle  du 
juge  devait  lui  ménager  à  elle,  comme  à  Marie-Antoi- 
nette autrefois,  une  réponse  triomphante  : 

D.  N'avez-vous  pas  donné  des  soins,  pansé  vous-même  les 
blessures  des  assassins  envoyés  aux  Champs-Elysées  contre 
les  braves  Marseillois? 

R.  Je  n'ai  jamais  su  que  mon  frère  eût  envoyé  des  assas- 
sins contre  qui  que  ce  soit.  S'il  m'est  arrivé  de  donner  des 
secours  à  quelques  blessés,  l'humanité  seule  a  pu  me  con- 
duire dans  le  pansement  de  leurs  blessures.  Je  n'ai  point  eu 
besoin  de  m'informer  de  la  cause  de  leurs  maux  pour  mW 


INTERROGATOIRE  SOMHAIRE  SES  AUTRES.  4)9 

cuper  de  leur  soulagement.  Je  ne  m'en  fais  point  un  mérite 
et  je  n'imagine  pas  que  l'on  puisse  m'en  faire  un  crime. 

Le  président  n'est  pas  louché  par  la  simplicité  sublime 
de  celte  réponse.  Il  insiste  : 

Il  est  difTicile  d'accorder  ces  sentiments  d'humanité  dont 
vous  vous  parez  avec  cette  joie  ci'uelle  que  tous  avez  mon- 
trée en  \oyant  couler  des  flots  de  sang  dans  la  journée  du 
10  août.  Tout  nous  autorise  à  croire  que  vous  n'êtes  humaine 
que  pour  les  assassins  du  peuple  et  que  vous  avez  toute  la 
férocité  des  animaux  les  plus  sanguinaires  pour  les  défen- 
seurs de  la  liberté.  Loin  de  secourir  ces  derniers,  vous  pro- 
voquiez leur  massacre  par  vos  applaudissements;  loin  de 
désarmer  les  meurtriers  du  peuple,  voua  leur  prodiguiez  à 
pleines  mains  les  instruments  de  la  mort  à  l'aide  desquels 
vous  vous  tlaltiez,  vous  et  vos  complices,  de  rcliiblir  le  des* 
potisme  et  la  tyrannie.  Voilà  l'humanité  des  dominateurs  des 
nations  qui,  de  tout  temps,  ont  sacrifié  des  millions  d'hom- 
mes à  leurs  caprices,  à  leur  ambition  ou  à  leur  cupidité. 

Puis,  prenant  le  ton  de  l'ironie  : 

L'accusée  Elisabeth,  dont  le  plan  de  défense  est  de  nier 
tout  ce  qui  est  à  sa  charge,  aura-t-elle  la  bonne  foi  de  conve- 
nir qu'elle  a  bercé  le  petit  Capet  de  l'espoir  de  succéder  au 
trône  de  son  père,  et  qu'elle  a  ainsi  provoqué  la  royauté? 

n.  Je  causois  familièrement  avec  cet  infortuné  qui  m'étoit 
cher  à  plus  d'un  titre,  et  je  lui  administrois,  sans  consé- 
quence, les  consolations  qui  me  paroissoient  capables  de  le 
dédommager  de  la  perte  de  ceux  qui  lui  avoient  donné  le 
jour. 

1^  président  s'empare  de  cette  parole  pour  clore  triom- 
phalement l'interrogatoire  : 

C'est  convenir  en  d'autres  termes  que  vous  nourrissiez  le 
petit  Capet  des  projets  de  vengeance  que  vous  et  les  -vdlre» 


420  CUAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

n'ont  cessé  de  faire  contre  la  liberté  et  que  vous  vous  flattiez 
de  relever  les  débris  d*un  trône  brisé,  en  Tinondant  de  tout 
le  sang  des  patriotes^ 

L'acte  d'accusation  avait  procédé  sommairement  à 
l'égard  des  autres  accusés.  L'interrogatoire  public  ne  les 
retint  guère  davantage.  «  Dumas  reprocha  à  l'ex-comtc 
de  Brienne  d'avoir  été  ministre  en  1788,  de  s'être  fait 
nommer  maire  de  sa  commune  et  réclamer  par  qua- 
rante communes  environnantes'  :  »  tournant  contre  lui 
les  sympathies  nombreuses  que  lui  avaient  valu  ses  bien- 
faits\  »  Il  n'était  pas  besoin  qu'aucune  lettre  eût  été 
saisie  de  leur  part;  les  lettres  qui  leur  étaient  écrites, 
même  les  rapports  qu'ils  avaient  pu  avoir  avec  des  gens 
suspects,  suffisaient  pour  les  rendre  criminels  : 

Dans  un  temps  de  révolution,  où  chacun  doit  prendre  un 
parti,  disait  le  président  à  une  des  accusées,  on  est  fondé  à 
présumer  que  les  opinions,  bien  plus  que  les  convenances, 
déterminent  les  rapports  sociaux,  et  ce  seroit  blesser  la  vérité 
et  la  vraisemblance  que  de  vouloir  admettre  les  liaisons 
entre  le  patriote  et  le  royaliste,  qui  sont  aussi  opposés  Tun  à 
Tautre  que  le  protestant  avec  Tultramontain^. 

Un  seul  témoin  avait  été  assigné,  une  femme  qui  con- 
naissait M™*  de  L'Aigle*  ;  on  aurait  pu  se  dispenser  de 
l'entendre,  quand  on  se  passait  de  témoignages  pour  les 
vingt-trois  autres  accusés.  L'accusateur  public  et  les 
défenseurs  remplirent  ensuite  leur  oflice;  peine  super- 
flue :  l'opinion  du  jury  était  faite. 


i.  BulUtin,  n"*  83,  p.  228-330. 

2.  Leclerc,  49*  témoin,  Procèê  Fouquier^  n*  18,  p.  3. 

3.  Voyez  Beugnot,  Mémoires,  t.  I,  p.  267-272. 

4.  Duffelhi,  n»  85,  p.  335. 

5.  Arcbives,  W  363,  doss.  787,  pièce  0.  (Procès-TCihal  cCaiidience.) 


PLAIDOIERIE  DE  CHAUYEâU-LAGâRDE.  421 

c  Ici,  dil  Chauveau-Lagarde,  le  Moniteur,  ci  après  lui 
les  historiens,  ne  parlant  point  de  la  défense  de  Madame 
Elisabeth,  semblent  annoncer  par  leur  silence  qu'elle 
n'aurait  pas  été  défendue.  Et  cependant,  quoique  le 
débat  n'eût  duré  qu'un  insUint,  et  qu'on  m'eût  interdit 
toute  conférence  avec  elle,  je  pris  la  parole;  et  voici  en 
substance  quelle  fut  ma  plaidoirie  : 

€  Je  fis  observer  qu'il  n'y  avait  au  procès  qu'un  pro* 
tocole  banal  d' accusation j  sans  pièces j  sans  interroga- 
toire^ sans  témoins;  et  que  par  conséquent,  là,  où,  il 
n'existait  aucfun  élément  légal  de  conviction,  il  ne  sau- 
rait y  avoir  de  conviction  légale. 

((  J'ajoutai  qu'on  ne  pouvait  donc  opposer  à  l'auguste 
accusée  que  ses  réponses  aux  questions  qu'on  venait  de 
lui  faire;  puisque  c'était  dans  ces  réponses,  elles  seules, 
que  tous  les  débats  consistaient  ;  mais  que  ces  réponses 
elles-mêmes,  loin  de  la  condamner,  devaient,  au  con- 
traire, l'honorer  à  tous  les  yeux,  puisqu'elles  ne  prou- 
vaient rien  autre  chose  que  la  bonté  de  son  cœur  et 
l'héroïsme  de  son  amitié. 

«  Puis,  après  avoir  développé  ces  premières  idées,  je 
finis  en  disant  :  qu'au  lieu  d'une  défense,  je  n'aurais 
plus  à  présenter  pour  Madame  Elisabeth  que  son  apolo- 
gie; mais,  que  dans  l'impuissance  où  j'étais  d'en  trouver 
une  qui  fût  digne  d'elle,  il  ne  me  restait  plus  qu'une 
seule  observation  à  faire  :  c'est  que  la  princesse,  qui 
avait  été  à  la  cour  de  France  le  plus  parfait  modèle  de 
toutes  les  vertus,  ne  pouvait  pas  être  l'ennemie  des 
Français. 

€  Il  est  impossible  de  peindre  la  fureur  avec  laquelle 
Dumas,  qui  présidait  le  tribunal,  m'apostropha,  en  me 
reprochant  d'avoir  eu  Vaudace  de  parler  de  ce  qu'il 


\n  CHAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

appelait  les  prétendues  vertus  de  Vaccmée^  et  d^avoir 
ainsi  corrompu  la  morale  publique  :  il  fut  aisé  de  s'aper- 
cevoir que  Madame  Elisabeth  qui,  jusqu'alors  était  restée 
calme  et  comme  insensible  à  ses  propres  dangers,  fut 
émue  de  ceux  auxquels  je  venais  de  m'exposer  :  et  après 
avoir,  comme  la  Reine,  entendu  sans  s'émouvoir  son 
arrêt  de  mort,  elle  a  consommé  paisiblement  le  grand 
sacrifice  de  sa  vie*,  r 

L'espace  qui  sépare,  dans  l'original  du  jugement  de 
condamnation,  le  corps  de  l'acte  de  la  formule  finale, 
fait  et  prononcéy  suivie  de  la  signature  des  juges',  prouve 
que  ce  jugement,  comme  beaucoup  d'autres,  avait  été 
signé  en  blanc. 

Après  la  condamnation,  Fouquier-Tinville  ayant  dit 
de  Madame  Elisabeth  au  président  :  a  II  faut  avouer 
qu'elle  n'a  pas  pousse  une  plainte.  —  De  quoi  se  plain- 
droit-elle  donc,  Elisabeth  de  France,  dit  Dumas  en  accen- 
tuant cette  qualification,  ne  lui  avons-nous  pas  formé 
une  cour  d'aristocrates  digne  d'elle?  Et  rien  ne  l'em- 
pêchera de  se  croire  encore  dans  les  salons  de  Versailles, 
quand  elle  va  se  voir  au  pied  de  la  sainte  guillotine, 
entourée  de  toute  cette  noblesse  fidèle.  » 

À  défaut  de  récit  officiel,  bien  des  bruits  ont  été 
recueillis  sur  les  derniers  moments  de  Madame  Elisa- 
beth' :  pieux  souvenirs  que  l'histoire  ne  peut  enregistrer 
qu'avec  réserve.  A  toutes  ces  traditions,  si  touchantes 
qu'elles  soient,  je  préfère  le  témoignage  d'un  homme  qui' 
avait  connu  Madame  Elisabeth  au  Temple  et  qui  la  vit 
allant  à  l'échafaud  :  je  veux  parler  de  Moelle,  membre 

1.  Chauveau-Lagarde,  /.  /.,  p.  56-58.  fLes  italiques  sont  dans  le  texte). 

2.  Archives,  W  363,  dofsier  787.  pièce  2. 

T).  Voir  A.  de  Beauchosne,  Vir  de  Madame  Élifaheth,  t.  U,  p.  226. 


MADAME  ELISABETH  :  EXËCimON.  435 

de  la  Commune  provisoire  qui  remplaça  celle  du  lOaoûtf 
et,  à  ce  litre,  commissaire  au  Temple,  et  compromis 
plus  lard  avec  Michonis  dans  la  conspiration  dite  de 
V  Œillet'. 

«  Le  iO  mai  i  794,  dit-il,  on  apprit  avec  la  plus  vive 
surprise  que  Madame  Elisabeth,  Iransfcrce  la  veille,  à 
dix  heures  du  soir,  du  Temple  à  la  Conciergerie,  venait 
d'être  condamnée  à  mort  par  le  tribunal  révolutionnaire 
et  allait  être  exéculée  avec  vingt-trois  personnes  arrêtées 
aux  environs  de  Sens.  Comme  je  demeurais  dans  le  quar- 
tier du  palais,  cette  nouvelle  me  parvînt  aussildt.  En- 
traîné par  mille  mouvements  confus  que  je  ne  pouvais 
définir  et  où  se  mêlait  je  ne  sais  quelle  espérance,  je 
sors  de  chez  moi  et  je  me  trouve  à  la  descente  du  Pont- 
Ncur,  du  côté  du  quai  de  l'Ëcote,  au  moment  qu'un 
mouchoir  blanc  qui  couvrait  la  tête  de  la  princesse, 
vint  à  s'en  détacher  et  tomba  aux  pieds  de  rcxécuteur, 
debout  à  côté  d'elle,  qui  te  ramassa  :  au  refus  de  la  prin- 
cesse qu'il  le  replaçât  sur  sa  tête,  je  le  vis  se  saisir  de 
celte  dépouille  sacrée  et  se  l'approprier.  La  lête  nue  et 
dislinguéc  par  celte  circonstance  fortuite  de  plusieurs 
femmes  qui  partageaient  son  sort,  rien  n'a  pu  dérober 
à  la  multitude  le  culme  modeste  el  la  pieuse  sérénité  de 
Madame  Elisabeth  en  allant  à  la  mort. 

<  Toujours  entraîné  par  les  mêmes  mouvements,  je 
tâche  en  vain  d'être  aperçu  de  la  princesse  et  de  lui 
montrer  ma  douleur.  Je  la  suis  jusqu'à  l'échafaud.  Là, 
les  satellites  el  les  victimes  s'arrêtent.  Détachée  aussitôt 
de  la  planche  où  elle  avait  été  fixée  pendant  le  trajet  et 
debout  la  première,  la  vierge  auguste,  jusqu'alors  re- 

1 .  Sojn  ïi-desnii,  1. 1,  p.  SQA  el  t.  H.  p.  SOfl. 


424  CHAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

cueillie  en  elle-même,  répand  un  sourire  angélique  sur 
les  compagnons  de  sa  mort,  lève  les  yeux  vers  le  ciel,  les 
reporte  sur  eux  et  leur  dit  ainsi,  que  c'est  au  ciel  qu'ils 
vont  se  réunir...  C'est  tout  ce  que  j'ai  pu  saisir  de  cette 
scène  sublime  et  funeste...  Je  n'en  ai  pas  vu  davantage... 
L'histoire  ajoutera  que,  par  une  recherche  barbare,  la 
fille  et  la  sœur  de  nos  rois  fut  réservée  pour  mourir  la 
dernière,  mais  qu'au  nombre  des  victimes  se  trouvait 
un  prêtre,  ancien  chanoine  de  Sens,  qui  put  lui  admi- 
nistrer les  consolations  suprêmes  de  la  religion  et  qui 
la  précéda  immédiatement  dans  le  sein  d'un  Dieu  rému- 
nérateur... Touchant  et  saint  exemple  de  deux  martyrs 
qui  scellèrent  ainsi  de  leur  sang  un  dernier  acte  de  rési- 
gnation et  d'espérance*.  » 

Parmi  les  condamnés  de  ce  jour,  enregistrés  après 
l'exécution  sur  les  actes  de  décès,  était  Mme  de  Sérilly. 
Elle  comparut,  son  extrait  mortuaire  à  la  main,  au 
procès  de  Fouquier-Tinville.  C'était  comme  une  appa- 
rition de  l'autre  monde,  venant  témoigner,  au  nom  des 
victimes,  contre  l'accusateur  public  et  les  juges  qui  se 
trouvaient  à  leur  tour  sur  les  bancs  des  accusés. 


1.  Moelle  (cuniinissaire  de  la  Commune),  Six  journées  putêéei  au  Temple 
et  autres  détaits  sur  ta  famille  royale  qui  y  a  été  retenue  (Paris,  1820, 
p. 75-77).  Ajoutons-y  ce  dernier  liommage  de  celle  qui  perd-iit  une  seconde  mère 
en  la  perdant  :  «  Marie-Philippine-Élizabelh-Hélène,  sœur  du  roi  Louis  XVI, 
mourut  le  iO  mai  1794,  âgée  de  trente  ans,  après  avoir  toujours  été  un  mo- 
dèle de  vertus.  Depuis  l'âge  de  quinze  ans,  elle  s'était  donnée  à  Dieu,  et  ne 
songeait  qu'A  son  salut.  Depuis  1790,  que  j'ai  été  plus  en  état  de  l'apprécier,  je 
n'ai  vu  en  elle  que  religion,  amour  de  Dieu,  horreur  du  péché,  douceur,  pitHé, 
modestie,  et  grand  attachement  à  sa  famille,  pour  qui  elle  a  sacrifié  sa  vie, 
n'ayant  jamais  voulu  quitter  le  Uoi  et  la  Reine.  Enfin,  ce  fut  une  princesse  digne 
du  sang  dont  elle  sortait.  Je  n'en  puis  dire  assez  de  bien  pour  les  bontés  qu'elle 
a  eues  pour  moi,  et  qui  n'ont  fini  qu'avec  sa  vie.  Elle  me  regarda  et  me  soigna 
comme  S3  fille,  et  mo*.  je  l'honorai  comme  une  seconde  mère;  je  lui  en  ai  voué 
tous  les  sentiments.  »  (Récit  des  événements  arrivés  au  Temple  (par  Mme  la 
duchesse  d'Au^ouir'jno).  (Inllcction  de  mémoires  relatifs  à  la  Hévolulion  française* 
I.  XIX,  p.  t>4(». 


UN  REVENANT  :  M-  DE  SÉRILLY.  -425 

((  Le  21  floréal,  dit-elle,  mon  mari  et  moi  et  vingt- 
trois  autres  personnes  avons  été  ici  condamnés  à  mort. 

a  II  étoit  dit  dans  l'acte  d'accusation  que  mon  mari  et 
moi  étions  complices  des  conspirations  du  28  février,  du 
20  juin  et  du  10  août.  On  se  borna  à  demander  nos 
noms,  nos  âges  et  nos  qualités  :  tels  furent  les  débats 
qui  eurent  lieu  dans  notre  jugement.  Dumas  coupait  la 
parole  aux  accusés.  Aucun  ne  fut  entendu. 

«  Je  n'ai  conservé  la  vie  que  parce  que  je  déclarai 
que  j'étois  enceinte  et  que  les  chirurgiens  l'attestèrent. 

a  J'ai  vu  là  mon  mari;  j'y  vois  aujourd'hui  ses  assas- 
sins et  ses  bourreaux. 

«  Voici  mon  extrait  mortuaire,  il  est  du  21  floréal, 
jour  de  notre  jugement  à  mort;  il  m'a  été  délivré  par  la 
police  administrative*.  » 

Dans  les  pièces  du  procès,  on  trouve  en  effet  sa  décla- 
ration de  grossesse;  l'attestation  du  médecin  qui  en  re- 
connaît les  symptômes,  quoique  douteux  encore;  l'ordre 
de  sursis;  la  translation  de  la  condamnée  à  l'évôché  et 
un  dernier  acte  qui  constate  tout  à  la  fois  son  élargis- 
sement et  son  inscription  sur  le  registre  des  morts*.  Les 
procès-verbaux  d'exécution  étant  individuels',  on  aura 
cru  sans  doute  à  la  commune  qu'il  en  manquait  un  et 
on  y  aura  suppléé  d'après  le  texte  du  jugement. 

1.  Ardmne  (le  substitut)  dit  sur  cette  déposition  :  c  Je  désire  que  Fouquier 
me  dise  pourquoi  la  citoyenne  Sérilly  se  trouve  inscrite  sur  les  registres  dei 
dcct's  de  la  municipalité  de  Paris. 

Fouquier.  Je  l'ignore.  C'étoient  les  huissiers  qui  ooustatoient  les  exécutions.  » 
—  C'est  Fouquier-Tinville  qui  dressa  l'acte  d'accusation;  mais  c'est  Liendon  qui  le 
remplaça  à  l'audience.  [Procèt  Fouquier^  n*  38,  p.  3.) 

%  Archives,  >V  363,  dossier  787  (armoire  de  fer),  pièces  3,  4,  5,  iO  et  31. 

5.  \a  procè»-verbal  d'exécution  de  Hadame  Elisabeth,  du  21  floréal  an  H, 
porte  :  c  Marie- Elisabeth  Ca|)ct....  A  six  heures  de  relevée.  Enregistré  gratis  le 
îi.T  floréal.  »  {Ibid.,  pi^ce  24.  Cf.  Archive!»,  W  527  ) 


436  GUAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

III 

22  floréal  :  la  demoiselle  Goyon,  etc. 

Les  fournées  se  succédaient  avec  des  caractères  divers. 
Le  22  floréal  (11  mai),  c'étaient  trois  anciens  prêtres  : 
Antoine  Desmougeaux,  (trente-sept  ans),  Louis  Lecointre, 
(soixante-treize  ans)  et  Louis  àuger,  (cinquante-trois  ans), 
et  deux  anciennes  religieuses  :  Angélique  Desmarets  et 
Anne  Aurert,  accusés  d'être  restés  fidèles  aux  pratiques 
de  leur  religion  ;  ajoutez  une  vieille  fille  de  soixante-dix- 
sept  ans,  Geneviève  GoyoxN,  qui  logeait  les  deux  reli- 
gieuses et,  de  plus,  avait  recelé  chez  elle  c  des  ornements 
d^église  et  autres  instruments  de  fanatisme*  »,  preuve 
qu'elle  avait  aussi  reçu  des  prêtres. 

Les  réponses  d'Auger,  dans  son  interrogatoire,  sont 
d'un  véritable  confesseur: 

D.  S'il  avoit  remis  ses  lettres  de  prêtrise? 

R.  Que  non....  Que  sa  conscience  s'y  refusoit  et  qu'il  de- 
voit  obéir  à  sa  conscience. 

D.  Quels  sont  les  motifs  que  lui  dicte  sa  conscience? 

R.  Qu'il  n'entendoit  pas  convenir  d'avoir  trompé  le  peuple 
et  parce  qu'il  croyoit  que  sa  religion  étoit  la  véritable. 

D.  Sur  quoi  il  la  fondoit  véritable? 

Comme  Pilate,  celui  qui  l'interroge  lui  demande  : 
«  Qu'est-ce  que  la  vérité?  »  Mais  du  moins,  il  attend  la 
réponse  : 

R.  Que  la  vérité  de  la  religion  étoit  établie  sur  les  pro- 
phéties qui  ont  annoncé  le  Messie,  les  unes  1000  et  1500 
ans,  les  autres  600  ans  avant  la  venue  du  Messie,  sur  les 

I.  Archives,  W  363,  dossier  789. 


GENEVIÈVE  GOYON,  ET  SES  COACCOSÉS.  427 

miracles  qui  ont  accompagné  la  naissance,  la  vie,  la  mort  et 
la  résurrection  du  Messie. 

D.  S'il  avait  continué  de  chanter  la  grand'messe^  ?  Etc. 

Louis  liecoîntre  avait  prêté  le  serment  de  citoyen,  et 
non  de  prêtre,  comme  le  voulait  la  constitution  civile  du 
'  clergé.  Il  n*était  pas  noble,  mais  il  portait  des  armes  don- 
nées par  Louis  XLV  à  son  bisaïeul.  Il  les  avait  effacées,  mais 
on  avait  trouvé  chez  lui  des  lettres  de  ses  fermiers  où  le 
peuple  était  appelé  populace,  et  il  ne  les  avait  pas  blâmées*  ! 

Desmouceaux,  ex-vicaire  de  Saint-Paul,  était  prévenu 
d'avoir  conservé  et  recelé  c  des  armoiries  d'évéque  ». 
Mais  on  ne  pouvait  supposer  qu'il  se  les  voulût  attri- 
buer, et  il  disait  qu'il  se  proposait  de  les  couvrir  et 
d'en  faire  des  écrans.  On  Taccusait  aussi  d'avoir  gardé 
€  un  extrait  d'arrêtés  de  l'assemblée  du  clergé  contenant 
des  principes  monarchiques  et  destructifs  de  la  liberté!  » 
Mais  il  dit  qu'il  ne  savait  pas  qu'il  l'eût,  et  il  avait 
donné  des  gages  de  son  civisme  :  il  avait  prêté  serment  à 
In  constitution  civile  du  clergé;  s'il  n'avait  pas  renvoyé 
ses  lettres  de  prêtrise,  c'est  que  cela  ne  lui  avait  pas  été 
ordonné.  Il  les  avait  gardées,  répète-t-il  ailleurs,  parce 
que  cela  n'avait  pas  été  défendu  et  depuis  il  les  avait 
remises  à  sa  section  '. 

Quant  aux  femmes,  elles  avaient  été  arrêtées  à  la  suite 
d'une  perquisition  faite  dans  la  maison  où  la  vieille 
demoiselle Goyon les  hébergeait, rueNeuveSaint-Étienne. 
Le  procès-verbal  d'apposition  des  scellés  énumère,  entre 
autres  objets  religieux  qu'on  y  a  trouvés  : 

1.  Archives,  W  363,  dossier  789,  pièce  2  (18  pluviôse),  devant  le  conseil  gé 
néi-al  du  district  de  Beauvais.  Il  y  persiste  dans  son  interrogatoire  du  9  ger- 
minal devant  le  juge  du  tribunal  révolutionnaire.  [Ibid.,  pièce  15.) 

2.  Ibid.,  pièces  31  et  43. 

3.  76tV/.,  pièces  44  et  48. 


4â8  CHÂP.  XIXIY.  ~  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉaDE). 

Deux  boites  en  hyvoire,  une  toute  blanche  et  l'autre  bor- 
dée de  filets  d'écaillé  dans  laquelle  elles  renfermoient  de 
petites  hosties  dont  elles  ont  portées  beaucoup  de  vénération 
pour  elles  et  ont  laissées  échapper  des  laimes  de  leurs  yeux 
lorsque  nous  touchions  lesdites  hosties  ^ 

Dans  son  interrogatoire  devant  le  comité  de  la  section 
des  sans-culottes,  la  généreuse  vieille  fille  convient  de 
tout,  sans  autre  souci  que  de  prendre  tout  sur  elle  et  de 
ne  compromettre  personne.  Les  objets  religieux  trouvés 
dans  sa  demeure  annonçaient  la  présence  ou  du  moins  la 
visite  de  quelque  prêtre. 

D.  Si  elle  a  reçu  quelque  prêtre  réfractaire? 
R.  Qu'elle  en  a  reçu  un. 

(Cela  est  marqué  au  crayon  rouge  par  l'accusateur 
public).  —  Elle  refuse  de  dire  quand,  ni  de  donner  son 
nom. 

D.  S'il  n'avoit  pas  couché  chez  elle? 

R.  Qu'elle  n'avoit  rien  à  dire,  mais  que  cependant  dans 
les  trois  c'éioit  elle  qui  donnoit  l'hospitalité. 

D.  S'il  y  a  longtemps  qu'elle  a  vu  le  prêtre  pour  la  der- 
nière fois? 

R.  Il  y  a  ce  qu'il  y  a. 

D.  A  qui  appartenoient  les  ornements  qui  ont  été  trouvés 
chez  elle. 

R.  Qu'ils  appartenoient  au  dit  prêtre. 

D.  D'où  lui  provenoient  ces  prétendues  reliques  que  nous 
avons  trouvées  chez  elle  et  dont  la  liste  y  étoit,  et  dont  il  y 
avoit  entre  autres  de  M.  Gi*os,  curé  de  Saint-Nicolas  du  Char- 
donnet  et  des  martyrs  des  journées  des  2  et  3  septembre. 

R.  Aux  prêtres  que  nous  savons  bien. 

1 .  Archives,  ibid. ,  pièce  50. 


INTERROGATOIRE  DES  ACCUSES.  429 

On  rinterroge  aussi  sur  le  pain  tout  coupé,  trouvé 
chez  elle. 

—  C'était  pour  faire  de  la  soupe  ^ 

On  était  intrigué  de  ce  pain.  On  y  soupçonnait  du 
pain  bénit,  comme  on  le  peut  voir  par  cette  autre  ques- 
tion faite  à  un  témoin  (presque  à  un  accusé)  entendu 
dans  cette  enquête  : 

D.  D*où  venoit  le  petit  morceau  de  pain  bénit  qu'il  tcnoit 
en  sa  main  enveloppé  d'un  morceau  de  papier  en  entrant 
chez  la  citoyenne? 

II.  Que  c'étoit  du  pain  pour  boire  un  coup. 

Devant  le  juge  du  Iribunal,  Geneviève  Goyon  montra 
la  même  résolution  comme  la  mémo  franchise.  C'est 
elle  qui  loge  les  deux  religieuses  : 

D.  D'où  provenoient  tous  les  ustensiles  catholiques  qui  ont 
été  trouvés  chez  vous? 

R.  Ils  appartenoicnt  à  celui  qui  disoit  la  messe. 

D.  Comment  s'appeloit  celui  qui  disoit  la  messe? 

R.  Il  s'appeloit  comme  il  s'appeloit.  (Et  elle  refuse  de 
signer*.) 

Les  deux  religieuses  répondent  avec  la  même  simpli- 
citéy  le  même  mépris  de  la  mort. 

Anne-Catherine  Aubert,  religieuse  de  Saint-Thomas- 
d'Aquin,  n'a  pas  prêté  serment,  sa  conscience  ne  le  per- 
mettant pas. 

D.  Si  elle  connott  le  prêtre  qui  a  dit  la  messe  chez  la 
citoyenne  Goyon? 
R.  Oui. 


1.  Archives  Vi  363,  dots.  780,  pièce  51. 

2.  Ibid.,  pièce  53. 


430  CHAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

Et  elle  refuse  de  dire  son  nom  *. 
Angélique  Desmarais  a  élé  aussi  religieuse  des  Filles 
Saint-Thomas.  Elle  n'a  pas  non  plus  prôté  serment  : 

D.  Si  elle  a  reçu  la  visite  de  quelque  prêtre  réfractaire? 

R.  Il  y  a  quinze  jours  ou  trois  semaines,  et  elle  le  nomme 
(ce  n'était  pas  le  livrer)  :  le  P.  Agramelle,  des  Grands  et  Petits 
Augustins^. 

Les  questions  postées  par  Dobsent,  qui  présidait,  étaient 
dignes  du  réquisitoire  de  Fouquier-Tin ville. 

Il  a  existé  depuis  le  commencement  de  la  Révolution^  de  la 
part  des  ennemis  du  peuple  et  de  la  liberté,  des  conspirations 
tendant  à  troubler  et  à  fanatiser  le  peuple,  allumer  la  guerre 
civile  et  anéantir  le  nouveau  gouvernement. 

Il  affirme  et  il  ne  soumet  même  pas  au  jury  la  ques- 
tion intentionnelle! 

Les  réponses  du  jury  furent  afûrmatives  pour  tous, 
excepté  pour  Auger'. 

Qu'est-ce  qui  lui  avait  mérité  cette  faveur? 

Le  tribunal  eut  soin  de  la  tempérer  en  prononçant 
qu'il  serait  retenu  en  prison  jusqu'à  la  paix\ 


IV 

23  floréal  :  le  curé  Voillerault  et  le  surnuméraire  Lambert  ;  quatre  autres  groupes 
d'accusés  étrangers  les  uns  aux  autres  et  jugés  en  même  temps. 

Deux  audiences  contenant  chacune  plusieurs  accusés 
entièrement  étrangers  les  uns  aux  autres  : 

1.  Archives,  ibtd.,  pièces  51  et  55. 

2.  Ibid.,  pièce  51.  Cf.  pièce  54. 

3.  Ibid,,  pièce  58. 

4.  Ibid.,  p.  50. 


LE  CURÉ  VOILLERAULT  ;  J.-B.  LAMBERT.  451 

1.  Joseph -Didier  Voillerault,  ex-curé  de  Montargis 
et  J.-B.  Lambert  (vingt-lrois  ans),  surnuméraire  au  bu- 
reau d'enregistrement  à  Dieppe,  pour  des  faits  qui  n*ont 
pas  plus  de  connexitéque  Dieppe  avec  Montargis,  ou  la  di- 
rection d'une  paroisse  avec  un  bureau  d'enregistrement*. 

Lambert  avait  signé  plusieurs  pétitions  au  roi,  ten- 
dant à  ce  qu'il  refusât  la  sanction  à  plusieurs  décrets;  il 
n'y  avait  d'ailleurs  engagé  personne.  On  l'accusait 
d'avoir  prononcé  des  imprécations  contre  les  juges  du 
roi.  Il  le  niait*. 

Voillerault  avait  eu  affaire,  non  pas  à  un  représentant 
en  mission,  mais,  ce  qui  était  bien  pis  encore,  à  un  dé- 
légué de  représentant  en  mission.  Pignon,  qui  avait  reçu 
cette  délégation  pour  Montargis,  avait  accumulé  contre 
lui  une  masse  de  griefs  que  l'on  retrouve  dans  son  inter- 
rogatoire : 

Voillerault  avait  exposé  une  nappe  d'autel  déchirée 
pour  irriter  ses  paroissiens  contre  les  patriotes; 

Il  avait  continué  de  tenir  note  des  mariages,  etc., 
depuis  que  l'état  civil  était  retiré  à  l'Église  ; 

Il  avait  fait  la  procession  de  l'Assomption  pour 
l'accomplissement  du  vœu  de  Louis  XIII. 

Autre  grief  : 

D.  Si  le  jour  de  la  bénédiction  du  drapeau  de  la  garde 
nationale,  il  n'a  point  parlé  contre  les  ennemis  de  la  royauté 
et  les  défenseurs  de  la  République? 

R.  Que  lors  de  la  bénédiction  de  ce  drapeau,  la  royauté 
existoit  encore;  que  dans  le  discours  qu'il  a  prononcé  à  Toc- 
casion  de  cette  cérémonie,  il  n'a  exprimé  son  vœu  que  pour 
la  prospérité  de  ses  armes. 

1.  ArchiYes,  W  365,  dossier  792.  Bulletin,  n*  86. 

2.  /6ù/.,  pièce  25. 


43i  CHAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

Après  le  20  juin,  il  a  signé  une  lettre  de  félicita tion 
au  roi  ou  à  la  reine.  A-t-il  accepté  la  Constitution?  — 
Non,  il  n'était  pas  présent  h  l'assemblée;  mais  il  ajoute  : 

Qu'il  s'étoit  bien  promis  de  jurer,  le  10  août,  en  masse,  la 
République  une  et  indivisible,  comme  il  Ta  fait. 

Quant  aux  offrandes,  il  dit  qu'il  ne  recevait  rien  aux 
sépultures  ; 

c(  Qu'aux  mariages  il  y  avoit  quelques  sous,  quelques 
liards  et  toujours  peu  de  chose.  » 

Cela  étant.  Pignon  prit  cet  arrêté  : 

Nous,  délégué,  etc. 

Considérant  que  le  fanatisme  et  la  superstition  sont  la  pre- 
mière cause  des  malheurs  du  peuple  ; 

Considérant  combien  il  importe  au  salut  public  d'arracher 
à  des  yeux  fascinés  le  bandeau  qui  leur  couvre  le  beau  jour 
de  la  régénération  française.... 

Yoillerault  était  destitué,  envoyé  à  la  maison  de  la 
Croix  à  Orléans  pour  y  rester  jusqu'à  ce  qu'il  en  fût 
autrement  ordonné  par  le  citoyen  Laplanche. 

Le  citoyen  Laplanche  ne  le  laissa  pas  là.  Il  l'envoya 
au  tribunal  révolutionnaire^  où  il  se  rencontra  le 
23  floréal  avec  Lambert  venu  de  Dieppe  et  même  avec 
un  certain  Deligny  accusé  de  propos  contre-révolution- 
naires et  venu  de  Rouen.  Deligny  fut  mis  hors  des  débats 
pendant  l'audience ';  l'employé  de  Dieppe  et  le  curé 
de  Montargis,  condamnés  à  mort'. 


1.  Son  interrogatoire  devant  le  juge  du  tribunal  révolutionnaire  ett  insigni- 
fiant. Archives,  ibid.y  pièce  12  (14  floréal). 

2.  Ibid.,  pièce  28.  Nous  le  retrouverons  le  28,  Toy.  p.  451. 

3.  Ibid.,  pièce  30. 


JEAN  FOUGERET,  U.  LASTIC,  N.  SGHEMËL,  ETC.    433 

La  seconde  audience  ne  comprend  pas  moins  de  quatre 
groupes. 

1.  Ilugue  Lastic,-  cx-noble,  cx-comle,  agriculteur  : 

D.  Aimez-vous  la  Révolution  et  adoptez-vous  le  gouverne- 
ment républicain? 

R.  Oui. 

D.  N'avez-vous  pas  refusé  du  grain  au  peuple  qui  manquoit 
de  subsistance 

R.  Jamais  de  ma  vic\ 

Ces  deux  questions  avec  celle  des  intelligences  cri^ 
minelles  à  Tintérieur  ou  au  dehors,  forment  toute  la 
base  de  Taccusation  de  conspiration  contre  la  souve* 
raineté  du  peuple,  à  laquelle  il  aura  à  répondre,  c  On 
lui  reprochoil,dit  le  Bulletin yd'di\oir  fait  garnir  de  pierres 
son  donjon  et  ce,  au  moment  où  le  peuple  s'étoit  pré- 
senté chez  lui  pour  avoir  du  blé  dont  ses  greniers  regor- 
geoient'.  »  N'avait-il  pas  manifesté  par  là  l'intention, 
si  on  l'attaquait,  de  se  défendre? 

2.  Jean  Fougeret,  receveur  des  finances,  ancien  sei- 
gneur do  Châteaurenard. 

On  trouve  contre  lui  cette  pièce  : 

section  de  l'homme  armé 

COMITÉ  RÉVOLUTIOKHÀIRK 

Extrait  des  registres  de  la  Société  populaire  de  Réunion-sur-Ouamte, 

ci-devant  ChateaU' Renard, 

Plan  d'accusation  contre  Fougerct,  ttran  et  oppresseur  du 
peuple. 
Celui  qui  constamment  sh  montre  l'ennemi  du  peuple  ; 
Celui  enfin  dont  chaque  partie  du  corps  est  un  mo[nu]menl 


1.  Afchives,  W  503,  dossier  793,  2"  pai'lic,  pièce  131. 

2.  Bulletin,  n"  87. 

TRIB.   RévOL.    lu  28 


434  CIIAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DËGAD£). 

de  honte  pour  la  nature,  doitril  survivre  à  la  génération  qui 
s'opère? 
La  réponse  ne  sauroit  être  négative  ^ 

Il  prolestait  qu'il  n'avait  jamais  exercé  aucune  espèce 
de  despotisme  à  Châteaurenard  avant  la  révolution, 
et  depuis  il  n'y  avait  pas  été.  —  Mais  depuis  c'est  lui 
qui  y  aurait  trouvé  ses  maîtres!  Son  gendre  et  sa  fille 
avaient  émigré  :  cependant  il  ne  correspondait  pas  avec 
eux,  et  sa  correspondance  avec  Le  Coy,  son  régisseur,  était 
toute  d'affaires*. 

3.  Nicolas  Scuehel,  apothicaire  chimiste,  agent  des 
poudres  et  salpêtres,  Augustin  Hugard,  employé  dans  le 
salpêtre  sous  ses  ordres,  et  Madeleine  Witu,  fille  d'un 
ouvrier  salpêtrier,  étaient  impliqués  dans  une  aiîaire 
qui  n'avait  rien  de  commun  avec  les  poudres  et  les  sal- 
pêtres. Schemel  élait  accusé  d'avoir  emporté  dans  une 
malle,  en  fraude  du  fisc,  de  l'argenterie  des  émigrés'; 
Hugard  était  censé  l'avoir  connu,  et  aussi  la  jeune  fille 
qui,  confiée  à  Schemel  par  son  père  pour  aller  de  Schc- 
lestadt  à  Paris  apprendre  le  commerce  de  la  librairie» 
avait  pris  place  dans  sa  voiture,  ne  sachant  pas  que  cette 
voiture  la  conduisait  au  tribunal  révolu tiojmaire  et  au- 
rait pu  la  mener  plus  loin.  Heureusement  le  fait  ne  fut 


1.  Archives,  \V  303,  doss.  793,  !'•  partie,  pièce  119. 

2.  Ibid.^  i'*  partie,  pièce  123.  Le  Coy  avait  été  aussi  arrête  de  très  bonne 
heure,  dans  les  premiers  mois  de  1793.  Son  interrogatoire  qui  est  au  dossier 
{ibid.y  2*  partie,  pièce  16)  est  du  23  mai  1793.  Le  26  juin  il  avait  écrit  aux 
président,  accusateur  public  et  juges  du  tribunal  révolutionnaire,  leur  représcn^ 
tant,  qu'il  était  le  plus  fort  cultivateur  de  la  commune,  que  son  blé  risquait  de  se 
gâter  dans  ses  greniers,  que  ses  bois  étaient  livrés  au  pillage,  que  tous  ses  tra- 
vaux de  culture  étaient  suspendus.  Il  demandait  son  élargissement  provisoire, 
offrant  deux  cautions  et  s'engageant  à  se  présenter  toutes  les  fois  qu'il  en  sc^ 
rait  requis  (ibid.,  pièce  39).  11  fut  mis  en  hberté  le  12  juillet  et  ne  fut  pas 
rappelé. 

3.  Voyez  son  interrogatoire  (18  floréal),  ibid.,  1''  partie,  pièce  110. 


A.  TBOMASSI^I  ET  SA  FEHNE,  RACLET.  BOCQUE:^ET.        435 

établi  DÎ  pour  Schemel  ni  par  conséquent  pour  ses  pré- 
tendus complices. 

4.  AlcxandrcTiiouASSiM,  Alcxandrinc- Claudine-Félicité 
Mandat,  sa  fcminc,  <  lilledc  Mandat,  ofTicicr  au  régiment 
des  gardes  françaises  »,  Pierre  Raclet  (soixante-dixans), 
ex-directeur  de  ta  régie  de  Paris,  el  Nicolas-François 
BocQt3EPiET,  accusés  de  correspondance  contre-révolution- 
naire. 

Mme  Thotnassin  avait  un  père,  une  mère,  trois  frères 
et  une  sœur  que  l'on  disait  émigrés  ;  mais  on  n'avait  pas 
de  preuve  qu'elle  eâl  correspondu  avec  eux.  On  la  prend 
sur  un  autre  chapitre  : 

D.  N'avez-vous  pas  reçu  de  Paris  dilTérentcs  lettres,  datées 
des  premiers  jours  du  moin  d'août  1792,  et  dont  le  style 
rcspiroit  te  plus  grand  attachement  pour  le  tyran  et  le  régime 
infâme  du  despotisme,  et  donnez-nous  le  nom  de  la  personne 
qui  TOUS  écrivoil  à  cette  époque? 

R.  Je  me  souviens  imparfaitement  d'avoir  reçu  les  lettres, 
mais  il  répugne  à  mon  cœur  de  désigner  les  personnes  qui 
m'ont  écrit'.... 

Raclet  avait  été  en  correspondance  avec  le  mari  et  la 
femme;  mais,  «  comme  il  avoit  loujours- été,  disait-il, 
danslesensde  la  Révolution,  ses  lettres  n'avaient  pu  res- 
pirer que  le  même  sentiment*.  » 

BocQUENET  niait  toute  correspondance. 

Les  débats  n'établirent  pas  davantage  le  fait  de  cette 
correspondance  pouraucundes  accusés,  mais  on  se  pas- 
sait de  preuves  : 

-    «t  \  regard  de  la  femme  Thomassin,  dit  le  Bulletin^ 
quoique  l'on  n'ait  pas  trouve  chez  elle  des  correspon* 

I .  AKbircs,  W  M5,  douicr  193,  l"  jpirtJa,  piè»  3B. 


456  GHAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

dances,  Ton  ne  peut  raisonnablement  la  regarder  commo 
Tamie  de  la  Révolution,  parce  qu'elle  est  sœur  et  fille 
d'émigrés,  et  que  toute  sa  famille  sert  sous  les  drapeaux 
des  despotes.  Cette  jeune  femme  n'a  pas  senti  combien 
la  Révolution  pouvoit  lui  être  favorable  :  car  ce  qui  doit 
combler  les  vœux  d'une  mère,  c'est  de  donner  des 
citoyens  à  la  République  et  de  multiplier  le  nombre  des 
bommes  libres.  »  —  C'est  pour  cela  qu'on  l'envoyait  à 
l'échafaud  ! 

Elle  y  alla  avec  son  mari  et  ses  deux  autres  co-accusés, 
avec  Fougère t,  avec  Lastic  ;  —  Schemel,  Uugard  et  Made- 
leine With  ayant  été  acquittés  ^ 


24  floi-éal  :  accusés  de  divers  d(5|)ai*temcnts  ;  25':  trois  fermiers  génénux 
oubliés.  Mme  Douel  appelée  comme  témoin  et  jugée,  séance  tenante,  comme 
coupable.  Un  bussard  peu  républicain  ;  26  :  précipitation  des  mises  en 
jugement. 

Le  24  floréal  (15  mai)  une  fournée  de  province  des 
plus  mêlées  :  Jacques-Amable-Gilbert  Rollkt  d'âvaux, 
ancien-président  de  la  sénéchaussée  de  Riom,  et  sa 
femme  Adrienne-Françoise  de  Yillâine,  André  Louher, 
de  Puyredan  (Allier);  Jean-Raptiste Ubelski,  de  Dieppe; 
Joseph  Lanloup,  des  Cdles-du-Nord  :  sans  aucun  rapport 
les  uns  avec  les  autres;  ils  sont  accusés  de  «  manœu- 
vres et  de  correspondances  révolutionnaires  et  d'avoir 
conservé  tous  les  signes  et  hochets  du  fanatisme'.  )> 

L'instruction  avait  dû  réunir  les  pièces  les  plus  dis- 
parates. 

1.  Archives,  W  363,  dossier  703,  2*  partie,  pièces  138-140. 

2.  Archives,  W  364,  dossier  790.  Bulletin,  n*>*  88  et  80. 


ROLLET  D'AVAUX  ET  SA  FEMME,  LOUHER,  UBELSKI.       437 

On  demande  à  Rollet  d'Avaux  s'il  a  correspondu  avec 
Bonnal,  ex-évêque  de  Clermont,  émigré?  —  Non,  et 
Donnai  n*est  pas  émigré. 

S'il  n*a  pas  voulu  allumer  le  feu  de  la  guerre  civile 
par  le  fanalisme  dans  son  département?  —  Non,  d'autant 
plus  que,  depuis  le  mois  de  novembre  1791,  il  en  est 
parti  et  n'y  est  pas  retourné. 

Mais  on  avait  contre  lui  et  contre  sa  femme  des  lettres 
que  l'on  se  proposait  d'exploiler  *. 

Louher  était  aussi  en  cause  pour  des  lettres  qu'il  avait 
reçues.  Dans  Tune  on  lui  demande  un  certain  nombre 
d'exemplaires  de  l'addition  au  catéchisme  de  Bourges  : 

Tous  ne  lisent  pas  les  écrits  lumineux  de  nos  évoques  (et 
n'ont  pas  les)  moyens  de  se  les  procurer  (4  mai....)*. 

Dans  une  autre  : 

Nous  voilà  donc  avec  des  pasteurs  qui,  sans  doute,  recon- 
noissent  Tévéque  intrus.  Âh  !  Monsieur,  que  va  devenir  la  foi 
catholique?  Le  présent  est  bien  affligeant,  mais  la  suite'!... 

Ubelski  avait  correspondu  avec  Forester,  domicilié  en 
Angleterre,  a  pour  la  régie  de  ses  biens,  comme  citoyen 
françoisel  son  parent»  :  il  ne  lui  avait  pas  envoyé  défends^. 

Joseph  Lanloup  (soixante-cinq  ans),  ex-noble  de  Bre- 
tagne, réduit  un  peu  à  la  portion  congrue,  prit  tant  de 
soucis  de  ses  moyens  de  vivre,  qu'il  en  perdit  la  vie  : 

Et  propter  Yilain  yitaï  perdere  causas. 

11  avait  écrit  à  sa  ménagère  : 


1.  Archives,  Vf  5G4,  dossier  796,  pikc  5a. 

2.  /6t<f.,  pièce  69. 

3.  Ibid.f  pièce  102. 

4.  Ibid,^  pièce  103. 


458  CDAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

Je  vous  recommande,  ma  chère  Jeannette,  de  continuer 
d'avoir  bien  soin  de  Tintéricur  de  ma  cabane,  de  garder  par 
devers  vous  toutes  les  clefs,  de  ne  les  confier  à  personne. 

Jean  m'a  mandé  que  vous  aviez  élevé  beaucoup  de  volailles 
et  de  canards.  Vendez  tous  ces  animaux,  ils  sont  trop  dispen. 
dieux....  Vous  pouvez  seulement  garder  six  poules  et  un 
coq,  trois  canes  et  un  canard  pour  entretenir  la  race,  mais 
rien  de  plus,  parce  que  mon  blé  noir  me  produira  quelques 
moyens  de  subsistance  dont  j'ai  plus  de  besoin  que  de  poules 
ou  de  canards. 

Je  vous  recommande  de  donner  à  la  nourrice,  dès  qu'elle 
le  requerra,  ce  dont  elle  pourra  avoir  besoin  de  la  maison, 
sMl  s'y  trouve. 

Il  ajoute  des  recommandations  pour  son  blé  : 

Ne  vous  pressez  pas  ;  attendez  que  le  temps  en  améliore 
le  prix. 

Je  vous  recommande  expressément  d'avoir  les  yeux  bien 
ouverts  dans  tout  ce  que  vous  ferez,  et  surtout  de  chasser  de 
vous  toute  distraction.... 

Je  finis,  ma  chère  Jeannette,  en  vous  priant  de  m*aider 
aussi  de  vos  bonnes  prières,  nous  avons  tous  besoin  de  la 
protection  de  la  divinité,  car  les  temps  sont  mauvais  et  le 
deviendront  encore  plus.  Ainsi,  prenons  patience  et  recou- 
rons à  Dieu. 

Croyez-moi  votre  serviteur.  De  Lanloup*. 

Il  lui  avait  écrit  encore  pour  son  blé  : 

En  général,  vous  vendrez  pour  de  l'argent  comptant  le  plus 
que  vous  pourrez,  et  ceux  qui  payeront  en  papier  payeront  le 
double  (Paris,  ce  2  novembre  1793'). 

Il  avait  donné  pareils  ordres  à  un  de  ses  laboureurs, 
Yves  Lebihon,  maire  de  sa  commune,  qui  faillit  lui  être 

1.  Ardiivcs,  ibid,,  pièce  C.  Cf.  pièce  5  :  Recomuiandations  analogues  à  la 
citoyenne  Martin,  cuisinière  nu   manoir  de  Lanloup,  près  Saint-Brieuc. 

2.  Ibid.f  pièce  1 . 


JOSEPH  DE  LANLOUP.  439 

associé  comme  complice  pour  dépréciation  des  assignats 
et  pour  une  autre  chose  encore  : 

Tu  qualifiois  Lanloup  de  comte,  lui  dit  le  juge  du  tribunal 
de  Saint-Bricuc  ;  puisque  tu  étois  maire  de  la  commune,  tu 
n'as  pas  pu  ignorer  les  lois  * . 

L'accusateur  public  tonne  contre  tous  ces  grands  cou- 
pables. 

Parmi  les  lettres  trouvées  chez  d'Avaux  il  y  en  avait 
une  sous  forme  de  lettre  de  change  ainsi  conçue  : 

A  vingt  jours  de  date»  je  payerai  au  roi  de  France  la 
somme  de  tout  mon  sang  pour  le  recouvrement  de  sa  liberté 
et  de  sa  personne,  sans  préjudice  aux  droits  contre  les. 
coquins  qui  l'ont  humilié,  les  scélérats  qui  l'ont  outragé  et 
les  Jacobins  qui  ont  voulu  l'assassiner. 

Bruxelles,  ce  25  mai  1791. 

«  Cette  échéance,  dit  l'accusation,  forçant  un  peu  la 
date,  était  bien  pour  le  20  juin,  époque  de  la  fuite  du 
tyran  ;  »  et  puis  on  avait  trouvé  chez  d'Avaux  «c  le  signe 
de  la  Vendée,  ce  cœur,  que  tous  les  conspirateurs  avoient, 
et  autres  emblèmes  de  contre- révolution.  » 

Ubelski,  malgré  ses  dénégations,  restait  accusé  d'avoir 
envoyé  des  fonds  à  un  parent,  en  Angleterre. 

Lanloup  (c'était  incontestable)  préférait  vendre  son  blé 
argent  comptant  et  à  bas  prix,  qu'à  prix  meilleur  contre 
des  assignats. 

Louher,  étant  sur  le  point  de  marier  son  fils,  avait 
reçu  d'un  prêtre  émigré  une  lettre  où  on  lui  disait: 
tf  Je  désire  que  celte  union  soit  faite  par  un  prêtre 
intact  » ,  et  encore  :  »  Ne  soyez  pas  inquiet  de  l'avenir;  il  y 

i.  Archives,  W  564,  dossier  796,  pièce  8. 


440  CIIAP.  XXXIV.  —  FU)RKAL  (TROISIÈME  DfXADE). 

a  apparence  que  .le  système  actuel  touche  à  sa  fin  ;  » 
et  puis  on  avait  trouvé  chez  lui  des  ouvrages  contre- 
révolutionnaires. 

En  vain  prétend-il,  dit  raccusateur  public  dans  son  réqui- 
sitoiret  qu'il  les  tenoit  de  ses  frères,  qu'il  ne  croyoit  plus  à 
leur  existence,  que  le  lieu  (les  commodités)  où  ces  ouvrages 
avoient  été  découverts  désignoit  assez  le  peu  de  cas  qu'il  fait 
de  ces  écrits.  Le  vin  de  Malaga,  les  bulles  du  pape,  qui 
accompagnoient  ces  productions  contre-révolutionnaires , 
annoncent  assez  que  ces  écrits  étoient  en  réserve  pour  en 
faire  usage  lorsque  les  circonstances  y  autoriseroient*. 

Est-il  besoin  de  dire  que  tous  furent  condamnés  l\ 
mort? 

Quatre  accusés  dans  Tautre  salle  :  deux  acquittés, 
deux  condamnés  ^ 

L'audience  du  25  (14  mai)  fut  marquée  par  un  inci- 
dent caractéristique. 

Trois  fermiers  généraux,  Charles- Adrien  Prévost- 
d'Arlincourt,  Jean-Claude  Douet  et  Louis  Mercier,  qui 
avaient  échappé  à  la  fournée  du  19,  étant  dans  d'autres 
prisons,  mais  qui  avaient  été  bientôt  découverts  ot 
repris,  comparaissaient  devant  le  tribunal,  et  avec  eux 
Jacques  Yel,  procureur  au  parlement  de  Paris,  et  Louis- 
Antoine  Caterxeau,  ditCASTELNAULT,  ex-clcrc  de  notaire, 
employé  au  bureau  de  la  liquidition'. 

Yel  niait  toute  correspondance  criminelle.  Cependant, 
ajoutait-il,  c  il  avait  écrit  une  lettre  au  nommé  Chabron 
de  Bigny,  ex-marquis,  dans  laquelle  il  doit  se  trouver 

1.  Bulletin,  n»  89,  p.  350. 

2.  Voyez  «u  Journal  à  la  fin  de  ce  Toliiine. 

3.  ArchÎTCs,  W  365.  dossier  800;  Bulletin,  n»»  80  et  00. 


TROIS  FERMIERS  GÉNÉRAUX,  DOUET,  ETC.  441 

plusieurs  termes  aristocratiques  qu'il  n'y  avait  insérés 
que  pour  le  sonder  et  paraître  conforme  à  ses  prin- 
cipes. »  Le  prochain  retour  de  Condé  dont  il  lui  disait 
tenir  la  nouvelle  de  Castelnault,  son  beau-frère,  n'était 
a  qu'un  fagot  de  sa  part  »  ;  son  beau-frère  ne  lui  avait 
rien  écrit  de  semblable.  Castelnault  (de  son  vrai  nom, 
Caterneau)  disait  en  effet  n'avoir  écrit  à  Ycl  que  des 
lettres  de  famille;  maison  le  soupçonnait  d'avoir  servi 
les  émigrés  dans  son  bureau. 

Pour  les  trois  fermiers  généraux  il  ne  s'agissait  que 
de  les  associer  au  sort  de  leurs  collègues  ;  et  pour  cela 
cette  simple  note  était  remise  au  juge  instructeur,  avec 
les  noms  de  chacun  d'eux  : 

1.  Demander  s'il  n'a  pas  été  du  bail  de  David  , 

2.  S'il  n'a  pas  participe  aux  dilapidations  des  finances 
conjointement  avec  ses  collègues; 

5.  S'il  n'a  pas  participé  à  la  falsification  du  tabac  ^ 

L'accusateur  public  eut  bientôt  dressé  son  acte.  Les 
fermiers  généraux  étaient  c  ennemis  de  l'égalité  par 
état  et  par  principes  »,  «  sangsues  du  peuple  »,  «  char- 
gés de  tous  les  crimes  possibles  :  vol,  assassinat,  empoi- 
sonnement du  peuple,  »  etc.  Caterneau  avait  sollicité 
le  payement  de  sommes  dues  à  des  émigrés;  Yel,  dans 
une  lettre  où  l'accusateur  public  ne  voulait  voir  ni 
flagorneries  feintes  ni  c  fagot  »,  s'associait  à  un  doute 
qu'une  opération  fût  terminée  avant  le  retour  de  M.  le 
prince  de  Condé  à  Paris,  et  il  saluait  en  terminant 
par  cette  formule  :  c  Je  suis^  malgré  les  principes  de 
notre  nouvelle  constitution,  M.  le  marquis ,  votre  très- 
humble  serviteur j  Yel.  » 

i.  ArfliiTe!«.  W  3(15,  dossier  SOO,  piêc«  3. 


4i-2  CllAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

En  outre,  c<  des  chapelets,  des  christs,  des  reliques  de 
saints,  des  fleurs  de  lys,  réservés  dans  un  pot  trouvé  dans 
le  domicile  des  accusés,  indiquoient  assez  quelles  étoient 
leurs  opinions  et  combien  elles  contrastoient  avec  les  prin- 
cipes révolutionnaires.  »  Mais  voici  l'incident  sur  lequel 
le  procès  de  Fouquier-Tinville  a  donné  plusieurs  détails. 

Pendant  le  cours  du  débat  on  interrogea  M.  Douet  sur 
un  fait  qu'il  ignorait.  Il  répondit  que  sa  femme,  détenue 
à  la  Force,  pourrait  peut-être  donner  quelques  instruc- 
tions sur  ce  point.  On  l'envoya  chercher  ;  elle  fut  enten- 
due, rangée  au  nombre  des  accusés  et  guillotinée  avec 
eux.  Mme  Douet  avait  eu  la  pensée  de  laisser  par  un 
testament,  dont  on  trouva  copie  sur  elle,  quelques  legs 
à  Dietrich,  maire  de  Strasbourg,  condamné  par  le  tri- 
bunal révolutionnaire  le  8  nivôse  an  H,  et  au  duc  du 
Châtelet,  également  condamné  le  23  frimaire  an  IP. 
Laissons  le  fait  :  que  dire  de  cette  mise  en  jugement? 

La  voici  telle  qu'elle  nous  est  donnée  par  le  procès- 
verbal  d'audience  : 

Attendu  encore  qu'il  résulte  des  pièces  lues  par  Tacllisa- 
teur  public  que  Douet,  l'un  des  accusés,  non  content  des 
dilapidations,  etc.,  cntrctenoit  encore  une  correspondance 
criminelle  avec  les  ennemis  extérieurs  de  la  République, 
dans  laquelle  correspondance  il  paroit  que  sa  femme  avoit  la 
plus  grande  part,  Taccusateur  public  requiert  et  le  tribunal 
ordonne  que  mandat  d'aiTét  sera  à  l'instant  décerné  contre 
la  femme  Douet. 

La  femme  Douet,  amenée  au  tribunal,  est  interrogée  sur 
son  âge,  etc.: 

Marie-Claude  Batailhé-Francès ,  femme  Douet,  âgée  de 
soixante  ans. 

1.  Procès  Fouquiei\  n*  41,  3*  déposition  de  Thirriet-Grandpré. 


Madame  douet,  témoin,  accusée,  condamnée.       445 

L'accusateur  public  requiert  et  le  tribunal  ordonne  qu'at- 
tendu qu'il  résulte  de  l'instruction  du  procès  que  la  femme 
Douet  a  entretenu  des  intelligences  et  correspondances  avec 
plusieurs  cimemis  intérieurs  et  extérieurs  de  la  République, 
et  notamment  avec  les  infâmes  Dietrich  et  du  Châtelet... 
ordonne  qu'elle  sera  à  l'instant  classée  au  nombre  des  autres 
co-accusés  pour  être  jugée  avec  eux  par  un  seul  et  même 
jugement  \ 

Fouquier-Tinville  savait  ménager  le  travail  de  ses 
agents  et  le  temps  du  tribunal  ! 

Caterneau  ou  CaslelnauU  seul  fut  acquitté. 

Dans  Tautre  section,  parmi  des  accusés  fort  divers,  et 
fort  diversement  inculpés,  citons  seulement  ce  militaire 
et  son  interrogatoire  : 


1.  Archifos,  W  365,  dossier  809,  pièce  42.  CF.  Bulletin,  n««  89  et  90,  p. 
550  et  360.  —  Voici,  avec  un  billet  du  26  novembre,  insignifiant,  les  deux 
seules  lettres  que  l'on  ait  au  dossier  à  la  charge  de  Mme  Douet  : 

Ce  8  avril  1790. 

J*ay  reçu  avant  bicr,  ma  chère  et  bonne  amie,  les  trois  rescriptions  que  vous 
avci  eu  la  bonté  de  m'envoyer,  montant  ensemble  à  la  somme  de  5552  livres. 
Que  de  peines  j*ai  données  à  II.  Douet  et  à  vous,  et  que  de  remerciements  je 
vous  dois  à  Tun  et  à  l'autre  !  Aussi  voulois-je  vous  les  éviter  :  car  j'avois  mandé 
à  ma  fille  de  m'envoyer  mon  argent  par  la  poste,  ne  croyant  pas  qu'il  fût  possi- 
ble de  l'avoir  par  Paris.  U  a  fallu  l'activité  de  l'amitié  pour  me  le  faire  passer  sans 
qu'il  m'en  coûte  rien. 

....  Je  ne  suis  pas  assez  habile  pour  voir  si  la  constitution  nouvelle  rendra  les 
générations  futures  plus  heureuses  que  celles  qui  nous  ont  devancées,  mais  il  me 
paroît  bien  certain  que  la  génération  actuelle  sera  aussi  malheureuse  qu'on 
peut  l'être,  parce  que  le  grand  ébranlement  qu'elle  a  eu  se  fera  sentir  pendant 
longues  années  (t6id.,  pièce  8). 

Ce  11  juin  1790. 

Sans  plume,  sans  encre,  il  faut,  mon  amie,  que  du  château  mal  en  ordre  de 
mon  mari  je  vous  témoigne  combien  je  suis  fichée  de  vous  avoir  causé  de  l'in- 
quiétude. 

....  Je  vais  mander  au  sieur  Vinct  de  vous  renvoyer  les  quittances  et  même 
les  lettres  où  vous  lui  annonces  la  réception  de  l'ai*gent  que  vous  avei  eu  la 
bonté  de  recevoir  pour  moi.  Cette  manière  qui  ne  laissera  pas  de  trace  sera  la 
meilleure. 

Que  de  maux  je  prévois  pour  la  France  I  je  plains  le  Roi,  je  plains  M.  Necker 
de  tout  mon  cœur.  Les  papiers  publics  sont  effrayants  {ibid,,  pièce  7). 


444  CHAP.  XXXIY.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

Picrre-Agricol  Sagny,  vingt-huit  ans,  hussard  au 
6'  régiment. 

D.  Le  29  germinal  dernier  n'a-t-il  pas  dit  que  le  roy  de 
Prusse  alloit  venir,  qu'il  ëpouseroit  Elisabeth?  S*il  n'a  pas 
crié  Vive  le  roi  et  chante  la  chanson  0  Richard^  d  mon 
Roy  y  et  ce  à  Noyon  et  pourquoi  il  y  alloit? 

R.  Qu'il  alloit  à  Noyon  pour  retirer  un  enfant  qu'il  y 
avoit  à  l'hôpital  et  qu'il  y  a  tenu  les  propos  ci-dessus  énon- 
ces et  chanté  la  chanson. 

D.  Pourquoi  il  a  tenu  ces  propos? 

R.  Parce  qu'il  a  toujours  été  royaliste  et  qu'il  n'a  jamais 
été  républicain. 

D.  S'il  a  un  défenseur? 

Il  n*en  avait  guère  besoin  après  cet  aveu. 

Le  26  (15  mai),  autre  fournée  comprenant  des  accusés 
les  uns  de  Bitche,  les  autres  d'Arles  ou  de  Nîmes*.  Mais 
ce  que  je  veux  signaler  ici,  ce  n'est  pas  seulement  cet 
amalgame  de  gens  qui  ne  se  sont  jamais  vus,  réunis  sur 
les  mêmes  bancs  pour  des  faits  qui  leur  sont  réciproque- 
ment étrangers  :  cela  est  devenu  habituel  et  comme 
forcé  depuis  celte  loi  de  germinal  qui  envoie  au  tribu- 
nal révolutionnaire  de  Paris  des  prévenus  de  tous  les 
points  de  la  France.  Ce  que  je  veux  signaler,  ce  sont 
les  bizarreries  et  les  irrégularités  de  la  procédure. 

L'acte  d'accusation  comprenait  neuf  accusés  :  huit  des 
deux  principales  origines  marquées  plus  haut;  et  le 
neuvième,  P.  J.  Perrin,  fonctionnaire  public,  né  dans  les 
Bouches-du-Rhône,  et  résidant  à  Annecy.  Il  fut  présent 
avec  les  huit  autres  à  l'audience;  mais  le  procès-verbal 

1.  Archives,  W  366,  dossier  814  (815),  et  Bulletin,  n**  91  et  93.  Voyez  pour 
le  âèinW  au  Journal,  à  la  fin  du  yoliime. 


1"  PROCÈS  DE  FRETTEAU,  LE  CURÉ  ROUSSELET,  ETC.      AAb 

constate  qu'il  fut  retiré  du  procès,  les  pièces  n'étant  pas 
arrivées*  :  et  il  n'en  avait  pas  moins  été  mis  en  juge- 
ment. Les  huit  autres,  malgré  leur  diversité  d'origine, 
furent  compris  dans  la  même  déclaration  du  jury.  L'un 
fut  acquitté;  les  sept  autres  condamnés  par  deux  juge- 
ments distincts  :  le  premier  rendu  contre  ceux  de  Bitche, 
les  second  contre  ceux  d'Arles  et  de  Nîmes*. 


VI 

27  floréal  :  acquittement  de  l'ancien  conseiller  Frelleau,  du  curé  I^ebvre,  de  la 
Teu?e  Brochant;  28  :  Tartisan  Dcligny  et  le  prêtre  Rougane;  29  :  un  ennemi 
du  divorce;  ce  qu*il  en  coûtait  pour  avoir  préféré  Raiïet  à  Hanriot. 

1.  Salle  de  la  Liberté  :  neuf  accusés  pour  les  motifs 
les  plus  divers  : 

Emmanuel-Marie-Michel-Philippe  Fretteau  ,  ancien 
conseiller  au  parlement  de  Paris,  député  aux  Ëtats  géné- 
raux, puis  juge  au  tribunal  du  II""  arrondissement  de 
Paris,  domicilié  à  Vaux-le-Penil,  dont  il  était  jadis  sei- 
gneur, et  Onuphre  Lefebvre,  curé  de  cetle  paroisse, 
étaient  accusés  à  l'occasion  de  rassemblements  excités 
en  ce  lieu  par  la  clôlurc  des  églises,  ce  2  à  3000  fanati- 
ques »  des  environs,  dont  les  églises  avaient  été  proba- 
blement fermées,  s'étaient  réunis  à  Vaux,  dont  l'église 
était  encore  ouverte.  Fretteau  réduisait  ce  rassemble- 
ment à  environ  1200  personnes,  femmes  et  ûlles  sur- 
tout :  un  rassemblement  «  sans  tumulte  et  sans  bruit  », 
cela  en  dit  le  caractère.  Loin  d'y  provoquer,  il  avait; 
donné  un  conseil  de  natureàréviterpourl'avenir:  c'était 

i.  Archives,  W366,  dossier  814  (815),  pièce  72. 

2.  Jbid. ,  pièces  74  et  75. 

3.  /6iV/.,  dossier  815  (81G],  Bulletin,  n«'  93  et  94. 


440  CDAP.  XXXIY.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

de  ne  plus  sonner  les  cloches  et  de  faire  les  offices  à 
d'autres  heures  pour  dérouter  les  élrangers*. 

Le  cure  de  Vaux  ne  les  attirait  pas  davantage  :  vrai 
curé  constitutionnel,  fonctionnaire  public,  et  ne  se  sou- 
ciant pas  de  faire  plus  que  sa  besogne,  il  afGrmait 
qu'il  n^avait  administré  les  sacrements  qu^à  ceux  de  sa 
paroisse  ;  on  peut  même  se  demander  s'il  avait  fait  toute 
sa  besogne  :  il  déclarait  qu'en  1794  il  n'avait  pas  fait 
faire  la  première  communion*. 

Pierre-Louis  Rousselet,  ex-bénédiclin,  curé  de  Danne- 
ma rie-des-Fou laines  (Seine-et-Marne), ne  se  diminuait  pas 
à  ce  point-là.  Il  avait  fait  faire  la  première  communion 
aux  enfants  de  sa  paroisse,  et  quant  aux  étrangers,  sur 
lesquels  on  l'interrogeait  aussi,  il  répondait  qu'il  avait 
pu  lui  en  venir  à  Pâques;  qu'en  leur  administrant  les 
sacrements,  il  ne  leur  avait  pas  demandé  qui  ils  étaient*. 

Antoine-Louis  Lautigue,  curé  de  Fontcnay-aux-Roses, 
et  Pierre  Gravier,  «  ancien  secrétaire  du  tyran  »,  se  trou- 
vaient rapprochés  dans  ce  procès  commun  par  les  senti- 
ments ou  les  propos  contre-révolutionnaires  qu'on  leur 
prêtait.  On  les  accusait  d'avoir  dit  que  les  Autrichiens 
auraient  raison  des  volontaires  avec  des  pommes  cuites. 
Us  niaient  ces  propos  :  et  Larligue  déchargeait  Gravier 
en  disant  qu'il  ne  l'avait  entendu,  ni  lui  ni  ses  Glies, 
chanter  des  chansons  inciviques  ;  il  ajoutait  du  reste  qu'il 
ne  les  avait  pas  vus  depuis  trois  ans  ;  et  comme  on  lui 
demandait  si  depuis  le  10  août  il  avait  dit  des  prières 
pour  le  «  ci-devant»  tyran,  il  répondit  négativement*. 


1.  Arcliivcs,  ibûi.,  !'•  partie,  pièce  20. 

2.  Ibid.,  pièce  24. 

3.  Ibid. 

4.  Ibid.,  2«  pvlie,  pièce  18. 


MOREÂU,  AUBISSE,  BÉZARD,  LA  VEUVE  BROCHANT.        447 

Théodore  Moreau  avait  à  se  défendre  d'avoir  été  un 
des  agents  de  Dumouriez.  Enrôlé  au  S""  bataillon  des  vo- 
lontaires de  Seine-et-Oise,  nommé  capitaine,  adjoint  aux 
adjudants  généraux  à  l'armée  du  Nord,  il  y  était  reslé 
jusqu'au  moment  où  le  général  Houchard  lui  signiGa 
son  congé.  Il  en  demanda  les  raisons  au  ministère  :  on 
n'en  savait  rien,  on  l'invita  à  relourncr  à  son  poste.  11 
allait  s'y  rendre  quand  on  l'arrêta. 

Les  raisons  de  son  congé  étaient  sans  doute  celles  qui 
le  Orent  renvoyer  devant  le  tribunal  révolutionnaire.  On 
soupçonnait  qu'au  moment  de  la  trahison  de  Dumouriez 
il  avait  eu  la  pensée  de  fuir  avec  lui.  Il  s'en  expliqua 
dans  son  interrogatoire  S  el  plus  au  long  dans  un  précis 
où  il  expose  loute  l'affaire*.  Restait  à  faire  agréer  l'expli- 
cation du  tribunal. 

J.-B.  AcBissE,  ci-devant  feudisle,  était  accusé  d'in- 
trigues aristocratiques  et  de  complicité  avec  la  faction 
Brissot*. 

Charles  Bëzard  avait  fait  passer  de  l'argent  à  Montpel- 
lier. Il  possédait  depuis  trente-cinq  ans  une  maison  de 
commerce  qui  avait  son  siège  en  cette  ville  et  un 
comptoir  à  Barcelonne.  Depuis  dix  ans  qu'il  était  à  Paris, 
il  ne  s'en  occupait  plus,  mais  il  y  avait  des  intérêts.  La 
connexité  des  deux  maisons  de  Montpellier  et  de  Barce* 
lonne  faisait  que  des  fonds  étaient  fréquemment  envoyés 
de  l'une  à  l'autre.  Ce  n'est  pas  lui  qui  avait  fait  le  der- 
nier envoi,  qui  était  incriminé. 

En  dernier  lieu,  une  vieille  femme  de  soixante-dix-huit 
ans,  Ëlisa  Le  Chanteur,  veuve  de  BroghaxNT,  ancien  notaire. 


1.  Archives,  W  566,  dossier  815  (816),  pièce  40. 

2.  Jlfid. f^ihce  41. 

3.  Ibid.,  pièce  42. 


448  aiAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

On  avait  Irouvé  chez  elle  des  écrits  fanatiques  (livres  de 
piété)  et  ce  qu'on  appelait  des  «  signes  de  royauté  », 
quelques  images  ou  autres  objets  de  caractère  royaliste, 
provenant  de  son  mari  et  oublies,  disait-elle,  dans  quel- 
que coin'  :  cela  suffisait  cependant  pour  la  perdre,  et 
Dumas  écrivait  de  sa  main  sur  la  chemise  de  son  dossier 
qu'il  adressait  à  Taccusateur  public  : 

En  accusation^  et  promplement. 

DuaiAS*. 

Soixante-dix-huit  ansl  II  fallait  se  presser. 
Néanmoins,  on  trouve  dans  ce  dossier  cette  autre  note  : 

La  veuve  Brochand,  âgée  de  78  ans,  est  janséniste  et  fana- 
tique, mais  ne  me  pnroit  point  contre-révolutionnaire. 

Elle  est  fort  estimée  dans  sa  section,  où  elle  fait  beaucoup 
de  bien. 

Le  citoyen  Corfinal  pense  de  même. 

Les  pièces  à  conviction  ne  disent  rien'. 

Entre  tous  ces  accusés  il  en  est  un  que  Fouquier- 
Tinville  poursuivit  tout  particulièrement  dans  son  acte 
d^accusation,  c'était  Fretleau,  si  populaire  quand,  avec 
d'Éprémesnil,  le  19  novembre  i  787,  il  appuyait  le  duc 
d'Orléans  qui  protestait  contre  les  nouveaux  impôts  et 
réclamait  pour  les  états  généraux  seuls  le  droit  de  les 
voter,  mais  devenu  constituant  depuis.  L'accusateur 
public  (Naulin,  qui  remplaçait  Fouquier-Tinville*)  le 
reprit  sur  ces  rassemblements  des  fanatiques,  disons 
des  fidèles  des  environs  qui  venaient  chercher  la  messe 


1.  Archives,  ibid.,  !'•  parlic,  pièces  74  et  75. 

2.  Ibid.,  pièce  75. 

3.  Ibid.,  pièce  84. 

4.  Ibid.i  pièce  20. 


ACQUITTEMENTS  ET  CONDAMNATIONS.  449 

à  Vaux-le-Penil,  et  lui  demanda  ce  qu'il  avait  fait  pour 
rempécher  ;  et  lui,  ajoutant  un  trait  nouveau  aux  expli- 
cations qu'il  avait  données  devant  le  juge  instructeur, 
répondit  qu'il  avait  <  conseillé  de  dire  roffice  à  cinq 
heures  du  matin,  au  soleil  levant,  comme  cela  se  prati- 
quoit  dans  la  naissance  du  catholicisme»;  et  Taccusaleur 
public  répliquait  : 

((  Mais  toutes  les  mesures  dont  vous  nous  entretenez  ne 
sont  que  des  modifications  de  fanatisme:  c'étoit  la  suppres- 
sion entière  du  culte  dont  il  falloit  s'occuper  et  qu'en  citoyen 
soumis  aux  lois  de  votre  patrie  vous  deviez  provoquer.  En 
travaillant  à  la  destruction  du  culte  catholique,  vous  exécu- 
tiez les  décrets  salutaires  de  la  Convention,  vous  attaquiez  le 
mal  dans  sa  source  et  tout  trouble  cessoit  avec  la  cause'.  » 

Et  comme  Fretteau  alléguait  <  qu'il  y  a  sept  ans,  à 
la  place  des  jurés,  il  dcmandoit  une  conslitution  libre 
et  républicaine,  »  un  juré,  intervenant,  dit  : 

a  Avoir  demandé  il  y  a  sept  ans  une  constitution  républi- 
caine ne  prouveroit  pas  que  vous  fussiez  l'ami  de  la  constitu- 
tion sanctionnée  par  le  peuple;  et  en  vous  en  supposant  le 
partisan,  il  n'en  résulte  pas  moins,  de  votre  aveu,  que  vous 
avez  apitoyé  les  habitants  de  votre  commune  sur  la  piété 
naissante  de  la  primitive  église  *•  » 

Toutefois,  comme  il  affirmait  qu'il  avait  été  «  le  pre- 
mier à  blâmer  le  charlatanisme  de  cette  religion  et  les 
fables  ridicules  et  absurdes  par  lesquelles  les  prêtres 
s'efforçoient  de  la  dégrader  et  déshonorer,  »  on  l'ac- 
quitta'. On  acquitta  de  même  le  curé  de  son  village, 
Onuphre  Lefebvre,  accusé  d'avoir  provoqué  les  rassemble- 

1.  i^M/Ze/iii,  n*  93.  p.  371. 

2.  Ibid.,  n«  93.  p.  572. 

3.  Archives,  tbid.y  l"  partie,  pièces  27  cl_30. 

TRIB.  RÉVOL.  lU  29 


450  GHAP.  IXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

menls  que  Ton  a  vus  :  et  vraiment,  à  le  voir  tel  qu'il 
s'est  montré  dans  Tinterrogatoire  on  peut  jurer  qu'il 
n'était  pas  coupable.  On  acquitta  aussi  la  vieille  veuve 
Brochant.  La  recommandation  de  Coffinhal  l'emporta 
sur  l'impatience  homicide  de  Dumas.  Ces  signes  de  fa- 
natisme qu'on  l'accusait  d'avoir  conservés  en  sa  posses- 
sion, c'étaient  comme  l'accusateur  public  en  convint 
€  des  livres  anciens  de  religion,  ornés  de  planches  pré- 
cieuses, représentant  les  absurdités  du  fanatisme;  » 
mais  il  y  avait  celte  circonstance  (et  ici  on  reconnaît 
Tinfluence  de  la  note  visée  ci-dessus)  :  <  Outre  que 
l'accusée  est  d'un  âge  avancé  et  qu'elle  a  pu  ignorer 
avoir  en  sa  possession  de  semblables  gravures,  elle  jouit 
dans  sa  section  de  la  moralité  la  plus  révolutionnaire  \  » 

Les  six  autres  furent  condamnés'.  Leur  condamna- 
lion  ne  compensa  point  pour  Fouquier-Tinville  ci.^s 
acquittements.  Il  en  fut  profondément  irrité,  surtout  à 
l'égard  de  Fretteau  :  il  se  promit  bien  de  le  rattraper 
une  autre  fois  %  et  le  jugement  du  tribunal  le  servait  à 
souhait  :  Fretteau  avait  été  détenu  par  mesure  de  sûreté  ; 
le  tribunal  ordonna  «  qu'il  fût  reconduit  dans  la  maison 
d'arrêt  jusqu'à  la  paix  >  ;  et  quant  à  la  veuve  Brochant 
comme  il  ordonnait  qu'elle  fût  «  renvoyée  sous  la  sur- 
veillance de  sa  section  chez  elle,  où  elle  étoit  détenue  à  ses 
frais,  avant  de  passer  en  jugement,  i»  c'était  encore  une 
bonne  aubaine  pour  les  sans-culottes. 

Le  procès  jugé  dans  la  seconde  section  (salle  de 
l'Égalité)  nous  offre  une  irrégularité  analogue  à  celle  qui 

1.  Bulletin,  ¥  partie,  n'  94,  p.  376* 

2.  Archives,  W  366,  dossier  815  (816),  l'*  partie,  pièces  27, 30 et  72.  —  Selon  la 
déposition  deBeaulieu  au  Procès  deFonquier-Tinyille  (u«  48),  la  haine  personnelle 
du  juré  Girard  (et  non  Gérard)  fut  pour  beaucoup  dans  la  condaiBDation  de  Bezard. 

3.  Procèt  Fouquier,  n*  22,  p.  2* 


UN  COLLKUR  TROP  AMI  DE  L'UNITÉ  DU  POUVOIR.  451 

a  élé  signalée  à  la  date  du  19  ûoréal,  dans  le  procès  des 
fermiers  généraux,  et  c'est  sur  le  même  président  qu'elle 
retombe. 

Il  s^agissait  surtout  de  propos  contre-révolutionnaires  ^  ; 
il  y  avait  cinq  accusés:  J.-B.  Buret,  envoyé  par  l'accusa* 
tour  public  du  déparlement  de  l'Indre';  les  deux  frères 
Jean-Baptiste  et  François  Toulon,  par  le  comité  de  sur- 
veillance de  Montluçon';  Augustin-Marie  Morand,  par 
les  administrateurs  d'Avallon*  et  un  ex-bénédictin,  Phi- 
libert Pjllet,  curé  constitutionnel  de  Pougues  (Nièvre)  ^ 
Les  questions  posées  au  jury  sont  signées  Coffinal; 
mais  la  réponse  fait  défaut*.  —  11  faut  croire  qu'elle 
fut  afGrmative  pour  trois,  Buret  et  les  deux  frères  Tou- 
lon, car  ils  furent  condamnés. 

Le  28  (17  mai),  même  sorte  d'affaires,  mêmes  procé- 
dés, mêmes  résul  tats  :  six  d'un  côté,  cinq  de  l'autre;  tous 
de  diverses  provenances  \  Bornons-nous,  à  noter  ici  un 
condamné  de  chacune  des  deux  audiences  : 

Dans  la  salle  de  l'Égalité,  Timothée  Deligiiiy,  colleur 
de  papier  à  Rouen. 

Un  des  témoins,  le  citoyen  La  Roche,  peintre,  dépose  : 

Qu'il  y  a  environ  deux  ou  trois  jours,  étant  à  travailler  au 
théâtre  de  la  République  et  causant  avec  ses  camarades  où  il 
fut  récité  entre  eux  les  conquêtes  qu'avoient  &ites  nos 
armées,  le  citoyen  Deligny  auroit  dit  que  cela  ne  pouvoit  pas 
durer  comme  cela,  que  le  territoire  de  la  République  étoit 
trop  grand  pour  n'avoir  pas  un  chef;  qu'un  de  ses  camara- 


i.  Bulletin,  n»«  02  et  93. 

±  Archives,  W  366,  dossier  817,  pièces  32  et  38. 

3.  Ibid,,  pièces  47,  60  et  67.  —  4.  /ftiW.,  pièces  1  bis,  9  et  12. 

5.  Ibid.,  pièce  25.  —  6.  Ibid.,  pièce  81. 

7.  Archives,  W  366,  dossier  818  et  W  367,  dossier  819.  DulUUn,  n'^iKici  00, 


45^  CIIAP.  XXXIV.  -  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

des  lui  auroit  observé  que  dans  une  république,  il  n*y  avoit 
pas  d'autres  chefs  que  des  commandants  de  bataillons,  à  quoi 
ledit  Deligny  n'auroit  rien  répondu  K 

C'était  assurément  beaucoup  que  de  ne  pas  répondre; 
mais  Deligny,  dans  son  interrogatoire,  dit  : 

«  N'avoir  pas  tenu  ces  propos,  mais  avoir  dit  qu'il  croyoit 
qu'il  seroit  difGcile  que  la  République  Françoise  fût  régie 
sans  que  le  pouvoir  exécutif  fût  délégué  dans  la  main  d'un 
seul,  sans  cependant  lui  laisser  l'inviolabilité  \ 

Dans  la  salle  de  la  Liberté,  Claude  Rougane,  ancien 
curé  de  Ciermont-Ferrand,  âgé  de  soixante-dix  ans,  «  un 
des  plus  forcenés  fanatiques  contre-révolutionnaires  qui 
existent  au  sein  de  la  République  >,  dit  Fouquicr-Tin- 
villeMlse  reconnaissait  Tauteur  d'un  écrit  intitulé  :  Le 
7iouveau  cas  de  conscience  ;  il  avouait  qu'il  Favait  fait  im- 
primer et  distribuer,  et  il  affirmait  que  ses  ouvrages  et 
sa  conduite  n^avaient  jamais  tendu  qu'à  autoriser  le 
serment  d'égalité  et  de  liberté.  —  Mais  le  premier 
serment? 

R.  Que  l'Assemblée  constituante  et  la  Législative  n'ayant 
proposé  le  premier  serment  que  comme  une  condition  pour 
être  fonctionnaire  public,  son  opinion  a  été  de  vive  voix  et 
par  écrit  qu'on  ne  pouvoit  pas  le  préler. 

D.  Quel  a  été  le  motif  des  différents  voyages  qu'il  a  faits 
à  Paris  depuis  la  Révolution  et  quelles  senties  pei^onnes  qu'il 
a  fréquentées? 

R.  Que  comme  bon  patriote  il  y  venoit  pour  s'instruire  de 
nouvelles  et  d'ailleurs  pour  faire  imprimer  différents  écrits 


1.  Archives,  W  367,  dossier  810,  pièce  3. 

2.  Jbid.,  pièce  4. 

5.  Archives,  W  3G6,  dwtiér  818. 


LE  CURÉ  CLAUDE  ROUGANE.  455 

qu'il  a  composés  relativement  aux  affaires  politiques;  que 
pendant  TAssemblée  constituante  il  voyoit  diiîérents  évéques 
et  autres  députés;  que  pendant  les  Assombices  Législative  et 
Convention,  il  a  continué  à  voir  plusieurs  députés. 

Interpellé  de  nous  désigner  les  ouvrages  qu'il  a  com- 
posés. 

R.  Observations  réfléchies.  Extraits  importants.  Le 
décret  du  13  avril  mal  justifié.  V insuffisance  de  la  décla- 
ration de  M.  Vévèque  de  Clermont.  Ne  vous  y  fiez  pas.  Le 
masque  se  lève.  Adresse  aux  évêques.  Plainte  à  M.  Buck, 
Propositions  erronées,  extraites  de  différents  ouvrages. 
Difficultés  proposées.  Lettre  à  M.  Condorcet^  écrite  par  son 
ordrCy  etc.  Tous  lesquels  ouvrages,  ainsi  que  Le  nouveau 
cas  de  conscience  dont  a  été  parlé  ci-dessus,  portent  son 
nom  et  ont  été  imprimés,  à  l'exception  de  Ventés  hardies^ 
qui  ne  portent  pas  son  nom. 

D.  S'il  n'a  pas  calomnié  la  Révolution? 

R.  Non,  que  son  intention  n'a  jamais  été  que  de  dire  des 
vérités  utiles,  sans  ménagement  pour  personne. 

D.  Si,  dans  le  courant  de  cette  seconde  année  républicaine, 
lorsque  la  raison  reprenant  ses  droits  a  porté  une  foule  de 
prêtres  à  abjurer  leur  charlatanisme,  le  prévenu  n'a  composé 
un  ouvrage  ayant  pour  but  de  calomnier  cet  élan  de  la  raison 
et  de  prévenir  ses  lecteurs  contre  la  liberté,  l'égalité  et  la 
souveraineté  du  peuple? 

R.  Que  depuis  l'époque  qu'on  vient  de  lui  rappeler  il  n'a 
rien  écrit  sur  ce  sujet. 

A  lui  exhibé  une  pièce  formant  les  deux  feuillets  inférieurs 
d'une  plus  grande  feuille  écrite  en  entier. 

Le  prévenu,  après  l'avoir  examinée,  a  reconnu  qu'elle  étoit 
de  son  écriture  et  déclaré  que  c'étoit  le  fragment  d'une  lettre 
qu'il  se  proposoit  d'écrire  à  Chaumettc,  procureur  de  la  Com- 
mune, d'après  un  discours  prononcé  par  ce  dernier,  où  il 
avoit  dit  que  le  peuple  seroit  notre  Dieu  et  qu'il  ne  dcvoit 
pas  y  en  avoir  un  autre. 

D.  Si  dans  le  mois  de  juin  1793  il  n'a  pas  envoyé  (au 


454  CHAP.  XXXIV.  —  FLORÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

citoyen  Racine)'  une  lettre  contenant  une  prédiction  conli'o- 
révolutionnaire  pour  insérer  dans  son  journal? 

R.  Que  la  prédiction  dont  il  s'agit  est  la  pièce  en  vers  qui 
se  trouve  à  la  quatrième  page  du  fragment  de  lettre. 

A  lui  observé  que  lorsqu'il  nous  assure  être  patriote  il  ré- 
sulte de  ce  fragment  et  d'une  autre  pièce  intitulée  :  Règle  de 
conduite  sur  le  serment  de  la  République,  et  qu'il  a  reconnu 
dans  ce  moment  être  aussi  de  son  écriture,  qu'il  s'élève  d'une 
manière  indécente  contre  les  droits  du  peuple  et  l'égalité,  en 
ajoutant  à  ce  dernier  mot  le  nom  a  d'infâme  »  et  en  disant 
après  en  avoir  énoncé  le  principe  :  u  Tous  les  hommes  nais- 
sent et  demeurent  égaux  :  quelle  bassesse  impie'  !  » 

R.  Que  c'est  une  méprise  de  notre  part  ;  que  le  mot  infâme, 
joint  à  celui  d'égalité,  s'applique  à  d'Orléans  qui  avait  pris 
ce  nom  —  [explication  trop  ingénieuse]  —  et  qu'au  surplus 
son  objet  en  écrivant  cette  lettre  n'étoit  que  de  faire  sentir  à 
Chaumette  le  ridicule  de  son  discours,  ajoutant  que  le  mot 
de  bassesse  impie  tomboit  sur  Chaumette  et  sur  ce  qu'il  avoit 
dit  qu'il  n'y  avoit  d'autre  Dieu  que  le  peuple*. 

Donnons  un  échantillon  de  ces  doctrines  qui  menaient 
^1  IVîchafaud  : 

Règles  de  conduite  sur  le  serment  de  la  République, 

Ne  consulter  que  des  personnes  prudentes  et  modérées. 
Ne   point   se  décider,  d'après   des   répugnances  vagues, 

i.  Rédacteur  d'un  journal  intitulé  VAbrévialeur  (voyez  même  dossier, 
pièce  72),  lettre  où  il  lui  rcfube  a  l'insertion  de  la  prédiction,  ne  se  souciant  p.itt 
d'en  venir  aux  prises  avec  les  grands  meneui-s  et  faiseurs....  »  15  juin  1793. 

2.  Voici  ce  fragment  :  Tous  les  hommes  naissent  et  demeurent  égaux.  Quelio 
Iiassesse  impie,  quel  sot  et  dégoûtant  blasphème  1  N'aurez-vous  tant  fait  contre 
l'aristocratie  que  pour  lui  substituer  une  théocratie  si  terrible;  et  pourrez-vous 
n'en  avoir  rien  à  craindre? 

La  partie  supérieure  de  la  page  est  déchirée  :  et  au-dessus  de  ces  lignes  on  lit 
en  surcharge  : 

Et  qui  donc  aurait  pu  concourir  avec  vous  pour  lu  lui  procurer?  en  sorte  qu'un 
|H)urrd  dire  :  Chaumette  et  compagnie  disposent  de  la  divinité.  Le  prupfe  serti 
notre  Dieu  »,  etc.  (Airhivcs,  W  r>66,  dossier  818,  pière  00). 

3.  Ibifi.f  pièce  07. 


LE  CmÈ  CLAUDE  ROUGANE.  455 

d'après  les  déclamalions  de  quelques  personnes  plus  sélùes, 
plus  ardentes  qu'elles  ne  sont  instruites. 

On  peut  promettre  la  fldélité  à  la  République.  La  révolte 
est  criminelle  ;  les  révoltés  et  leurs  complices  sont  inexcu- 
sables. 

Mais  enfin  la  République  est  établie  :  la  résistance  dans  les 
lieux  au  moins  où  cette  République  domine  seroit  inutile, 
seroit  pernicieuse;  on  peut  et  on  doit  donc  s'y  soumettre  pro- 
visoirement. 

Les  droits  des  gens  reçus  surtout  en  Europe  autorisent  les 
sujets  à  se  soumettre  aux  conquérants,  même  aux  usurpa- 
teurs, à  leur  prêter  le  serment  de  fidélité.  On  cède  à  la  foi  ce; 
on  reconnoit  qu'il  faut  un  gouvernement.  Le  plus  défectueux 
est  préférable  à  l'anarchie,  source  intarissable  de  crimes,  de 
désordres  et  d'excès.  Reconnoitre  la  République  une  et  indi- 
visible, c'est  reconnoitre  que  la  France  ne  sera  pas  divisée  en 
plusieurs  républiques. 

Ëvidemment  il  en  avait  assez  d'une  ! 

Quant  à  la  liberté  et  à  l'égalité  il  faut  se  refuser  de  la 
reconnoitre,  s'il  étoit  question  de  l'égalité  religieuse  et  de  la 
liberté  dans  l'ordre  de  la  religion,  non  de  la  liberté  civile 
pour  le  choix  d'une  religion.  Mais  il  paroit  certain  qu'il  s'agit 
uniquement  de  la  liberté  et  de  régalité  civiles  et  politiques. 

Il  le  confirme  d'après  la  Déclaration  des  droits  de 
l'homme  et  les  aflirmalions  des  rédacteurs  de  la  formule 
(lu  serment,  et  il  continue  : 

Le  pape  a  déclaré  qu'on  pouvoit  prêter  le  serment^  s^il  étoit 
purement  civique. 

Il  semble  qu'on  doit  se  déterminer  d'après  ces  principes 
et  non  d'après  des  conséquences  et  des  raisonnements  hasar- 
dés de  quelques  hommes  outrés  qui  avancent  et  qui  n*ont 
jamais  prouvé  et  ne  prouveront  jamais  que  ce  serment  a  pour 
objet  la  religion. 


456  CHAP.  XXXIV.  --  FIX)RÉAL  (TROISIÈME  DÉCADE). 

Lors  du  serment,  il  ne  faut  faire  ni  question,  ni  exception, 
ni  demander  d'éclaircissement. 

On  ne  doit  point  se  permettre  d'invectives  contre  les  per- 
sonnes qui  pensent  diiTéremment;  il  faut  attendre  en  esprit 
de  paix  et  de  charité  le  moment  marqué  par  la  Providence 
pour  le  rétablissement  de  Tordre  et  delà  religion.  Faisons  pé- 
nitence, gémissons,  prions,  donnons  exemple  de  la  patience  ^ 
et  de  la  résignation.  Rougane  *. 

Notons  ce  point,  et  nous  en  trouverons  maint  autre 
exemple.  Le  président,  posant  les  questions  au  jury,  réu- 
nissait dans  la  première  les  faits  divers  reprochés  à 
chacun,  comme  éléments  d'une  même  conspiration; 
puis,  énumérant  les  accusés,  il  leur  appliquait  cette  ac- 
colade :  c(  Sont-ils  auteurs  ou  complices  de  celte  conspira- 
tion* »?  Le  jury  pouvait  toujours  se  prononcer  sur 
chacun,  mais  c'était  à  lui  de  faire  la  distinction  des 
griefs  qui  dans  la  forme  s'appliquaient  tous  à  tous. 

Tous  d'ailleurs  furent  condamnés. 

Le  29  (18  mai),  deux  séries  :  l'une  de  neuf  dont  six 
condamnés;  l'autre  de  huit  :